Disclaimer : Les personnages et le monde d'Harry Potter sont à J.K. Rowling. La fic à Hannah-1888.
4. Avril
Mercredi 4 Avril
16:40 — A la Maison.
Bon sang.
Jigger a officiellement accepté mon offre pour l'apothicairerie. Je viens de recevoir un hibou qui me l'a confirmé.
Oh bon sang.
Je me trouve donc réellement en possession d'une apothicairerie. A l'évidence, il souhaitait vendre rapidement, car mon offre était, en fait, en dessous du prix demandé. Et il est possible qu'en faisant une offre plus basse, j'espérais inconsciemment qu'il la rejetterait.
Bon sang. Bon sang. Bon sang.
Je n'arrive pas à y croire. Que vais-je faire maintenant ? Qu'ai-je fait ? Qu'ai-je donc mis en branle ?
Et oh Seigneur, je n'ai même pas le temps de m'appesantir sur la situation. Je suis censé faire un peu de ménage pour que tout soit prêt quand Granger viendra ce soir.
16:50
Je vais devoir déménager dans le Yorkshire maintenant.
Humph.
1:30 — Lit.
Je n'arrive pas à dormir. Mon cerveau refuse de cesser de fonctionner.
Nous avons passé une bonne soirée, mais je ne peux pas m'empêcher de penser que je me suis payé une apothicairerie et que je ne sais même pas comment la gérer.
Tout va bien se passer. Cela ne doit pas être si difficile. J'apprendrais vite les rouages du métier. Mais et si je —
Oops. Granger a bougé ; je crois que le bruit de ma plume sur le papier est un peu trop fort. Je lui ai à présent jeté un sortilège de Silence.
Je ne lui ai toujours pas dit ce que j'ai fait. Je me demande ce qu'elle en pensera quand elle le découvrira ?
Ha.
Je n'ai plus aucune chance d'arriver à dormir maintenant.
Samedi 7 Avril
Dans moins de deux semaines j'aurais le contrôle total de l'apothicairerie. D'ici à deux semaines je pourrais bien arrêter d'éprouver ce sentiment d'occuper inutilement de l'espace. Depuis combien de temps n'ai-je pas travaillé ? Il y a eu ce bref remplacement à Poudlard, bien sûr, mais c'est en Juillet dernier que je suis sorti de mon caveau du Ministère. Qui sait dans quel état peut bien être mon cerveau après des mois — des années, vraiment — de monotonie et d'inactivité. J'ai souvent eu l'impression ces temps derniers de descendre progressivement les échelons qui mènent à la cornichonnerie.
Il ne me reste qu'à espérer que c'est réversible.
Hermione me fait à dîner ce soir. J'espère que ce sera bon parce que je meurs de faim... Mais... qu'est-ce que je raconte ? Evidemment que ce sera bon ; c'est de Granger dont on parle, après tout.
Je-sais-tout.
Ce n'est pas étonnant que je me sente de plus en plus l'âme d'un cornichon. Je suis incapable de faire cuire un oeuf. Enfin, si, je peux faire cuire un oeuf, mais je suis incapable de faire du saumon en croûte. Il m'a fallu prétendre que je savais ce que c'était lorsqu'elle m'a annoncé que c'est ce plat qu'elle préparera pour le dîner. Je me demande sérieusement si je ne devrais pas me retirer le statut de je-sais-tout ; ces temps-ci elle ne cesse de me remettre à ma place. Sans le savoir, bien sûr ; et elle n'a aucune idée que je compte les points.
Gah. L'opportunité ne semble jamais se présenter pour moi d'étaler mes connaissances. Mais je sais attendre mon heure.
Je crois par ailleurs qu'il est temps de lui annoncer ma nouvelle. J'ai envisagé de ne rien lui dire et de la laisser la découvrir d'elle-même ; d'attendre qu'elle passe devant l'apothicairerie et me voie à l'intérieur. Ha ! Après moult considérations, j'ai cependant conclu qu'elle n'apprécierait probablement pas cette façon de procéder.
Je lui dirais ce soir et j'en retirerais de la satisfaction. Il est temps pour moi de me mettre en valeur. Elle ne peut pas faire autorité dans le domaine des apothicaireries. C'est simplement impossible.
N'est-ce pas ?
J'ai bien l'intention, de mon côté, de feindre mon autorité dans ce domaine.
Il est rare que j'aie du nouveau. J'ai l'intention d'en profiter autant que possible.
Dimanche 8 Avril
10:05 — Chez Granger. Légère gueule de bois.
Nous sommes tous les deux un peu susceptibles ce matin, mais Hermione m'a l'air particulièrement... agitée.
