Bonjour les p'tits choux. Je vous présente aujourd'hui le quatrième chapitre de cette fic (avant dernier, si tout se passe bien, par ailleurs) et je dois vous admettre que le karma est tellement contre moi en ce moment que je suis bien contente de décompresser un peu et vous faire partager mon p'tit chapitre. La bouffée d'oxygène de la semaine. Du mois, même.
Alors voilà, pour vous, les aventures pittoresques de nos héros préférés. Aujourd'hui au menu...
De monstre dans les bois
Tap
_ Aieuh !
_ La dame t'a dit de ne pas gratter, alors tu ne grattes pas !
_ Je voudrais bien t'y voir, toi…
_ Désolé mon ami, mais il semblerait que le terrible Sumac Vénéneux soit impuissant face à mon pouvoir !
Ramenant sa main malmenée, sur laquelle Shin avait allègrement fait taper la sienne, Bob ronchonna, lui lançant un regard aigre. L'élémentaire rayonnait clairement de son malheur présent. Frais comme un gardon, il se pavanait devant lui comme un coq, et souriait comme s'il ne devait pas y avoir de lendemain. La Druide n'avait pu, après un examen un peu plus approfondi, comprendre la raison de sa crise d'urticaire aigüe et encore moins pourquoi Shin en avait été épargné. Elle avait mis cela sur le compte de sa nature élémentaire, qui devait l'avoir protégé, les Dieux Anciens seuls savaient comment, contre le poison du sumac. Bob avait été tenté de lui faire remarquer qu'à ce compte-là ; lui aussi n'était qu'à moitié humain mais il avait préférait taire cette partie de sa personne.
Les Diables n'étaient vénérés que par quelques fanatiques en marge. Crains, détestés, on leur donnait volontiers la chasse et si les Druides étaient une caste prônant la neutralité et la paix en tout lieu… Il n'était pas tenté de provoquer cette Druide ci en lui mettant sous le nez ce que tous, ses amis mis à part, concevaient comme une anomalie vivante. Les Druides et leur lien profond avec la nature, la Force Créatrice qu'ils vénéraient, n'étaient pas vraiment en adéquation avec la violence et la destruction si propres aux démons et aux diables.
Aussi avait-il fermé sa grande bouche en attendant que l'herboriste termine de prendre ses mesures et le laisse aller, remettant sa tunique avec le rouge aux joues. Rien n'avait été plus gênant que cet instant. Balthazar se sentait souillé dans son amour propre, plus encore lorsque Shin avait émis un léger rire amusé en le regardant s'habiller. L'archer n'avait pourtant pas exprimé la même assurance, moins d'un quart d'heure plus tôt ! Les genoux tremblants, qu'il était, le fier demi-élémentaire épargné par les affres de l'allergie !
Passé le moment de l'humiliation qu'avait constitué sa séance de badigeonnage en règle, les aventuriers avaient rassemblé leurs affaires en vue d'une nouvelle expédition en forêt. Accompagnés de la Druide, cette fois, qui avait pris les devants de leur sortie ludique et semblait aussi déterminée que Théo à marcher à leurs côtés.
Le Paladin avait dû être trainé à l'extérieur par ses compagnons, puis ramené avec eux dans leur groupe. Mortifié et encore plein d'énergie et de frustration contenues —principalement parce qu'il n'avait pas pu jouer de son bouclier contre la Druide, ce qui le contrariait beaucoup— le jeune homme marchait à l'arrière de la troupe, lorgnant le dos de l'herboriste d'un œil assassin qui aurait pu la foudroyer sur place s'il en avait eu le pouvoir. Il ignorait encore comment ses amis avaient réussi à le convaincre de les suivre dans cette épopée ridicule. Par quel saint miracle lui, Théo de Silverberg, se retrouvait pour la deuxième fois à crapahuter dans les bois, en compagnie d'une sorcière à la manque qu'il avait la furieuse envie de tuer ?
Sorcière qui marchait devant eux d'un bon pas, sa sacoche de toile battant son côté à chaque enjambée légère qu'elle faisait. Elle y avait fourré quelques affaires en vue de la collecte ; une serpe abimée qui avait connu de meilleurs jours et des sachets de tissu pour conserver graines et trouvailles. Dans sa tunique verte croquée par la boue, elle allait pieds nus, encore une fois, à la grande surprise des hommes. La forêt lui était sans doute plus familière que pour eux, mais les dangers n'en n'étaient pas moins nombreux —ils étaient bien placés pour le savoir— et cheminer ainsi ne pouvait aboutir qu'à un regrettable accident.
Mais la Druide ne paraissait pas inquiète, le pas sûr et ferme, elle allait bon train, à tel point qu'il leur était parfois compliqué de la suivre. Théo peinait plus que les autres, alors qu'elle passait par des petits sentiers à peine visibles et trop touffus qui ne les laissaient pas avancer comme ils le souhaitaient. Son armure de plates se prenait dans les branchages, s'accrochant dans les lacets de cuir et le tissu de sa cape, lui arrachant tant le tissu que moult injures et autres mots doux.
Excédé, Grunlek avait menacé de lui retirer le tout de force s'il ne cessait pas sur le champ de se plaindre et s'en était suivie une brève altercation entre les deux compagnons, avant que la mauvaise humeur excessive du Paladin ne l'amène au-devant de la troupe pour ouvrir le passage à grands coups d'épée. Ils l'avaient laissé à sa furie vengeresse en soupirant et avaient poursuivi leur route en divisant tranquillement.
Assez surprenamment, la Druide avait consenti à leur adresser la parole et à partager avec eux de manière calme et civilisée. Sans doute la nature, le dehors, qui devait l'apaiser. Le fait de baigner dans un élément connu et apprécié était toujours plus propice aux interactions humaines, après tout. Balthazar, toute honte oubliée —ou du moins, s'efforçant de ne plus y penser, tout comme il luttait pour ne pas se gratter malgré sa peau cloquée— s'était rapidement rapproché de la jeune femme. En toute innocence, et seulement par désir d'accroitre ses connaissances, bien entendu.
