Merci à ma bêta lectrice, Yotma, qui a pris de son temps de relire ce chapitre, ainsi qu'à mon ami Odin no Divino, collègue de modération du forum GoldSaint Sanctuary, qui l'a lu aussi en avant-première.

Attention : ce chapitre contient une scène qui ne convient pas aux plus jeunes d'entre vous ni aux plus sensibles (je préfère prévenir, on ne sait jamais…)

Chapitre 4 : Réminiscences

Asgard, juillet 1995

Bud, les bras croisés, surveillait attentivement les cinq garçons forts occupés à essayer de tenir en selle. Si Hermod parvenait plus ou moins à garder son assiette, suivi par Radulf, Asgeir et Alwin, les jumeaux, ainsi que Nordahl n'y arrivaient pas du tout et vidaient souvent les étriers dès que le pas des poneys s'accélérait.

Comme à son habitude, celui qu'il surveillait le plus était Hermod, non qu'il risquât quelque chose mais à cause de ses pouvoirs. Etant affligé de la particularité paternelle, il ne pouvait se blesser mais son contrôle était encore sommaire et on ignorait encore exactement ce qu'il pouvait faire. Son aura blanche ne s'était plus manifestée de nouveau mais Bud l'avait à l'œil constamment, quand ce n'était pas sa mère. Les cauchemars cependant revenaient de temps en temps sans être encore plus précis, et Bud ignorait encore exactement ce que pouvait bien voir Hermod, même s'il en avait une vague idée…

« Au trot, soulevez-vous bien en cadence, les garçons … », Leur cria-t-il depuis le bord du manège. Surveiller cinq enfants de huit ans n'était pas une mince affaire, mais il s'en tirait plutôt bien, probablement parce qu'il les impressionnait. Si Asgeir et Alwin, les vrais jumeaux, avaient un caractère plutôt calme, Nordahl était plutôt dissipé au contraire de Radulf, le futur bas-bleu qui passait beaucoup de temps dans la bibliothèque du château, son endroit favori. Quatre caractères différents donc mais Hermod les appréciait chacun pour ce qu'ils étaient. Il s'ouvrait davantage au monde et se déridait plus facilement, même s'il avait plus que jamais conscience de n'être pas comme eux. Il n'en parlait que rarement, même à sa mère, à sa tante ou à son parrain.

Bud regarda rapidement l'heure et s'aperçut qu'il était temps d'arrêter la leçon d'équitation pour que les garçons aient le temps de se laver avant le début de leur cours de lecture. Il leur fit un signe et ils stoppèrent, avec plus ou moins de succès, les poneys. Nordahl tomba à terre et maugréa, faisant pouffer ses compagnons. Hermod sauta souplement à terre et alla tendre la main à son ami d'un air compréhensif, arrachant un léger sourire à Bud. Un palefrenier vint prendre les poneys en charge bien que les garçons sachent à présent en prendre soin seuls et Bud emmena sa petite troupe jusqu'au château où la gouvernante du petit prince prendrait le relais. Il lui confia les cinq garçons puis prit la direction de la cour pour regagner son manoir où son intendant l'attendait. Au moment d'enfourcher son cheval, son regard fut attiré par la princesse Freya, debout sur un des balcons. La masse de ses cheveux blonds flottait derrière elle au vent frais d'été et elle ne voyait pas ce qu'elle regardait, perdue dans ses pensées. La tristesse qui s'exhalait d'elle était poignante mais il détourna le regard et sortit lentement. Il n'avait pas connu personnellement ni Siegfried de Dubhe, ni Hagen de Merak mais finissait par se dire que, pour que les deux princesses en tombent ainsi amoureuses, ce devaient être des personnes qui en étaient dignes, après tout ils étaient morts pour elles et pour le royaume. Il soupira et accéléra le pas de son cheval pour gagner son manoir. Sa replète gouvernante l'accueillit avec un grand sourire et lui dit :

« Monsieur Tilldröm t'attend dans le salon… »

