Chapitre 4 :

Roni se réveilla seule dans un lit qu'elle ne connaissait pas. Elle mit quelques instants à se souvenir de la veille et s'assit sur le matelas en constatant qu'il faisait toujours nuit. L'heure du réveil à côté d'elle indiquait neuf heures du matin et elle se dit que son propriétaire ferait mieux de le remplacer.

L'avocate se leva et marcha à l'affut du moindre bruit jusqu'au salon. Elle fronça les sourcils à la vue de la pluie qui tombait toujours, s'en voulant de n'avoir pas assez dormi. Au vue de la fatigue qu'elle avait ressentie la nuit précédente, elle avait pensé se réveiller en pleine journée. Roni fronça les sourcils en remarquant qu'elle se sentait pourtant bien reposée et sursauta en croisant le regard de la petite fille assise à la table du salon qui la regardait légèrement surprise.

– Vous êtes qui ? Demanda l'enfant.

– Roni…

La jeune fille plissa les yeux et reprit son interrogatoire :

– Vous êtes l'amie d'Emma ?

– Euh…

– Vous allez vous marier ? Continua la gamine dont le regard bien trop enthousiasme et le sourire rêveur alarma Roni qui préféra changer de sujet.

– Et toi, comment t'appelles-tu ?

– Lucy !

– Tu es la fille d'Emma ? La questionna Roni en s'asseyant en face de l'enfant.

– Mais non ! Pouffa Lucy. Emma accepte que je vienne prendre le petit-déjeuner chez elle le mercredi comme papa travaille de nuit et que maman doit commencer tôt….

Roni tourna la tête vers la nuit toujours visible à travers la fenêtre, où l'aube ne pointait même pas le bout de son nez, et lut l'heure sur la pendule un peu plus loin : neuf heures quinze. Elle sourit intérieurement, elle avait dormi toute la journée ! Elle comprenait mieux ! Elle reporta son attention sur cette Lucy et son bol de céréale et commenta en souriant :

– Tu veux dire ton dîner.

Lucy la regarda d'un air qui signifiait qu'elle s'interrogeait sur l'état mental de la femme en face d'elle et répondit :

– Non, mon petit-déjeuner, corrigea-t-elle, il est neuf heures du matin.

Roni scruta les traits de l'enfant si sincère et sentit un léger malaise l'envahir.

– Il est neuf heures du matin, répéta-t-elle et il fait toujours nuit… réalisant intérieurement que quelque chose clochait.

L'éclair illumina la pièce et le tonnerre gronda presque immédiatement. Roni cligna plusieurs fois des yeux devant cette lumière brutale et écouta vaguement l'entrain de la jeune fille.

– Whoua ! La foudre n'est pas tombée loin !

L'avocate opina se demandant à quoi elle était en train de penser quelques secondes auparavant, fixant la fenêtre et la nuit puis secoua la tête, cela n'était certainement pas très important. Elle tendit l'oreille à la clef qui tournait dans la serrure et observa Emma souriante en compagnie d'un homme entrant dans l'appartement, qui lui expliquait quelque chose à propos de la cuisson de beignets.

– Papa ! Cria Lucy en se précipitant dans les bras du nouvel arrivé qui l'attrapa et rit avec elle en la serrant contre lui.

Roni se surprit à trouver cette fresque charmante. Elle n'était pas la première admiratrice de ce genre de spectacle mais cet homme et sa fille la touchèrent. Elle remarqua qu'Emma partageait son trouble et croisa son regard attendri.

À cet instant Roni eut la certitude que le Lieutenant Swan debout dans le salon avait tout d'une mère, et que si elle n'en avait pas déjà un, son enfant serait heureux, aimé, élevé par cette femme qui ne la quittait pas des yeux, et qu'elle, Roni, aussi étonnant que cela puisse paraître, crevait d'envie d'assister – pire d'être membre à part entière – de cette joie partagée par une famille qu'elle ne connaissait même pas.

Roni ferma les yeux. Qu'est-ce qui lui prenait ? La vue d'un père et sa fille avait remué une vague fibre maternelle en elle ?

S'imaginer l'espace d'un instant autour d'une table avec un garçon et le Lieutenant Swan, heureuse en leur compagnie lui paraissait purement… Ridicule.

L'agression de la veille l'avait vraiment secouée.

Elle se passa la main sur les yeux pour oublier tout ça et entendit les pas d'Emma et de l'inconnu portant toujours Lucy se rapprocher.

– Bonjour, Roni, commença Emma. Vous avez bien dormi ?

Roni se leva et sourit poliment.

– Oui, je vous remercie, vous aviez raison votre lit n'est pas si mauvais, dit-elle avec un sourire en coin amusant son auditoire.

Le sourire d'Emma s'agrandit et elle les présenta :

– Roni, voici mon voisin Henry et sa fille Lucy que vous avez déjà rencontrée…

Une gamine bizarre qui nous voit déjà mariées et sûrement mères de pleins d'enfants, pensa Roni en répondant à la place. Oui elle m'a donné faim avec ses céréales…

Son ventre gargouilla comme pour appuyer ses derniers mots et Emma en profita pour soulever le petit paquet en plastique qu'elle tenait.

– Je n'avais plus d'œufs et je préférais avoir quelque chose à manger à vous proposer à votre réveil… précisa-t-elle, s'excusant de n'avoir pas été présente pour l'accueillir à son arrivée dans le salon.

Roni lui sourit gentiment et proposa son aide pour la préparation du petit-déjeuner.

– Non. Vous êtes mon invitée, s'il vous plaît restez assise, lui dit Emma, puis en se tournant vers Henry elle lui demanda. Tu veux rester ?

Il accepta avec chaleur et s'assit à côté de sa fille qui lui montrait le cadeau présent dans la boîte de céréales : un petit dragon en plastique. Roni n'obéit pas à Emma et s'approcha de la policière occupée à casser des œufs dans un bol. Emma tourna la tête et secoua la tête, acceptant néanmoins sa présence.

– Comment voulez-vous vos œufs ? Brouillés ?

Roni hocha la tête, et murmura :

– Lieutenant Swan, je ne vous ai pas remercié pour hier…

Emma se tourna vers elle et la regarda en silence, Roni paraissait timide tout d'un coup, elle continuait à fixer le sol.

– … et pour m'avoir aidé à m'endormir, continua-t-elle. Je…

– Hé, l'interrompit doucement Emma en baissant la tête, cherchant son regard, c'est moi qui devrais vous remercier. Vous m'avez entendu chanter et vous avez survécu à une nuit en ma compagnie… plaisanta-t-elle.

– Pourtant vous chanter bien, répliqua Roni.