_ Pardonnez-moi, jeune dame. J'ai beau être mage, j'ai peur que mon savoir concernant la vocation de Druide soit bien pauvre. Faites-vous partie d'une quelconque Eglise, ou d'une Guilde ?
Sans doute surprise qu'on l'interroge sur sa profession qui, bien souvent, n'intéressait personne et restait obscure pour tous les autres, l'interpelée mis quelques instants avant de répondre.
Décrire la fonction de Druide était plus ardu qu'il n'y paraissait. A la fois simple et complexe, la voie empruntée n'était jamais la même et pour chaque Druide s'ouvrait un chemin différent. Si à l'origine, ils vénéraient tous les Anciennes Puissances et la force de vie et de mort de Mère Nature, nombreux étaient ceux qui, au fil des âges et des saisons, s'étaient écartés de ces sentiers. Chacun était libre d'interprétation sur ce que pouvait bien représenter un Druide ; un médecin, un apothicaire, un mage ou un simple paysan ayant la main verte. Au final, leur caste pouvait être considérée comme étant un peu fourre-tout ; au-delà de leur neutralité sacro-sainte, les Druides n'excluaient personne, pas même les pires crapules du Cratère.
_ Nous sommes plus une sorte de caste, je dirais. Un Ordre, plus qu'une Guilde ou une Eglise. Nous ne vénérons aucuns dieux connus, seulement les Anciennes Puissances élémentaires, qui résident en chaque chose. Nous mettons nos services à ceux qui sont dans le besoin, sans pour autant être spécialement mandaté par qui que ce soit. Chacun est libre d'interpréter la profession comme il l'entend. Certains se sont ralliés au culte de la Terre, d'autres font partie de la Guilde des Marchands et des Apothicaires, voire même sont devenus Alchimistes. Certains Mages spécialisés dans les soins se décrètent Druides.
_ Je vois… Mais n'y a-t-il pas un point commun qui vous rallie les uns aux autres ? Ou bien quelque chose qui vous distinguent des « faux » Druides ?
_ Pour être très honnête, non. A mon sens, la seule chose qui distingue un Druide d'un apothicaire, c'est sa connexion avec le monde. Avec les Grandes Puissances. Et sa capacité à les utiliser, toujours dans l'intérêt des autres et de l'équilibre primal. Un Druide n'est fait que d'abnégation. Même s'il est parfois difficile de suivre ce chemin.
Elle lança un coup d'œil appuyé au dos de Théo, à quelques pas devant elle qui taillait dans la masse de la forêt, et Bob se permit un léger rire, aussi discret que possible. Il ne tenait pas spécialement à un revers destructeur de la part de leur paladin.
Ayant suivis la conversation, Shin et Grunlek se rapprochèrent à leur tour, intéressés eux aussi. Il était déjà arrivé à l'archer, étant enfant, de croiser des communautés de Druides, venus fêter les Equinoxes. Leurs festivités l'avaient toujours fasciné, à la fois si ritualisées, pleines de solennité et pourtant, portées par une fougue et une énergie venues de la nuit des temps. Les femmes sauvages et dénudées qui dansaient sous les lueurs de feux alors que les hommes entonnaient des champs aussi graves et vieux que le monde lui-même. Un mélange de grâce et de bestialité réuni en un seul et même épicentre qui faisait trembler la terre sous les pas frénétiques de leurs danses endiablées.
_ Comment s'est passé votre initiation ? Ne put-il s'empêcher de demander, coupant Bob dans une nouvelle question.
Un peu vexé de se voir voler la vedette —encore une fois—par le demi-élémentaire, le mage eut une légère moue boudeuse mais le laissa cependant faire, respectueux de ses propres interrogations. Tout ceci était fort divertissant et lui permettait, au-delà de ses nouvelles connaissances sur le sujet, de marquer des points auprès de la jeune femme, sans passer pour un idiot, ce qui n'était pas négligeable. Elle lui tomberait dans les bras à un moment ou un autre, le demi-diable en était persuadé.
_ Malheureusement, je ne peux guère vous en dire plus, sans quoi je serais obligée de vous tuer pour vous avoir révélé les antiques secrets. Mais si c'est ça qui vous turlupine ; j'ai vécu pendant deux ans avec la forêt et la nudité était évidemment de mise.
Un sourire narquois aux lèvres, elle tourna légèrement la tête vers le demi-élémentaire qui rougit autant qu'une pomme mûre, choqué et gêné au possible. Il n'avait pas du tout voulu lui demander une chose pareille, enfin !
_ Quoi ?! Mais, je… enfin, ce n'est pas… j'ai… erm…
Grunlek ricana dans sa barbe, amusé. Eh bien, au moins avait-elle une pointe d'humour, ce n'était pas désagréable. Reculant de quelques pas, le demi-élémentaire préféra la sécurité de la retraite et de sa capuche, les joues et les oreilles fumantes. Balthazar en profita pour reprendre les devants.
_ J'imagine que les enseignements reçus sont très différents en fonction de vos mentors, n'est-ce pas ?
_ Chaque Cercle de Druides a ses propres méthodes, sa propre philosophie. Mais tous, nous tournons autour du principe de vie. Les Druides sont, à l'origine, les gardiens de l'équilibre du monde et des piliers qui le soutiennent.
Cette fois ci, le mage haussa un sourcil. Au-delà de la joie —et de la stratégie qu'il mettait en place pour amadouer la jeune femme— que lui procurait cette conversation, le demi-diable ne perdait pas de vue son deuxième objectif. Amasser le plus d'informations concernant les gemmes de pouvoirs. Et s'il se fiait aux dires de leur guide… Elle semblait avoir quelques notions à ce sujet. Restait à la pousser discrètement en ce sens pour ne pas se trahir.
_ Des Piliers… ? S'enquit-il doucement, l'invitant à plus d'explications sans la brusquer. Il n'était pas le porte-parole de leur groupe pour rien ; en bon citadin qu'il était, Balthazar savait embobiner son monde et le mettre en confiance, quand la situation l'exigeait, afin de soutirer de précieux indices. La Druide fut elle dupe, ou bien cherchait-elle elle aussi à évaluer leurs connaissances sur le sujet ? Toujours était-il qu'elle leur répondit, dans la mesure de ses moyens. Encore une fois, les principes élémentaires n'étaient pas simples à mettre en mots ; il fallait les vivre pleinement pour en saisir tous le sens.