'Merlin,' ai-je murmuré dans ma barbe lorsque je l'ai vue émerger. Elle m'a entendu et, malheureusement, a choisi d'user de représailles en me lançant un regard maléfique et en remarquant que je ferais bien de me rappeler que j'ai "injustement vingt ans d'avantage sur elle !"
Cela m'a fait taire. Observation : elle peut se montrer un peu grincheuse après une bouteille de vin et une longue soirée. C'est par crainte pour ma sécurité que je me suis retenu de faire la suggestion sardonique que nous essayions de reprendre un verre pour soigner la gueule de bois.
Quoiqu'il en soit, elle est à présent occupée à restaurer son équilibre (en luttant avec ses cheveux) et je profite de son absence pour transcrire ici la façon dont je lui ai enfin parlé de ma récente acquisition. Je me suis décidé à lui parler durant le dessert, principalement car les deux premiers plats m'ont été nécessaires pour rassembler mon courage et me sortir de la tête l'idée qu'elle allait me rire au nez.
'J'ai quelque chose à te dire,' ai-je annoncé, probablement un peu trop gravement si l'on en juge par l'appréhension qui est soudain apparue sur son visage.
'Oh ?'
J'étais décidé à ne pas tourner autour du pot ; pas question de tergiverser. 'J'ai décidé de reprendre l'apothicairerie de Slug et Jigger qui se trouve sur le Chemin de Traverse.'
Un silence accueillit cette déclaration. Elle s'était figée avec sa cuillère à mi-chemin de sa bouche.
'Je te demande pardon ?' marmonna-t-elle finalement.
' Dans quelques jours, je serais le nouveau propriétaire de ma propre apothicairerie. J'ai fait une offre et elle a été acceptée.'
Il m'apparut évident que j'avais réussi à la sidérer, car je ne lui avais jamais vu un regard aussi vague.
Elle posa sa cuillère et fronça les sourcils. 'Est-ce... est-ce encore une autre de tes petites blagues ?'
Mes petites blagues ? Je ne crois pas avoir jamais été aussi offensé de ma vie. 'Non,' ai-je répondu, les mâchoires serrées. 'Ce n'en est pas une.'
'Oh.' Ses yeux s'agrandirent instantanément et elle sourit. Je dois admettre que cela contribua à diminuer l'offense.
'Eh bien,' dit-elle. 'C'est une surprise. Je n'avais aucune idée... Je veux dire, je n'ai jamais pensé que la vente puisse être ton point fort.'
! ! ! !
Mon Dieu. Ne suis-je pas le plus chanceux des hommes de recevoir autant d'encouragements d'un coup ?
'Je veux dire,' ajouta-t-elle vivement, 'je veux dire que je n'avais jamais pensé que c'est ce que tu aimerais faire.'
Hmm. Il me parut préférable de ne pas souligner mon absence totale d'expérience dans ce domaine de travail. Sans parler du fait que je n'ai aucune idée si je suis fait pour ce travail ou non.
'Il s'agit davantage de concocter des potions que d'acheter et de vendre... Et ça, c'est mon point fort.' Et pas le tien, ajoutai-je à part moi.
'Sans aucun doute...' Elle haussa les épaules d'un air songeur. 'Comment as-tu... Si ce n'est pas une question trop impertinente, comment as-tu —'
'Comment ai-je pu me le permettre ?'
Elle hocha la tête.
'Grâce à un prêt de la banque, bien sûr, et ah, je vais déménager. Je n'aurais pas pu rembourser la banque autrement.' Je reportai avec désinvolture mon attention sur mon assiette, anticipant déjà ce qui allait suivre.
Comme je m'y attendais, elle pâlit. 'Tu déménages ? Tu veux dire que tu vas vivre au-dessus de l'apothicairerie ? Cela risque d'être un peu petit, non ?'
Je hochai la tête. 'Très petit, même ; mis à part la réserve et un bureau, il n'y a qu'une seule pièce au-dessus de la boutique... Et c'est plus un cagibi qu'autre chose.'
Elle sembla de nouveau sidérée. Et elle a raison, finalement ; j'aime assez la taquiner.
'Qu'est-ce que tu vas bien pouvoir faire, Severus ?' demanda-t-elle, hébétée. 'Tu ne peux pas vivre dans un... "cagibi".'
Ha. Elle était visiblement persuadée que j'avais fait une terrible erreur de jugement. Je haussai les épaules. 'Tout ira bien ; si je réussis à faire du profit la première année, peut-être pourrais-je trouver plus tard un studio où vivre.' Je jetai un oeil à sa tête et dus me retenir de rire.
Il me fallut pratiquement me mordre l'intérieur des joues lorsqu'elle se mit à me parler patiemment d'une voix désolée. 'Severus... Je crois devoir exprimer quelques réserves au sujet de cette... entreprise...'
'Vraiment ?'
