DÉCOUVERTE
Deux semaines s'étaient écoulées depuis la visite de ces deux femmes, je n'avais plus eu de nouvelles depuis. Je poussais donc Jasper et sa famille dans un coin de mon esprit, me contentant d'espérer qu'il aille bien.
Le semaine dernière, j'étais partis passer trois jours à Las Vegas pour tenter de m'amuser, j'essayais de faire des choses que je n'avais jusqu'ici jamais faites, mais aller dépenser de l'argent là bas ne m'avait pas beaucoup amusé, j'étais donc rentré avec deux jours d'avance. Je ne regrettais cependant pas mon voyage, j'avais visité une ville qui jusque là m'était parfaitement inconnus, bien sur, j'étais passé faire un tour dans les casinos, même si les jeux d'argent ne m'avaient jamais intéressés et j'avais rencontré des gens plutôt sympa en sortant en boite, même si encore une fois, sortir en boites de nuit ne faisaient pas réellement parties de mes activités favorites.
Lorsque j'étais rentré, sans comprendre réellement pourquoi, j'étais subitement retombé dans la dépression, je ne savais pas s'il s'agissait du temps que j'observais disparaître un peu plus chaque jour et qui m'approchais de ma fin ou du fait de ne pas être capable de l'occuper comme je l'aurais voulu, je ne parvenais pas à rendre mes derniers jours aussi agréables que je l'aurais souhaité, je ne parvenais pas à trouver ce qui me manquer et puis j'avais fini par comprendre l'évidence, il s'agissait justement du temps, c'était la seule et unique chose qui paraissait manquer à ma vie à présent. La plupart des projets qui m'avaient tenus en haleine durant ma vie avaient besoin de temps pour arriver à maturités, hors, je n'en avais plus, du moins, je n'en avais plus assez. Bien sur, j'avais toujours le désir de voyager, cependant, je craignais de m'épuiser plus rapidement, j'avais beau ne pas vouloir faire tout et n'importe quoi pour prolonger ma vie, je n'avais pas non plus le désir de l'écourter, par ailleurs, rien ne me garantissais que je pourrais parvenir à voler un peu de bonheur ailleurs, peut-être était-ce le destin, peut-être était-il impossible de vivre ses derniers jours en étant heureux.
Certains amis m'appelaient pratiquement tous les jours, la plupart du temps, je me gardais de répondre, je savais qu'ils finiraient par savoir ce que je ne tenais pas à dire à voix haute, j'avais l'impression que si certains mots s'échappaient de ma bouche, ça ne ferait que les rendre plus réels. A la vérité, j'étais tellement occupé à combattre ma peur, à essayer de ne pas paniquer que je ne parvenais pas à concentrer mon esprit sur autre chose.
Il m'arrivait de faire des cauchemars de plus en plus effrayant, parfois, je me voyais perdre mes cheveux, d'autres, je me voyais simplement mourir, aussi stupide que cela puisse paraître, celui dans lequel je perdais mes cheveux m'avait parut plus effrayant, parce que plus détaillé, dans celui-là, je me voyais avoir peur, me demandant ce qui pouvait bien m'arriver, me regardant dans le miroir en pleurant, cherchant autour de moi sans trouver personne pour m'aider, pour répondre à mes questions, je vivais mes craintes avec une telle intensité dans ce rêve...
En soupirant, je me décidais enfin à lever mes fesses de la chaise, cela faisait deux heures que j'avais pris ma douche et que je m'étais habillé, deux heures que je restais sur cette chaise me demandant quoi faire de mon temps, me demandant s'il n'aurait pas été moins cruel pour moi de mourir au plus vite.
Je regardais les pilules sur la table, il y en avait quatre différentes pour toutes sortes de choses, mon cher médecin me les avaient prescrites lorsque j'étais rentré de Las Vegas, j'étais tellement épuisé que la seule chose dont j'avais envi en ouvrant les yeux le matin, c'était de vite les refermer.
En soupirant, j'attrapais mes pilules, je les engouffrer rapidement dans ma bouche et je buvais plusieurs gorgées de jus de fruit. J'avalais le tout en grimaçant et je sortais de l'appartement en quatrième vitesse, ne voulant plus avoir toutes ces boites sous les yeux.
Je montais dans ma voiture et colla mon front au volant pendant quelques minutes en me questionnant sur la direction à prendre et puis je décidais de me rendre à l'hôpital de Seattle espérant égoïstement que proposer mes services comme bénévole auprès des malades m'empêcherais de penser à ma propre souffrance.