_ Dans la culture des Druides, notre monde repose sur ce que nous appelons les Piliers fondateurs. Des Arbres Ancestraux, qui sont la mémoire et la vie même de toutes choses sur terre. Ils sont les garants de la connaissance universelle, et c'est par eux que circulent les courants de mana. Ils sont les rayons de la Grande Roue. Et au centre, le Pivot. Le moyeu autour duquel tournent tous les univers et le nôtre.
Bob hocha lentement la tête, engrangeant les informations en se jurant de les approfondir dès qu'il en aurait l'occasion. Il avait déjà entendu parler du mythe de la Roue et du moyeu, bien sûr. Tout bon mage en avait connaissance, ne serait-ce que pour la curiosité. Un édifice légendaire, érigé en une tour improbable et introuvable qui, disait-on, permettait d'accéder à divers plans de l'univers. Son emplacement n'était connu de personne, mentionné nulle part et n'existant sans doute pas. Les Mages, ne voulant pas se contenter de ce mythe pour expliquer l'existence des courants de mana, avaient cherché pendant des décennies d'études et d'expertises. Aboutissant à des théories parfois farfelues —certaines évoquaient par exemple l'existence d'un animal colossal, endormi sous la surface du Cratère et générateur de magie— tous se perdaient en conjecture et peu tombaient réellement d'accord sur une explication unique à ce phénomène. La magie avait toujours fait partie de leur monde, après tout, et peut-être qu'il ne s'agissait là que d'un procédé naturel, comme la pluie tombe et fait grossir les lacs et les torrents.
L'explication la plus usitée, cependant, et encore exposée aux jeunes étudiants et futurs mages de profession, restait les gisements de roches de pouvoir dans chaque profondeur du Cratère. Leur rayonnement, capté par les magiciens, leur permettait de modeler la matière et les éléments à leur guise. Parfois, Balthazar préférait la version plus romancée et mystérieuse de cette tour sans nom. Après des mois passés en compagnie de ses amis aventuriers, et des nombreux endroits qu'ils avaient pu visiter ; cela ne l'aurait pas étonné que ce mythe fut vrai.
_ Il faudra m'en dire plus, gente dame. Ces histoires m'intéressent au plus haut point.
_ Si nous faisons halte, peut-être. Après tout, le soir est souvent plus propice aux vieilles légendes et aux histoires des Anciens.
_ Comment ça, jusqu'au soir ?! Coupa brutalement Théo en les rejoignant à grands pas. Il est parfaitement hors de question qu'on reste jusqu'à c'soir ! On prend vos herbes, vous faites votre soupe et on se casse. C'est. Tout.
_ Mais libre à vous de faire demi-tour, messire Paladin.
Menaçant au possible, l'Inquisiteur surplomba la Druide, d'un calme olympien et qui soutint son regard sans faillir. Spectateurs silencieux, les trois autres se contentèrent de compter les points dans leur duel de regards un tantinet ridicule et longuet. Grunlek allait pour les interrompre et les ramener à leur mission première mais il n'en n'eut pas le temps.
Qui de la bête ou de la Druide réagit le premier, il ne sut jamais. La femme se raidit, ses mains s'ouvrant comme si elle se préparait à attaquer alors que les bosquets, à deux mètres d'eux à peine, se déchiraient sur un hurlement terrifiant.
Comment diable avaient-ils pu manquer la présence de l'animal, tant il était monstrueux et énorme ? Jamais une telle masse n'aurait dû se déplacer aussi silencieusement et les surprendre ainsi. Le nain entendit un « oh putain » estomaqué de la part de Bob qui, tout comme lui, n'avait jamais vu une bête aussi grande.
_ Shardick, marmonna la Druide, qui semblait osciller entre la peur et l'excitation devant la monstruosité de fourrure et de griffes.
Rodé aux attaques surprises dans ce genre-là, Théo fut le premier à réagir. Son épée au clair, il se porta d'un pas en avant, protégeant instinctivement ses amis en hurlant à la face du monstre pour le dissuader d'avancer. Et quand bien même le Paladin était impressionnant dans sa cuirasse de Lumière ; l'ours l'était deux fois plus.
Tout autant prompte que le jeune Inquisiteur, ses amis réagirent dans la seconde qui suivie son cri cauchemardesque —il donnait presque autant de voix que le plantigrade— Shin bondissant sur le côté en encochant une flèche, Grunlek se préparant lui aussi à attaquer sur les flancs de l'animal, occupé avec Théo. Prudent et conscient que ses sorts pouvaient être dévastateurs dans un environnement tel que celui-ci, Bob recula, emportant la Druide avec lui par le bras pour la mettre plus ou moins à l'abri derrière lui. Il ne pouvait rater une telle occasion de jouer les chevaliers servants, que diable !
_ Okay les enfants ! Formation du canard boiteux !
_ Forma— Quoi ?!
Incrédule, Shin se tourna vers le mage qui rayonnait visiblement de fierté devant la bêtise qu'il venait de proférer. L'archer le fixa deux secondes, s'apprêtant à répondre qu'il était le plus gros abruti de l'histoire mais Théo, qui était finalement parti au contact direct avec la bête, lui coupa la parole.
_ BOB ! TU ARRETES TES CONNERIES ET TU TE CONCENTRES BORDEL DE MERDE !
Le brun ronchonna en rentrant la tête dans les épaules, bougon et vexé de se faire rabrouer mais obtempéra néanmoins en reculant encore, à l'écart du cercle de combat. Il n'était pas doué au corps à corps, et ses sortilèges pouvaient, dans un environnement aussi inflammable, être plus meurtriers pour ses amis que pour leur adversaire velu. A ses côtés, en couverture, Shin attendait une ouverture pour décocher quelques tirs bien placés. Il ignorait s'ils seraient en mesure de vaincre l'ours, compte tenu de sa taille. A défaut de pouvoir le tuer, peut-être parviendraient-ils à le faire reculer ou bien le désorienter suffisamment longtemps pour pouvoir s'enfuir. Mais Théo ne semblait pas être de cet avis et plutôt déterminé à occire le monstre tant il moulinait des poignets pour espérer le toucher.
