Chapitre 4 : Discussion

Un chien qui aboie aux oreilles de la bête, insouciant. Un rat qui sautille joyeusement autour de la bête. Un cerf qui regarde la bête d'un air bienveillant, mais néanmoins alerte. Et la bête, au milieu, qui les regarde avec méfiance. Et qui finalement se met à hurler. Toute douleur, toute rage a disparu de son cri. Pour la première fois, la bête sait qu'elle passera une bonne nuit.

Remus leva la tête de son devoir et regarda la pluie battante par la fenêtre, les nuages noirs et la lumière qui baissait sensiblement … Le temps d'octobre était à l'image de son moral, c'est à dire au plus bas. La pleine lune était passée depuis quelques jours, et il avait encore un peu de mal à s'en remettre. Chaque mois, c'était la même chose, mais il avait bien l'impression que jamais il ne s'y habituerait. Outre la douleur, il y avait ses sautes d'humeur, ses sens exacerbés, et cette fatigue …

Il se passa la main sur le visage en essayant de se re-concentrer sur ce qu'il faisait. Malgré toutes ses précautions, il avait pris du retard, et il mettait toutes ses heures de libre à profit pour le rattraper. Voilà pourquoi il n'avait pas pris d'options. Pour pouvoir se centrer au maximum sur les matières principales … Pourtant, l'étude des Runes lui paraissait passionnante, ainsi que le Soin aux Créatures Magiques. Mais il ne pouvait pas se le permettre. Encore une chose à regretter …

Il écrit quelques mots sur sa dissertation de métamorphoses et reposa sa plume. Il leva les bras et s'étira longuement, en retenant une grimace quand il sentit son dos l'élancer douloureusement. Il parcourut la salle du regard : il n'y avait que lui et la nouvelle, Clara. C'était l'heure des options … Elle était penchée sur ses notes et s'appliquait à les traduire en français, mais en silence, cette fois. Depuis la rentrée, c'est à dire un peu plus d'un mois, il ne l'avait à nouveau aidée qu'une ou deux fois. Il voulait bien lui rendre service, mais il fallait également qu'il travaille, lui, et il ne pouvait pas tout mener de front. Il avait été désolé pour elle … Mais il ne lui proposait plus son aide, surtout en période avant et après pleines lunes. D'ailleurs, Clara semblait se débrouiller de mieux en mieux, alors il préférait se dire qu'elle n'avait plus besoin de lui. Et puis, elle avait Lily, si elle avait du mal.

Il ne savait toujours pas que penser d'elle. Elle ne lui adressait que rarement la parole, et il ne cherchait pas réellement la conversation non plus. Par contre, elle s'entendait plutôt bien avec James et Sirius. Sirius se faisait toujours un plaisir d'imiter son accent, la façon qu'elle avait de prononcer leurs prénoms, il lui arrivait même de la draguer gentiment, et elle semblait s'y être faite. Au début, il avait cru qu'elle se fâcherait, ou qu'elle se vexerait, mais elle semblait avoir compris que James et Sirius ne faisaient cela que pour la taquiner. Pas une seule fois elle n'avait prit les paroles de Sirius au sérieux. Mais elle parlait tellement peu d'elle … Elle blaguait volontiers avec eux, elle donnait souvent son avis sur leurs blagues ou sur les professeurs, mais elle ne disait jamais rien de personnel. Ils ne savaient quasiment rien d'elle … Et Remus ne savait toujours pas si il pouvait lui accorder sa confiance. D'un naturel soupçonneux, il se méfiait de tout le monde …

Descendu dans la Grande Salle avec James, Sirius et Peter pour le dîner, Remus avait du mal à suivre la conversation. Il était nerveux, comme souvent dans cette période. Il avait l'impression d'avoir la tête dans une grosse caisse : il entendait tout les sons amplifiés plusieurs fois, et il aurait préféré ne pas savoir que la Poufsouffle pas loin de lui s'était fait larguer par son copain parce qu'elle ne voulait pas coucher avec lui.

Une fois que James lui eut répété trois fois la même chose à propos de Lily, Remus déclara forfait. Il se leva, emporta avec lui une orange et quelques morceaux de pain, et quitta la table. Il savait que les Maraudeurs comprendraient, et il se fichait pas mal que le reste de l'école ne sache pas pourquoi est-ce qu'il se sauvait au milieu du repas.