Emma se mit à rire :

– Mince, j'aurai aimé que vous me disiez que vous aviez préféré la nuit dans mes bras à ma voix de rossignol…

Roni sourit et la regarda d'un air sérieux :

– Plaisanterie mise à part… Vraiment je vous remercie… Emma.

La jeune femme hocha imperceptiblement la tête et répondit avec sérieux.

– Il n'y a pas de quoi.

Emma se concentra à nouveau sur sa poêle en demandant :

– Vous voulez du bacon ?

– Bien sûr.

– Alors, allez vous assoir je vous apporte tout ça.

– Je pourrais au moins mettre la table ? Prendre quelques assiettes avec moi ?

Emma pointa du doigt un des placards derrière elle en acquiesçant.

– Faites comme chez vous.

Quand le Lieutenant Swan arriva avec les œufs, les tranches de bacon, les toasts grillés et le jus d'orange, Roni affirmait à Lucy que d'après ses souvenirs du conte La belle au bois dormant, la sorcière Maléfique se transformait en dragon à un moment ou un autre. Lucy fascinée, buvait ses paroles.

– Si, un dragon comme le tien, disait Roni en jouant avec la figurine en plastique entre ses doigts. J'ai toujours trouvé que les méchants de contes de fées méritaient mieux que ce que la fin de l'histoire leur réservait…

Emma s'assit et écouta la suite en souriant. Pendant que Lucy répondait.

– Oui, mais The Evil Queen était quand même la pire de toutes les sorcières.

– The Evil Queen ? Répéta Roni en fronçant les sourcils.

– Oui, la Méchante Reine dans Blanche Neige, tu sais celle avec la pomme.

– Oui, ça y est je vois de qui tu parles, peut-être as-tu raison, mais quand même, elle a une sacrée classe…

Henry décida d'entrer dans la conversation :

– Roni, seriez-vous en train de défendre The Evil Queen ?! Et d'essayer de faire en sorte que Lucy l'admire ?! Demanda-t-il d'un air amusé.

Roni trouvait cette conversation complètement étonnante. Elle parlait de contes de fées avec un père et une fille à neuf heures du matin, dans une ville qu'elle ne connaissait pas et cela lui plaisait bien. Elle qui était une femme terre à terre s'amusait de toute cette scène sous le regard ravi de leur hôte qui restait silencieuse. Elle répondit à Henry.

– Non, je dis juste que cette Evil Queen n'a pas pu devenir méchante du jour au lendemain, que nous savons toujours tout des gentils dans les contes mais jamais rien des méchants. J'aimerais bien un jour que l'histoire soit racontée de leur point de vue pour changer… Elle se tourna captant son petit sourire en coin. Et vous Emma qu'en pensez-vous ? Tout cela à l'air de vous divertir…

Emma regarda tour à tour Henry, Lucy, Roni et répondit :

– Je pense que nous avons tous une part d'ombre en nous mais qu'il faut la combattre à n'importe quel prix…

Roni allait répondre mais tourna la tête vers Henry qui riait :

– Écoutez-la, vous ne trouverez personne de plus attentionnée qu'Emma. Elle se sacrifie pour les autres, elle est humble et en plus on ne dirait pas comme ça mais elle est riche !

– Henry…

– C'est vrai Emma, tu peux essayer de te cacher, moi je sais que tu es quelqu'un de bien, Jacinda et Lucy le savent également, pas vrai Lucy ?

Lucy prise à témoin secoua vivement la tête pendant qu'Emma levait les yeux au ciel.

– Finissez de manger au lieu de dire n'importe quoi, sinon ça va être froid ! Les réprimanda-t-elle gentiment.

Roni regardait plus attentivement l'appartement autour d'elle cherchant des traces de cette richesse dont venait de parler Henry. Il capta son regard et expliqua :

– C'est ce que je vous disais… Elle n'a même pas pris le meilleur appartement de l'immeuble, elle nous l'a laissé à ma femme et moi !

Roni fronça les sourcils ne comprenant pas sa dernière réflexion. Il se pencha sur la table et couvrant à moitié sa bouche en chuchotant :

– L'immeuble lui appartient.

Emma regardait le trentenaire d'un air blasé puis préféra changer de sujet :

– Comment ça se passe au travail ?

Il avala sa bouché et répondit :

– Bof, toujours les mêmes histoires… Mais je dois avouer que ces personnes ont quelque chose de touchant….

Emma « traduisit » pour Roni en expliquant que son voisin était infirmier de nuit à l'hôpital psychiatrique d'Hyperion Heights, avant qu'il ne reprenne.

– Prenez par exemple Mary-Margaret, une quadragénaire assez inoffensive précisa-t-il à l'égard de Roni. Eh bien, elle est folle de son « berger ». Cet homme est complètement à l'Ouest et elle le regarde comme s'il était l'amour de sa vie.

– Et Victoria Bellfrey ? Demanda Emma.

– Ah… Lady Traimère… Toujours à penser qu'on est maudit…

Emma s'apprêtait à répondre quand Lucy la coupa dans son élan :

– Tu m'emmèneras les voir un jour, papa ?

Henry faillit s'étouffer avec sa bouchée et regarda sa fille avec des yeux effarés.

– Non, Lucy dit-il d'un ton ferme, ces personnes sont dangereuses.

Emma changea rapidement de sujet. La pauvre Lucy n'était pas responsable de l'arrivée de l'hôpital psychiatrique dans la conversation et voilà qu'elle essuyait une remontrance par sa faute.

Ils parlèrent de l'école de Lucy et de sa maîtresse à la place, retrouvant l'ambiance agréable du début de repas.

Henry et Lucy finirent par s'excuser et partir à la fin du repas laissant Emma et Roni seules dans la cuisine.

Roni observa Emma qui débarrassait la table et lui avait ordonné de ne pas bouger.

– Vous ne travaillez pas ? Demanda-t-elle.

Emma rangea les assiettes dans le lave-vaisselle en répondant :

– Si je commence à dix-heures trente et…

– Lieutenant Swan, la coupa Roni, j'ai entendu une partie de votre conversation avec votre collègue hier…

Emma la regardait avec attention attendant la suite.

– … J'ai cru comprendre que vous étiez à la recherche de ma nièce, Margot Black qui a disparu depuis plus de deux jours…

Le téléphone d'Emma se mit à sonner interrompant une Roni qui cherchait à avoir des réponses sur l'enquête concernant Margot.

Emma décrocha :

– Swan…

Elle écouta tout en fixant Roni et sourit visiblement ravie de la nouvelle que son interlocuteur était en train de lui annoncer.

– Oui, je suis avec elle. Tu as prévenue sa mère ? Très bien on arrive. Merci Tilly.

Elle raccrocha et s'adressa à la femme assise.