Sa lame passait en sifflant au-dessus de la fourrure épaisse du plantigrade, sans pour autant l'atteindre. Malgré sa masse conséquente, l'animal se déplaçait rapidement, prédateur ultime que rien n'avait encore jamais arrêté. Une patte fusa, en direction de la gorge du Paladin. Une gifle d'une telle puissance lui arracherait la tête à coup sûr, et Théo leva immédiatement son bouclier pour parer l'attaque. Les griffes raclèrent sur le métal dans un crissement insupportable, le jeune homme emporté par la force de la bête.
Shin décocha, trois flèches se plantant dans la patte levée de l'ours, lui arrachant un bref grognement d'inconfort. Ce n'étaient pas ces quelques cure-dents qui allaient l'empêcher de mettre en pièce les pathétiques créatures devant lui. Il était le prince de ces lieux, le dominant des bois et il ferait respecter sa loi dans le sang et la tuerie. Profitant de l'attention détournée du monstre, qui se concentrait sur Shin l'impudent et ses projectifs, Grunlek fonça dans le tas, coude de fer en avant, cherchant à taper dans les rotules de l'animal pour le faire ployer. Avec suffisamment de force pour arracher la tête d'un homme moyen, le nain percuta la fourrure et rencontra les os. Le craquement qui retentit, assourdissant à ses oreilles, lui tira un léger sourire de satisfaction avant qu'une once de douleur glacée ne vienne courir le long de son appendice artificiel. Nom d'un golem, de quoi était fait cet ours ?! Il avait l'impression d'avoir heurté de plein fouet la pierre la plus solide des cavernes naines ! De concert, Théo chargea en hurlant, son épée tranchant dans le lard épais, tirant cette fois ci un grondement rauque à l'animal blessé. La patte de l'ours le cueillit au creux de l'estomac, son armure encaissant une grande partie du choc qui fut suffisamment violent pour l'envoyer paitre un peu plus loin.
Le paladin s'encastra proprement dans le tronc le plus proche, pliant le bois sous l'impact alors que volaient les copeaux et les échardes autour de lui. Vif, semblant ne pas ressentir la douleur, l'ours géant se précipita à une vitesse ahurissante sur lui, son museau dégoulinant de bave retroussé sur des crocs aussi acérés que ses griffes qu'il avait dans l'optique de plonger dans la chair de l'Inquisiteur.
_ Freeze motherfucker !
Intervention divine, dans une envolée de cuir et de bleu. Le trait de Shin toucha la bête au cou, puis à la mâchoire alors que l'archer bondissait vers l'avant, plongeant sur le côté pour amortir sa chute —parfaitement contrôlée— et rouler proprement un peu plus loin. Dans les faits, et son esprit, par la même occasion, l'action avait tout du spectaculaire. Le sifflement du vent dans sa tunique, celui de Balthazar, impressionné de sa prouesse. Le chant de la corde et l'air vibrant sous l'envol de ses flèches. Non, vraiment, cela avait tout d'une réussite ; Shin atterrit sur l'épaule, roula, des feuilles plein le dos et le crâne, des brindilles s'accrochant à ses vêtements, un sourire entendu et satisfait aux lèvres.
C'était sans compter, bien entendu, sur le revers destructeur de l'ours, qui envoya lui aussi voler sa lourde patte en sa direction dans un hurlement rageur. L'énorme paluche qui avait, au final, quelques menues ressemblances avec celle de Théo, le cueillit comme une fleur au creux de la poitrine, soufflant l'air de ses poumons. Dans un chuintement d'outre crevée, Shinddha partit lui aussi côtoyer la nature de près.
Il y eut un concert de cris, à ses oreilles bourdonnantes, le flou vert et gris de Grunlek qui cherchait à dévier l'attention du monstre de son ami à terre. La poigne de fer de Théo qui le remettait sur ses pieds et le plaçait derrière lui, protecteur et décidé à en découdre à nouveau malgré les bosses sur son armure et le sang qui maquillait son front, dégoulinant jusqu'à sa mâchoire. L'odeur de roussi insupportable lorsque la boule de feu de Bob atteignit finalement sa cible.
_ Me l'abimez pas ! La peau coute une fortune au marché magique !
_ Mais elle va se la fermer, la paysanne, oui ?!
Affalé contre le tronc d'arbre le plus proche, et encore debout, Shin peinait à se remettre les deux yeux en face des trous, la vue trouble et la tête sifflante de mille couleuvres. Sonné et choqué, le demi-élémentaire lutta pour se redresser, une main sur la poitrine qui avait bien du mal à retrouver sa fonction première. Il ne parvint guère à déterminer ce qui se passa par la suite tant l'action fut rapide. Le monstre mourut-il des coups répétés de Théo, qui ne lâchait pas l'affaire et s'acharnait en hurlant, ou bien du feu qui dévorait sa fourrure comme il l'aurait fait de broussailles sèches ? La terre trembla lorsque l'ours s'effondra finalement au sol, le souffle rauque de sa respiration disparaissant une bonne fois pour toutes dans le silence des bois, à nouveau sereins.
La main amicale de Grunlek se présenta à lui, le nain arborant une mine vaguement inquiète.
_ Tout va bien, mon ami ?
Shin grimaça, pressant doucement ses côtes malmenées dans la chute d'une paume prudente. Rien de cassé, à priori, mais il en serait très certainement quitte pour une jolie collection de bleus en tout genre. Comme s'il ne l'était déjà pas suffisamment.