Une fois seul, dans les couloirs, il se sentit déjà mieux. Il avait toujours aimé la solitude, même s'il n'aurait abandonné ses amis pour rien au monde.

Rapidement, il su qu'il n'était plus seul. En plus d'entendre les pas derrière lui, il avait senti leur présence et leur odeur. Reconnaissables entre mille. Il se retourna juste quand ils tournaient à l'angle du couloir pour se retrouver dans son champ de vision. James, un fin sourire collé aux lèvres, les mains dans les poches. Sirius, en train de croquer dans une pomme, la démarche insouciante. Et Peter, qui mangeait un éclair au chocolat, une part de tarte aux pommes dans l'autre main. Ils l'avaient suivis …

Tu pensais tout de même pas nous échapper comme ça ? Fit James.

J'avais espéré …

Remus eut un sourire.

Tu ne peux pas te débarrasser de nous aussi facilement, combien de fois faudra-t-il te le dire ? Demanda Sirius avec un air de donneur de leçons.

Au moins une fois de plus, je suppose.

Bingo. Perspicace, le loupiot …

Remus ne pu s'empêcher de regarder dans le couloir avec fébrilité pour s'assurer que personne n'avait pu entendre ça, alors qu'il savait parfaitement qu'ils étaient seuls. Mais quand ses amis se mettaient à parler de lui de cette façon, il ne pouvait s'empêcher de craindre que quelqu'un ne les entende …

Ils marchèrent tout les quatre dans le couloir, en direction de la salle commune. James regardait Remus d'une façon qu'il connaissait bien : il semblait vouloir dire quelque chose, mais il se savait pas comment aborder le sujet sans risquer le blesser. Remus se doutait du sujet que James voulait aborder et ne souhaitait absolument pas lui faciliter la tâche : il attendit donc que James se décide tout seul ou se taise.

- La dernière pleine lune s'est plutôt bien passée, non ?

Remus hocha la tête sans répondre. Oui, cela s'était même très bien passé, pour une première fois en leur compagnie. Mais il pensait les avoir déjà assez remerciés comme ça … James voulait-il encore entendre ses louanges à propos de leur capacité à se métamorphoser ?

- Mais tu n'as pas l'air d'aller très fort quand même, termina-t-il.

Remus regarda James, un peu étonné. Ce n'était pas la première fois qu'il se faisait du soucis pour lui, mais il aurait pensé que James était habitué à le voir dans cet état après chaque pleines lunes. Qu'ils soient là ou pas ne changeait pas sa condition et les contraintes de ses transformations, même si cela réduisait fortement le nombre de morsures qu'il s'infligeait habituellement.

Je suis fatigué, c'est tout. Si vous n'aviez pas été là, ce serai pire, tu le sais.

Bien sûr, mais quand même …

Sirius vint à la rescousse de James, formulant plus clairement ce qu'il essayait maladroitement de dire à Remus.

Ce que l'autre chevelu essaye de te dire, ce qu'on aurait cru que grâce à nous tes nuits seraient plus agréables.

Remus eut un sourire. Sirius ne s'encombrait pas de vaines paroles.

Bien sûr qu'elles sont plus agréables. Mais je croyais vous l'avoir déjà expliqué … Maintenant, ce sont juste mes …

Il se tu brusquement. Des gens arrivaient … Peter poussa un cri de frustration, exprimant tout haut ce que James et Sirius pensaient tout bas :

Tes quoi ?

Rien du tout. On continuera cette discussion … Plus tard.

Quand il prononça ces mots, deux élèves de Serpentard dépassèrent l'angle du couloir, et passèrent à côté d'eux en leur jetant des coups d'œil soupçonneux. Sirius les regarda avec insistance, un sourire gourmand aux lèvres, jusqu'à ce qu'il ne puisse plus les suivre seulement du regard. Seulement à ce moment là, il cessa de les fixer et se retourna à nouveau vers les Maraudeurs, un large sourire aux lèvres.

Un peu plus tard, Sirius entra le dernier dans le dortoir, la mine réjouie. Déjà couché sur son lit, Remus aurait bien demandé ce qui le faisait sourire comme ça, mais à cet instant, il n'avait qu'une seule envie qui prévalait sur toutes les autres : dormir. Il laissa donc à James le soin de poser la question.

Qu'est-ce que tu as fait encore comme bêtise, Patmol ?

Moi ? Rien du tout, qu'est-ce que tu voudrais que je fasse ?