– J'ai une bonne nouvelle, Mme Black. Votre nièce a été retrouvée. Elle est à l'hôpital.

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Deux heures plus tôt, le quartier en ruine…

Robin observait d'un œil suspect l'épave qu'avait volée Alice et dans laquelle elle devait monter.

– Tu es sûre qu'elle roule encore ? Demanda-t-elle.

Alice acquiesça et sourit :

– Ne me dis pas que tu as la trouille ? Se moqua-t-elle gentiment.

Robin n'osa pas la regarder en prononçant :

– Je n'ai pas le permis…

– Tu es sérieuse ?! S'exclama Alice. Toi ?

– Ma mère n'aime pas conduire ! Donc elle ne m'a jamais transmis le virus… Et puis dans la Forêt Enchantée…

Alice s'approcha et lui attrapa doucement les mains.

– Tout ce que tu as à faire c'est te mettre derrière le volant, appuyer sur l'accélérateur et t'encastrer dans le mur là-bas.

– Tout un programme… Railla la jeune femme.

– On en a déjà parlé Robin, il faut que tu te cognes la tête et que tu aies au moins une légère commotion pour pouvoir feindre une quelconque amnésie.

Robin grimaça :

– Tu ne veux pas plutôt me donner un coup sur le crâne ?

Alice soupira :

– Tu sais très bien que j'en serais incapable…

Robin sourit avec tendresse.

– C'est adorable comme réponse, dit-elle en se rapprochant.

– Non, c'est juste que je n'arriverai pas à t'assommer, je n'ai pas assez de force.

– Très drôle !

Alice l'embrassa rapidement et commanda :

– Allez, il faut se dépêcher sinon quelqu'un va nous voir !

Robin souffla et obéit. Assise derrière le volant, elle tourna une dernière fois la tête vers le sergent debout devant la fenêtre, sourit et minauda, reprenant d'une voix coupable :

– Sergent… Je sais que je roulais un peu vite, mais je suis certaine que nous pouvons trouver un arrangement, je ferai tout ce que vous voudrez pour garder mon permis…

Alice ricana et reprit son sérieux :

– Robin, arrête, on n'a pas le temps pour ce genre de jeux… N'oublie pas que ta mère te recherche et que ta tante est là depuis quelques heures.

Robin acquiesça et inspira :

– Tu as raison. Elle se pencha pour regarder les deux pédales. C'est laquelle l'accélérateur ?

– Celle de droite. Enlève le frein à main et vas-y.

La jeune conductrice ferma les yeux, inspira à nouveau un grand coup, et appuya sur la pédale. Alice suivait des yeux la voiture et pria intérieurement pour que les airbags soient toujours opérationnels.

Elle assista à la collision entre la voiture et le mur à moitié détruit et lorsque le son de la carrosserie froissée s'arrêta et que se déclencha la corne du klaxon bien trop aigu, elle se précipita vers son véhicule de fonction et conduisit jusqu'au lieu de « l'accident ».

Tilly sortit de la voiture et détailla Robin la tête en sang qui gisait évanouie contre l'airbag. Elle repartit en direction de sa radio sur le tableau de bord de la Ford et appela les secours.

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Hôpital d'Hyperion Heights, une heure trente plus tard…

Le docteur John Newman était à l'aube de la retraite. Il travaillait dans cet hôpital depuis bien trop longtemps à ses yeux et avait pu voir beaucoup de cas dans sa carrière. Hyperion Heignts n'était pas une ville si tranquille.

Il examinait les coupes du scanner de la jeune femme qui avait été amenée moins d'une heure auparavant. Les pupilles répondaient bien aux stimuli mais le Dr Newman préférait s'assurer de l'absence de toute lésion interne au niveau du cerveau. Les coups à la tête pouvaient être traitres et provoquer des séquelles inattendues. Cependant cette « Margot Black » n'avait rien à craindre, aussi fut-il étonné de sa réponse quand il lui demanda si elle se souvenait de ce qu'il s'était passé. Il pensa qu'elle préférait garder le silence face à la jeune policière qui l'accompagnait et semblait la surveiller de près.

Le Dr Newman estima que ce n'était plus ses affaires, la jeune femme ne paraissait pas apeurée par la représentante de la loi et hormis le coup à la tête et la trace de la ceinture de sécurité sur sa poitrine, elle ne portait aucune autre marque, sauf un suçon à un endroit plutôt étonnant.

Il sourit discrètement aux regards que les deux jeunes femmes se lancèrent. Il aimait son métier, une fois tout expliqué et après avoir rassuré les personnes s'attendant à des nouvelles graves, les réactions entre le ou la blessée et ceux qui avaient eu peur, s'avéraient souvent douces et aimantes… comme les leurs. Le Sergent et la patiente avaient beaux essayer de masquer à l'équipe médicale leur attirance mutuelle, le Dr Newman se douta qu'il avait devant lui l'auteure de la petite marque sur le corps de Margot Black.

L'homme grisonnant aux yeux d'un bleu aigue-marine assez chaud tourna la tête vers une femme rousse qui accourait vers celle alitée. Même si elles se ressemblaient peu, il ne lui fallut pas longtemps pour comprendre leur lien de parenté. Il remarqua que les deux jeunes femmes évitaient de se regarder et en conclut que Mme Black ignorait tout de leur histoire. Le Dr Newman était un homme discret et il ne serait pas celui qui trahirait leur secret. Mais il était heureux d'en avoir été le seul témoin, car bien entendu son équipe n'avait rien vu.

Les trois quart des gens n'étaient pas observateur et cette femme qui prenait sa fille dans ses bras ne remarquerait sans doute rien non plus. Il venait de lui expliquer l'état de sa fille quand il vit du coin de l'œil l'arrivée du Lieutenant Swan.

Emma Swan. Une des rares personnes à Hyperion Heights qui lui ressemblait, observatrice et très forte dans son métier. Il l'appréciait et comprit que quelque chose la tourmentait. S'agissait-il de la femme qui l'accompagnait ? Il observa son attitude, sa façon d'écouter son Sergent lui relater les faits, d'épier les deux jeunes femmes. John se demanda si elle avait découvert comme lui, le lien qui les unissait et il sourit pour la deuxième fois de la soirée, car Emma Swan ne pouvait s'empêcher de reporter son attention à la tante de la jeune femme hospitalisée, une femme d'une beauté saisissante. Il regretta de ne pas avoir vingt ans de moins car il aurait aimé l'inviter à dîner, malheureusement son heure était passé, bien qu'il se doutât qu'Emma Swan se serait interposé d'une manière ou d'une autre.