Rolf Tilldröm était son intendant, celui qui gérait ses domaines depuis très longtemps. Avec le décès de son frère, il avait hérité de toutes les terres du clan du Tigre à dent de sabre et s'efforçait de maintenir intactes les terres de ses ancêtres qui pourtant n'avaient pas voulu de lui. Il avait une éducation de base mais cela lui suffisait pour comprendre les rudiments de la gestion d'un domaine. Il tira d'un geste machinal sur sa tunique de laine serrée à la taille par un ceinturon à la boucle ouvragée, puis monta l'escalier pour gagner le salon, centre de la maison. Son intendant, un petit homme mince d'une quarantaine d'années, l'y attendait, un dossier sous le bras. Il s'inclina et Bud lui fit signe de s'asseoir dans un des fauteuils placés devant la cheminée. L'homme sortit des plans et lui présenta les plantations prévues pour l'année suivante en lui expliquant exactement de quoi il retournait, puis en quoi cela était bénéfique pour l'exploitation des terres. Il lui présenta ensuite les comptes, les dépenses effectuées et prévues pour tous les postes budgétaires, n'hésitant pas à expliquer davantage s'il sentait l'attention de son noble interlocuteur faiblir. Le regard mordoré de Bud n'en perdait pas une miette cependant et il se concentrait pour bien comprendre. Ce qui lui importait davantage que le rapport et la mise en culture de ses terres était le bien-être de ceux qui y habitaient et dont certains servaient sa famille depuis des générations. Ces gens n'étaient pour rien dans la tragédie qu'il avait vécu et, en mémoire de son frère, il prenait soin d'eux.

Ils conférèrent un bon moment sur les prochaines plantations à faire avant l'hiver, puis se retira, laissant Bud pensif, assis devant le feu. Il avait parfois l'impression de n'être pas fait pour diriger quoi ou qui que ce soit, lui élevé par un bûcheron, mais avait plus ou moins fini par accepter son sang noble. Il avait cependant un statut particulier et certains des autres nobles le craignaient, ayant eu vent du fait qu'il soit un Guerrier Divin et donc doté d'une puissance énorme. Le fait était qu'il possédait effectivement cette puissance, mais qu'il aurait bien aimé s'en défaire autant qu'il l'avait désirée étant plus jeune pour surclasser son jumeau plus chanceux que lui. Pourtant, c'était cette puissance qui le rapprochait d'Hermod, quelque part, bien qu'il n'y eût pas que cela. Comme lui, le petit prince était né avec un pouvoir qu'il n'avait pas souhaité mais qu'il devait apprendre à contrôler pour qu'il ne devienne pas un danger pour lui-même ni pour les autres. Hermod était élevé de façon suffisamment responsable pour qu'il comprenne les tenants et les aboutissants de ses pouvoirs, tels qu'aurait pu les lui expliquer son défunt père. Il était surtout essentiel qu'il maîtrise ses pouvoirs et comprenne très tôt qu'il devait les mettre au service de son peuple sans les garder pour lui-même, mais il faisait confiance à sa mère pour lui faire comprendre ça.

Il eut encore un soupir : décidément, ses pensées en revenaient souvent à Hermod depuis que ses yeux de nouveau-né l'avaient regardé et qu'il avait accepté d'être son parrain. Il ne se serait jamais cru capable d'aimer quelqu'un à ce point-là, il fallait croire que ce petit bonhomme avait su trouver la sensibilité latente qu'il portait en lui. Il passa la main dans ses cheveux courts, un peu gêné à cette idée parce qu'il ne s'était jamais considéré comme sensible, loin de là même. Il se versa un verre d'une liqueur de genièvre et la sirota calmement dans cet univers qui lui était devenu familier avec les années, laissant le feu craquer et brûler joyeusement dans l'âtre au fur et à mesure qu'il laissait son corps se décontracter…