Durant tout le trajet, je me demandais si ce n'était pas malsain de vouloir faire une telle chose, faire face à la souffrance des mourants alors que je l'étais moi-même, n'était-ce pas étrange?
Je restais un moment dans la voiture sur le parking à observer l'hôpital, je n'étais vraiment pas à l'aise à l'idée de me servir de la souffrance des autres pour tenter d'oublier la mienne, mais tout ce que j'avais fais jusqu'ici paraissait inutile, je ne trouvais pas ce que je cherchais et je ne voulais pas m'enfoncer dans la dépression jusqu'à ce que cette saleté de maladie finisse par m'emporter.
En discutant un moment avec l'infirmière de l'accueil, je découvrais que je pouvais faire bon nombre de choses, faire la lecture aux personnes âgées, animer des ateliers, faire faire leur promenade à ceux qui étaient incapable de se déplacer par eux même... la seule chose que la lâcheté m'empêchait de faire était de m'occuper des enfants, je ne pouvais tout simplement pas, j'étais sur d'être incapable de faire autre chose que de pleurer face à eux.
On me proposa de revenir deux jours plus tard, soit le samedi matin. Ce jour là, je décidais donc de commencer par faire la lecture à certains malades le matin et de tenir compagnie à d'autres durant leurs promenades l'après-midi.
Ce fut réellement très enrichissant, non seulement, je ne pensais plus à ma souffrance lorsque j'étais avec eux, mais en plus j'appréciais vraiment leurs compagnie. Ce premier jours, j'avais lu le journal de Greg, un vieil homme dont le cœur n'était plus en état de fonctionner correctement, j'avais commencé la lecture de « Weep no more, my lady » de Mary Higgins Clark avec Valentine, une pauvre femme qui avait eu le malheur de traverser la rue au moment ou un alcoolique passait par là en voiture, elle était à présent paralysée de la tête au pied et j'avais fini ma journée avec Caroline, une dame d'un certain age en phase terminal d'un cancer qui s'était généralisé. Bref, ma journée avait été bien remplit et lorsque je rentrais chez moi, au lieu de m'apitoyer sur mon sort, je pensais à ce que je ferais avec eux le samedi suivant.
Ce soir en rentrant, il faisait particulièrement bon dehors, je m'installais donc sur le capot de ma voiture dans le parking en bas de chez moi pour bouquiné à la lumière des lampadaires. J'en était presque arrivé à la fin de l'histoire lorsque j'entendis un bruit derrière moi. Je me redressais brusquement, curieuse de voir qui pouvais se promener dans le parking à cette heure... sans voiture et mes yeux avaient bien faillit sortir de leur orbites en voyant Jasper, adossé contre un lampadaire à quelques mètres de moi, il fixait le sol, les bras croisés sur le poitrine, paraissant totalement perdu dans ses pensées.
J'hésitais quelques secondes à lui dire bonjour, me demandant s'il n'était pas là au hasard, s'il ne voulait pas rester tranquille et puis, je pivotais sur mon capot pour lui faire face.
- Bonjour Jasper, souriais-je
Celui-ci leva les yeux vers moi, mais ne dis rien, il ne me fit même pas l'honneur d'un sourire. Je haussais les épaules en me disant que peut-être il ne voulait pas me parler, je repris ma position initiale et je replongeais dans mon livre.
Il me fut difficile de me remettre à lire en oubliant sa présence, mais au bout d'une dizaine de minutes, je parvins enfin à lire la page que j'avais sous les yeux, mais à la seconde précise ou je finissais celle-ci pour passer à la suivante, il apparut devant moi.
Je sursautais en posant les yeux sur lui, décidément, ce garçon était toujours aussi étrange. Je pliais la page sur laquelle j'étais et je fermais mon bouquin pour me redresser et m'assoir en tailleur devant lui.
- Est-ce que ça va? Murmurais-je
Il hocha doucement la tête, mais prenait toujours soin de ne pas me regarder dans les yeux. Je tentais de comprendre ce qu'il pouvait me vouloir, mais sincèrement, j'avais beau me creuser la tête, Jasper était une véritable énigme.
- Est-ce que tu venir chez moi un moment? Proposai-je
Il leva la tête et enfin, j'eus le plaisir de mirer ses iris, il semblait si triste, si perdu...
- Je suis désolé, soupira-t-il à peine audible
Je le vis commencer à se déplacer pour partir, mais je posais brusquement ma main sur son bras pour le retenir
- Tu n'as pas à t'excuser, tu n'as rien fais de mal, Jasper et si je te propose de passer un moment avec moi, c'est que ça me fais plaisir, lui assurais-je en souriant
Il leva un sourcil et pencha sa tête légèrement sur le côté comme s'il tentait de comprendre quelque chose.