Ca, c'était mauvais signe. Malgré lui, Remus tendit l'oreille et prêta attention à la suite.

Et à pars ça, qu'est-ce que tu as fait comme bêtise, Patmol ? Répéta James en rigolant à moitié.

Bah … Pas grand chose …

On y venait, tout doucement.

Mais encore ? Insista James.

Je viens de me prendre un râteau.

Quoi ? S'exclama James, hilare. Avec qui ?

Pour un dragueur né comme Sirius, il semblait bien prendre la nouvelle … Remus s'assit sur son lit pour mieux voir la scène. Qu'est-ce que cela cachait ?

Avec Clara, annonça calmement Sirius, un sourire toujours aussi large sur le visage.

Cette fois, Remus laissa échapper une exclamation étouffée, en même temps que Peter qui poussa un cri de stupeur tandis que James restait bloqué sur cette nouvelle. Sirius les regarda tous tour à tour puis se mit à rire.

Vous verriez vos têtes …. Vous y avez vraiment cru ?

Légèrement … Marmonna James.

Alors là, vous me vexez …

Remus leva les yeux au ciel. N'importe quoi … Si Sirius aimait bien la charrier, il n'était tout de même pas sérieux quand il lui faisait toutes ces propositions …

Vous croyez vraiment qu'elle aurait pu refuser une proposition pareille ?

Peter poussa une exclamation indignée.

Sale vantard !

Pas vantard, réaliste … Rectifia Sirius.

Sérieusement, Sirius, tu lui as demandé ou pas ? Demanda Remus.

Mais non … On se connaît pas encore assez pour ça … D'accord, elle est mignonne, mais je suis pas du tout du genre à m'arrêter sur ce genre de détails !

James, Remus et Peter éclatèrent d'un rire narquois en même temps.

Le soir même, Remus se réveilla en sursaut, la bouche ouverte dans un hurlement d'horreur silencieux. Le souffle court, le cœur battant, il eut du mal à remettre ses idées en place et à se convaincre qu'il venait de cauchemarder. Mais la scène avait été tellement frappante de réalisme … Il sentait encore le goût métallique du sang dans sa bouche. Il avait encore les oreilles qui résonnaient des hurlements de la personne qu'il avait dévoré. Horrible. Il regarda ses mains. A travers la lumière de la lune, il vit qu'il n'avait pas de griffes, pas de poils, pas de sang, pas de lambeaux de chair encore incrustés sous les ongles. A cette vision, son estomac se contracta douloureusement.

Il essaya de calmer son rythme cardiaque, de penser à autre chose et de se rendormir, mais il savait déjà que sa nuit était fichue. Il s'était endormi très rapidement, mais il s'était réveillé encore plus vite. Et il savait qu'une fois qu'il commençait à faire ce genre de cauchemars, il en faisait jusqu'au matin. De toute façon, comment chasser ces visions ? Il ne parvenait plus à fermer les yeux sans voir le carnage dont il avait rêvé.

Résigné, il se fit une raison : cette nuit, il ne dormirait plus. Et le lendemain, ils avaient cours … Ce ne serait pas la première fois que cela lui arriverait, pourtant. Chaque mois, il passait plusieurs nuits dans la salle commune à contempler le feu sans arriver à dormir. Il préférait ça aux cauchemars. Cette nuit encore, il la passerait à tuer te temps devant le feu dans un fauteuil de la salle des Gryffondor.

Il repoussa ses draps, écarta les rideaux de son lit et sortit du dortoir sans réveiller les Maraudeurs. Il descendit ensuite les escaliers menant à la salle commune, et su avant d'être arrivé en bas qu'il n'était pas seul. Il y avait déjà quelqu'un dans la salle … Il hésita quelques instants puis continua à descendre. Il ne voulait pas remonter dans la chambre, et il préférait être en bas, même si c'était avec quelqu'un d'autre. La salle commune de Gryffondor était à tout le monde …

Il pénétra dans la pièce. Le feu avait encore quelques petites flammes qui éclairaient faiblement les murs et les meubles. Remus chercha immédiatement des yeux la personne avec qui il partagerait la pièce, et repéra la silhouette, assise sur le bord de la fenêtre, le visage tourné vers la vitre. C'était une fille, il pouvait le certifier : elle dégageait une odeur particulière aux jeunes filles qui n'échappait pas à son odorat aiguisé.