_ Je survivrai, déclara-t-il d'une voix rêche, se redressant avec l'aide de l'ingénieur, ramassant son arc dans la foulée. Scrutant la scène pour s'assurer que les deux autres allaient bien —Grunlek s'en tirait relativement bien, avec seulement quelques poils roussis de l'attaque de Bob. Le mage, pour sa part, semblait osciller entre la fatigue que ses sorts avaient engendrée, et l'excitation typiquement Bobienne alors qu'il se penchait sur la carcasse légèrement fumante du plantigrade. Fascination qu'il pouvait cela dit comprendre ; jamais encore le demi élémentaire n'avait vu d'animal aussi gros que celui-ci et pourtant, les dieux seuls savaient qu'il avait pas mal bourlingué. Théo s'assit dans un concert de métal, les plaques de son armure s'entrechoquant sous le choc. Il aurait sans doute besoin de passer chez un forgeron pour faire redresser quelques pièces et polir le tout ; de sévères marques de griffe courraient dans son dos et le long de ses avant-bras.
Surgissant des buissons où Balthazar l'avait, apparemment, mise à l'abri, la Druide s'avança vers eux de son pas léger et feutré, s'accroupissant immédiatement près de la gueule de l'animal qui écumait un filet rougeâtre de sang et de bave mêlés. D'une main sure, elle écarta les babines dégoulinantes, dévoilant les crocs qui avaient manqué de les déchiqueter les uns après les autres en poussant un sifflement admiratif.
_ Il faut qu'on le ramène, décréta-t-elle comme une évidence, inspectant les ravages causés par la boule de feu de Balthazar. Elle n'en tirerait peut-être pas cinquante pièces d'or le m² mais elle pourrait néanmoins faire une belle marge avec tout ce que la bête avait à lui offrir.
Il n'en fallut guère plus à Théo pour retrouver de la vigueur et teinter son visage d'élégantes —et inquiétantes— couleurs pourpres.
_ Non mais vous vous foutez de ma gueule ?! Vous nous attirez dans ce putain de traquenard, avec une saloperie d'ours de plus d'une toise et demi qui nous tombe sur le râble et vous voudriez qu'en plus, on joue les bêtes de somme et qu'on le traine jusqu'à votre taudis ?! Mais allez-vous faire mettre par des racines, ma bonne dame !
De tous ses camarades, le paladin ne sut guère qui fut le plus choqué de ses paroles, mais il ne s'agissait certainement pas la Druide qui lui lança à peine un regard par-dessus la masse de la bestiole monstrueuse. Elle haussa un sourcil.
_ D'une part, il s'agit d'un grizzly et non d'un ours. Ensuite, je suis douée, mais pas au point de réussir à convaincre un tel spécimen de répondre à mes ordres. Surtout pour aller se faire tuer. Et il me semble que vous êtes des Aventuriers, non ? Ce genre de petits désagréments doit vous être suffisamment familier pour que vous puissiez y survivre, je me trompe ? Quant à mon cul, je vous prierez de ne pas le mêler à tout cela.
Rouge de colère, l'Inquisiteur ne fut empêché de l'étriper que par la poigne de Grunlek, qui posa une main sur son torse pour le dissuader de se lever de la souche où il s'était lourdement assis. Le nain secoua la tête à son adresse.
_ Inutile de commencer une dispute ici, je crois qu'on a eu notre lot d'émotions pour la journée. Le soleil ne va pas tarder à se coucher, nous ferions mieux de planter notre camp ici. Avec tout le raffut que nous avons fait ; tous les animaux, proies comme prédateurs, ont dû fuir sur des lieues à la ronde. Et puis, il serait dommage de gâcher un tel morceau de viande, ajouta-t-il avec un immense sourire satisfait. L'œil brillant, il désigna la carcasse de la bête. Je n'ai encore jamais eu l'occasion de cuisiner de l'ours frais !
ПϴП
Sur les conseils avisés du maitre nain, la troupe s'était installée dans la clairière, chacun participant à l'établissement de leur bivouac de fortune. Rompus à l'exercice, les Aventuriers s'étaient naturellement répartis les tâches, Bob allant chercher du petit bois pour le feu —chose qui n'avait rien de bien difficile, il n'avait qu'à se baisser pour ramasser les branches écrasées par la puissance du grizzly— alors que Shin, pour sa part, partait en quête d'un peu d'eau. Théo ronchonnait dans son coin en nettoyant son épée souillée et aiguisant la lame, cependant que Grunlek et la Druide s'étaient attelés à la lourde responsabilité du dépeçage. Si le nain, habitué, travaillait vite et proprement, il était impressionné de la dextérité et la précision dont faisait preuve sa voisine. Les mains pleines de sang, à genoux dans la terre sans se soucier de sa tunique qui s'imbibait du flot carmin et poisseux de l'animal, elle enlevait à gestes vifs de grands pans de fourrure et de peau. Elle avait passé près de vingt minutes à déchausser une à une les dents du grizzly, passant ensuite aux griffes qui, disait-elle, donnaient de très bons résultats en ce qui concernait les filtres de virilité. Grunlek voulait bien la croire : elle avait dû en consommer elle-même quelques fioles pour paraitre si masculine en cet instant.
L'ingénieur avait fini par sortir son matériel de cuisine, la laissant à son découpage alors qu'il se chargeait lui-même de séparer la viande des os. Ils en auraient pour des livres, vu la taille du morceau, et la simple idée de ne pouvoir rapporter tout cela à la chaumière de la Druide —où il aurait été possible de saler et conserver la viande— lui fendait le cœur. Eux qui roulaient toujours sur leurs réserves et devaient parfois se battre —littéralement parlant— pour manger un morceau ; ils auraient eu de quoi faire avec pareille cargaison. Et ce n'était pas comme si la Druide avait fait mine d'être intéressée pour tout autre chose que la peau du grizzly.
_ Et voilà de quoi faire une bonne flambée.
Bob déposa sa brassée de bois sec, s'accroupissant pour l'ajuster au mieux et faire en sorte que le feu se répartisse le plus uniformément possible sous la marmite que Grulek avait montée au centre de leur campement de fortune. Le soleil basculait finalement sous la ligne de l'horizon, ensanglantant le paysage et rendant plus complexe le travail de la Druide. D'un claquement de doigt, le mage lui offrit une nouvelle source de lumière qu'elle remarqua à peine, concentrée, et Grunlek quitta son poste pour se tenir au-dessus de sa marmite, Shin réapparaissant comme par enchantement à l'orée de la clairière avec une outre pleine.