Le Dr Newman était curieux, Emma avait toujours été une femme des plus mystérieuses qui cachait une violence et une noirceur importante avec brio. Elle était loin d'être une enfant de cœur, or son attitude trahissait qu'elle tenait beaucoup à l'étrangère qu'il trouvait si attirante.

Il secoua la tête et se dit pour la deuxième fois en moins de deux heures que tout ça n'était pas ses affaires et que vu la dispute qui se profilait entre les deux sœurs il vaudrait mieux qu'il s'en aille. D'autres patients l'attendaient et le Lieutenant Swan se ferait une joie de les séparer si elles en venaient aux mains.

– Tu es à Hyperion Heights depuis plusieurs heures et tu n'as pas pensé à m'avertir ? Commença Kelly agacée.

Roni soupira, à quoi s'était-elle attendue, certainement pas un tapis rouge, mais…

– Maman, j'ai mal à la tête interrompit Margot, j'aimerais dormir un peu et si tu pouvais éviter de crier…

Kelly rougit et se reprit en souriant à sa fille.

– Bien entendu, mon ange, excuse-moi j'ai eu si peur… Le médecin a dit que tu pouvais partir en début de soirée. Je vais rester avec toi…

Margot acquiesça en silence et se tourna vers sa tante, présentée moins de cinq minutes auparavant par sa mère sur les nerfs :

– Tu… restes aussi ?

– Euh…

– Il ne vaut mieux pas que tu aies trop de visiteurs ? Argua Kelly.

La jeune femme dans le lit hocha la tête et s'adressa une nouvelle fois à Roni.

– Tu pourrais nous attendre dans l'appartement au-dessus du bar…

Roni était sur le point de lui répondre qu'il valait mieux qu'elle parte et que sa venue n'était qu'une erreur puis elle entendit Emma lui chuchoter :

– Dites oui.

Elle ne se retourna pas mais accepta en silence devant le regard plein d'espoir de sa nièce. Elle pouvait bien rester encore une journée, c'était peu cher « payé » pour quinze années de silence radio de sa part. Kelly n'eut d'autre choix que de lui tendre le trousseau de clefs en serrant les dents.

Emma de son côté parlait avec Tilly.

– Je vais prendre sa déposition et…

– Je peux le faire, proposa Tilly. Je l'ai trouvée et je pense qu'elle aura plus de facilité à me parler à moi qu'à une personne qu'elle vient juste de rencontrer.

Emma observa son Sergent un petit moment en silence et opina :

– Très bien je te rejoins au poste. Bravo, tu l'as trouvée rapidement, ce n'était pas gagné et ce genre de chance est rare… Tu es un bon élément, le Dirigeant est fière de toi… Tilly.

Tilly rougit sous le compliment. Emma était assez avare en ce qui concernait les éloges et quand elle en faisait cela signifiait que la personne les méritaient vraiment à ses yeux.

– Je vais raccompagner Roni Black et on se verra plus tard.

Le Sergent Wonder acquiesça et rejoignit Kelly qui caressait doucement le visage de sa fille déjà endormie.

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Emma savait qu'elle aurait dû dire non, que sa place était au poste et non dans les escaliers derrière Roni qui lui avait demandé si elle voulait prendre un café avec elle pour la remercier de son intervention de la veille avant de partir travailler. Elle chassa cette pensée, elle ne regrettait pas d'avoir accepté, le commissariat pouvait attendre, Rogers et son rôle de Dirigeant aussi.

Roni ne savait pas pourquoi elle lui avait posé la question. Si, elle ne voulait simplement pas être seule dans cet appartement.

Elle devait avouer que le bar de sa sœur était assez accueillant, la décoration, relativement sobre. Un endroit qui l'avait agréablement étonnée. Elle tourna la clef dans la serrure du petit appartement un étage au-dessus puis grimaça face à la pièce.

Les murs du salon tapissés d'un vert émeraude ne juraient pas tant que ça avec la table vert pomme. En revanche le canapé vert bouteille ne s'accordait guère avec le fauteuil vert amande.

Emma derrière elle, émit un petit rire.

– Votre sœur a l'air d'aimer la couleur verte…

– Ne m'en parlez pas, grogna Roni se dirigeant vers la cuisine peinte en… vert. Elle aurait au moins pu changer de couleur d'une pièce à l'autre, commenta-t-elle en attrapant la cafetière.

Emma s'assit et regarda la femme un peu perdue, ouvrant les placards et les tiroirs à la recherche du paquet de café. Elle se leva et arrêta son geste brusque, laissant le tiroir se refermer dans un claquement sec.

– Laissez-moi faire…

Roni la regarda agacée.

– Vous êtes l'invitée ici Emma, alors asseyez-vous.

Emma tout près d'elle lui tenait toujours le poignet sans la quitter des yeux, elle répondit doucement.

– Roni, vous êtes énervée, voir votre sœur n'a pas dû aider et… Peut-être que boire un café n'est pas ce qu'il vous faudrait à cet instant…

Roni bâtit des paupières se demandant intérieurement si ce que venait de dire le Lieutenant Swan cachait quelque chose de plus ambiguë, une invitation qui n'avait rien à voir avec une boisson quelconque.

L'avocate jeta un coup d'œil à la bouche de la femme devant elle et reporta son attention sur ses yeux en murmurant :

– Que voulez-vous dire… ?

Emma se rapprocha et sourit sensuellement en demandant :

– Que diriez-vous… d'une camomille ?

Roni ouvrit la bouche, fixa le petit sourire en coin de la policière et se mit à rire. Elle se dégagea en secouant la tête.

– Vous avez raison, une camomille sera très bien.

Elle savait qu'Emma avait eu autre chose en tête et avait préféré donner cette réponse au dernier moment. Pourquoi ? S'interrogea-t-elle brièvement. Elle n'aurait pas été contre ce qu'elle avait vu danser dans les yeux d'Emma. Elle soupira. Au fond, ça n'avait pas d'importance, elle repartirait dans quelques heures et coucher avec le Lieutenant de la ville n'était peut-être pas une si bonne idée que ça, aussi tentante fut-elle.

Roni s'assit et comme le matin même, suivit des yeux Emma préparer les boissons. Il se dégageait un sentiment rassurant de la femme blonde aux cheveux attaché en une simple queue de cheval, une aura de puissance aussi, ainsi qu'une certaine… noirceur. Une colère maîtrisée. Cette émotion qu'elle-même ressentait depuis son arrivée dans cette ville. Roni ne continua pas sa méditation intérieure, écoutant les paroles d'Emma Swan à la place.

– Je sais qu'une relation avec un frère ou une sœur n'est pas toujours facile. Si vous saviez le nombre de fois où j'ai voulu étrangler ma petite sœur, Ivy, qui n'en fait qu'à sa tête.