'Oui... Je —' Elle cherchait péniblement ses mots. 'C'est juste que —'
'Calme-toi,' l'interrompis-je, la prenant en pitié et également vaguement préoccupé par l'idée qu'elle pourrait mettre le doigt sur un sujet d'inquiétude légitime. 'J'ai simplement décidé d'emménager dans l'ancienne maison de mon père pour quelques temps.'
'Oh ? Oh.' Elle fronça les sourcils et secoua la tête. 'Eh bien, c'est déjà une meilleure solution. Je dois dire que je suis impressionnée ; je ne te savais pas animé d'un tel esprit d'entreprise.'
Impressionnée, hein ? Bien. Peut-être vais-je pouvoir commencer à renverser ce complexe d'infériorité qu'elle provoque chez moi.
'Il fallait que je fasse quelque chose ; quelque chose d'intéressant. De stimulant. L'idée que je pourrais finir de nouveau sous la coupe du Ministère me donne envie de mourir. Sans vouloir te vexer,' ajoutai-je sèchement.
Elle sourit.
'Et la meilleure partie, bien sûr, est que je n'aurais à recevoir d'ordres de personne. C'était une opportunité trop tentante pour passer à côté.' Être mon propre patron ; un rêve devenu réalité.
'Même si cela implique retourner vivre dans le Yorkshire ?'
Elle faisait, naturellement, allusion à ma profonde, et souvent répétée, aversion pour l'endroit. Je ne sais si y retourner s'avérera difficile, mais je devrais être capable de mettre mes sentiments de côté pendant quelques temps. Ce n'est qu'une maison, après tout. Rien qu'une pile de briques.
'Je suppose qu'il n'est jamais trop tard pour que mon père me serve enfin à quelque chose, pas vrai ?'
Non qu'il ait laissé derrière lui un testament décrétant son souhait de me voir hériter de son maigre capital. Il se trouve simplement que je suis son parent en vie le plus proche. Voilà une pensée qui vous tiendra chaud l'hiver, croyez-moi.
'Eh bien, de mon côté ça ne me posera aucun problème de te rendre visite dans le Yorkshire,' dit-elle d'un ton quelque peu suggestif. 'Ou à ton apothicairerie, d'ailleurs.'
Intéressant. Je ferais bien de garder cela en tête pour plus tard.
Ce n'est que lorsque nous fûmes confortablement installés et après nous être imbibés d'une quantité raisonnable de vin que je mentionnai un autre aspect de mon futur déménagement dont j'aurais sans doute dû l'entretenir plus tôt. Nous étions tous deux assis de façon langoureuse sur son canapé — malheureusement, il ne s'agissait en aucun cas du résultat d'un interlude amoureux, mais du fait que nous en avions tous les deux un léger coup dans l'aile à ce moment-là (nous avions célébré ma nouvelle).
'Tu sais que j'ai parlé de déménager dans le Yorkshire ?' dis-je d'une voix empâtée.
'Mmm.'
'Il y a tout de même un léger détail que je vais avoir besoin d'éclaircir avant.'
'Oh ?'
'Oui ; je ne... j'ignore dans quel état se trouve la maison depuis que je l'ai quittée en... Novembre, je crois ? Et l'hiver a été assez rude.'
Un long silence suivit cette déclaration, aussi jetai-je un coup d'oeil de son côté pour m'assurer qu'elle ne s'était pas endormie. Elle fixait un point invisible au loin ; peut-être contemplait-elle l'étendue de mon ineffabilité.
'Elle pourrait même s'être effondrée dans l'eau depuis, pour ce que j'en sais,' suggérai-je ; j'éprouvais une envie perverse de jouer avec le feu, apparemment.
J'évitai son regard, car je m'attendais à subir des reproches pour avoir abordé de façon aussi nonchalante un sujet sérieux. Mais à la place, je la sentis bouger près de moi et je l'entendis bientôt éclater de rire. Je décidai de rire également, en me disant que si j'arrivais dans le Yorkshire pour trouver une partie de la maison pendant lamentablement au-dessus de l'eau, l'ironie de la chose serait trop parfaite pour être exprimée.
Mais en réalité, ce n'est pas si drôle que ça.
Voilà où nous en sommes. Je ne suis pas rentré hier soir. Ce ne fut à nouveau pas le résultat d'un interlude amoureux, mais parce que je me suis endormi dans un brouillard alcoolisé. Je commence à croire que cette fille n'a pas une très bonne influence sur moi.
Lorsque nous aurons suffisamment récupéré, Granger et moi avons prévu de nous rendre à Withernsea en reconnaissance. Je suis à peu près certain que quelques sorts bien choisis devraient rendre la maison habitable...
Parce que cette pièce au-dessus de l'apothicairerie n'est pas une perspective très réjouissante.
