Crédits : les personnages, à quelques exceptions près, appartiennent à Maki Murakami, nous nous contentons simplement de les emprunter.
Merci à tous ceux et celles qui suivent cette histoire !
CHAPITRE IV
Journal de Tôma Seguchi, 19 novembre 2004
Tout est fin prêt pour la première tournée des Grasper sur le sol Japonais. Quinze jours à travers tout l'archipel, une seule soirée par ville et représentation finale à Tôkyô. La première date est fixée au 7 janvier à Chiba. Nous allons ensuite remonter par la côte est jusqu'en Hokkaido puis redescendre en longeant la côte ouest de Honshu, gagner Kyushu puis remonter par Shikoku et clore notre tournée dans la capitale. Je dois reconnaître que Sagara, notre nouveau manager, est un type compétent et il ne lui a pas fallu longtemps pour comprendre ce que j'attendais de lui ; il a de plus un bon flair et sait choisir les émissions qui font de l'audience. Noriko m'a dit qu'en fait, c'était moi qui avais eu du flair en l'embauchant, lui et pas un autre, et je dois dire que j'ai eu la main heureuse. J'avais besoin de pouvoir me décharger un peu de mon travail, la préparation de la tournée prenant beaucoup trop de mon temps.
Les billets sont mis en vente lundi prochain et jusqu'à la fin de la semaine je planning qui nous attend est infernal. Ryûichi a décidément eu un coup de génie avec Rebirth, nous ne l'avons pour l'instant interprétée que deux fois en live – et les vidéos tournent bien sur Internet – mais lundi, en même temps que les billets de la tournée, sort aussi le single. Officiellement il n'est pas attendu avant plusieurs semaines et j'ai bon espoir que cet effet de surprise booste les ventes sur les deux tableaux. Rebirth y est décliné en deux versions, celle déjà connue et une autre, plus acoustique, sur laquelle la voix de Ryûichi est mise en valeur de la plus belle des manières. Cinq cent mille exemplaires ont pour l'instant été pressés et si tout se passe comme je l'escompte, ils devraient être en rupture de stock très rapidement. La demande créera l'offre d'elle-même et je table sur des ventes avoisinant les huit cent mille exemplaires dans la semaine. Simple estimation bien entendu, mais je ne pense pas me tromper de beaucoup.
Pour l'instant, en attendant, le secret est bien gardé et rien n'a filtré dans la presse ni sur Internet – c'est principalement de là que viens le danger, mais Kaze Productions a mis le paquet sur ce coup de publicité qui devrait leur rapporter très gros et je suis persuadé que tout va bien se passer. En terme de stratégie commerciale, indépendamment de tout ce qui touche à la musique proprement dit… il faut savoir surprendre.
Ryûichi a déjà dédicacé un CD de Rebirth pour Tatsuha, il aime décidément beaucoup ce gamin. À ce que m'en a dit Mika, son petit frère est toujours aussi fan de notre musique et plus précisément de Ryûichi, ce qu'elle ne voit pas d'un très bon œil.
Bien que nous soyons très pris tous les deux – j'ai le net sentiment que son employeur n'y va pas de main morte côté charge de travail – nous avons trouvé le temps de nous voir à quelques reprises, pour parler d'Eiri bien sûr mais aussi de nous. Eiri… Il continue à fréquenter des femmes à la vertu plus que discutable mais Mika estime que, tant que ses relations se limitent à cela ; c'est encore un moindre mal. Je le fais toujours surveiller, de mon côté. Ses sorties ne le conduisent pas seulement vers des femmes peu regardantes mais aussi vers des garçons à la réputation douteuse, certains connus des services de police pour leur implication dans des actes de délinquance divers. C'est cela qui m'inquiète le plus et je ne sais pas si je dois en parler à Mika qui ne semble se douter de rien à propos de ce dernier point. Eiri ne s'étant pas retrouvé pris dans une bagarre depuis des semaines, elle n'a pas lieu de soupçonner qu'il puisse frayer avec des petits voyous.
Sur le plan scolaire c'est aussi le point mort ; un jeune professeur venu bravement tenter sa chance a claqué la porte au bout de trois jours se bornant à dire qu'il n'était pas celui qu'il fallait à un pareil élève, mais je suppose qu'il était trop tendre pour tenir tête à un garçon tel qu'Eiri. Donc, il est désoeuvré du matin au soir, encore qu'il paraîtrait qu'il passe du temps à écrire mais il cache son cahier sitôt que sa sœur s'approche de lui. Il lui arrive aussi de prendre part aux tâches ménagères et, à quelques reprises, il a même fait quelques tentatives en cuisine. Hormis cela, il reste un mur. Pour l'instant, tout ce que je peux donc faire est veiller sur lui et essayer d'épauler Mika du mieux que je le peux, même si je devine le regard qu'elle me lancerait si elle m'entendait dire ça, avant de rétorquer d'une voix glaciale qu'elle est assez grande pour se débrouiller seule, merci, et qu'elle n'a pas besoin d'être épaulée par qui que ce soit. Peu importe, c'est quelqu'un que j'apprécie et estime beaucoup, et si je peux l'aider, je le ferai.