Roni hocha la tête en signe de compréhension attrapant le mug contenant l'infusion trop chaude, soufflant distraitement dessus, pendant qu'Emma demandait.

– Qui est l'aînée ?

– Kelly, répondit Roni sans quitter des yeux sa boisson trop claire à son goût.

Elle déposa le mug sur la table, se leva et récupéra une tasse couleur rouge en se disant que sa sœur osait « l'aventure des autres couleurs » avec la vaisselle puis se servit un café sous le regard amusé du Lieutenant. Tout en croisant son regard Roni l'avertit :

– Si vous faites la moindre remarque…

– Je me demandais simplement pourquoi le rouge, je vous voyais plus prendre la tasse noire. Je ne sais pas je trouve que le noir est votre couleur, expliqua-t-elle tout en souriant à sa propre remarque comme s'il s'agissait d'une plaisanterie qu'elle seule pouvait comprendre.

Roni observa la tasse en question et lâcha :

– Je ne l'avais pas vue.

Elle revint à la table et se mit à boire le café dans le mug rouge toujours épié par le Lieutenant qui reprenait un visage placide.

– Vous voulez me raconter ? Demanda-t-elle.

Roni arqua un sourcil en levant la tête vers elle puis questionna :

– Que je vous raconte mon différent avec ma sœur ?

– Pourquoi pas ?

Roni secoua la tête en répondant :

– Emma, au risque de me montrer grossière, je ne vous connais pas et vous expliquer pourquoi Kelly et moi nous…

– Justement, la coupa Emma. Il est parfois plus aisé de « raconter » sa vie à quelqu'un que l'on vient à peine de rencontrer. Je vous promets de ne faire aucun commentaire…

– …

– Et puis, j'ai quasiment terminé mon café. Si vous ne me donnez pas une raison de rester, je serai dans l'obligation de partir. Et j'avoue ne pas en avoir très envie.

La dernière phrase avait été murmurée, Emma ne voulant pas croiser son regard se focalisant sur le reste du liquide noir dans fond de sa tasse à la place. Roni attendit que le Lieutenant lève les yeux vers elle, sans succès.

L'avocate se mit debout et se plaça devant Emma toujours assise qui fronça les sourcils.

– Qu'est-ce… ?

Emma ne continua pas quand Roni s'assit sur ses cuisses, leur visage à quelques centimètres parlant doucement :

– Ou bien je pourrais faire autre chose que vous expliquer mon passé avec ma sœur, Emma…

Roni scrutait les yeux de la femme, son désir plus que visible, sa respiration un peu plus rapide. Emma ferma les paupières inspira doucement et les rouvrit, toute trace de son trouble précédant disparu, muselé d'une main de maître pendant qu'elle terminait sa tasse d'un geste lent, donnant l'illusion désagréable que la femme sur ses genoux n'existait pas.

Elle reposa le mug vide sur la table et se focalisa enfin sur une Roni ne comprenant pas.

– Je vous remercie pour le café, Roni, mais je vais y aller.

Elle commença à bouger avant d'être repoussée en arrière par la main manucurée de l'avocate qui se rapprochait, une colère manifeste au fond des yeux.

– À quoi jouez-vous, Emma ? Vous en avez autant envie que moi. Pourquoi ce soudain revirement ? Nous sommes toutes les deux adultes et passer une partie de la journée dans mes bras ne va pas changer notre petit univers…

Emma la regarda longuement en silence puis reprit :

– Vous êtes en colère…

– Oui.

– Pourquoi ?

– Parce que vous me mentez, Emma, et je n'apprécie pas d'avoir devant moi une personne qui cache ses émotions.

– Non, vous êtes en colère… à cause de votre sœur et vous essayez de noyer le poisson. Je ne serai pas votre excuse pour ne pas faire face à votre passé.

– Ne me dites pas que vous vous la jouez psy avec moi ? Demanda Roni d'un ton plein de dédain pour celle qui soutenait son regard.

– Je suis loin d'être un exemple de vertu moi-même et je n'ai pas la prétention de me prendre pour une experte du comportement humain, Roni, répondit le Lieutenant.

Emma avait prononcé tout cela d'une voix froide, se dégageant sans douceur du corps de celle qu'elle avait sauvé quelques heures auparavant. Commençant à se rapprocher de la porte, elle fut stoppée par la voix féminine.

– Vous êtes sérieuse ? La rappela Roni, d'une voix où suintait une fureur sous-jacente. Vous crevez d'envie de me prendre dans cette cuisine hideuse et vous me faites croire que si vous ne passez pas à l'acte, c'est de ma faute ? Qui se fiche de qui, Mademoiselle Swan ?

Emma s'était figée. Elle se retourna et regarda longuement la femme debout à quelques mètres.

– Lieutenant Swan, corrigea-t-elle.

Roni se mit à rire avec mépris.

Lieutenant Swan, si vous partez, une autre « chance entre nous » ne se représentera pas, je vous en fais la promesse, menaça Roni.

Emma baissa les yeux et hocha la tête.

– Je comprends… mais je prends le risque…

Roni la regarda s'éloigner et inspira toujours en colère avant de crier :

– Très bien ! Revenez !

La tête du Lieutenant Swan apparut dans l'encadrement de la porte tout sourire :

– Je maintiens ce que j'ai dit, Lieutenant Swan, vous avez saboté toutes vos chances avec moi, expliqua Roni d'un ton glacial.

Emma entra dans la cuisine pas le moins du monde intimidée et s'assit attendant calmement que Roni explique son passé tumultueux avec sa sœur.

L'avocate soupira, repartit en direction de sa chaise, s'assit, but un peu de son café froid en grimaçant, puis commença :

– J'avais dix-huit ans quand j'ai rencontré Robin… Dit-elle les yeux dans le vague un sourire nostalgique sur les lèvres. Le Capitaine de l'équipe de tir du lycée. On est vite sortis ensemble et nous avions de grand projet, nous marier, fonder une famille, jusqu'à ce que je le présente à mes parents… à Kelly.

Ma sœur et moi, n'avons jamais vraiment eu d'atomes crochus. Kelly en a toujours fait que ce qu'elle voulait, ratant prodigieusement la fac, se droguant, se faisant arrêter régulièrement. Le premier soir de sa rencontre avec Robin, elle était ivre et l'a ouvertement dragué au dîner familiale… Autant vous dire que l'ambiance entre nous a baissé d'un cran… Un an plus tard Robin est venu passer Thanksgiving à la maison et Kelly n'était pas là, du moins le croyions nous. Robin et moi avons abusé de l'alcool. Je suis partie me coucher rapidement, guère habituée à ce genre de boisson et Kelly est arrivée...