C'est plus une cellule qu'une pièce, vraiment.
15:30 — Withernsea. Yorkshire.
J'y suis, donc.
Nous sommes arrivés il y a quelques heures, et lorsque nous sommes apparus au sommet de la falaise, en plein milieu d'un fort coup de vent, j'ai regardé avec appréhension du côté de la maison et ai soupiré de soulagement en voyant qu'elle était toujours là — apparemment intacte. Tout y était : la pierre grise ; les fenêtres claquant au vent... tout.
Evidemment, l'endroit n'était pas sorti totalement intact des tempêtes hivernales. Nous sommes passés par derrière pour découvrir que quelques mètres supplémentaires de jardin étaient tombés dans la mer.
'On dirait bien que nous allons devoir jeter quelques sorts,' remarqua Granger en fronçant les sourcils, avançant prudemment de quelques pas vers le bord.
Le sort de Verouillage que j'avais placé sur la porte était intact et, après l'avoir annulé, j'enfonçai la clé dans la serrure. Il me fallut pousser quelque peu sur la porte pour la faire céder, mais nous finîmes par rentrer. Après un examen rapide, je décidai que la maison était en bon état, mis à part l'odeur de moisi, les traces importantes d'humidité dans la cuisine, une fuite dans le toit, la poussière, les courants d'air et une fissure à l'aspect alarmant qui courait le long du mur. Je suis à peu près sûr qu'elle ne s'y trouvait pas quand je suis parti l'an dernier.
Tout d'un coup, ma vieille maison dans l'impasse du Tisseur me fit l'effet d'un palace.
'Cela fera l'affaire après un bon coup de balai ; il faudra aussi mettre le chauffage pour chasser l'humidité.'
Une légère grimace démentait ses propos. Bizarre comme elle ne paraît plus autant aimer cette maison à présent, non ? Maintenant elle peut la voir pour le trou à rat qu'elle est.
Elle s'était mise à lancer des sorts de tous les côtés, aussi décidai-je d'aller voir l'étage. Au moins n'était-ce pas pire que le rez-de-chaussée. J'ai ouvert la porte de l'ancienne chambre de mon père, mais je ne m'y suis pas attardé ; il s'en dégage toujours quelque chose de sinistre. Je n'ai d'ailleurs pas l'intention d'en disposer ; je me contenterais de la chambre que j'occupais quand il était encore en vie. Elle est plus petite, mais cela m'est égal.
Plus tard, lorsque la marée se fut retirée, nous sommes descendus avec beaucoup de prudence sur la plage et avons lancé quelques enchantements sur la falaise. Ils devraient ralentir l'érosion, mais je ne pourrais pas compter sur eux à trop long terme. Je n'ai pas envie de me faire harceler par une horde de géologistes en extase lorsque le reste de la côte de chaque côté de la maison se sera érodée, mais que mon bout de terrain se tiendra toujours debout.
Je ne peux pas dire que je suis enchanté à l'idée de revenir vivre dans ce trou, mais d'ici quelques jours je devrais avoir finalisé la vente avec Jigger junior et, ce faisant, trouvé une raison de me lever le matin.
Mercredi 11 Avril
18:00 — Yorkshire.
J'ai commencé à déménager mes affaires, car le plus vite ce sera fait, le plus vite j'aurais des chances de m'y habituer.
Toutefois... Hermione doit travailler tard et je suis donc coincé ici tout seul, avec le bruit du vent et des vagues pour seule compagnie.
Les mouettes me cassent également les oreilles. Déjà.
Humph.
Vendredi 13 Avril
L'inspiration m'est venue aujourd'hui.
Il y a un moment que je réfléchis au genre de vengeance que je pourrais exercer sur Granger pour m'avoir traîné à ce dîner avec les Potter, et je me suis finalement souvenu de quelque chose que Potter a laissé entendre au sujet de son mépris pour le Quidditch. (Je commence à me demander si Weasley n'aurait pas lui aussi fini par développer un complexe d'infériorité... Il vaut cependant mieux que j'ignore cette probabilité, je pense...)
J'ai cru que cela serait facile ; j'avais tout prévu.
J'étais en train de lire les dernières pages de La Gazette du sorcier et j'ai prudemment fait un commentaire sur le fait que je n'avais pas pas vu un bon match de Quidditch depuis très longtemps — et que cela me plairait d'en voir un. Je lui ai demandé si elle serait assez aimable pour m'y accompagner durant le week-end.
Eh bien savez-vous ce qu'elle a osé répondre ? Gardez bien en tête que j'ai moi-même sacrifié mes principes personnels et mon intégrité pour prendre part à un dîner avec ses petits amis, et sans trop m'en plaindre, pourrais-je ajouter.