Dans l'immédiat, cependant, c'est plutôt elle qui serait susceptible de m'aider ; je suis persuadé que Noriko nous cache des choses à sur sa vie affective et je suis convaincu qu'entre elle et Tetsuya Ukai, les choses sont allées bien plus loin que ce qu'elle nous l'a laissé entendre. Peut-être Mika parviendra-t-elle à en apprendre plus ?
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Journal de Mika Uesugi, 24 décembre 2004
Nous voilà de retour à Kyôto pour les fêtes de fin d'année. J'ai fait mes achats pour le Nouvel An aujourd'hui, un ordinateur portable pour Eiri, s'il tient tant à écrire, autant qu'il utilise des outils modernes, des bougies parfumées pour père qui de toutes façons n'aime pas les cadeaux, et des vêtements pour Tatsuha dans l'espoir qu'il consentira à porter autre chose que des tee-shirts de Nittle Grasper même en plein hiver. Ce qui n'est pas gagné d'avance si on prend en considération le fait que Sakuma m'a donné pour lui un carton rempli à ras bord des goodies de leur prochaine tournée. J'ai failli le refuser (poliment, bien sûr, je ne suis pas une sauvage, contrairement à Eiri) mais Tôma m'a adressé un regard d'avertissement dans son dos alors je n'en ai rien fait. Je ne sais pas pourquoi d'ailleurs, nous n'avons pas eu le temps de parler avant notre départ. Il faudra quand même que nous mettions les choses au point de ce côté également, je ne trouve pas très sain d'entretenir ce genre d'obsession chez un enfant de neuf ans – non, dix, maintenant, nous avons fêté son anniversaire il y a trois jours. Je n'arrive pas à croire que mon petit bonhomme ait autant grandi – et qu'il me parle de son idole avec de petites étoiles dans les yeux. Je préférerais presque qu'il s'intéresse au foot. Presque. En tous cas je ne lui ai pas encore donné le carton. Je réfléchis encore à l'opportunité de le faire.
Bref, pour en revenir à ce que je disais, c'est encore un sujet dont il faudra que je discute avec Tôma, et je pressens que ça ne va pas être aisé. Il devient très chatouilleux dès qu'il s'agit de Sakuma – et d'Eiri aussi, sauf qu'en ce qui concerne le second il me consent tout de même une certaine légitimité à intervenir. C'est d'ailleurs impressionnant de constater à quel point ce garçon pourtant intelligent, très, et rationnel, peut agir de façon tout à fait excessive dès lors qu'il s'agit de ceux qui lui sont proches. En un sens, je trouve ça rassurant : il n'est donc pas un surhomme, mais un être humain avec ses faiblesses, comme tout le monde.
26 décembre
Eiri continue à sortir à pas d'heure et à rentrer empestant le parfum / la cigarette ou avec des bleus, des coupures et des accrocs à ses vêtements. Ce petit idiot de Tatsuha trouve ça « très cool » et tente de copier le style son grand frère. À sa décharge, on ne lui a rien dit, il ne peut donc pas comprendre ce qui se cache derrière tout ça. Je me demande si je devrais lui parler. Mais peut-on saisir la notion de viol, à dix ans? Sans parler du meurtre… Non, il vaut mieux pour lui qu'il continue à tout ignorer. Qu'au moins l'innocence de l'un de mes deux frères soit préservée.
Père a annoncé hier qu'Eiri devrait commencer à se préparer pour l'assister au temple, et le reprendre le temps venu. J'ai vu du coin de l'oeil Tatsuha baisser le nez dans son bol de riz. C'est assez injuste pour lui, qui aide père depuis si longtemps, de se voir dénier sa place sous prétexte qu'il n'est pas le fils aîné. Quant à Eiri, il a froidement laissé tomber que devenir moine n'entrait pas dans ses perspectives d'avenir et que par conséquent il n'était pas question qu'il pose un pied dans le temple. L'odeur de l'encens lui donne paraît-il envie de vomir (dommage qu'il n'en aille pas de même pour les cigarettes).