Au palais, le petit prince était assis tranquillement dans son lit quand il vit entrer sa mère. Il lui sourit largement, car il goûtait cette heure où il pouvait parler de tout avec elle, où il pouvait exprimer ce qu'il ressentait sans retenue. Hilda mettait un point d'honneur à respecter cela de son côté, sachant que son fils avait besoin de ce moment de conversation intime. Il voyait peu sa mère dans la journée et tous deux préservaient ce moment de tête à tête pour se retrouver un peu. Plus Hermod grandissait, plus sa soif de savoir croissait avec lui et Hilda tentait de satisfaire de son mieux son insatiable curiosité concernant ses pouvoirs, son futur rôle, le royaume. Cependant, le sujet qui revenait le plus souvent était son père. Hermod ne se lassait pas d'entendre toutes les anecdotes que sa mère pouvait lui raconter et la consolait lorsque cela devenait trop difficile pour elle. La tendresse du petit garçon était un baume pour les souvenirs parfois difficiles à évoquer. Pourtant, malgré tout, l'enfant faisait preuve d'une joie de vivre qui étonnait et ravissait sa mère. Hermod se savait clairement différent mais il l'avait admis et vivait dorénavant avec. Finalement, la présence de ses camarades avait un effet bénéfique sur lui, il était plus ouvert mais plus que jamais résolu à savoir d'où il venait. Elle ne pouvait pour l'instant tout lui dire, d'ailleurs elle souhaitait qu'il ignore à jamais certains détails mais voulait qu'elle sache tout de même qu'il était né d'un amour partagé.

Ce soir-là, il lisait l'histoire de sa famille depuis le premier Siegfried, celui qui s'était baigné dans le sang de Fafnir et qui avait donné à ses descendants cette invincibilité dont lui-même avait hérité. Le petit prince avait demandé à connaître cela et Hilda avait accédé à sa demande, le jugeant assez âgé maintenant pour comprendre. Après tout, il descendait aussi de cette illustre famille et avait le droit de savoir. Il n'en restait à présent que peu de membres mais Hermod en portait le sang, et elle s'apercevait qu'elle l'avait quelque peu occulté pendant les premières années du petit prince. Elle avait évité volontairement occulté toute l'histoire autour des Nibelungen, révélant juste à Hermod l'histoire autour du dragon et elle tenait à être là pour lui apporter tous les éclaircissements dont il pouvait avoir besoin. Ce soir-là, il lui posa la question qui lui brûlait les lèvres depuis un moment :

« Il y a d'autres membres de la famille de papa encore vivants ? »

Hilda caressa les boucles blondes en désordre de son fils et répondit :

« Les parents de ton père sont morts alors qu'il n'était encore qu'un bébé, il a été élevé au palais avec ta tante et moi, aussi je pense qu'il n'a plus de famille… »

Qui savait d'où il venait savait où il allait, selon l'adage, et Hermod ne s'en construirait que mieux en sachant tout cela. Pourtant, elle avait parfaitement conscience du fait que son fils était, aux yeux des hommes, rien de moins qu'un bâtard né hors mariage et c'était pour cela qu'elle lui avait dit que son père n'avait plus de famille pour lui éviter toute désillusion. Hermod, inconscient des pensées lugubres de sa mère, suivait d'un doigt attentif les branches de l'arbre généalogique qui aboutissait à son grand-père, Siegmund.

« Tu l'as connu, toi, grand-père ? », interrogea-t-il encore.

Siegfried lui avait parlé de son père, décédé quelques temps après son épouse alors que lui-même n'était qu'un bébé de quelques mois mais elle répondit honnêtement :

« Non, j'étais trop jeune … »

Voyant l'heure qui tournait, elle ferma le livre.

« Il est temps de dormir maintenant, tu continueras demain … »

Hermod s'allongea et Hilda lui déposa un baiser sur la joue et sur le front avant de dire :

« Bonne nuit, mon cœur … »

Bien qu'il fût considéré déjà comme un préadolescent au niveau des traditions du peuple d'Asgard, Hermod restait un enfant tendre très attaché à sa mère qui le lui rendait bien. Quoi qu'il arrive, il savait qu'il lui restait toujours le refuge des bras maternels qui, eux, ne le trahiraient jamais. Hilda souffla la bougie et sortit de la chambre de son fils pour gagner son bureau où l'attendaient de nombreux dossiers. Elle entra dans son bureau, prit la tisane qui l'attendait sur le coin d'un meuble et commença à compulser un des dossiers relatifs aux approvisionnements des villes du nord du pays. Pourtant, ce soir, elle ne parvenait pas à se concentrer et considéra pensivement sa tasse de tisane. Etait-ce d'avoir parlé de son père avec Hermod plus que d'habitude qu'elle se sentait ainsi, les larmes aux yeux, et que le beau visage de Siegfried revenait la hanter ? Deux larmes coulèrent le long de ses joues, qu'elle ne pensa même pas à essuyer. Malgré le temps écoulé, la douleur était toujours aussi vive et elle devait vivre avec chaque jour, alors qu'elle voyait Hermod grandir et ressembler de plus en plus à son défunt père.