Elle, de son côté, m'a regardé avec un léger froncement de sourcils et, sans la moindre gêne, m'a dit : 'A vrai dire, Severus, je ne suis vraiment pas fan de Quidditch. Cela ne te dérange pas d'y aller sans moi ?'
! ! ! !
Eh bien.
Je sais maintenant quelle est ma place dans cette relation.
Dimanche 15 Avril
Il ne me reste plus très longtemps avant de reprendre les rênes de l'apothicairerie. Mon cerveau bouillonne d'idées. Je n'arrive pas à me souvenir de la dernière fois où j'ai eu des idées. Le métier d'automate du Ministère laissait très peu de place à la créativité. Seize ans d'esclavage à Poudlard ne m'en ont pas plus laissé l'occasion.
Et je ne suis pas le seul à avoir des idées, d'ailleurs. Granger ne cesse de me donner des coups de cheminée pour me faire partager l'une ou l'autre de ses épiphanies. Elle a de la chance que je l'aime bien, autrement je lui aurais bloqué l'accès à ma cheminée depuis belle lurette.
Tout de même, les choses semblent surprenamment bien se passer ces temps-ci.
Quelle erreur d'avoir écrit ça. Je m'attends à ce que mon vieil ami Malchance nous écoute et soit déjà en train de préparer sa vengeance.
20:45
Devrai-je renommer l'apothicairerie ?
Slug et Jigger existe, bien entendu, depuis des générations et chacun sait à quoi ce nom correspond et où le trouver. Il a une réputation de qualité des produits. Jigger junior m'a autorisé à continuer à l'utiliser.
Et, en fin de compte, je crois qu'il serait, pour l'instant, judicieux de le garder. Je ne suis pas sûr que mon nom puisse inspirer confiance au consommateur. Je ne vois vraiment pas pourquoi ce serait le cas.
Il serait probablement préférable que la nouvelle de ma reconversion s'étende progressivement — mieux vaut commencer par sonder le terrain quelques temps.
Je viens d'avoir la vision terrible des clients boycottant l'apothicairerie afin de protester de ma seule présence.
Formidable.
Mardi 17 Avril
11:30 — Chaudron baveur.
Reviens d'un rendez-vous avec Jigger Junior.
Il m'a remis la liste des clients avec lesquels Slug et Jigger faisaient régulièrement des affaires. Il a écrit à chacun d'eux pour leur faire part de sa décision de vendre, et il est maintenant de ma responsabilité de m'introduire à eux en tant que nouveau propriétaire.
Hmm. Pas certain de savoir si ça va bien finir.
Poudlard est, bien sûr, sur la liste, et j'ai d'ors et déjà envoyé une lettre à Minerva.
Voici ce que je lui ai envoyé par hibou :
Chère Minerva,
Suis le nouveau propriétaire de l'apothicairerie Slug et Jigger qui se trouve sur le Chemin de Traverse.
Severus
Je donnerai cher pour voir sa tête quand elle lira cela. Naturellement, les lettres que j'enverrais aux autres clients ne seront pas aussi brusques. Je ne peux pas me les aliéner tous. Pas d'un seul coup, en tout cas.
Vendredi 19 Avril
9:30 — Chemin de Traverse. Apothicairerie.
Ceci marque mon premier jour officiel en tant qu'ancien Mangemort, ancien espion, ancien Maître de Potions, ancien Professeur de Défense Contre les Forces du Mal, ancien fonctionnaire-laissé-pour-compte de peu d'importance et actuel propriétaire d'une apothicairerie de quarante-six ans, dans une relation avec une femme de la moitié de son âge.
Peu de gens pourraient en dire autant.
Nous y voilà donc. Tout a été coché, signé et formalisé, et je suis ouvert depuis maintenant une demi-heure. Personne n'est encore entré dans la boutique. Hmm. J'ai une tonne de choses à faire pour m'occuper, ceci dit. Je crois que je vais aller faire un peu de rangement.
10:15
J'ai eu mon premier client, mais je crois que ma présence l'a effarouché. Je crois bien qu'il s'agissait d'un ancien élève. Il est entré, a fait semblant d'examiner des pattes de hibou, et est reparti. En gros, il est rentré, m'a repéré et a immédiatement exécuté un demi-tour fulgurant.
Hmm.
18:00 — A la Maison. Lessivé.
Il semblerait que j'aie oublié ce qu'est le dur labeur. Je ne sens plus mes pieds et ce n'est que le premier jour.
Ce premier jour dans les affaires est donc terminé. Tout s'est bien passé. Les clients auxquels j'ai eu affaire ne se sont pas montrés très ennuyeux ; ceux qui ont eu le courage de rester, en tout cas.
Hermione est venue me rendre visite pendant sa pause déjeuner. Si je ne me trompe pas, son nez s'est légèrement froncé à son entrée dans la boutique. L'odeur est-elle si horrible que cela ?