Attaque en retour du patriarche : ce qu'il faut à Eiri, selon lui, c'est une bonne épouse. (Comprendre, selon ses critères : douce, soumise, et douée en cuisine. La beauté est un option appréciée, l'intelligence un accessoire inutile). Il se trouve paraît-il en négociations avec une famille tout à fait respectable…
J'ai cru qu'Eiri allait renverser la table en se levant. Il a crié que le mariage ne faisait pas non plus partie de ses projets d'avenir, d'autant moins si la promise avait été choisie par son père. Et il a quitté la maison en trombe.
J'ai mal au crâne.
28 décembre
Tôma a téléphone pour prendre des nouvelles d'Eiri. Comme celui-ci était sorti une fois de plus, c'est avec moi qu'il a parlé. Ce qui m'inquiète, c'est qu'il m'a demandé si j'étais certaine qu'il ne fumait rien de plus dangereux que la cigarette. Je n'y avais jamais songé, et aucun signe n'aurait pu m'y faire penser, mais maintenant qu'il le dit, j'ai des doutes. Je devrais peut-être vérifier, même si j'ai horreur de fouiller dans les affaires des autres.
(Plus tard)
Aucune trace de drogue quelconque, cela me rassure un peu. En revanche, je suis tombée sur un manuscrit qui m'a laissée perplexe. Je n'aurais pas reconnu l'écriture d'Eiri, je n'aurais jamais pensé qu'il puisse avoir imaginé une histoire pareille. Non que ce soit mauvais. Au contraire. C'est même bien supérieur, à mes yeux, que beaucoup de romans de gare. D'ailleurs je suis restée scotchée au texte sans parvenir à en détacher les yeux avant la fin.
C'est juste que ça colle tellement peu avec sa personnalité que j'en demeure perplexe. Une histoire d'amour tragique, mais tellement belle, avec une telle intensité de sentiments… Comment lui qui se fiche de tout et tout le monde peut-il trouver les mots pour décrire une pareille situation ? Je le comprends de moins en moins, j'ai l'impression.
Et maintenant je me retrouve avec un autre problème sur les bras : dois-je ou non le pousser à présenter le texte à un éditeur ? Pour ça, il faudrait déjà que je lui avoue l'avoir lu, ce qui le connaissant risque de très mal passer. Ensuite, il n'en a peut-être pas envie du tout. D'un autre côté, pour avoir fait des études littéraires, je peux affirmer que son histoire a beaucoup de qualités. Elle aurait toutes ses chances d'être publiée, et cela lui ferait peut-être du bien d'accéder à une forme de reconnaissance, d'avoir un but auquel se raccrocher.
Je vais en parler à Tôma. Après tout il travaille dans le show-business, qui n'est certes pas le monde de l'édition, mais en matière de contrats et de droits d'auteur, il doit s'y connaître.
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Journal de Tôma Seguchi, 4 janvier 2005
Une nouvelle année commence et j'espère que, par bien des aspects, elle sera meilleure que celle qui vient de s'achever.
En dépit de la charge de travail induite par notre départ en tournée imminent, dans trois jours, Noriko, Ryûichi et moi avons tout de même coupé deux jours afin d'aller passer le nouvel an en famille. Pour le premier, nous participions à un show télévisé – la célébrité a aussi ses inconvénients, encore que là, c'est plutôt pour Noriko que je dis ça ; pour moi, il y a bien longtemps que les fêtes de famille ont perdu tout leur charme. Noriko, donc, est partie retrouver le professeur Ukai, Ryûichi s'est rendu chez ses parents et moi, je suis allé à Kyôto, chez les miens. Nous nous sommes rendus au temple tous les trois et j'ai prié – pour Eiri et Yûta. Je me souviens combien il aimait cette période, la visite au temple et surtout le soir du 31 décembre. Alors que nous partagions le dernier repas de l'année, il anticipait déjà avec excitation le lendemain matin afin d'assister au premier lever de soleil de l'année. Il prétendait toujours me tirer du lit à l'aube mais c'était à chaque fois moi qui devais le secouer pour le réveiller.
Cela fait des années que je n'ai pas vu le soleil du jour de l'an se lever mais après la disparition de Yûta cela m'est devenu impossible. Je préfère me souvenir de son expression ravie lorsque les premiers rayons teintaient de rouge les toits des maisons du quartier. Comme tous les enfants il n'aurait manqué cet instant pour rien au monde.