Je les ai retrouvés le lendemain matin enlacés complètement nus sur le canapé du salon.

Emma écoutait en silence observant la tristesse sur les traits de l'avocate qui reprenait d'une voix teintée d'émotion.

Robin et moi nous sommes séparés et j'ai refusé de revoir ma sœur.

Il a fallut six mois de dur labeur à Robin pour réussir à se faire pardonner à mes yeux et quand j'ai accepté de le revoir l'hiver venait de se terminer… Il a voulu me rejoindre sans attendre, prenant sa moto, cet engin de malheur qui me faisait peur et… il a percuté un camion. Il est mort sur le coup. J'ignore comment Kelly a appris la nouvelle… Quand je l'ai revue à l'enterrement, elle était enceinte… de lui, de Margot.

– Vous voulez dire que sa fille… ?

– Oui, Lieutenant Swan, Margot Black est la fille de l'amour de ma vie. Vous voyez donc que ma petite « mésentente » avec ma sœur n'est pas partie d'une dispute futile… Kelly a démangée à Seattle puis quand Margot a eu douze ans pour cette ville et moi pour la Californie. Nous ne nous étions pas parlé depuis presque quinze ans jusqu'à aujourd'hui. Elle a bien tentée une ou deux fois de reprendre contact mais je lui ai toujours fermé la porte au nez, renvoyée à ses aventures, ne les voyant, elle et sa fille qu'à certains dîners de famille assez rares…

– Alors pourquoi êtes-vous venue ?

– Je ne sais pas, avoua Roni. Elle m'a traitée de lâche et cela m'a mise hors de moi et puis j'étais curieuse de voir à quoi ressemblait ma nièce je suppose… Mais tout ça été une erreur, nous n'avons rien en commun et je vais repartir demain à la première heure maintenant que Margot et saine et sauve. Oublier tout ça et reprendre ma vie.

– Vous ne voulez vraiment pas rester quelques jours ? Demanda Emma.

Roni croisa son regard et répondit d'un ton froid :

– Rien ne me retient ici, pas même vous, Lieutenant Swan.

Emma s'apprêta à répondre mais fut interrompue par son portable qui vibrait sur la table. Elle décrocha.

– Que se passe-t-il, Ivy ?

Elle écouta et fronça les sourcils.

– Je commence sérieusement à me dire que nous avons fait une erreur en l'engageant, grinça Emma. Oui j'arrive. Appelle Tilly, j'aimerais qu'elle soit présente, elle s'entend bien avec lui, ordonna-t-elle avant de raccrocher et de se tourner vers Roni. Je suis désolée mais je dois y aller. Elle hésita puis reprit. J'aimerais vous revoir avant que vous ne partiez…

Roni le regard plein de morgue était prête à rétorquer que c'était trop tard mais se surprit à répondre à la place :

– Je vais y réfléchir.

– Je vous remercie, dit Emma soulagée. Elle lui fit un petit signe de la tête et sortit de la cuisine.

Roni écouta la porte de l'appartement s'ouvrir et se refermer. Elle laissa ses yeux balayer les murs autour d'elle et soupira.

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L'antre du Dirigeant lui avait toujours fait penser à une sorte de musée de la marine. Rogers avait le mal de mer et regrettait amèrement de ne pouvoir passer du temps sur l'eau à naviguer. Il avait eu beau avaler tous les cachets possibles et imaginables, son estomac se retournait au moindre remous et il vomissait par-dessus bord, même sur le plus calme des lacs. Alice souriait en détaillant l'ancre impressionnante dans le hall de l'immeuble du « Dirigeant », de son père, le Capitaine Hook, comprenant mieux sa passion pour l'immensité bleue.

Elle se retourna en entendant son prénom et rendit son sourire à Ivy qui l'embrassa dans le hall à la vue de tout le monde. Tilly la repoussa en jetant des coups d'œil autour d'elle, provoquant l'incompréhension de sa petite amie.

– Qu'est-ce qu'il te prend ? Depuis quand le regard des autres te gêne quand je t'embrasse ? Demanda Ivy.

– Je…

Elle fut interrompue par Emma qui arrivait :

– Ah parfait ! Vous êtes là. On y va ?

Elles prirent l'ascenseur. Alice remarqua qu'Ivy boudait et qu'Emma semblait énervée. Elle s'interrogea sur l'humeur de sa patronne. Elle se souvenait l'avoir vue en compagnie de Regina et comme le Dr Newman – qui se serait giflé en découvrant qu'il l'avait manqué – avait également remarqué les regards d'Emma à la Reine Noire. Ivy l'avait-elle appelée au mauvais moment ? Ou alors s'étaient-elles disputées ?

L'ascenseur annonça qu'elles étaient arrivées et Emma les devança, cognant fortement à la porte du bureau se fichant des gardes du corps qui avait pour ordre de les laisser passer.

En entendant la voix de Rogers confirmer qu'elles pouvaient entrer, elle ouvrit la porte avec force et se dirigea d'un pas raide vers l'homme derrière le bureau qui l'observait avancer d'un œil légèrement inquiet.

Si l'immeuble faisait penser à la marine nationale, le bureau lui-même avait tout d'une réplique de la cabine d'un Capitaine de navire. Des murs en bois aux anciennes cartes sur le mur, ou encore à la bibliothèque où de vieux livres à la tranche en cuir et abîmée n'avaient jamais été ouvert par le « propriétaire des lieux ». Le jargon maritime du XIX ème siècle, restant bien trop abscons pour lui.

Ivy referma la porte et attendit que sa sœur parle.

– Alors comme ça cher Dirigeant vous voulez nous quitter ?

– …

– Abandonner votre rôle si enviable et laisser la ville d'Hyperion Heights aux mains de la Résistance, continuait Emma d'une voix doucereuse.

L'homme assis parut choqué de cette accusation.

– Bien sûr que non ! La Résistance ne gagnera jamais !

– Donc vous restez ? Demanda innocemment Emma.

Rogers soupira, il n'avait pas envie de jouer.

– Emma, j'ai manqué de perdre ma jambe dans l'attentat du théâtre ! Je n'ai déjà plus qu'une seule main et j'aimerais bien garder le reste de mon corps entier !

Emma fit le tour du bureau et le fixa d'un œil noir.

– Tu n'as pas ton mot à dire dans notre marché. Tu as signé le contrat. Tu es la représentation du Dirigeant, tu connaissais les risques !

– Je n'en peux plus ! Cria-t-il malgré lui. Tout le monde me déteste. Personne ne sait ce que c'est que d'être le méchant, que d'être l'homme triste derrière les yeux bleus.*

Emma s'arrêta avant de répondre et le regarda en plissant les yeux.