_ Y a un ruisseau pas loin, indiqua-t-il du pouce, passant l'eau au nain qui s'empressa de la verser dans son faitout de fonte, attisant le feu naissant.
_ Parfait, argua le pyromage en frappant dans ses mains. Je ne serais pas contre un petit brin de toilette ! Gente dame ? Demanda-t-il innocemment en se tournant vers ladite dame dans l'espoir qu'elle répondrait positivement à cette petite escapade dans les bois qu'il lui proposait. Il se heurta à un mur, comme pour toutes ses précédentes tentatives, la Druide ne prenant pas même le temps de se retourner pour décliner son invitation, concentrée qu'elle était sur sa tâche. Déçu, le mage ploya des épaules cependant que son ami, goguenard, lui tapotait la droite d'une main compatissant.
_ Ce sera pas encore pour cette fois, Bob. Mais Théo est tout crasseux, lui aussi. Tu n'as qu'à lui demander.
_ J'ai mes limites, Shin. Et je tiens à mon intégrité physique, surtout.
_ Il ne va pas prendre son épée pour aller au bain, tu sais.
_ Que tu dis, mon bon ami, que tu dis… il y a certaines lames dont on ne peut se départir.
Pour toute réponse, l'archer leva les yeux au ciel en poussant un soupir résigné et mortifié. Il était inconcevable d'imaginer Bob sans une bonne répartie graveleuse, peu importait la situation. Ricanant et fier de lui, le mage le salua d'une tape sur le bras et s'en fut dans les bois pour profiter de ce bref moment d'intimité. A voyager jour et nuit avec les mêmes personnes, qu'il considérait ni plus ni moins que comme sa famille, avait quelques répercussions non négligeable sur la notion d'espace personnel. Il avait cessé de dormir seul dans son coin il y avait de cela des mois, voire même des années ; Shin trouvait toujours le moyen de se coller à son dos lorsqu'il sommeillait. Il arrivait même parfois à Théo de rouler sur le côté et passer son bras lourd sur les épaules du mage, comme il l'aurait fait d'un oreiller. Grunlek ne s'était pas encore permis ce genre de fantaisies –ou bien le demi diable ne s'était pas encore réveillé au bon moment pour le surprendre— mais Bob avait eu la confirmation, de par leur comportement à tous, qu'il était la bouillotte officielle de leur troupe. Aussi, s'éloigner, même pour quelques minutes, et retrouver une bienheureuse solitude et un bain au crépuscule était un luxe qu'il ne voulait décemment pas se refuser.
Il n'était pas parti plus de dix minutes. Il le jurait sur tous les cercles infernaux, pas plus de dix minutes. Mais cela avait visiblement suffit, par il ne savait quel maléfice, à transformer l'atmosphère de presque fête à l'idée du gueuleton préparé par Grunlek, en une bataille rangée. Les cheveux humides, qu'il s'essuyait maladroitement avec sa chemise drapée à moitié sur ses épaules et son torse nu, le demi-diable revint au campement l'esprit léger et une partie de sa fatigue déjà envolée. Quand bien même il faisait le fanfaron et assurait à ses compagnons qu'il était parfaitement rétabli —au bout d'une semaine, je vous remercie !— leur petit passage dans les entrailles de la terre et aux mains de la vieille folle qui avait voulu l'ouvrir en deux vivant, avait laissait quelques traces et douleurs qui mettraient un peu plus de temps que quelques jours pour disparaitre tout à fait.
_ Qu'est-ce qu'il se passe ? demanda-t-il à Shin, adossé les bras croisés contre le tronc le plus éloigné du cercle de lumière jeté par le feu ronflant. Théo, assit à ses côtés, ne faisait même pas mine d'être intéressé, voire dérangé par la scène, en pleine méditation curative. Comment parvenait-il à se concentrer dans un tel boucan restait un mystère que le mage lui enviait.
_ Ils s'engueulent, répliqua l'archer avec lassitude désignant le duo de comiques qui luttaient au dessus de la marmite comme deux combattants féroces. Bob haussa un sourcil des plus sceptiques.
_ Ils s'engueulent ? Grun et la Druide ? A quel propos ?
_ Eh bien…
Shin n'eut guère le temps d'expliciter le pourquoi du comment —et la stupidité de la dispute, par la même occasion— que les intéressés le faisaient pour lui.
_ Tout le monde sait que faire bouillir les racines avec la viande en gâche immédiatement le goût !
_ C'est au contraire ce bouillon qui va donner tout son arôme à la viande !
_ Un bouillon ?! Par les saints Arbres de l'Ancien Monde, vous osez appeler ça un bouillon ?! Une purée infâme, oui !
_ Ah, madame je vous en prie, restez polie, hein !
_ C'est rester polie et sauver des gens que de dire que vous avez de la merde dans les yeux et que vous en servez !
_ Non mais je ne vous permets pas !
Bob en resta coi quelques instants. Que la Druide se montre si virulente, il pouvait le concevoir, elle avait l'air d'avoir son petit caractère. Mais que Grunlek perde à ce point son sang-froid et fasse péter la veine supérieure, violette et énorme, sur son front, c'était bien une première. Cela dit… Comme pour les arts nains, l'ingénieur était très à cheval sur le domaine culinaire et remettre en cause ses talents revenait très clairement à signer un arrêt de mort. Il ne permettrait à personne que l'on critique sa cuisine, encore moins une jeune blanc-bec qui ne bouffait que des graines et du thé. Foi de nain, il allait lui faire avaler sa louche en bois si elle ne redescendait pas immédiatement de quelques crans.
_ Effectivement, ils s'engueulent, constata le pyromage en acquiesçant lentement, se frottant distraitement le menton. Et on mange quoi, dans le coup ?
Parce que mine de rien, il commençait bien à faire faim. Shin répondit d'un nouveau haussement des épaules, visiblement dépité.
_ Rien. Ils se battent depuis que la marmite est sur le feu et il n'y a que de l'eau dedans.
_ Formidable. On me traite déjà de brindille, ils en rajoutent une couche. Tu sais cuisiner ?