Mika et Eiri ont eux aussi passé les célébrations du nouvel an à Kyôto. J'avais appelé Mika pour lui présenter mes vœux et je lui ai signalé que je serais là aussi les 2 et 3 janvier. À cette occasion, nous avons passé une après-midi ensemble à flâner le long des rues de la vieille ville. J'ai toujours aimé cet endroit, j'ai l'impression que le temps s'est arrêté ici et que jamais rien ne changera plus. Il faisait frais, l'herbe rase qui bordait par endroits les voies anciennes était figée par le givre et Mika était absolument ravissante dans son long manteau rouge foncé. Je le lui ai dit, en toute sincérité, et elle a paru quelque peu embarrassée mais m'a souri en retour, un sourire qui m'a donné chaud au cœur et je me suis enhardi à lui présenter mon bras, qu'elle a pris après une légère hésitation. Nous avons poursuivi notre promenade ainsi, sans presque plus parler comme si tout ce que nous aurions pu dire était superflu, et avons gagné un petit café à quelque distance.
Il faisait bon dans le petit établissement d'aspect traditionnel mais c'était une toute autre chaleur que je ressentais. Le silence qui s'était instauré entre nous était difficile à définir mais, en ce qui me concernait, je n'éprouvais ni gêne ni embarras. Nous avons commandé des boissons chaudes puis Mika s'est mise à me parler d'Eiri.
Elle m'a appris qu'il avait écrit, en secret, un très beau texte sur lequel elle était tombée par hasard mais qu'elle ne savait pas trop quoi faire vis à vis de son frère ; comme à son habitude, il ne disait rien aussi n'avait-elle pas la moindre idée de ce qu'il avait en tête, si ce texte n'était que la conséquence de ses longues heures de désoeuvrement ou s'il comptait le présenter à un éditeur. Elle paraissait véritablement surprise par la puissance des sentiments que dégageaient les écrits d'Eiri mais pour ma part je n'en étais pas particulièrement étonné ; pour l'avoir côtoyé des années, libre de toute pression familiale, des critiques et des moqueries de son entourage, je sais bien quelle âme sensible habite Eiri et c'est cela qui me fait si mal lorsque je vois le petit voyou indélicat qu'il est en train de devenir. Cependant, apprendre qu'il avait écrit quelque chose de beau et fort, d'après Mika, m'a redonné l'espoir de peut-être retrouver un jour Eiri tel qu'il était car, en dépit de tout, sa profonde sensibilité semble ne pas avoir totalement disparu.
Mika m'a demandé si j'étais en mesure de faire quelque chose pour encourager son frère. Je ne connais pas d'éditeur mais même si c'était été le cas, je ne voudrais pas agir dans son dos. Je lui ai juré de ne jamais trahir sa confiance comme l'a fait l'autre ; s'il souhaite être édité, je veux que cela vienne de lui. À partir de là, et seulement là, j'interviendrai.
Nous sommes restés une bonne partie de l'après-midi à discuter de choses et d'autres, de sujets sa véritable importance mais sur lesquels nous nous rejoignions. Je l'ai ensuite raccompagnée chez elle, ai présenté mes vœux à tout le monde – Eiri les a reçus sans montrer d'émotions particulières mais m'a tout de même offert les seins en retour – puis je suis rentré récupérer ma voiture chez mes parents afin de repartir le soir même pour Tôkyô.
Les fêtes de famille, cela fait des années que ce n'est plus vraiment ça, chez nous.
6 janvier
Nous partons demain. Ryûichi est surexcité et Noriko elle aussi se sent des « fourmis dans les jambes ». J'avoue que je suis impatient de retrouver la scène – la vraie, celle des salles de concert où les gens se pressent pour venir nous écouter. Cette tournée marquera le retour et le véritable début des Nittle Grasper au Japon.
J'espère que tout se passera bien pour Mika et Eiri en mon absence…
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Journal de Mika Uesugi, 7 janvier 2005
Les Nittle Grasper sont partis en tournée ce matin. Je n'aurais jamais cru dire ça un jour, mais j'ai l'impression qu'ils ont laissé un grand vide. Plus exactement, que Tôma a laissé un grand vide, en ce qui concerne Sakuma il pourrait repartir demain pour les États-Unis que je n'en serais aucunement perturbée. Même si cela briserait probablement le cœur de Tatsuha – ce gamin est impossible, et pourtant je n'ai pas réussi à me fâcher contre lui lorsqu'il a ouvert le paquet offert par Sakuma et que, faible de moi, j'ai fini par lui donner. Après tout me voilà repartie pour Tôkyô en le laissant se débrouiller tout seul avec père, et je sais par expérience que ce n'est pas chose facile.