- Je ne te fais pas peur? Me demanda-t-il
- Non, du tout. Certaines choses dans ma vie en ce moment me font vraiment peur, mais tu n'en fais pas parti
Il parut surpris par ma réponse, mais aussi... intéressé? Je sautais de mon capot en prenant mon livre et j'attrapais sa main aussi froide que dans mes souvenirs pour l'entrainer jusque chez moi. Il est vrai que la situation et ce garçon étrange auraient certainement dû me faire peur, mais pour une raison tout aussi étrange que lui, je n'étais pas effrayé avec lui, pas du tout. Peut-être était-ce parce que le pire que je risquais été de mourir, ce qui était déjà prévue dans un avenir proche.
En passant la porte, je pris conscience que j'avais laissé mes médicaments sur la table de la cuisine, je m'arrangeais donc pour faire passer Jasper directement au salon et je l'installais sur l'un des fauteuils en cuir.
- Est-ce que tu veux quelque chose? J'ai du jus de fruit, du soda...
Il secoua doucement la tête en scannant la pièce des yeux, chose que je ne l'avais pas vu faire la dernière fois.
- Bien, tu reste là une seconde, je vais me chercher un verre, je reviens de suite
J'allais effectivement me servir un jus de fruit, mais surtout cacher mes médicaments de peur qu'il tombe dessus par accident. Si mes propres amis ne savaient pas que j'étais malade, je n'allais certainement pas en parler à un parfait inconnu.
Je revenais dans le salon, il n'avait pas bougé d'un pouce, seuls ses yeux étaient à présent rivés sur le plancher. Je ne savais pas de quoi dire pour attiser son intérêt, je décidais donc de lui parler des deux femmes qui étaient passées chez moi.
- Comment vont Esmée et Rosalie? Demandais-je en souriant
Il leva brusquement la tête en écarquillant des yeux, visiblement surpris par la nouvelle, moi qui pensait lancer un sujet, je venais surtout de lui lancer une info.
- Comment?
- Elles sont venu me voir il y a un peu plus de deux semaines
- Pourquoi?
Je ris, amusé par son expression
- Et bien, elles m'ont posé une question qui en cachait une autre, riais-je en repensant à la rencontre
- Je ne comprends pas, souffla-t-il en fronçant les sourcils
- Elles m'ont demandé si tu t'étais comporté normalement, mais je ne crois pas que c'est réellement ce qu'elles voulaient savoir, dis-je en haussant les épaules
Il hocha doucement la tête et reprit la contemplation du plancher
- Qu'as-tu répondu? S'enquit-il sans lever les yeux sur moi
- Que nous avions sympathisé, que tu étais resté regarder un film et que tu avais disparut...
Il releva la tête, comme s'il était de nouveau surpris, avait-il oublier être partit comme un voleur?
- Je suis désolé pour ça, soupira-t-il
- Ce n'est rien, m'empressais-je de le rassurer, mais la prochaine fois, laisse-moi un mot pour que j'évite de m'inquiéter
- Tu t'es inquiété?
- Disons que j'ai jeté un œil au balcon pour être sur que tu n'avais pas sauté, avouais-je nerveusement
Je le vis se statufier quelques secondes, puis il se mit à rire doucement en fermant les yeux, il s'arrêta brusquement et les rouvris sur moi
- Désolé
- Arrête de t'excuser, soupirais-je ludique. Alors, puis-je savoir qui sont Rosalie et Esmée?
- Rosalie est ma sœur et Esmée, ma mère adoptive, répondit-il pensif
- Elles paraissent inquiète à ton sujet
Il hocha la tête, resta silencieux un moment, puis il se leva brusquement
- Merci
Je fronçais les sourcils sans comprendre, mais me gardais de dire quoi que ce soit, il se dirigea vers la porte et disparut à l'extérieur
- Reviens quand tu veux, Jasper, dis-je en m'enfonçant dans mon fauteuil
J'essayais de comprendre ce qui venait de se passer, mais encore une fois, je n'avais pas de réponse, même s'il paraissait moins perdu que lors de notre première rencontre, il était toujours aussi énigmatique, toujours aussi triste et perdu. J'espérais qu'il avait compris qu'il pourrait revenir chaque fois qu'il en ressentirait le besoin, bizarrement, j'avais très envi de l'aider et j'espérais même être capable de le faire autant que possible, jusqu'à ce que mon temps s'évanouisse.
