Il est presque minuit. Dehors, la pluie bat les fenêtres avec fureur. Nous venons tout juste de terminer une palpitante partie de bataille explosive. Tous les quatre, nous sommes rassemblés sur le lit de Sirius. James, l'heureux gagnant de la soirée, s'étire en bâillant bruyamment.
« Je serais assez d'avis de manger un petit quelque chose avant de se mettre au lit. »
Peter l'approuve vigoureusement.
« Nous ne tiendrons plus à quatre sous ta cape d'invisibilité Cornedrue, dis-je. Il va falloir désigner quelqu'un pour aller au ravitaillement. »
C'est vrai que nous avons tous pas mal grandi, même si je reste le plus petit du groupe. Enfin, après Peter. Sirius, lui, est devenu trop grand même pour tenir tout seul sous la cape d'invisibilité et Peter ne connaît pas le code d'entrée de la cuisine. En six ans, il n'a jamais été fichu de comprendre qu'il suffisait de chatouiller la poire.
James et moi nous regardons en chien de faïence.
« C'est ton idée, dis-je.
_ Oui, mais tu sauras bien profiter de ces délicieuses pâtisseries. »
Ce qui n'est d'ailleurs pas faux.
« Laissons désigner le hasard, s'exclame Sirius. Les cartes décideront pour vous, les gars. »
Il pioche deux cartes dans le tas et nous les tend. Je retourne la mienne. La reine de pique. Ah ! James m'envoie un petit sourire et retourne lentement sa carte. L'as de cœur.
« Perdu, dit-il. Allez, Lunard. Au boulot ! »
Il bondit sur son lit et me lance sa cape d'invisibilité. Je m'en couvre de la tête aux pieds. D'ici quelques années, moi non plus je ne tiendrais plus dessous mais pour l'instant, je suis entièrement caché.
Je sors du dortoir à pas de loup et me glisse dans la salle commune. Le feu est en train de mourir dans la cheminée. Une odeur de bois brûlé emplit agréablement la pièce. Je me dirige vers le portrait.
« Qui est-ce ? Qui est là ? »
La Grosse Dame sent la présence de quelqu'un mais n'arrive pas à me voir. Dans le doute, elle pivote et je me faufile dans la cage d'escalier. Il fait très sombre. Je n'ose pas allumer ma baguette de peur de trahir ma présence. Si un professeur a l'idée de faire sa ronde dans les escaliers, je suis bon pour la retenue. J'entame la descente des marches en prenant bien soin de ne pas faire de bruit. La cape d'invisibilité me donne chaud et je commence à sentir la sueur coller ma chemise à ma peau.
Je passe les étages à une lenteur affligeante. Là-haut, les autres doivent s'amuser de m'avoir envoyé ici tout seul. Si ça se trouve, ils ont même recommencé une partie de cartes.
Je dépasse le rez-de-chaussée et entends un bruit derrière moi. Immédiatement, je me plaque contre le mur et fouille l'obscurité. Mes yeux de loup-garou s'habituent rapidement à la pénombre et je ne tarde pas à découvrir celle que je cherche.
Lucrèce.
Visiblement, je ne suis pas le seul à m'offrir une petite ballade nocturne.
Elle non plus n'a pas allumé sa baguette. Pour la même raison que moi, je suppose. Elle descend rapidement les escaliers. Elle a l'air pressé et elle fait beaucoup trop de bruit. La curiosité me dit que je devrais peut-être la suivre pour voir ce qu'elle a l'intention de faire mais mon estomac préfèrerait que je la laisse passer avant de reprendre mon chemin. Si je mène à bien ma mission, je serais de retour dans mon dortoir dans moins de quinze minutes.
Le temps que je me décide, Lucrèce arrive presque à ma hauteur. Elle court, ce qui la fait haleter. Je m'aplatis un peu plus contre le mur.
Lucrèce se tort la cheville. De là où je suis, je vois son pied se plier dans un angle qui me fait mal pour elle. Il y a un craquement. Dans un petit cri, elle perd l'équilibre et tombe droit sur moi. Je me retiens au dernier moment de faire un pas sur le côté pour l'esquiver. Je réalise à la dernière seconde que, si je bouge, elle risque fort de se fracasser le crâne contre le mur. Je serre les dents, me prépare à l'impact.