Les digues de sa douleur se rompirent et elle se mit à sangloter incoerciblement, à demi effondrée sur son bureau. Elle prenait sur elle chaque jour pour être calme, posée, forte devant tous mais elle restait une femme qui avait vu tuer ses guerriers sans pouvoir rien faire, perdu l'homme qu'elle aimait et qui devait élever seule l'enfant né de cet amour tout en veillant sur son royaume livré à la rigueur des éléments. Elle était femme à peu extérioriser ses sentiments mais cela devenait vraiment trop lourd pour elle. Longtemps, ses larmes coulèrent, emportant avec elles une partie du poids qu'elle portait quasiment seule depuis tant d'années. Lorsqu'enfin elles cessèrent de couler, Hilda s'essuya les yeux, se maudissant de se sentir aussi faible face à tout cela. Elle se leva, serrant encore son mouchoir humide dans son poing crispé et alla se mettre face à la fenêtre, observant son royaume plongé dans la nuit et dont tous les habitants dormaient, n'imaginant pas les tourments intérieurs de leur souveraine. Une dernière larme coula sur sa joue et elle observa longuement les lumières des quelques maisons encore éclairées autour du château. Alors son esprit remonta loin dans le temps, lors d'une nuit identique, cette nuit où Hermod fut conçu…

Asgard, un mois avant la bataille

Il était assez tard, et tout le palais sommeillait, enfoui sous une couche de neige qui étouffait tous les bruits extérieurs. La princesse Hilda était couchée dans son lit mais elle ne parvenait pas à trouver le sommeil, l'esprit occupé par une multitude de choses. Porter son royaume à bout de bras nécessitait tant de travail qu'elle devait souvent rester éveillée tard et, même enfin couchée dans son lit, le sommeil la fuyait. Au bout d'un moment, elle se leva, attrapa un châle et un livre et alla en direction du salon où elle savait trouver une théière de tisane que sa gouvernante, Frida, laissait toujours à son attention vu qu'elle avait de fréquentes insomnies. Elle marcha rapidement dans les couloirs glacés et entra dans le salon. Celui-ci était d'ordinaire vide à cette heure de la nuit mais, cette fois, quelqu'un était assis devant le feu, fixant les flammes. Siegfried, son garde du corps, ne dormait pas lui non plus. Entendant la porte s'ouvrir, il tourna la tête et, voyant sa souveraine entrer, sauta immédiatement sur ses pieds. Hilda eut un mouvement du bras :

« Vous pouvez rester si vous voulez, vous ne me dérangez pas … »

Elle ne portait qu'une simple chemise de nuit blanche en coton et en dentelles ainsi qu'un châle, mais dans cette vêture sa beauté juvénile rayonnait de toute sa force. Siegfried, lui, n'avait qu'une tunique de coton et un pantalon court, probablement sa tenue de nuit et il parut gêné d'être vu ainsi en présence de sa souveraine. Pourtant, lui aussi était mis en valeur, on pouvait percevoir sous le coton sa musculature bien découplée. Pourtant, jamais il n'avait vu sa souveraine ainsi, si femme mais en même temps si simple avec ses cheveux nattés sur le côté. Le silence régnait, ni l'un ni l'autre ne parlait, ils en auraient été bien incapables. Le regard d'Hilda s'était perdu au fond du regard de Siegfried, d'un bleu presque transparent et elle ne pouvait en sortir, comme fascinée. Immobile, Siegfried ne bougeait pas lui non plus, et leur rythme cardiaque montait en flèche alors que leurs souffles se faisaient plus courts.