Un instant, il se demanda si elle l'avait entendu venir. Il hésitait entre se faire discret dans un coin et signaler sa présence, et optait déjà pour cette dernière solution quand elle tourna la tête vers lui. Malgré la pénombre, il la reconnut facilement : c'était Clara.

Fais comme si je n'étais pas là … Fit-il à mi-voix. Je ne veux pas te déranger.

Il s'approcha du feu et de son fauteuil favoris, quand elle lui répondit, sur le même ton.

Tu ne me déranges pas. A cette heure-là, je vois mal comment tu pourrais me déranger.

Elle ne parlait pas fort, et d'un ton léger, mais Remus avait entendu dans sa voix comme un tremblement. Il la regarda à nouveau. Collée à la vitre comme ça, elle ne devait pas avoir spécialement chaud. Et en pyjama, en plus … Et pourquoi ne dormait-elle pas ?

Sans vouloir me mêler de ce qui ne me regardes pas … Il fait plus chaud près du feu.

Si ça, ce n'était pas se mêler de ce qui ne le regardait pas …

Elle le regarda quelques secondes sans rien dire, puis déplia ses jambes et se leva. Elle passa ses mains sur ses yeux, prit une feuille de parchemin qui était restée sur le bord de la fenêtre, la plia soigneusement, puis elle s'approcha du feu. Comme elle s'avançait, il pu voir qu'elle avait les yeux rouges, brillants de larmes. Il ne fit aucun commentaire : ce n'étaient pas ses affaires. Mais au fond de lui, il aurait aimé savoir ce qui l'avait fait pleuré. Sirius ? Quand même … Il espéra de tout son cœur que ce n'était pas à cause de lui qu'elle pleurait. Parce qu'il ne leur avait toujours pas expliqué la raison de son sourire, tout à l'heure … Et avec lui, tout était possible. De là à penser que c'était à cause de lui qu'elle pleurait, il n'y avait qu'un pas.

Elle resta debout près du feu, les yeux perdus dans les flammes. Elle ne pleurait plus, mais il ne l'avait jamais vue avec une expression aussi lasse sur le visage. Il ne la connaissait pas depuis très longtemps, en même temps …

Tu ne veux pas t'asseoir ? Les meilleurs fauteuils sont libres, il vaut mieux en profiter.

Elle eut un sourire et suivit son conseil. Elle s'assit sur le fauteuil à côté du sien et ferma les yeux. Remus, quant à lui, se mit à contempler le feu. Il était venu pour penser à autre chose qu'à sa lycanthropie, et en la trouvant il avait réussi à penser à autre chose qu'à ses malheurs personnels. Il n'était pas le seul à souffrir sur Terre … Même s'il doutait quand même qu'elle ait des soucis qui égalent les siens. Il ne savait rien de ce qu'elle endurait, mais pour lui il n'existait pas grand chose de pire que de se transformer en un monstre sanguinaire une fois par mois.

Quand il cru qu'elle s'était finalement endormie sur son fauteuil, il l'entendit bouger. Du coin de l'œil, il la vit relever les jambes sur le siège et les entourer avec les bras. Elle posa son menton sur ses genoux et se mit à fixer le feu. Quelques secondes plus tard, elle frottait ses yeux avec force comme pour les empêcher de pleurer à nouveau.

Elle tourna brusquement la tête vers lui et le fusilla du regard. Il détourna la tête, comme prit en faute. Quel droit avait-il d'assister à une telle scène ? Ils ne se connaissaient absolument pas. Elle parlait avec Sirius, avec James, et même avec Peter, mais comme d'habitude, il faisait tout pour qu'elle ne parle pas avec lui. Alors maintenant, il se sentait coupable d'être là, alors qu'elle voulait sûrement être seule … Il s'était introduit ici, et malgré ce qu'elle avait dit, il la dérangeait. Il n'aurait même pas du lui proposer de venir près du feu …

Désolée.

Il tourna la tête vers elle, à nouveau. Désolée de quoi ? Il ne comprenait pas bien.

Un léger sourire aux lèvres, elle continua, en voyant son regard perplexe :

Désolée de te déranger. Fais comme si je n'étais pas là … De toute façon je vais bientôt remonter.

Tu ne me déranges pas … A cette heure-là, je vois mal comment tu pourrais me déranger.

Il lui fit un sourire moqueur, auquel elle répondit en lui tirant la langue. Elle secoua la tête puis se replongea dans l'observation des flammes en train de mourir.

Pourquoi tu es là ? Demanda-t-elle soudain.