Lucrèce atterrit droit sur moi, faisant glisser la cape d'invisibilité au sol. Le choc me coupe le souffle et me plaque au mur. Ma tête rebondit contre la pierre dans un élan douloureux.
Nous tombons tous les deux, sonnés.
Il faut quelques instants à Lucrèce pour se redresser.
« Qu'est-ce que tu fabriques ici ? me chuchote-t-elle.
_ J'en ai autant à dire à ton service. »
Je me masse l'arrière du crâne.
« Ça ne te regarde pas. »
Elle se relève et pousse un cri lorsque son pied droit se pose au sol. Des larmes jaillissent dans ses yeux. Je ramasse la cape de James et la glisse dans ma poche.
« Tu vas bien ?
_ Bien sûr que non, je ne vais pas bien. Je crois que je me suis cassé la cheville. »
Manquait plus que ça.
« Tu veux que je t'emmène à l'infirmerie ? Ce n'est pas très loin…
_ Non, je ne veux pas que tu m'aides ! »
Des pas résonnent dans les escaliers. Nous nous taisons immédiatement. Je lève les yeux. Malgré l'obscurité, je vois une silhouette entamer la descente des marches.
« Rusard, dis-je. Il vaut mieux ne pas rester ici. »
J'attrape Lucrèce par la main et l'entraîne à ma suite. Elle boîte fortement et pousse de petits gémissements chaque fois que sa cheville blessée doit supporter son poids. A ce rythme, nous allons vite être repérés.
Un miaulement s'élève à quelques mètres au-dessus de nous. Miss Teigne, la fichue chatte du concierge a senti notre présence. Je déteste les chats. J'ai toujours détesté les chats et je crois que Miss Teigne ne m'aide pas à les aimer.
« Encore un petit effort, dis-je. Allez ! »
Je passe le bras de Lucrèce autour de mes épaules et la soutiens par la hanche. Nous dévalons les escaliers à toute allure jusqu'à arriver au sous-sol. Là, nous plongeons sous les marches. L'espace est réduit et l'obscurité y est totale.
« Si Rusard a une lampe, me chuchote Lucrèce dans l'oreille, on est bon. »
Je sors la cape de James de ma poche et la déploie sur nous. Nous nous serrons l'un contre l'autre.
« On va se faire repérer… »
Je pose mon doigt en travers de mes lèvres, tente de me faire le plus petit possible. Lucrèce est serrée contre moi et je dois bien avouer que ça ne me laisse pas indifférent. Son souffle me chatouille la gorge. Sa main est crispée sur mon poignet. Je sens même sa poitrine, au travers de son chemisier, se presser contre mon bras.
J'avale ma salive avec peine. Allez, ce n'est pas le moment de faire dans le sentiment.
Les pas de Rusard se rapprochent dangereusement, accompagnés du cliquetis des griffes de Miss Teigne.
« Tu l'as senti, hein ma belle ? Il est là, dans le coin. Trouve le. »
La chatte lui répond par un miaulement. Je retiens mon souffle. La cape d'invisibilité nous cache parfaitement mais la chatte sera encore capable de sentir notre odeur. Et il va sans dire qu'elle va être tout particulièrement attirée par celle d'un jeune loup-garou. D'autant plus que la sueur me mouille les tempes.
Elle saute les dernières marches, hume l'air et regarde droit dans notre direction. Les chats peuvent-ils voir au travers d'une cape d'invisibilité ? Voilà une bonne question parce que, si c'est le cas, alors on va avoir de sérieux problèmes.
Elle avance tout doucement vers nous. Je vois ses moustaches s'agiter. Elle nous sent. Elle tourne un instant sur elle-même, fait le gros dos et commence à cracher. Elle regarde maintenant sur notre droite, se dirige dans cette direction. Apparemment, elle ne nous voit pas. Je commence à me détendre un peu.
Rusard apparaît à son tour. Il tient une lampe dans les mains et éclaire chaque recoin. Son faisceau lumineux passe plusieurs fois sur nous sans qu'il ne nous voit. Lucrèce retient son souffle. Ses ongles se plantent dans la chair de mon poignet. Je retiens de justesse un gémissement.
Le concierge nous tourne maintenant le dos. Je crois que le pire est passé. Il se dirige vers les cachots. D'ici quelques instants, nous allons pouvoir nous glisser hors de notre cachette.