Pourtant, Hilda finit par revenir à la réalité, bégaya :

« Je…je vais retourner me coucher, j'ai sommeil maintenant … »

Elle recula vers la porte mais son pied droit se posa sur sa chemise de nuit et elle se retrouva par terre. Siegfried se précipita et demanda :

« Vous ne vous êtes pas fait mal ? »

Elle secoua la tête et prit la main qu'il lui tendait pour l'aider à se relever. Elle se retrouva debout non loin de lui, si près qu'elle pouvait sentir son odeur masculine. Elle savait qu'elle aurait dû sortir, retourner dans sa chambre, mais elle en était incapable, comme victime d'un sort qui l'immobilisait. Siegfried non plus ne bougeait pas, et il n'avait pas lâché sa main. Il savait qu'il aurait dû se retirer et elle retourner dans sa chambre, mais aucun d'eux ne bougeait, fasciné par l'autre. Leur attirance mutuelle, qu'ils niaient depuis longtemps, était à présent palpable, comme s'ils ne la maîtrisaient plus, qu'une force supérieure les poussaient l'un vers l'autre. Ils n'étaient plus une princesse et son chevalier servant, mais un homme et une femme attirés irrésistiblement l'un vers l'autre. Imperceptiblement, ils se rapprochèrent l'un de l'autre et, enfin, échangèrent leur premier baiser. Le regard d'Hilda s'écarquilla mais elle ne rompit pas le contact. Sans vraiment se rendre compte de ce qu'elle faisait, elle mit ses bras autour du cou de Siegfried, intensifiant ainsi le baiser. C'est alors qu'il se rendit réellement compte de ce qui arrivait, cessa et enleva ses bras d'autour de son cou :

« Excusez-moi, Majesté, je ne voulais pas … »

Haletante, elle le regardait, le regard déjà noyé, écarquillé, comprenant confusément la frustration qu'elle ressentait. Cela était nouveau pour elle, elle destinée à servir son dieu, vierge à jamais. Pourtant, tout son corps ressentait une tension qui exigeait d'être apaisée, fût-ce au prix de sa propre vie. Siegfried, lui, ne savait que trop bien ce qu'il ressentait mais la voir ainsi devant lui, inconsciemment offerte, lui fit bouillir brusquement le sang. Il savait qu'il aurait dû quitter la pièce, faire trêve au désir qui les rongeait tous deux mais il n'en fut pas capable. Elle ne disait pas un seul mot, levant juste son regard violet sur lui. Elle savait que, si elle se donnait à lui, elle serait infidèle au serment qu'elle avait prêté voici quelques années déjà mais tout son corps se tendait vers lui, vers un accomplissement encore inconnu pour elle.

Le silence se fit plus lourd, palpable, puis tout bascula et, faisant un pas vers lui, elle se retrouva contre lui. Il n'osa pas refermer ses bras sur elle et bégaya :

« Nous…nous ne devons pas … »

Elle levait vers lui son regard assombri par le premier désir, qu'elle ne contrôlait pas, et il reprit ses lèvres en un baiser désespéré. Comment exprimer que lui aussi la désirait plus que tout, malgré le fait qu'elle soit la princesse qu'il devait protéger ? Elle ne contrôlait plus rien, elle ne voulait confusément qu'une seule chose, être à lui. Son sang battait à ses tempes au rythme de son cœur emballé. Elle savait qu'elle aurait dû partir, quitter cette pièce mais elle ne le pouvait pas, comme prisonnière d'un sortilège inconnu.

Alors il la souleva, et l'emmena à travers les couloirs, curieusement déserts, jusqu'à sa chambre. Arrivé là, il la déposa et la lâcha, pour lui laisser le loisir de partir si elle le voulait. Elle resta face à lui, immobile, son regard violet plongé dans le sien. Cet homme était celui qu'elle avait choisi entre tous, et elle assumerait sa faute envers le dieu, même au prix de sa vie.

La chambre était plongée dans la pénombre, seulement éclairée par deux bougies, et les deux protagonistes ne se voyaient guère, même s'ils étaient conscients à l'extrême de la présence de l'autre. Doucement, il s'approcha, passa sa main sur le bras blanc d'Hilda à travers la chemise de nuit, sur la fine étoffe, et elle frémit. Contrairement à elle, lui avait de l'expérience et il voulait absolument éviter qu'elle ne souffre lors de cette nuit unique que le destin leur accordait. Il la serra contre lui et caressa son dos, la faisant soupirer, avant de l'embrasser à nouveau. Puis, doucement, il entreprit de faire passer sa chemise de nuit par-dessus sa tête, ce en quoi il réussit passablement, et elle se retrouva nue devant lui, sa peau blanche frissonnante seulement éclairée par la lumière orangée des bougies qui lui donnait des reflets de feu. Elle eut un réflexe de pudeur, qu'il respecta.