Je n'arrive pas à dormir. Et toi ?

Pareil.

A nouveau, le silence.

Enfin, disons que quand je dors je fais des cauchemars, alors je préfère venir ici plutôt que de dormir, ajouta-t-elle après quelques secondes.

Il hocha la tête. Au moins ce n'était pas la faute de Sirius. Il aurait pu dire que lui aussi faisait des cauchemars, mais il ne le fit pas. Cela faisait partie des choses liées à sa condition qu'il avait l'habitude de taire. Même si cela n'aurait aucune conséquence de le lui dire. Il ne se confierait pas à elle. Mais il lui était reconnaissant de se confier à lui. Et cela le faisait légèrement culpabiliser … Mais il était habitué à cette culpabilité.

A nouveau, elle posa son menton sur ses genoux. Il la regarda de côté : il ne voyait que ses yeux qui brillaient plus que jamais.

Est-ce que ça va ? Demanda-t-il finalement, d'une voix timide.

Question bête et dont la réponse était évidente, mais il n'avait pas vu d'autre moyen pour amener le sujet. Elle tourna la tête vers lui et essuya les larmes qui menaçaient de jaillir d'un instant à l'autre. Elle haussa les épaules, un sourire mi-figue mi-raisin sur les lèvres. Pourtant, elle ne répondit pas. Remus continua sur sa lancée, conscient qu'il était en train d'empiéter sur une zone privée de la vie de la jeune fille.

- Je sais qu'on est pas très proches, et qu'on ne s'est pas beaucoup parlés jusqu'à maintenant, mais si tu as besoin de parler à quelqu'un … Je peux être très attentif quand je veux.

Heureusement que le feu ne dispensait pas beaucoup de lumière, parce qu'il devait être cramoisi. Mais elle avait peut-être besoin de quelqu'un à qui parler, et elle ne connaissait pas beaucoup de monde, ici. Il voulait seulement être agréable … Et peut-être gagner ses confidences et en apprendre plus sur elle.

Elle le regardait avec un léger sourire, un peu gênée, et il su qu'il était allé trop loin.

- C'est gentil de me le proposer, mais … Tu n'as pas que ça à faire d'écouter mes … Mes …

Elle chercha le mot, une grimace agacée sur le visage.

- Je ne voudrais pas t'embêter avec ça, finit-elle par dire.

Elle eut un petit sourire d'excuse qu'il lui rendit gentiment. Soit elle avait dit ça sincèrement, soit elle ne voulait pas se confier à lui.

- Bah … Je sais que quelquefois, quand ça va pas, on aime bien pouvoir en parler … Mais bon, on ne se connaît peut-être pas assez pour ça, c'est vrai, se rattrapa-t-il.

Elle hocha la tête. Avec quoi était-elle d'accord ? Avec le fait qu'ils ne se connaissaient pas assez, ou qu'elle avait besoin de se confier à quelqu'un ?

- Tu es vraiment curieux de savoir ma vie privée, toi, non ? Fit-elle, moqueuse.

- Quoi ? Non ! Désolé si tu l'as compris comme ça … S'excusa Remus, penaud.

- Alors c'était juste de la gentillesse ?

Comme il hochait légèrement la tête avec une grimace désolée, elle eut un large sourire de reconnaissance, et Remus eut l'impression qu'il était la première personne avec qui elle parlait comme ça, à Poudlard.

- Merci … Mais je ne pense vraiment pas que mes malheurs t'intéressent.

- A toi de voir. Je ne peux pas juger tant que je les connais pas. Moi, je te voyais plutôt comme une fille sans problèmes, avec une belle vie … C'était l'impression que tu me donnais. Et tu ne dois pas être du genre à pleurer pour une broutille …

Il crut l'avoir vexée, parce qu'elle détourna vivement les yeux de lui quand il prononça ces derniers mots. Il attendit qu'elle réponde en silence, se demandant ce qu'il avait dit de mal. Il marchait sur des œufs, il en était parfaitement conscient.

- Je n'aime pas qu'on me voie pleurer, parce que c'est un signe de faiblesse. Les gens croient que je m'apitoie sur mon sort, que je veux qu'on me plaigne. Mais ce n'est pas vrai !

- C'est normal de pleurer … Si tu ne pleures pas, on crois que tu es insensible et que rien ne peux t'atteindre. Là, tu prends un peu plus d'humanité … Dit Remus avec un léger sourire.

Elle pinça la bouche et haussa les épaules.