– Tu n'as trouvé que des paroles d'une chanson pour ton argumentation ?! Une fichue chanson ?! En plus tu as les yeux verts !

Rogers évita son regard. Emma remarqua ce qu'elle avait manqué, la bouteille d'alcool aux trois quarts vide à moitié cachée par des dossiers et soupira. Elle se tourna vers sa sœur qui secoua la tête, certainement en train de penser la même chose qu'elle.

Du rhum… Fallait-il vraiment le relever ?

– Ne dénigre pas le groupe The Who, Behind Blue eyes est une très bonne chanson, répondait pathétiquement Rogers.

Emma se frotta le visage avec une main pour ne pas perdre patience. L'homme avachi dans son fauteuil n'écouterait pas. Il empestait l'alcool et son regard de chien battu n'était vraiment pas ce qu'elle voulait affronter à cet instant. Elle comprit que cet homme au regard vitreux empruntait une pente dangereuse et qu'il ne lui serait plus d'aucun secours.

– Très bien, capitula-t-elle. Je vais y réfléchir.

Il leva la tête vers elle et sourit – de ce fichu sourire qui faisait se pâmer toutes les groupies du Dirigeant et qui l'avait convaincue de le choisir lui parmi tant d'autre –, puis il se mit debout et la prit dans ses bras.

– Merci, Emma.

Elle tourna la tête face à son haleine désagréable, le repoussa et s'approcha de Tilly et Ivy.

– Tilly, vois ce que tu peux faire avec lui. Aide-le à se mettre au lit.

– Il est trois heures de l'après-midi…

– Oui et il est complètement ivre. Il va s'endormir rapidement. Ivy, annule tous ses rendez-vous de la semaine, commença-t-elle en suivant des yeux son Sergent partir en direction de Rogers qui leur souriait bêtement, portant un toast incompréhensible à leur encontre. Dis-moi, existe-t-il une clause dans son contrat qu'il pourrait utiliser contre nous ?

Ivy réfléchit et affirma :

– Non.

– Très bien, dans ce cas, essais de voir si tu peux trouver un remplaçant…

Ivy hocha la tête et demanda :

– Et lui… ?

Emma se retourna et soupira en voyant Tilly essayer de lui enlever la bouteille des mains.

– Il faudra le faire taire… d'une manière ou d'une autre.

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Emma était partie, Alice traînait son père avec l'aide d'Ivy jusqu'à sa chambre, il en avait profité pour leur mettre la main aux fesses plus d'une fois avec des œillades lubriques, leur proposant un ménage à trois, faisant rire Ivy et traumatisant à jamais sa fille.

Elles l'avaient simplement délesté de ses bottes, le laissant dormir comme un sonneur et ronfler tout ce qu'il savait sur le lit accueillant. Ivy surprit le regard attendri de Tilly sur le poivrot et commenta :

– Ne me dis pas qu'il te plait, dit-elle sans cacher son dégoût.

Alice tourna la tête vers lui horrifiée.

– Non bien sûr que non ! Je… l'aime bien, je le trouve… gentil, dit-elle en reprenant le chemin du bureau.

Une fois dans la pièce pendant que Tilly rangeait les dossiers sur la table en bois. Ivy se rapprocha d'elle.

– Tu le trouves « gentil », répéta-t-elle dans sans dos avant de la rattraper et de la retourner pour l'embrasser sans lui demander son avis.

Elle sourit au gémissement incontrôlé de Tilly quand elle la serra contre elle. La jeune femme recula pour chuchoter à son oreille.

– Tu as trouvé « gentil » toutes ses descriptions sur son anatomie et ce qu'il comptait nous faire si on acceptait de partager son lit ?

– Non !

Ivy reprit en souriant :

– Moi j'ai trouvé cela particulièrement excitant, surtout l'idée de…

– Tais-toi !

Ivy se mit à rire reprenant malgré tout :

– Tu rougissais tout ce que tu savais Tilly… Avoue cela te plaisait…

Alice croisa son regard et s'aperçut qu'Ivy essayait de la piéger. Avait-elle compris qu'elle s'était réveillée ou craignait-elle vraiment qu'elle en pince pour le « Dirigeant », n'ayant pas été persuadée par sa réponse catégorique un peu plus tôt ? Quelque fut la véritable raison de cet interrogatoire déguisé, elle devait y mettre un terme. Elle embrassa Ivy avec force échangeant leur position la plaquant contre le bureau.

Brisant leur étreinte, elle la regarda, saisissant que le désir d'Ivy prenait le pas sur ses doutes éventuels et reprit ses baisers descendant le long de son corps sentant qu'Ivy s'abandonnait enfin rejetant la tête en arrière en soupirant.

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Emma conduisait jusqu'au poste de police. Elle n'avait aucune envie de travailler et sentait cette colère sourde en elle. La jeune femme savait qu'elle avait bien fait d'amener Roni à se confier sur sa sœur. Le Lieutenant ferma un instant les yeux avant de les rouvrir, elle avait eu du mal à ne pas l'embrasser. Mais la fureur visible dans les yeux de l'avocate l'avait arrêtée.

Emma perçut du coin de l'œil le Rollin' Bayou et se dit que ça ne lui ferait pas de mal de parler un peu, de lui dire bonjour et puis leur beignets étaient vraiment à ne pas manquer.

Elle se gara pas très loin et prit son tour dans la queue déjà longue. Les deux femmes dans le camion étaient souriantes, heureuses d'apporter un peu de plaisir dans la vie des habitants d'Hyperion Heights grâce à leur pâtisseries.

Quand ce fut enfin son tour Sabine lui sourit avec chaleur :

– Voici mon Lieutenant préféré ! Comment vas-tu Emma ?

– Très bien et toi ?

– Je n'ai pas à me plaindre, les affaires marchent bien. On envisage même avec Jacinda d'engager une troisième personne.

La jeune femme ayant entendu son nom apparut et sourit en voyant la policière.

– Emma ! Lucy m'a dit que tu avais de la compagnie ce matin !

Emma ouvrit la bouche sans répondre. Elle allait tuer cette gamine !

Jacinda se mit à rire devant son expression et expliqua à son amie qu'elle prenait une petite pause. Elle sortit du camion avec le paquet du Lieutenant et l'invita à s'assoir sur un banc un peu plus loin apportant au passage deux gobelets de café.

Assise à côté d'une Emma qui éventrait un beignet encore chaud et croustillant elle reprit la parole :

– N'en veux pas à Lucy, tu sais comment est ma fille… Et mon mari ne l'aide pas… Son père est un vrai gosse, mais Henry est quelqu'un de bien.

– Henry est un gars super ! S'offusqua Emma.