Eiri n'a pas réagi au départ de Tôma. De toute façon je crois qu'il ne réagirait même pas en cas de tremblement de terre. Il trouverait sans doute que c'est une façon comme une autre d'en finir. Je l'ai plus ou moins forcé à reprendre son suivi médical à l'hôpital. Ils lui donnent plein de petites pilules, ce qui me plaît modérément, mais au moins de cette façon il ne fait pas de crise d'angoisse et parvient à dormir la nuit. J'imagine qu'il ne faut pas en demander davantage.
J'ai parlé à Tôma du manuscrit d'Eiri. Il affirme qu'il faut que la demande d'être édité vienne de lui. Eiri, demander quelque chose ? Surtout si c'est pour se mettre en valeur ? Il rêve. De toute façon je ne vois pas comment aborder le sujet avec Eiri, je n'ai toujours pas trouvé d'idée valable pour lui avouer que j'avais lu son texte.
D'après Tôma, Eiri, au début de son séjour du moins, faisait preuve de beaucoup de sensibilité dans sa façon d'aborder le monde. Je me souviens qu'il était effectivement adorable, avant la mort de maman. Après, les choses ont commencé à partir en vrille. Dans le fond il se trouvait sans doute bien avec Tôma. Si seulement les choses ne s'étaient pas terminées de cette façon… Mais bon, on ne peut hélas pas réécrire le passé. Il faut simplement essayer de gérer l'avenir. Et mon avenir à moi c'est :
1/ Mon travail : je m'habitue peu à peu à mon environnement et à mon supérieur hiérarchique dont la motivation suprême semble être de se tourner les pouces toute la journée en me laissant faire tout le travail. S'il croit que je vais me laisser faire, il se fourre le doigt dans l'œil. Redresser la barre en finesse, tel est mon objectif pour cette année. À part ça, j'adore l'université et surtout la bibliothèque des langues anciennes, une véritable caverne aux merveilles.
2/ Eiri : ne nous cachons pas que c'est le gros morceau. Je ne sais pas s'il retrouvera un jour son équilibre, mais pour l'instant c'est du n'importe quoi. Il se comporte comme un petit voyou et reste sourd à tout ce qu'on peut lui dire. Je conçois qu'il a vécu quelque chose de particulièrement difficile, mais ce n'est pas une raison. Être une victime n'excuse pas tout.
3/ Tatsuha : quand j'y pense, c'est lui qui aurait quelques raisons de se sentir névrosé, après tout il a perdu sa mère à sa naissance et d'une certaine façon père le lui a toujours reproché – non qu'il le maltraite ou quoi que ce soit, il se contente de l'ignorer. C'est moi qui l'ai élevé, et les kamis savent qu'à quatorze ans, on en commet des erreurs, surtout lorsqu'il faut gérer en même temps un père dépressif, un petit frère hyperémotif, la maison et le temple. Bref, je me demande comment cet enfant peut être malgré tout aussi équilibré, c'est un mystère de la nature. Il y a certes cette obsession pour les Nittle Grasper et leur débile de chanteur, mais après tout, il a sans doute besoin d'une soupape de sécurité, et il aurait sans doute pu trouver pire. Et puis tant qu'Eiri reste avec moi, il ne peut pas exercer une mauvaise influence sur lui.
4/ Tôma… Est-ce que Tôma fait partie de mon avenir ? De celui d'Eiri, certainement. Mais moi, c'est moins sûr. J'aurais presque pu le croire, l'autre jour, lorsque nous nous sommes promenés dans Kyôto. Il y avait quelque chose… Mais à présent il est parti, et je me demande ce qu'une obscure universitaire comme moi pourrait avoir affaire avec une star du rock. La différence de notoriété est énorme, et par ailleurs étant donnée la situation, je ne suis pas certaine qu'il soit souhaitable d'attirer l'attention sur notre famille. Donc, non, je crois que je peux rayer ce dernier point.
Dommage… Mais cela fait longtemps que j'ai appris que la vie ne suit pas forcément le cours qu'on voudrait.
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Journal de Tôma Seguchi, 8 janvier 2005
Le concert de lancement de la tournée a été un succès. Certes, nous nous sommes déjà produits dans des salles depuis notre retour au Japon mais la soirée d'hier n'était en rien comparable. Ryûichi paraissait transfiguré. Il n'est pas du genre à s'économiser sur scène mais là, il était véritablement métamorphosé. On dit parfois que seuls les plus grands artistes parviennent à communier avec le public ; une formule bien souvent éculée mais en ce qui concerne Ryûichi c'est vraiment le cas. Il suffit qu'il apparaisse sur la scène, adresse un seul petit geste aux gens amassés dans la salle et l'atmosphère change subitement. La foule attend, suspendue à ses lèvres. Et lorsqu'il se met à chanter, qu'il s'offre tout entier à nos fans sans la moindre retenue, c'est comme si une vague balayait la salle toute entière, un silence quasi-religieux se fait et, sur le visage des gens, on ne lit qu'une profonde ferveur.