- Peut-être. Mais tu n'étais pas censé me voir pleurer. Alors quoi, tu ne m'aurais jamais adressé la parole si tu ne m'avais pas vue, ce soir ? Demanda-t-elle, agressive.

Remus baissa la tête. Elle pensait qu'il la voyait comme une sans cœur, et qu'il ne lui avait adressé la parole ce soir juste parce qu'elle pleurait ? Il se sentait comme un gamin prit en faute. Parce qu'elle avait presque touché la vérité …

- Je n'ai pas dit ça.

- Je sais, fit-elle d'un ton un peu radouci.

Ils se turent tout les deux. Remus aurait voulu qu'elle continue de parler, parce que c'était la première fois qu'elle exprimait son avis à elle, la façon dont elle pensait vraiment.

Elle poussa soudain un soupir et se tourna à nouveau vers Remus.

- Tu as sûrement raison, en fait. Mais je ne suis pas une sans cœur. Avant, je ne pleurais jamais. Est-ce que ça veut dire que je ne ressentais pas d'émotions ? Non. Moi aussi je suis capable d'être triste, de … Avant, je ne pleurais jamais. Répéta-t-elle.

Elle semblait perdue. Sa voix tremblait, elle cherchait ses mots et parlait d'une façon beaucoup moins fluide que la journée.

- Avant quoi ? Se risqua à demander Remus.

Il s'attendait à ce qu'elle réponde « avant Poudlard », mais ce qu'elle lui dit alors le surprit et il se maudit d'avoir posé la question.

- Avant la mort de mes parents.

Il ne s'était pas attendu à cela. Il ne savait absolument pas qu'elle avait vécu quelque chose de ce genre, et il su qu'il n'aurait jamais du lui demander, ni amener la conversation sur ce sujet.

- Oh … Fut la seule chose qu'il trouva à dire.

Elle hocha la tête, un sourire amer aux lèvres.

- Merci de ne pas dire que tu es « désolé » ou quoi que ce soit du genre. Parce que ce serait faux, hypocrite et que cela te ferait descendre dans mon estime.

- Je n'allais pas dire ça.

Elle hocha la tête, essaya de lui sourire mais n'y parvint pas. Elle tourna vivement la tête de l'autre côté, vers le mur, et il la vit s'essuyer les yeux. Elle prit une grande respiration et le regarda à nouveau.

- Je ne veux pas que tu me plaignes ou quoi que ce soit. Je ne suis pas venue là pour te raconter ma vie. Désolée de t'avoir parlé de ça.

- C'est moi qui t'y ai poussée. Je ne pensais pas que tu me dirais une chose de ce genre là. Excuse-moi …

- Comme quoi, on se connaît mal. Ca fait un mois que je suis là, et tu es la première personne à être au courant.

Il ne savait pas trop s'il devait se sentir flatté, ou au contraire coupable de lui avoir tiré les vers du nez comme ça.

- Je croyais que tu étais amie avec Lily ?

- Bien sûr ! Mais est-ce que ça veut dire que je dois obligatoirement lui raconter ma vie ? On se connaît à peine.

Elle eut un sourire taquin.

- Bon, d'accord, je te l'ai dit alors que je te connaît encore moins qu'elle … Et c'est de ta faute si je te l'ai dit !

- Oh, excuse-moi … Mais tu avais le droit de te taire, aussi !

Elle éclata de rire, et Remus se sentit soulagé que la conversation prenne un tour un peu moins dramatique.

- J'ai une idée : si on arrêtais de s'excuser chacun son tour ? Ca va devenir … Comment on dit ?

-Rébarbatif ? Proposa Remus, pas sûr de ce qu'elle voulait dire.

- Heu, peut-être. Je ne sais pas ce que ça veut dire. Tu es d'accord ?

- Sans problème. C'est sûrement moi qui me suis le plus excusé de la soirée …

- C'est parce que tu es sans arrêt en train de me demander de te raconter ma vie, expliqua-t-elle d'un ton très sérieux.

- C'est pas vrai !

- Non ? J'avais l'impression …

Elle lui fit un sourire narquois et il secoua la tête d'un air outré.

- Voilà, je t'ai dit pourquoi je faisais des cauchemars, reprit-elle. A toi, maintenant.

Remus haussa les épaules, en préparant un nouveau mensonge. Il se sentit coupable de ne pas lui dire la vérité alors qu'elle l'avait fait, mais il ne pouvait pas lui raconter ses cauchemars, quand même !