Il s'éloigne de plus en plus. Mais Miss Teigne, elle, reste toujours là, à tourner sur elle-même et à cracher dans toutes les directions. Elle reste convaincue qu'il y a quelqu'un, à portée de griffes, et qu'elle devrait le voir.
La bestiole est bien plus maligne que je ne l'aurais cru. Ses poils sont tout hérissés. Elle a doublé de volume. Et elle regarde à nouveau droit vers nous. Mentalement, je tente de lui envoyer des messages : barre-toi de là, retourne voir ton maître, fiche-nous la paix ! Bien évidemment, elle n'entend rien et se met à avancer, tout doucement, la tête au ras du sol.
Elle est en position de chasse. Mince, elle va…
Elle nous saute dessus. Les griffes passent au travers de la cape d'invisibilité. J'ai juste le temps de jeter la tête en arrière, elles passent à quelques millimètres de mes yeux. Contre moi, Lucrèce panique. Elle fait de grands mouvements du bras pour éloigner la chatte. La cape d'invisibilité glisse et nous dévoile. Miss Teigne pousse un miaulement sonore qui attire Rusard.
Je me lève d'un bond.
« Ah ! Vous étiez donc là ! Mmmm. Vous allez avoir des ennuis. »
Ça, je n'en doute pas. J'ai bien envie de déguerpir, de m'enfuir en courant. Rusard n'est pas très rapide et je le bats facilement à la course. Je le sais parce que j'ai déjà eu l'occasion de faire le test. Et même plusieurs fois.
Mais Lucrèce ne pourrait pas me suivre avec sa cheville blessée et il est hors de question que je la laisse tomber. Hors de question également que je me risque à la porter. Je reste donc sur place à maudire James est ses envies nocturnes de pâtisseries.
Rusard lève sa lampe vers nous.
« Bien, susurre-t-il. Vous allez marcher devant, que je sois sûr que vous ne me faussiez pas compagnie. Allez, en route. Direction le bureau de votre directrice. »
Lorsqu'il nous surprend en pleine nuit, Rusard nous emmène toujours voir McGonagall parce qu'il sait qu'elle est plus sévère que Dumbledore. Je ramasse la cape d'invisibilité de James et l'enfonce dans ma poche. Pas question que le vieux concierge me la confisque. Lucrèce s'appuie sur mon épaule pour avancer et nous reprenons le chemin en sens inverse.
Le bureau de McGonagall se trouve au premier étage, tout au fond d'un couloir. Avec la vitesse à laquelle avance Lucrèce, j'ai l'impression qu'il nous faut des heures pour y arriver.
De la lumière filtre sous la porte, prouvant que McGonagall n'est pas encore couchée. Je me suis souvent demandé s'il lui arrivait de dormir. Après tout, chaque fois que Rusard nous a amené ici en pleine nuit, et ce quelle que soit l'heure, McGonagall était toujours debout et même habillée.
Rusard frappe à la porte. La voix de McGonagall parvient jusque nous. Je sens son agacement. Elle a certainement compris la raison de ce dérangement nocturne.
Le concierge ouvre la porte et nous pousse à l'intérieur.
McGonagall est assise derrière son bureau, une plume d'aigle à la main. Un parchemin est étalé devant elle, rempli de sa petite écriture serrée. Elle nous dévisage.
« Monsieur Lupin. Miss La Hire.
_ Je les ai trouvé tous les deux sous le grand escalier, professeur, couine Rusard. Serrés l'un contre l'autre. »
McGonagall hausse si haut les sourcils qu'ils disparaissent sous son chapeau. Elle me fixe du regard. Maintenant, elle va se faire des idées.
« Je ne suis pas sûre d'avoir envie de savoir ce que vous faisiez là. »
Je ne m'aventure pas à répondre. En six ans, j'ai appris qu'il ne faut jamais tenter de négocier avec McGonagall. En général, ça alourdit la peine, lorsque ça ne la double pas. Par contre, Lucrèce, elle, ne le sait pas.
« Ce n'est pas ce que vous croyez, professeur, lance-t-elle.
_ Ah bon. Et à votre avis, Miss La Hire, que pensez-vous que je crois ? »
Lucrèce devient écarlate.
« Vous pensez que… vous pensez sûrement que Remus et moi on… enfin qu'on se…. »
McGonagall se lève brusquement faisant sursauter Rusard dans son coin. Pour se donner une certaine contenance, il prend Miss Teigne dans ses bras et commence à la caresser. Je parie qu'il jubile.