Le regard que lui lança l'élémentaire fut aussi lourd de sens que l'épée de Théo sur la nuque innocente d'une jouvencelle.
_ Tu sais manier un arc et des flèches ?
_ … On a 300 livres de viande d'ours gratuites, et on va tous mourir de faim devant. Formidable.
Le mage fut mauvaise langue, cependant, car aussi brusquement qu'elle avait commencé, la dispute coupa court. Notamment grâce à l'apparition d'une nouvelle grosse bête poilue, qui n'avait pas pointé son nez depuis un bon moment déjà et que tous auraient presque pu oublier.
Pour une Druide, proche de la nature, donc foncièrement bonne et sans mauvaises pensées, Bob trouvait qu'elle avait un curieux lien avec le règne animal. Encore plus, semblait-il, quand il s'agissait d'un prédateur qui, loin de se soumettre à sa volonté magique —les Druides savaient faire cela, non ? Dompter les plus féroces bêtes du Cratère pour en faire leurs puppets, Théo étant l'exception confirmant la règle— avançait vers elle en grondant. Le demi-diable étouffa un rire amusé alors qu'Eden, protectrice jusqu'au bout des griffes, découvrait les dents à l'adresse de la femme qui avait osé s'en prendre à son maitre. La louve, de belle taille, avait de quoi impressionner. Le poil gonflé et les babines retroussées sur ses crocs si blanc qu'ils luisaient presque à la lueur du feu ; les ombres dont elle s'était extirpée conféraient à son apparition une touche d'épouvante savamment dosée. La Druide eut un léger mouvement de recul, Balthazar notant le mouvement crispé de ses doigts, qu'une illusion —un jeu de lumière des flammes, sans doute— lui fit voir sous l'apparence de serres tordues et menaçantes. Eden jappa.
Et tel un écho, un coassement désagréable leur fit lever la tête, une ombre frêle, surgit de nulle part, s'abattant brusquement sur le museau de la louve qui fit claquer ses mâchoires dans l'espoir d'attraper l'intrus qui l'importunait de la sorte. Froissements de plumes et battements d'ailes, le volatile visa directement les yeux cependant qu'Eden reculait en secouant sa grosse tête blanche pour s'en débarrasser. Ravi autant qu'inquiet de revoir sa fidèle amie, le nain se précipita sans arrière-pensée à sa rescousse alors que ses camarades se redressaient eux aussi, prêts à contre-attaquer. Un seul piaf contre eux tous, cela devrait être rapidement réglé.
_ Eden ! Du calme ma belle ! Du calme !
Attrapant l'animal au cou, Grunlek la tira en arrière, la maintenant en place d'une main profondément enfouie au sein de son épaisse fourrure, enserrant sa peau d'une poigne ferme. De l'autre, il chercha à chasser l'oiseau qui l'attaquait, lequel poussa un nouveau cri lugubre et éraillé avant qu'un sifflement ne le rappelle lui aussi à l'ordre.
_ Vankhaal, ça suffit.
Dans une envolée noire et froissée, le lourd corbeau recula en claquant du bec avant de venir se poser, sentinelle vigilante, sur l'épaule de la Druide. Les animaux se regardaient en chien de faïence, à l'image même de leurs maitres respectifs puis la jeune femme déporta son attention sur le regard mordoré de la louve. Eden baissa la tête sous le poids des yeux flamboyants de la Druide et se coucha, le museau sur le devant des pattes comme si elle n'était pas capable de soutenir davantage la présence en face d'elle. Bob retint son souffle en écarquillant les yeux alors que l'apparence de la Druide se changeait en un battement de cœur. Branches, griffes, nervures torturées aux lueurs vertes et maladives, ses traits se tirèrent sur une mâchoire déformée faite de crocs et de cornes. Il cligna des yeux, la vision monstrueuse qui habillait l'herboriste se dissipant sans que personne ne semble s'alarmer de cette transformation qu'il avait visiblement été le seul à percevoir. Grunlek, en revanche, s'inquiéta grandement de la soumission totale qui avait saisi sa louve et s'accroupit immédiatement auprès d'elle.
_ Qu'est-ce que vous avez fait ?! Arrêtez cela sur le champ !
Eden gémit en réponse, sans paraitre en proie à la douleur, mais clairement incommodée par le regard appuyé de l'Herboriste. Le nain se redressa d'un bond, mauvais et prêt à en découdre. On ne touchait pas impunément à ses amis, et la louve en faisait partie à l'instant même où ils s'étaient rencontrés. Il ne la laisserait pas en arrière, et encore moins se faire malmener par une inconnue qui ne leur attirait définitivement que des ennuis. Où étaient donc la neutralité et la sagesse des Druides ? Leur bonté d'âme naturelle, il ne la voyait guère en cette femme qui tentait… il ne savait quoi avec Eden ! Qu'elle cesse sur le champ ou bien elle terminerait avec son poing métallique en travers de la gorge.
Puis, aussi subitement que la scène s'était figée, que la tension était montée, le malaise ambiant et les menaces de mort flottant dans l'air se dissipèrent. Le corbeau, immonde volatile noir de nuit qui avait voulu crever les yeux de sa louve, coassa dans la nuit naissante et l'herboriste se détendit. Aux pieds de Grunlek, Eden fit de même et se redressa, s'ébrouant vivement comme pour se débarrasser des derniers relents qu'avait engendrés l'intrusion mentale de la Druide. Méfiante, elle se tint cependant sagement aux côtés du nain qui n'avait, pour sa part, pas le moins du monde perdu de sa posture agressive. Qu'elle tente, ne serait-ce qu'un seul geste et—
_ Rares sont les êtres capables de nouer des liens si forts avec un animal druidique, maitre nain.
Etait-ce de l'admiration, ou tout du moins, une once de respect, qu'il entendait percer dans la voix de l'herboriste ? Grunlek secoua la tête. Non, il ne se laisserait pas flatter de la sorte. Pour seule réponse, il posa sa main de chair sur la tête d'Eden qui poussa un feulement de contentement. Elle lorgna la Druide et son corbeau, lui offrant un sourire de loup indéniablement moqueur, auquel il répondit d'un claquement de bec cynique. Ces deux-là seraient fait pour se détester…
_ Qu'est-il arrivé à son maitre ?