- Il n'y a rien d'aussi tragique pour moi … Mais je suis insomniaque, et je mets plusieurs heures pour m'endormir.

- Ah, c'est pour ça, les cernes … Tu as toujours l'air fatigué.

Il hocha la tête, soulagé qu'elle ait avalé son excuse.

A nouveau, ils se turent et le silence s'installa dans la salle commune. Mais cette fois, Clara ne pleurait plus, et il y avait moins de tension dans la pièce.

- En fait, ce n'est pas vraiment à cause de mes parents que je pleurais. Pas directement. Mais j'ai reçu une lettre de mon petit frère, et …

Sa voix se cassa légèrement. Elle montra à Remus le parchemin qu'elle tenait bien serré dans sa main depuis tout à l'heure.

- Je ne l'ai pas revu depuis le début de l'été, il commence à me manquer, ce gamin … Dit-elle avec un sourire, mais sa voix tremblait.

Pourquoi est-ce qu'elle ne l'avait pas vu depuis tant de temps ? Pourquoi est-ce qu'elle n'était pas resté à Beauxbatons ? Pourquoi avoir dit au début de l'année que ses parents avaient déménagés alors que c'était faux ? C'était ce qu'il aurait voulu demander. Mais il estimait que les questions qu'il avait posé jusqu'à maintenant étaient bien assez indiscrètes pour en rajouter une couche.

- Aux prochaines vacances, tu pourrais le revoir, non ?

Elle haussa les épaules sans répondre. Cela voulait sûrement dire non. Une question de plus à mettre dans la catégories de celles à poser … Plus tard.

- C'est vrai que tu n'avais jamais parlé anglais avant de venir ici ? Demanda soudainement Remus.

Elle releva la tête, surprise. Elle fronça légèrement les sourcils puis eut un léger rire.

- Disons que j'avais déjà entendu des chansons en anglais et que je connaissais quelques mots, les grands classiques : « est-ce que tu parles anglais ? » « nous sommes tous dans un sous-marin jaune» « mon tailleur est riche », des bêtises dans ce genre, pas vraiment utiles. Mais je n'avais jamais appris votre langue, et je ne l'avais jamais parlée. Je ne te racontes pas quand je suis arrivée ici … Ce que je savais dire ne m'a pas beaucoup servi. Pourquoi ?

Remus sourit, amusé.

- Parce que tu parlais quand même bien l'anglais, pour quelqu'un qui n'en avait jamais fait.

- Qu'est-ce que tu crois ? Quand je suis motivée à faire quelque chose, j'y arrive … Surtout quand je n'ai pas d'autre choix. Mets-toi à ma place ! Tu arrives en France, tu ne sais dire que « oui » et « non », mais tu ne comprends même pas les questions que te posent les gens. Là, tu comprends que ça devient urgent d'apprendre cette langue si tu ne veux pas mourir seul et désespéré dans ce pays de fou.

Vu de ce côté-là, Remus saisissait effectivement la nécessité de rapidement se faire comprendre.

- Là c'est l'Angleterre, le pays de fou ?

Elle hocha la tête avec un large sourire.

- En quelque sorte.

- Ca a été aussi dur que ça de t'intégrer ?

Elle émit un petit bruit avec la bouche, exaspérée. Pourtant, son sourire lui prouvait le contraire.

- Tu as le don pour poser des questions déprimantes, toi !

Il ouvrit la bouche pour s'excuser mais se rappela de leur marché et ne dit rien, la mine contrite. D'accord, il n'était pas très habile dans ses questions … En voyant son expression, elle éclata de nouveau de rire.

- Oui, ça a été dur, répondit-elle quand elle se fut calmée, mais qu'est-ce que tu veux ? Je ne comptais pas me laisser déprimer dans mon coin. Et en arrivant ici, j'ai vu que j'avais eu raison. Même si personne ne parle ma langue, même si je ne comprends aucun cours, même si je n'ai personne qui me connaisse vraiment et à qui je puisse me confier …

Remus haussa les sourcils. Vu comme ça, elle semblait vraiment malheureuse ici.

- Tu dis ça comme si tu me parlais de la pluie et du beau temps … Fit-il remarquer.