Il enleva sa tunique de coton et, torse nu, continua ses caresses plus précisément. Elle eut un sursaut, et il se recula. Elle leva le regard sur lui, regard empli à la fois d'un désir extrême mais aussi de l'appréhension. Pourtant, son corps semblait savoir et se tendait de plus en plus vers Siegfried dans un mouvement qu'elle contrôlait à peine et qui l'effrayait encore quelque peu.

Il posa ses mains sur elle et la caressa doucement, faisant s'agrandir son regard violet qui s'assombrit sous l'effet du désir et découvrant ses formes juvéniles. Puis il la déposa sur le lit et continua lentement ses caresses en s'attardant sur sa poitrine et son ventre. Elle fermait les yeux, envahie de sensations troubles qu'elle ne connaissait pas, et déjà elle se cambrait inconsciemment. Elle gémit légèrement lorsqu'il s'attarda plus avant sur sa poitrine, et sentit quelque chose se tordre dans son bas-ventre. Il continua sa délicieuse torture, explorant tous les recoins de ce corps dont il avait tant rêvé, alors qu'elle sentait s'allumer dans son bas-ventre une étrange sensation, comme un spasme, douleur et plaisir à la fois, qui devint de plus en plus forte au fur et à mesure qu'il continuait, des lèvres et des mains, à parcourir ses courbes voluptueuses. Son propre contrôle devenait quelque peu sommaire et il expira plusieurs fois pour le garder le plus longtemps possible. Il l'embrassa à nouveau de façon très douce, et elle ouvrit les yeux, plongeant son regard dans le sien. Son regard était limpide, elle avait repris le contrôle sur elle-même et était parfaitement résolue à se donner à lui, jusqu'au bout. Elle avait nié ses désirs de femme depuis qu'elle était devenue prêtresse, rôle pour lequel on l'avait préparée dès l'enfance. Le destin lui offrait cette nuit pour appartenir à l'homme qu'elle avait choisi et qu'elle ne pourrait jamais avoir, elle vouée à un destin tout autre.

Elle frémit lorsqu'il se rapprocha de plus en plus de l'objet de sa convoitise, et sursauta lorsqu'il y parvint, avec un mouvement de recul net. C'est alors qu'il se releva, prit sa main et la posa sur sa poitrine nue, comme une invite muette. Surprise, elle resta immobile un instant puis se redressa à son tour, lui faisant face. Ils se regardèrent intensément puis, sans vraiment qu'elle s'en rende compte, elle laissa sa main errer sur la peau blanche et imberbe de Siegfried, puis s'aventura plus bas, sur le côté. Elle sentit sa respiration s'accélérer alors qu'elle découvrait la douceur et l'odeur particulières de la peau de l'homme. Elle remonta alors sa main le long de sa poitrine, caressa son cou aristocratique, puis son visage. Elle leva le regard vers lui et elle comprit d'instinct ce qu'il voulait, le sens de son geste précédent. Elle posa ses lèvres sur son cou, puis sur sa poitrine et la respiration de Siegfried s'accéléra encore. Elle comprit alors que l'amour c'était aussi bien prendre que donner, que l'un sans l'autre n'avait pas de sens. Avec une audace qui la stupéfia elle-même, elle laissa sa main descendre, frôler la fine étoffe du pantalon de nuit du jeune homme, caresser ses jambes repliées. Il ne dit rien, ne fit pas un mouvement mais son regard de ciel s'assombrit davantage, son sang battant à ses tempes au rythme du désir qui montait encore plus dans son corps. Pourtant, il parvenait tout de même à garder suffisamment de contrôle. Elle ne poussa pas l'audace bien loin cependant et s'interrompit au bout d'un moment, ne sachant trop que faire et sentant la gêne la gagner. Alors il reprit la direction des opérations et recommença à titiller sa poitrine. Il continua, mordilla ses oreilles, embrassa son cou puis, au-delà de la poitrine, continua sa quête, plus bas, encore plus bas mais, pour ne pas l'effrayer cette fois, il s'attarda sur ses jambes, au creux de ses genoux puis remonta sur ses cuisses jusqu'à l'objet de sa convoitise.