Nous nous sommes dirigés vers la réserve, où j'ai fait bouillir le thé. Naturellement, j'ai lancé quelques sorts sur la porte principale auparavant, afin de m'alerter si quelqu'un venait à entrer ; personne ne se servira dans mes yeux de triton quand j'ai le dos tourné, oh ça non. Ou pour être plus réaliste, personne ne se sauvera avec la recette. Ha ; voilà qui serait embarrassant.
'Merlin,' dit Hermione, qui, son thé à la main, examinait les lieux. 'Qu'est-ce qu'il peut bien y avoir dans toutes ces boîtes ?'
Elle faisait référence au fait que la pièce déborde de piles et de piles de boîtes et de coffres à l'air peu avenant.
'Des articles non-périssables, majoritairement,' répondis-je. 'Mais je n'ai pas encore regardé ce qu'il y a dans ces boîtes, ah, couvertes de poussière tout au fond.'
Je n'aurais pas dû le mentionner. La curiosité parut l'envahir et elle regarda lesdites boîtes avec envie. 'Tu n'a pas encore regardé ce qu'il y a dedans ?'
'Non…'
Elle posa aussitôt sa tasse et s'avança jusqu'au fond de la pièce. Merlin. Je devrais vraiment me montrer reconnaissant qu'elle ait réussi à garder un minimum de self-control le jour où elle a découvert mon journal sans surveillance. A moins qu'elle n'ait menti en affirmant ne pas l'avoir lu, bien sûr..
'Ugh, c'est horriblement poussiéreux là-dedans, peut-être que je devrais —'
'Pas de magie dans cette pièce, j'en ai peur,' l'interrompis-je. Ce n'est jamais une bonne idée d'utiliser la magie dans une pièce potentiellement remplie d'ingrédients volatiles ; spécialement quand on ignore encore ce qui constitue la majorité du contenu de la pièce.
Cela ne la découragea pas. Elle s'agenouilla et se mit à fouiller dans un coffre. 'Nul...' marmonna-t-elle. 'Rien que des bocaux vides.' Elle passa au suivant. 'Ooh, celui-là m'a déjà l'air plus intéressant ; il est rempli de livres et de carnets.'
Pile dans son domaine de prédilection, dans ce cas.
Elle continua à explorer les cartons comme une fichue pie voleuse.
'Oh, regarde ça. Je me demande bien ce que c'est...'
Elle avait à la main un bidule en métal qui avait visiblement connu des jours meilleurs. 'Oh, ça,' dis-je d'un ton égal, 'on s'en sert pour éventrer de gros animaux.'
J'entendis un objet métallique qui tombait lourdement sur le sol et elle se releva d'un bond, s'essuyant frénétiquement les mains sur ses robes.
Ha. Qu'elle est crédule.
Malgré tout, cela n'avait pas suffi pour la décourager. Elle s'approcha d'une autre pile de cartons. Mais elle avait à peine soulevé le dessus qu'elle marqua une pause. 'Tu as entendu ce bruit ?'
Je n'avais rien entendu. Je m'approchai d'elle en silence, tandis qu'elle tendait l'oreille vers un coin sombre de la pièce.
'Tu crois que c'est…?'
Je fis remonter mes doigts le long de sa colonne. 'Des rats ?' proposai-je, tandis qu'elle poussai un petit cri de surprise et fronçai les sourcils dans ma direction. 'Probablement.'
Elle frissonna. 'Charmant.' Puis elle soupira bruyamment, balaya du regard le reste des cartons et jeta un oeil à sa montre. 'Je suppose que je devrais retourner au boulot.'
Je levai un sourcil. Habituellement, elle est toujours écoeurante d'impatience à l'idée de retourner au travail.
Elle haussa les épaules avec un sourire. 'Je veux rester ici et jouer à la marchande.'
Je n'étais pas sûr de savoir si je devais me sentir amusé ou offensé. Mais je crois la connaître suffisamment à présent pour pouvoir dire qu'elle se montrait plus sincère que condescendante.
'Tu peux venir jouer à la marchande avec moi le samedi, tu te souviens ?'
Gros inconvénient que de devoir travailler le samedi. Ugh. Je ne suis pas pressé d'y être.
'Tu veux que je travaille pendant mon jour de congé ? Il va falloir que ça vaille le coup...'
'Autant pour l'altruisme.'
Elle eut un petit sourire avant de remarquer l'état de ses robes, dont le bas était plein de poussière et avait accroché des toiles d'araignées.
'Tu pourras te jeter un sort de Nettoyage en sortant, si tu veux ; la boutique en elle-même est protégée contre les sorts.'