« Quoi que vous ayez été en train de faire sous cet escalier, c'est fondamentalement interdit dans l'enceinte de cette école. »
Son regard passe de Lucrèce à moi à toute vitesse.
« Il est formellement interdit de quitter les dortoirs après vingt et une heure. Vous en avez été avertie lors de votre inscription, Miss La Hire, ne me dîtes pas que vous l'ignoriez. Quant à vous, monsieur Lupin, vous étiez bien entendu au courant depuis longtemps. »
Elle se tait un instant pour reprendre son souffle. Elle a l'air vraiment en colère. La sentence va être lourde.
« Je retire vingt points à chacun à Gryffondor pour votre manquement au règlement. Et je rajoute deux heures de retenue. Soyez présents demain soir à dix-neuf heures précisément devant mon bureau. Si l'un d'entre vous s'estime en droit de ne pas venir, je risque de sévir davantage. »
Elle jette sa plume dans son encrier. Des gouttelettes noires jaillissent jusque sur son parchemin.
« J'ajouterai que vous m'avez profondément déçu. Tous les deux. Je suis contente de voir que vous vous intégrez, Miss La Hire mais sachez que la discipline ici n'a pas le même relâchement qu'à Beauxbâtons. »
Son regard se fixe droit sur moi.
« Monsieur Lupin, je vous croyais un peu plus responsable que ça. Je vous rappelle que vous avez l'entière confiance du professeur Dumbledore et qu'il vaudrait mieux pour vous qu'il ne revienne pas sur son jugement. Il sera, bien entendu, très déçu lui-aussi d'apprendre que vous vous fichez pas mal de ce que ça signifie. »
J'ai bien envie de lui dire que ce n'est pas vrai mais je préfère me taire. Pas de négociation. Deux heures de retenue et vingt points de moins, ou plutôt quarante, ce n'est déjà pas si mal.
« Bien. Maintenant, vous allez retourner chacun dans votre dortoir respectif. »
Elle baisse les yeux sur la cheville enflée de Lucrèce.
« Monsieur Rusard, vous accompagnerez mademoiselle La Hire à l'infirmerie. Monsieur Lupin, vous retournez directement vous coucher. »
J'acquiesce et suis Lucrèce en dehors du bureau de McGonagall. Rusard nous talonne de près. Je me dirige vers l'escalier, monte rapidement. Pas la peine de remettre la cape d'invisibilité, j'ai déjà été pris, de toute façon. Je me présente devant le portrait de la Grosse Dame.
« Corne de Gnou.
_ Mais d'où sortez-vous donc ? Je ne vous ai pas vu sortir.
_ Corne de Gnou !
_ Oh ! C'est bon, ça suffit ! Avant les jeunes étaient bien plus polis que ça. »
Elle pivote et je passe au travers du trou. La salle commune est silencieuse. Le feu, dans l'âtre, a fini par s'éteindre complètement et une petite fumée s'élève doucement de ce qui, tout à l'heure encore, avait été des braises.
Je monte dans mon dortoir. Sirius, Peter et James se sont, en effet, lancés dans une nouvelle partie de cartes.
« Ah ! s'exclame James en me voyant arriver. Te voilà enfin de retour. Tu en as mis du temps et… euh… où son les gâteaux ?
_ A la cuisine, je suppose. »
Je lui lance sa cape.
« Lucrèce était de sortie elle-aussi et Rusard nous a mis la main dessus. »
Mes trois compagnons font une grimace.
« Verdict ? demande Sirius.
_ Vingt points chacun et deux heures de retenue.
_ Hé, ce n'est pas si mal.
_ Ce n'est pas génial non plus. »
Je les laisse à leur partie de cartes. Je me déshabille puis me mets au lit. Tandis que je ferme les yeux, je songe à ce court instant où Lucrèce et moi sommes restés serrés l'un contre l'autre sous l'escalier. Cette proximité m'a troublé bien plus que je ne l'aurais souhaité. J'ai du mal de trouver le sommeil, même lorsque les autres finissent par se mettre au lit à leur tour. Dans le silence et l'obscurité, je fixe le plafond. Une question martèle mon esprit : que faisait-elle donc en dehors de son dortoir à une heure pareille ?