Dans ces moments-là, Noriko et moi nous effaçons complètement derrière lui et nous nous efforçons alors de nous mettre à son service du mieux que nous le pouvons. Il en a toujours été ainsi avec Ryûichi ; depuis que nous le connaissons, depuis nos premières compositions maladroites, nous n'avons jamais fait que travailler pour lui.
Tout le monde, après tout, n'a pas la chance d'avoir un génie pour meilleur ami.
11 janvier
Nos concerts se bonifient au fil des représentations et si nous continuons sur cette lancée, je n'imagine même pas l'apothéose que constituera la représentation finale, à Tôkyô. Nous jouions hier soir à Aizu-Wakamatsu et là encore nos fans étaient au rendez-vous. En voyant tous ces gens agglutinés le long des barrières qui nous adressaient des signes et criaient nos noms alors que notre car nous conduisait à la salle de concert, j'ai repensé à nos timides débuts dans le Kansai, aux petites salles, aux maigres cachets. Il n'y avait pourtant pas tellement de différence entre ce que nous aspirions à être et ce que nous sommes devenus. Qui peut dire à quoi tient vraiment le succès ? C'est à l'étranger que nous avons acquis notre notoriété et nous sommes à présent acclamés comme des stars. Décidément, nul n'est prophète en son pays.
Nous avons beau ne pas avoir beaucoup de temps libre, j'en réserve toujours une petite part pour téléphoner à Mika. Tout à l'air d'aller bien pour elle ainsi que pour Eiri, ce qui ne signifie pas grand-chose car chaque fois que nous parlons de lui, Mika parait déterminée à en dire le moins possible. Son nouveau traitement a l'air de faire de l'effet ; c'est déjà ça.
14 janvier
Il semblerait que tout le monde dans ce pays ne soit pas fan des Nittle Grasper, en fin de compte. Alors que nous quittions notre hôtel pour nous rendre à la salle de spectacle, un cinglé en embuscade s'est rué vers nous et a lancé une canette pleine sur Ryûichi qui a heureusement réussi à l'esquiver in extremis. L'équipe de sécurité a immédiatement appréhendé l'agresseur – un dingue complètement incohérent qui a été conduit manu militari au commissariat le plus proche. Les risques du métier, si je puis dire… Par chance, Ryûichi n'a pas été touché ; si ç'avait été le cas, ce n'est pas la police qu'il aurait fallu appeler mais bien une ambulance… pour l'amateur du lancer de canettes, bien sûr.
L'histoire n'a pas tardé à se répandre – Internet est le plus formidable téléphone arabe qui puisse exister de nos jours – et l'atmosphère était fantastique dans la salle quand nous avons fait notre entrée. Pour un cinglé, nous bénéficions tout de même d'une cote d'amour énorme. Quoi qu'il en soit, et même si je sais que Noriko n'apprécie pas quand je parle ainsi, toute publicité est bonne à prendre dès lors que les conséquences ne sont pas graves.
Je suis persuadé que Mika non plus ne serait pas d'accord avec moi sur ce point.
19 janvier
La tournée touche déjà à sa fin. Le 22, nous serons de retour à Tôkyô mais d'ores et déjà le bilan que nous pouvons en tirer est plus que positif. Je n'ai que des chiffres très partiels, tout ceci méritera bien sûr une analyse détaillée mais pour l'heure, je savoure notre réussite.
J'ai réservé une place privilégiée à Mika à l'occasion de notre représentation tôkyôïte. Je sais qu'elle n'est toujours pas fan de notre musique mais j'aimerais qu'elle puisse nous voir sur une scène à la mesure de nos ambitions. Quelle que soit sa réponse, une chose est certaine : il me tarde de la revoir.