'Oh, je les aime assez comme ça,' commenta-t-elle avec un clin d'oeil. 'Mes collègues vont se demander ce que j'ai bien pu fabriquer pendant ma pause déjeuner. C'est rare que je leur donne matière à cancaner.'
Malheureusement, ou heureusement, je l'ignore, je fus soudain envahi par cette sensation d'entrain à nouveau. Cela devient ridicule. Il va falloir y mettre un frein.
Lorsqu'elle s'est penchée pour m'embrasser sur la joue pour me dire au revoir (aucun de nous ne s'inquiète plus de la bonne façon de nous saluer désormais), j'ai décidé que je n'aurais rien contre un petit extra. En y repensant, il est probablement préférable que mes boucliers se soient soudain manifestés. Les choses menaçaient de dépasser les limites autorisées par le certificat de propriété. Ce qui ne nous a pas empêchés de lancer des regards agacés par l'interruption en direction de la boutique.
'Dommage,' murmura ma compagne en se redressant. 'Nous aurions vraiment pu donner matière à cancaner à mes collègues.'
Je lui repris mes mains. 'Je pourrais toujours fermer la boutique et tu pourrais envoyer un hibou pour annoncer que tu es brusquement tombée malade...'
Elle rit. 'Tu n'es ouvert que depuis cinq heures.'
Très juste.
Je m'essuyai la bouche avec le dos de la main - non que Hermione porte beaucoup de rouge à lèvres durant la journée, mais mieux vaut prévenir que guérir - et allai voir qui était à la porte.
'Minerva,' constatai-je avec une certaine surprise.
Elle se tenait devant moi, dans l'expectative. Très retors de sa part. Si j'avais su qu'elle viendrait, j'aurais fermé plus tôt.
Malgré tout, un certain temps a passé depuis notre discorde et je suppose qu'elle est à présent plus ou moins oubliée. Plus ou moins. Nous n'en reparlerons plus jamais, en tout cas — nous l'ignorerons comme nous l'avons toujours fait pour tout le reste. Nous ne nous excusons jamais l'un auprès de l'autre, car aucun de nous deux n'aime admettre qu'il a pu avoir tort un jour.
'Eh bien, eh bien, eh bien,' commenta-t-elle en me dévisageant de son oeil acéré.
'Que faites-vous donc là ?' demandai-je, légèrement gêné malgré moi. Pour une raison ou pour une autre, je n'arrivais pas à me défaire de l'idée que mon visage était couvert de rouge à lèvres. 'J'ignorais que vous saviez distinguer un Veracrasse d'un autre.'
Elle pinça les lèvres. 'Oh, il fallait que je le vois pour y croire.' Elle regarda autour d'elle. 'Je suis impressionné ; je n'aurais jamais imaginé que vous apprécieriez cet environnement.'
Tiens donc, où ai-je déjà entendu cela ?
Avant que je ne puisse répondre, Hermione sortit en courant de la réserve et il me fallut me mordre la langue. Elle était incapable de rester en place, pas vrai ? Non. Il fallait qu'elle sorte de là échevelée et les joues rougies, en s'exclamant, 'Minerva ! Quel plaisir de vous voir !'
Deux taches rouges apparurent sur les joues de Minerva tandis que son regard passait d'Hermione à moi.
'Je suis désolée, je ne peux pas rester,' continua Hermione en sortant de derrière le comptoir. 'Mais il faut vraiment que je retourne au Ministère.'
'Hermione, ma chère,' dit Minerva d'une voix étranglée. 'Vos robes...'
Hermione marqua une pause et je pus voir qu'elle mourrait d'envie d'éclater de rire. 'Ah, je vous remercie...' Elle brandit sa baguette et disparut dans la rue.
'Tout va bien, Minerva,' annonçai-je avant qu'un silence gêné n'ait le temps de s'installer. 'Inutile de vous inquiéter.'
'Pardon ?'
'Je suis parfaitement au courant que ceci est une apothicairerie ; pas un bordel.'
Ha ! Ha ! Elle secoua la tête, exaspérée (et embarrassée) par mon trait d'humour, et me dis que je la désespérais. Véritablement.
Eh bien, mon travail est terminé dans ce cas.
Mardi 23 Avril
15:00 — Apothicairerie.
Hmm.
Je viens de finir de lire la Gazette du sorcier et, eh bien... On y fustige la performance médiocre de Weasley durant le match des Canons du week-end dernier. Son esprit, apparemment, n'était pas concentré sur le jeu.
La médiocrité de Weasley n'est bien évidemment pas une surprise pour moi. Je n'en attendais pas moins de lui.
Cependant, cela m'amène à me demander à quoi il pouvait bien penser si ce n'est au jeu. Et, malheureusement, je crois bien que je connais déjà la réponse.
C'est quelque chose à garder à l'esprit, quoi qu'il en soit...