Hilda, allongée dans la masse de ses longs cheveux dénoués, ne le repoussa pas cette fois, et la douleur de son bas-ventre se fit plus insidieuse, plus forte alors qu'elle gémissait plus que la première fois. Il posa sa main puis ses lèvres au creux de son intimité et elle se tendit comme un arc en haletant. Le plaisir l'envahit pour la première fois, si fort qu'elle faillit en crier mais se mordit les lèvres juste à temps. Doucement, il enleva son pantalon de nuit puis glissa sur elle, la faisant frissonner sans qu'il sût si c'était de plaisir ou d'appréhension. Il la sentit se crisper sous lui et reprit ses lèvres dans un long baiser qui eut l'avantage de la décontracter, les courbes de son corps féminin s'imbriquant plus étroitement dans les siennes. Il n'avait pas énormément d'expérience mais savait, pour l'avoir entendu dire lors de banquets de mariage, que la première fois qu'une femme s'unissait à un homme, elle pouvait souffrir, et il voulait lui éviter autant qu'il le pouvait ce désagrément. Elle s'était donnée à lui en toute confiance, pas question qu'elle souffrît, il l'aimait trop pour cela.

Ses lèvres descendirent dans son cou, sentant sa carotide au tempo affolé, puis il remonta et caressa longuement son visage, leurs regards perdus l'un dans l'autre. Aucun mot n'avait été prononcé, nul besoin, leurs corps parlaient pour eux. Ces sentiments qu'ils n'avaient jamais pu exprimer étaient sublimés dans l'union des corps, poème de chair et de sang avec pour seul fond musical leurs respirations.

Siegfried s'arrêta alors, se releva à demi et regarda Hilda, alanguie. Son regard était noyé de désir et sa respiration était précipitée. Les lumières agonisantes des bougies se reflétaient encore sur sa peau ivoirine mais l'obscurité gagnait de plus en plus, donnant une atmosphère irréelle à la pièce. Le silence du palais autour d'eux ajoutait à cela, comme une chape de quiétude complice entourant ce qui ne pourrait jamais être avoué ou su.

Sans quitter son regard, il bougea légèrement et, enfin, leurs deux corps s'unirent. Le regard d'Hilda s'écarquilla et elle tressaillit, mais aucune douleur ne vint troubler ce moment de fusion parfaite. Il resta immobile un instant pour qu'elle s'habitue à lui, puis commença à bouger jusqu'à ce qu'elle rende les armes dans un gémissement et que lui arrive aussi au point d'orgue du plaisir.

Dans le moment d'abandon d'après l'amour, alors que les corps sont encore mêlés et que les cœurs battent à l'unisson, ils revinrent lentement à la réalité et échangèrent un long regard.

Ce fut elle qui parla la première :

« Je ne regrette rien … », Dit-elle seulement, calmement.

Siegfried ouvrit les yeux.

« Moi non plus, Altesse … », Répondit-il, une étrange vibration dans la voix.

Aucun d'eux cependant ne fut capable de prononcer les mots véritables, ceux qui leur brûlaient les lèvres mais chacun d'eux savait à quoi s'en tenir sur les sentiments de l'autre. Elle avait donné ce qu'elle avait de plus précieux à l'homme qu'elle avait choisi entre tous, et était prête à assumer cela même aux yeux du monde s'il le fallait.