- Parce que ce sont des choses contre lesquelles je ne peux rien. Tu m'as bien aidé, au début, pour les cours, et Lily a pris la relève. C'est très gentil de votre part. Sarah est très gentille, elle fait tout pour que je sois bien ici. Et puis tes amis sont supers avec moi, même si je ne comprends pas toujours toutes leurs blagues, ils sont très drôle et ils me font penser à autre chose qu'à mes petits malheurs. Alors tu vois, il y a des mauvais côtés, et des bons.

Remus hocha la tête. « Tes amis », avait-elle dit. Lui n'en faisait apparemment pas partie …

- Et regarde ça : j'étais venue pour me changer les idées et ne plus penser à mes parents, toi tu es venu parce que tu n'arrives pas à dormir, et paf ! Je trouve pour la première fois quelqu'un qui écoute sans rien dire mes petits problèmes, et toi tu as trouvé le truc idéal pour t'endormir : faire semblant d'écouter, en hochant la tête de temps en temps à une histoire inintéressante ! Si c'est pas un coup du destin, ça …

Remus se redressa vivement.

- Tu racontes n'importe quoi. Tu es un peu fatiguée, non ?

- Pas du tout.

Elle lui fit un sourire moqueur et lui tira la langue.

- Ose dire que ce que je te raconte t'intéresse.

- Ca m'intéresse, affirma-t-il en la regardant dans les yeux.

Elle se mit à rire et détourna la tête, toute joyeuse.

- Tu es trop sérieux, Remus. Ou alors, tu sais bien mentir. A ta place, j'aurais honte de dire un truc pareil.

Tiens, ça faisait longtemps qu'il n'avait pas entendu ce « Wemus ». C'était assez drôle à entendre, comme surnom. Pas désagréable … Sauf quand James se mettait à l'appeler comme ça n'importe quand.

- Quel truc pareil ? S'offusqua-t-il.

Pour une fois qu'il ne lui mentait pas !

- Ce truc : « it's interesting ».

Elle le regardait toujours avec cet air moqueur, et il supposa qu'elle venait de répéter ses paroles, mais en Français.

- C'est pas juste, je ne parle pas du tout le français, moi …

- Alors tu devras apprendre si tu veux continuer cette conversation !

- Quoi ?

- Tu relèves le défi ? Je me suis bien mise à l'anglais pour te parler, moi …

- Ce n'était pas pour moi !

- C'est la même chose ! Allez … J'en ai marre de parler de mes problèmes, ça nous permettras de changer un peu de conversation ! Alors ?

Il n'était pas parfaitement enthousiaste … Mais elle était à fond dedans, alors il se voyait mal refuser. Et puis, cela pouvait être assez drôle d'apprendre le français.

- D'accord …

- Yeah !

Elle ressemblait à une petite fille qui venait de convaincre son père de lui acheter sa glace préférée. Son sourire lui montait presque jusqu'aux oreilles et elle s'était redressée sur son fauteuil, toute contente.

Quelques minutes plus tard, Remus regrettait de s'être engagé. Le Français était une langue beaucoup trop compliquée pour lui … Mais il fallait avouer qu'il se sentait très fier d'avoir retenu quelques phrases-types ainsi que quelques mots courants. Cela ne lui servirait sûrement jamais, mais c'était amusant. Et Clara semblait beaucoup se plaire à le reprendre constamment. Les rôles s'étaient inversés, elle jouait le professeur et lui l'élève …

Finalement, Remus finit par s'apercevoir que la jeune fille se fatiguait. Elle baillait fréquemment, même si elle essayait de le cacher, et ses yeux se fermaient malgré elle.

- Allez, fini pour cette nuit. Il est tard …

Elle hocha la tête sans protester.

- So … Good Night … Dit-elle en réprimant un nouveau bâillement.

- Goude naïte à toi aussi, miss.

Il se leva, elle en fit autant. Elle s'étira et le regardant en souriant, l'air fatiguée.

- Thank you … Merci pour cette nuit. Même si je n'ai pas été toujours très agréable avec toi, je trouve ça vraiment très gentil que tu sois resté pour m'écouter. Vraiment.

- Bah … C'est rien. Ca m'a fait plaisir aussi de te connaître un peu plus.

Elle eut un sourire radieux et secoua la tête.

Il la regarda monter les escaliers menant au dortoir des filles, puis étouffa un bâillement et se dirigea aussi vers son lit. Il avait complètement oublié son cauchemar et ses préoccupations personnelles, il était fatigué et s'endormit presque sans rendre compte. Cette fin de nuit-là, Remus Lupin la fit sans visions de cauchemar.