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Journal de Mika Uesugi, 22 janvier 2005
Je suis une andouille. Si si, moi, Mika Uesugi, vingt-trois ans, je déclare que je suis une andouille. J'ai promis imprudemment à Tatsuha qu'il pourrait choisir la récompense qu'il voulait s'il avait de bons résultats à son premier trimestre. Résultat : il a reçu son bulletin la semaine dernière. Il est premier de la classe avec une énorme marge d'avance, les professeurs ne tarissent pas d'éloge à son sujet… et il veut aller au concert des Nittle Grasper. Misère. En même temps, une promesse est une promesse. La prochaine fois je lui dirai : ce que tu veux tant que ça n'a aucun rapport de près ou de loin avec Nittle Grasper ; je doute cependant que ce soit aussi efficace. Déjà qu'il a paraît-il piqué une crise de nerfs en apprenant l'agression dont Sakuma a été victime (pour que père le remarque, cela a dû être quelque chose), ça ne va faire qu'empirer la situation. Enfin, il l'a quand même bien mérité. Si seulement Eiri pouvait être aussi facile à manipuler… Je jure que je jour où quelque chose ou quelqu'un parviendra à retenir son attention, fût-ce un chanteur de rock débile, je ferai tout pour qu'il s'y cramponne.
On n'en est pas là.
Je suis allée chercher Tatsuha à la gare ce matin. Il était tout fier d'avoir pris le train tout seul pour la première fois, et il irradie d'une telle joie à l'idée d'aller au concert que je n'ai pas le coeur à le rabrouer. Eiri le fait très bien tout seul, mais ça lui glisse dessus comme l'eau sur les plumes du canard. Il idéalise son grand frère presque autant que Sakuma, c'est dire.
En attendant je vais donc me rendre à mon premier concert au Tôkyô Dôme en compagnie d'un gamin de dix ans. Ô joie. J'en serais presque à espérer qu'ils ne nous laissent pas passer… Mais Tatsuha fait plus que son âge et aucune loi n'interdit aux enfants d'assister aux concerts. Même si les parents responsables ne les y emmènent généralement pas.
Je crois que mon sens des responsabilités a fichu le camp.
Et puis je me faisais une joie de revoir Tôma. Je me suis un peu inquiétée, c'est vrai. Après tout, le fou à la canette aurait très bien pu le viser, lui. Certains prétendent qu'il s'agirait d'un coup monté pour faire parler du groupe, mais je ne pense pas que ce soit le cas. Les artistes sont une cible de choix pour les déséquilibrés en tous genres, hélas.
Bref, disais-je, avec Tatsuha sur les bras, ça ne va pas être possible de faire un tour en coulisses comme je l'espérais. Tant pis. Cette soirée lui sera donc consacrée, je peux au moins lui concéder cela, étant donné la façon dont je l'ai abandonné à son sort par ailleurs.
24 janvier – 2 heures du matin
Il s'est passé tellement de choses, ce soir, que je ne sais pas trop par où commencer. Le Tôkyô Dôme, d'abord : je ne m'étais jamais rendue dans une telle salle, et je dois avouer que j'ai été impressionnée. Par les dimensions du lieu, naturellement, mais aussi par son acoustique et l'ambiance qui y régnait. On aurait dit une sorte de célébration collective à la gloire des Nittle Grasper. Je me suis rendue compte à cette occasion que Tatsuha possédait une connaissance encyclopédique sur le groupe, il s'est mis à discuter avec un groupe de fans dont il est rapidement devenu la mascotte, ce dont je me serais bien passée.
Nos places se trouvaient dans les tribunes, légèrement sur le côté, surplombant la fosse. La meilleure situation parait-il, toujours d'après Tatsuha qui avait glané des renseignements auprès de ses nouveaux amis. Il régnait un brouhaha assourdissant, mais lorsque l'obscurité s'est faite, le silence a été quasi instantané. Tout le monde s'est mis à agiter un briquet allumé, y compris Tatsuha. Je lui ai demandé où il l'avait trouvé, il m'a répondu qu'il l'avait pris dans les affaires d'Eiri. Je me suis retenue de le gifler tout en songeant qu'Eiri allait être d'une humeur massacrante. Si toutefois il avait décidé de rester à l'appartement, ce qui me semblait peu probable.
Dès l'instant où il a commencé à chanter, les projecteurs n'ont plus quitté Sakuma. Moi, je cherchais dans l'ombre le visage de Tôma… Déformation de pianiste (amateur), je m'intéressais plus au clavier qu'à la voix. Ou du moins est-ce l'excuse que je me donnais.
Le temps de trois chansons, d'un changement de focale (enfin !) au profit des claviéristes, et Tatsuha avait disparu. Bref instant de panique avant que je ne l'aperçoive au milieu des fans avec qui il avait sympathisé. Dans la fosse, dansant devant la scène. Où ce gamin a-t-il appris à danser comme ça ? Pas au temple, toujours bien.