La question envoya le petit groupe dans un abime de réflexion et de souvenirs. D'un bloc parfait, les trois compagnons se tournèrent vers Théo qui se redressa, se sentant finalement vaguement concerné par tout ce bordel ambiant, qu'il avait suivi jusqu'à présent dans un flou désintéressé. On parlait de lui, et vu le regard scandalisé que lui lançait la Druide, ce n'était pas en bien. Les joues blanches, un éclair de colère traversa ses prunelles vertes qui flambèrent à nouveau, son visage tout entier se tordant sous la colère et l'indignation.
_ Vous l'avez tué ?
Elle ne pouvait y croire. Tuer un Druide était le pire crime qui soit. Ils étaient neutres, pour l'amour des Anciens Arbres ! Neutres et dévoués à la communauté, au service même du Cratère et des forces qui équilibraient le monde ! Chaque Druide était un relai, un point d'ancrage des courants élémentaires qui maintenaient la balance de l'univers et la perte de l'un d'entre eux affaiblissait immanquablement les Piliers ! Et ces abrutis l'avaient tué ?! Ils avaient tué un Druide et—
_ Elle était mourante ! Se défendit immédiatement le Paladin en levant les mains, agacé que cette histoire revienne encore une fois sur le tapis. Ces saloperies d'araignées, là ! Vous êtes témoins, vous autres ! C'était pas moi !
_ … On va dire que tu n'as pas vraiment favorisé à son éventuel rétablissement, nota distraitement le demi-diable en inspectant ses ongles, mine de rien. Il n'en fallut pas plus à l'Inquisiteur pour bondir sur ses pieds et, à défaut de chemise à saisir, puisque Bob n'avait pas eu la présence d'esprit de se la remettre sur le dos, il enfonça un doigt rageur dans sa cage thoracique.
_ T'veux battre, le frisé ?! T'veux voir ce que ça fait quand je cherche à vraiment tuer quelqu'un ?
_ Non merci, je ne remets pas le moins du monde tes compétences en doute à ce sujet. On a déjà eu des aperçus.
Délaissant les deux abrutis qui s'écharpaient gentiment comme ils en avaient l'habitude, Grunlek et Shin revinrent à la Druide qui attendait toujours sa réponse et n'était clairement pas satisfaite de celle qu'elle entrevoyait de la part du Paladin. Pas le moins du monde. Shin s'avança d'un pas, levant les mains histoire de tenter d'apaiser toutes ces ondes négatives qui rodaient autour d'eux. Il avait faim, il avait mal au dos et envie de s'allonger. Que tous se calment, qu'ils puissent enfin commencer à souper et pioncer. Merde.
_ Théo n'avait pas tort, déclara-t-il avec sérieux, d'une voix composée. Cette Druide était réellement mourante. Son groupe s'était fait attaquer par des sortes d'araignées géantes. Et elle n'a pas survécu au poison. Eden —il désigna la louve— est la dernière de la troupe de loups qui l'accompagnait, et on peut dire qu'elle a adopté Grunlek autant que l'inverse.
Désormais enroulée comme une grosse carpette moelleuse autour des jambes du nain, la louve leva la tête et grogna légèrement comme pour confirmer les dires de l'archer, protectrice. Si l'ingénieur nain se serait vendu corps et âme pour la garder en sécurité, la réciproque était on ne peut plus vrai. La Druide scruta les deux hommes qui lui faisaient face, cherchant à démêler le vrai du faux, sans doute, avant de juger qu'ils étaient honnêtes. Croisant les bras, elle désigna la flambée qui montait au ciel d'un geste de menton, une invitation muette au dialogue. Grunlek imita sa posture, mécontent au possible, pour sa part. il estimait avoir le droit à des excuses en ce qui concernait son précédent comportement ! Et pour les insultes qu'elle avait osé porter à sa cuisine. Son index se pointa sur elle, accusateur.
_ Vous—
_ MEURS HERESIE !
Le trio sursauta, Balthazar passant devant eux en courant, moitié inquiet, moitié riant, alors que Théo cavalait derrière lui en brandissant son épée. Shin s'éclipsa aussi discrètement que possible avant d'aller leur courir après pour les séparer, finissant par se joindre plus ou moins à la mêlée alors qu'il tentait de retenir le paladin hurlant. Laissés seuls, les deux derniers adultes du groupe s'entre-regardèrent brièvement. Grunlek poussa un soupir désespéré et tendit la main à la jeune femme qui haussa un sourcil surpris.
_ Nous sommes les deux seules personnes correctement corticées ici, alors essayons au moins de nous entendre. Ou à défaut, une trêve.
La Druide lorgna ses doigts tendus et les saisit fermement, d'une poignée de main franche. Après tout, ils avaient un petit bout de chemin à faire avant d'arriver à destination… autant faire en sorte que le reste du voyage se termine dans de meilleurs conditions.
_ J'imagine que vous n'en démordrez pas et que vous tenez réellement à faire le souper, soupira-t-elle, ses épaules s'affaissant légèrement sous le poids de la défaite culinaire qu'elle entrevoyait.
_ Vous imaginez bien. Je vous laisse faire le thé.
Alors qu'il se détournait pour retourner au feu et à sa marmite dont l'eau s'était depuis le temps évaporée, la jeune femme eut un reniflement amusé et le rejoignit.
_ J'imagine que parfois, certains sacrifices sont nécessaires, pour faire tourner le monde dans le bon sens.
Une référence s'est glissée dans ce chapitre, sauriez vous la reconnaitre? Une grosse, référence, en tout cas, que les adeptes reconnaitront sans mal. Bref, encore une fois, merci de votre soutien, de vos commentaires et de vos avis, c'est toujours un plaisir d'échanger avec vous tous alors n'hésitez point.
J'ignore quand viendra à vous le dernier chapitre de cette petite quête farfelue. Peut être bientôt, sait-on jamais. J'ai du temps devant moi, en ce moment, alors autant en profiter.