Il l'avait gardée dans ses bras, tout contre lui, et elle y était bien, comme si c'était l'endroit au monde pour lequel elle était faite. Peau contre peau, sang contre sang, comme si celui-ci coulait de l'un à l'autre par leurs corps entrelacés, ils restèrent longtemps ainsi, savourant ces moments qui ne se renouvelleraient jamais jusqu'à ce que la nuit s'éclaircisse, les rappelant à leurs devoirs et à la dure réalité. La mort dans l'âme, Hilda regagna sa chambre et Siegfried resta allongé, pensif, dans le lit encore imprégné de l'odeur de sa bien-aimée qu'étoilait une goutte de sang…

Même plus de huit ans après, Hilda se souvenait encore des mains de Siegfried sur elle, ces mains combattantes mais si douces lorsqu'elles erraient sur sa peau blanche, de son odeur masculine, de son poids si léger sur elle malgré sa musculature ferme. Comment aurait-elle pu oublier cette nuit puisque Hermod la lui rappelait chaque jour ? Le mélange entre le sang royal et celui de la maison du Dragon bicéphale avait réussi semblait-il à faire ressortir le meilleur des deux lignées, probablement avec l'aide d'Odin. Pourtant, le sang de Siegfried avait apporté à Hermod beaucoup plus que le sien, et elle l'avait pressenti dès sa naissance. Assaillie par les douleurs, elle avait demandé à Freya, qui était restée avec elle tout le long de l'accouchement, de regarder le dos de son bébé dès qu'il sortirait d'elle. C'était sa sœur qui avait recueilli son neveu dès sa sortie du ventre maternel, avait laissé la sage-femme ligaturer et couper le cordon rapidement et avait immédiatement retourné Hermod non seulement pour le faire respirer mais pour voir aussi si ce qu'elles craignaient toutes deux se trouvait bien sur son dos, cette marque en forme de feuille de tilleul. Cela signifiait sans aucun doute possible que le petit garçon nouveau-né était doté des caractéristiques héritées de son père et par là même de son lointain et courageux ancêtre tueur de dragon. A ce moment-là elle n'avait pas vraiment réalisé ce que cela signifierait réellement pour son fils, elle n'en prenait conscience que par morceaux, ne sachant vraiment où cela allait mener le destin d'Hermod…

Elle prit le chandelier et se rendit dans la chambre de son fils. Seulement éclairé par une veilleuse, il sommeillait, souriant aux anges et cette vision lui rendit le sourire. Elle caressa doucement les boucles blondes en désordre sur son front et le petit garçon soupira, son sourire s'agrandissant. Il avait manifestement dans son sommeil senti la présence maternelle. Elle l'embrassa sur le front en disant doucement :

« Qu'Odin veille sur ton sommeil, mon ange … »

Nul doute que la divinité, dont Hermod était le protégé particulier depuis bien avant sa venue au monde, entendrait sa prière…

Quelques jours plus tard

Bud finissait de s'occuper de ses quatre protégés piaillant gaiement lorsqu'une des servantes d'Hilda vint le chercher en précisant que la souveraine désirait lui parler. Cela n'étonna pas Bud car elle le consultait parfois à propos de divers sujets, aussi suivit-il la servante jusqu'au bureau de travail de la prêtresse. Il frappa, attendit l'assentiment de la princesse et entra. Hilda était assise derrière son bureau ouvragé, elle eut un sourire et lui désigna un des sièges devant elle.

Elle posa le porte-plume qu'elle tenait et commença :

« Vous savez que la semaine prochaine nous devrons nous rendre dans le nord pour la reconsécration d'un ancien sanctuaire à Odin, mais je ne pourrai partir à la date prévue. J'aimerais donc, si vous pouvez, que vous escortiez Freya là-bas, elle commencera les cérémonies et je vous rejoindrai plus tard avec Hermod … »

Le Guerrier Divin hocha la tête pour montrer qu'il avait compris. Étant noble et un proche de la famille royale, la tâche occasionnelle de les escorter lui était parfois dévolue mais Hilda ne le lui demandait pas très souvent parce qu'elle estimait qu'elle lui demandait trop déjà et que sa dette à son égard était bien loin d'être payée.

Il resta silencieux un instant.

« Très bien, Altesse, j'escorterai la princesse Freya … »

Hilda sourit :

« Merci beaucoup, je sais qu'avec vous elle ne risquera rien … »

Ce n'était pas que les alentours du palais fussent spécialement dangereux, mais il y avait des animaux sauvages dans la forêt et Hilda préférait nettement prévenir que guérir. Il y aurait bien sûr une escorte armée mais avec Bud présent également tout se passerait bien…

A SUIVRE