Bref, à moins de descendre moi-même en rappel, ce que ma dignité refusait avec la dernière énergie, je n'avais aucun moyen de récupérer mon petit frère. Faire de grands signes qui auraient attiré sur moi l'attention de toute la salle me paraissant une option moyennement attractive, je n'avais d'autre choix que de surveiller Tatsuha de loin en priant pour que tout se passe bien. Je me suis promis intérieurement de lui passer le savon du siècle une fois que nous serions de retour à la maison.
D'autant que je puisse en juger, la suite du concert a été un franc succès dont je n'ai pas vraiment profité, trop préoccupée par mon insupportable petit frère. J'attendais plutôt que ça se termine, mais évidemment, ils ont fait trois rappels, portés par les cris de la foule.
Lorsque enfin les spectateurs ont commencé à quitter la salle, j'ai voulu descendre récupérer Tatsuha, mais je n'arrivais pas à lutter contre le flot général. Je commençais à angoisser sérieusement lorsqu'une sorte de gorille en costume noir et lunettes de soleil (en intérieur, en plein mois de janvier…) m'a barré le passage. Il m'a glissé que « monsieur Seguchi » m'attendait en coulisse. J'ai sais l'occasion de lui répondre que je le suivrai avec plaisir, dès que j'aurais récupéré mon petit frère. Étonnant comme le format armoire à glace et le port d'arme peuvent se révéler efficaces pour fendre la foule. Je suis donc parvenue jusqu'à Tatsuha qui n'avait pas l'air inquiet le moins du monde, assis au pied de la scène, et je lui ai administré une bonne gifle en attendant mieux. Puis je lui ai annoncé que nous allions en coulisses, et que si jamais il se comportait comme un hystérique devant Sakuma, je ne l'emmènerais plus jamais au concert de ma vie. Il m'a fait un sourire immense malgré sa joue rouge.
Dans les coulisses, des techniciens s'agitaient partout comme des fourmis. L'envers du décor est toujours moins brillant que son endroit. Tôma a froncé les sourcils en apercevant Tatsuha, et demandé ce qu'il faisait là. J'ai donc brièvement expliqué notre accord et les bons résultats scolaires qui l'avaient amené au Tôkyô Dome ce soir. Et bien sûr Sakuma a choisi ce moment pour débarquer à moitié à poil (il devait sortir de la douche) et féliciter chaudement mon cher petit frère qui n'en demandait pas tant. Il lui a dit qu'il était nul à l'école, lui, ce que j'imagine sans peine. Et aussi qu'il dansait très bien, ce qui veut dire qu'il l'a remarqué avec la bande de groupies. La honte. Et puis il a proposé de lui faire visiter les coulisses, et j'allais dire non lorsque Tôma a posé une main sur mon bras. « Au moins nous avons cinq minutes de tranquillité devant nous. »
Et cinq mois d'hystérie totale de la part de Tatsuha ai-je pensé in petto, mais je n'ai pas insisté. Après tout, ce n'est pas moi qui vais vivre avec lui dans les cinq prochains mois. Et puis j'avais envie de ces cinq minutes de tranquillité. Sa loge était à son image : élégamment simple, et impeccablement ordonnée. Nous avons parlé un peu du concert. Il avait l'air plutôt satisfait de la tournée. Je lui ai dit qu'ils étaient les stars les plus en vue du moment, ce qui est vrai, même si ça me laisse un goût un peu amer dans la bouche. Célèbre, je ne le serai jamais, moi, et je ne le souhaite d'ailleurs pas. Simplement, cela creuse un fossé entre nous difficile à combler. Toutefois, lorsque nous discutons comme nous l'avons fait hier soir, j'ai l'impression que la distance s'efface. Il est doué pour mettre à l'aise ses interlocuteurs… lorsqu'il le veut bien. Je l'ai déjà vu parler à des journalistes, et il est doué également pour l'inverse.
Nos cinq minutes ont passé trop vite, Sakuma est revenu avec un Tatsuha tout sourires. Je lui ai demandé si mon frère s'était bien tenu, et il m'a répondu que c'était un gamin adorable, avec un sourire aussi grand que celui de Tatsuha. Pas un pour rattraper l'autre.
Les ennuis ont commencé lorsque nous avons voulu quitter le Tôkyô Dome par la sortie des artistes. Bourré de journalistes. Tôma nous a crié de faire demi-tour, et nous avons finalement pu trouver une petite porte non surveillée par les vautours. J'espère qu'ils n'auront pas eu le temps de prendre de photos, dans la situation actuelle la famille n'a vraiment pas besoin de publicité de quelque sorte que ce soit.
D'autant qu'il est deux heures du matin et qu'Eiri n'est toujours pas rentré. Évidemment, son portable ne répond pas non plus. J'espère qu'il ne lui est rien arrivé.
À suivre…