Vendredi 26 Avril
18:30 — Chaudron baveur.
Il s'est produit un événement intéressant aujourd'hui. J'étais occupé à remplir un bocal de rates lorsque la porte s'est ouverte et qu'une voix s'est exclamée, 'Bonjour, Severus ; cela fait longtemps.'
C'était Lucinda. Je me suis retourné pour la trouver devant moi, un grand sourire aux lèvres. J'ai bien sûr gardé pour moi toute surprise que j'aurais pu ressentir quant à sa soudaine présence.
'Effectivement. Bonjour,' répondis-je lentement, retirant mes mains des rates et attrapant un torchon pour les essuyer. 'Comment allez-vous ?'
'Tout va bien, merci,' confirma-t-elle. 'Je passais dans le coin, et j'avais entendu dire que vous aviez repris l'apothicairerie, alors j'ai décidé de venir faire un tour.'
'Je vois,' fut tout ce que je trouvai à répondre, incertain de devoir la croire ou non. Mais après tout, elle m'a toujours paru assez candide, et ce malgré mes nombreuses tentatives pour prouver le contraire.
J'aurais à moitié voulu qu'Hermione se trouve là. N'est-il pas injuste que je doive supporter Weasley tandis qu'il n'y a personne dans mon propre passé qu'il lui faille éviter ? Regardons les choses en face, cependant ; il lui faudrait avoir encore moins confiance en elle que moi pour être jalouse de quelqu'un avec qui je ne suis sorti que deux fois.
'Je pense que vous avez bien fait d'acheter la boutique. Ce doit être bien plus sympa que d'être coincé dans ce donjon au Ministère !' Elle leva les yeux et fit la grimace, ce que je pris pour une indication qu'elle était toujours, elle, coincée là-bas. 'Avez-vous beaucoup de monde ?'
'Assez.' Pas vraiment.
'Je m'en doutais. Vous avez de la chance, il n'y a pas beaucoup d'autres apothicaires dans les environs,' répondit-elle en examinant une étagère de potions toutes prêtes.
'Oui, et je vais vous dire pourquoi, c'est à cause de ces fichus magasins de Quidditch et de balais qui ouvrent à chaque coin de rue,' lâchai-je avec dégoût.
Elle sourit. 'Absolument ; mais à notre époque ils sont considérés assez, eh bien, 'sexy' à défaut d'un meilleur mot, pas vrai ? Tout le monde veut posséder le dernier cri en la matière. Plus personne ne veut se salir les mains.'
Elle prit une fiole et l'examina, mais j'étais figé, bizarrement déconcerté. J'avais l'impression d'avoir pris un coup sur la tête en entendant ce terme 'sexy'. Un éclair soudain de compréhension me traversa. Hébété, je baissai les yeux sur mes mains qui, il y a quelques secondes encore, étaient plongées dans un bocal d'entrailles et en portaient toujours les preuves. J'examinai le pardessus que j'avais enfilé pour protéger mes robes et contai les tâches que j'avas réussies à collecter en une seule journée. Je reniflai l'air pour détecter l'odeur particulière de l'apothicairerie ; j'étais toujours capable de l'identifier, malgré le fait que j'y étais habitué, et il me vint à l'esprit qu'elle devait me suivre jusque chez moi.
C'est alors que je pensai à Granger et à la façon dont elle avait froncé le nez en entrant pour la première fois dans la boutique. J'eus une vision de son visage virant au vert alors que j'essayais de l'embrasser — moi et ma puanteur faite d'un mélange de morceaux d'animaux, de fluides innommables, de plantes, et de toute une gamme d'autres désagréables composants.
Je sais bien qu'elle s'est montrée enthousiaste l'autre jour, mais c'était dû au fait qu'il s'agissait de mon premier jour. Tout était nouveau, et je n'étais pas encore entré dans le vif du sujet. Bientôt, avec le temps, cela lui semblera ordinaire et commun, et j'aurais beau m'asperger de sorts de Nettoyage je serais en permanence visqueux et sale.
Lucinda a raison. Pourquoi n'ai-je jamais pensé à cela ? Un apothicaire n'est pas sexy. Un Auror est sexy. Un Maître des Potions est probablement sexy. Merlin, même un fonctionnaire-laissé-pour-compte de peu d'importance serait toujours plus sexy qu'un homme qui passe ses journées à mettre de la bile en bouteille !
J'ignore toujours ce qui a attiré Granger vers ma personne mais, quoi que ce soit, je pourrais bien être en train de méthodiquement le défaire.
Bon sang.
Rien ne va jamais comme je veux.
Mille fois pardon pour avoir encore mis une éternité à publier ce chapitre. Beaucoup de choses ont fait que je n'ai pas pu m'y mettre avant. Bref, j'espère qu'il vous aura plu !
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