Jacinda rit à nouveau et répondit toujours en souriant :

– Si je ne savais pas que tu aimes les femmes, Emma, je me demanderais si je ne devrais pas me méfier…

Emma se tourna vers elle horrifiée :

– Tu n'y penses pas ! Henry est… mon voisin !

Jacinda continua à rire, connaissant l'humour d'Emma :

– C'est vrai que le fait qu'il soit mon mari et père d'une fille de huit ans n'a aucune importance…

– Non, c'est un détail précisa, Emma avec un sourire en coin.

Jacinda secoua la tête et but une gorgée de sa boisson écoutant Emma reprendre la parole :

– Tu as raison, Henry est quelqu'un de bien et vous êtes certainement un des couples les plus heureux d'Hyperion Heights. Lucy est adorable et vous savez que vous pourrez toujours compter sur moi…

– On le sait Emma, répondit Jacinda avec sérieux.

La jeune femme observa Emma qui gardait les yeux baissés en proie à un sentiment de tristesse visible sur ses traits qu'elle avait déjà vu et préféra lui changer les idées. Emma était quelqu'un de secret qui cachait une colère qu'elle ne voulait pas voir apparaître ce qui généralement ne manquait pas après ses accès de mélancolies.

– Qui est cette femme dont m'a parlée Lucy ?

Emma soupira :

– Comment ce fait-il que tu sois déjà au courant qu'une femme a passé la nuit chez moi ?

– Les textos tu connais ?

Emma ricana et laissa son regard vagabonder autour d'elle. Les lumières de la ville n'éclairaient pas aussi fortement qu'elles l'auraient dû, un détail qu'elle enregistra pour que le Dirigeant s'en occupe. Elle sentit la pluie qui n'était pas loin, cette humidité qui passait à travers sa veste en cuir noir et resserra les pans du vêtement contre elle en expliquant :

– C'est une femme que j'ai aidé, mais il ne s'est rien passé entre nous…

– Parce qu'elle ne veut pas de toi ?

Emma esquissa un sourire :

– Non, le problème ne vient pas d'une non-attirance entre nous… C'est simplement que les choses sont compliquées… Elle repart demain et à quoi bon commencer quelque chose qui est voué à l'échec ?

– Vous pourriez simplement vous amuser…

Emma soupira :

– Sauf qu'avec… elle, je n'ai pas envie de juste m'amuser.

Jacinda tourna la tête vers Emma qui fixait quelque chose au loin.

– Alors essaie de la faire rester…

– Jacinda…

– Non, Emma. Je n'oublierai jamais ce que tu as fait pour Henry et moi quand on a eu des problèmes, si tu n'avais pas été là pour nous aider, notre couple n'aurait pas survécu. Si cette femme te plait, va lui dire ! Fais-la rester !

Emma se tourna vers son amie et sourit :

– J'admire ton enthousiasme Jacinda et je te remercie. Henry a choisi une femme remarquable. Je ne sais pas si je te l'ai déjà dit, mais je suis heureuse que vous vous soyez trouvé et Lucy est adorable…

– Emma tu changes de sujet…

Le Lieutenant se leva et opina :

– Bien sûr que je change de sujet et tu sais quoi, il faut que j'y aille…

– Emma…

– Sérieusement, je suis en retard pour mon service. Merci pour le café et les beignets, précisa-t-elle en soulevant le sac en papier auréolé de taches de gras, tu sais à quel point mon Sergent les adore aussi… Dis à Sabine que si ça ne marche pas avec Drew, et que si elle veut de moi, je l'épouserai rien que pour ses beignets…

– Pff ! Sabine n'acceptera jamais. Les blondes ce n'est pas son genre…

Emma ricana et lui fit un signe de la tête avant de s'éloigner :

– On se voit toujours pour l'anniversaire d'Henry ?

– Bien sûr ! Tu as promis de m'aider pour décorer l'appartement, Emma.

– Et je serai là. À plus tard Jacinda.

– À plus tard Lieutenant Swan.

Emma lui fit un petit salut et repartit vers sa voiture. Tilly allait la tuer d'être aussi en retard… Enfin, les pâtisseries l'aideraient certainement à ne pas trop se faire aigrement accueillir.

.

La main en suspens au dessus du sac en cuir, Roni hésita une fraction de seconde puis plongea les doigts dans les affaires de sa sœur à la recherche de ses clefs de voiture. La soirée s'était mal passée, les reproches, l'incompréhension de la part de l'une et l'autre et sa nièce qui essayait de faire régner la paix entre deux adultes qui ne voulaient rien entendre, rien lâcher. Kelly n'avait pu la mettre dehors mais n'avait néanmoins rien dit pour la retenir à son annonce qu'elle partirait dès le lendemain de bonne heure.

Roni avait essayé de dormir un peu et puis finalement décidé que cinq heures du matin pour partir s'en prévenir personne n'était pas une si mauvaise idée. Elle savait que son Audi ne redémarrerait pas et qu'à l'heure qu'il était, elle avait dû être vandalisée dans ce quartier terrifiant. Elle avait besoin d'un véhicule, alors autant « emprunter » celui de sa sœur comme « cadeau » de départ. Elle se débrouillerait pour le lui renvoyer une fois en Californie, avec peut-être un petit chèque de compensation.

Roni trouva son bonheur et sortit de l'appartement sans un bruit. Elle traversa le bar et se figea quand les lumières s'allumèrent.

– Tu comptais filer à l'Anglaise ?

L'avocate se retourna et soupira :

– Ne m'en veux pas, Margot, mais tu as vu comment ça s'est passé avec ta mère… Il vaut mieux que je m'en aille.

Margot ne marcha pas dans sa direction comme l'aurait cru Roni mais passa derrière le bar tout en répondant :

– Oh, je comprends, vous voir vous insulter de la sorte n'était pas les retrouvailles de famille que j'avais espérée…

Roni plissa des yeux en voyant sa nièce attraper deux verres et les remplir en lui tournant le dos avec une bouteille d'un whisky sélectionné parmi toutes les marques proposées, tout en continuant d'une voix fatiguée.

– … et je comprends parfaitement que tu veuilles partir. Cela dit, j'aimerais bien que nous nous parlions un peu avant ton départ. Margot se retourna et posa un des verres sur le comptoir, tenant l'autre, croisant son regard. Je n'ai jamais vraiment connue ma tante Roni, alors s'il te plait prend juste un verre avec moi avant de disparaitre à nouveau de ma vie…

Roni cligna des yeux et répondit :

– Je ne suis pas sûre que boire de l'alcool dans ton état soit très conseillé… Et puis je vais conduire donc je devrais aussi éviter d'accepter…

Margot soupira et répliqua agacée.

– Roni, qu'est-ce que ça peut faire que tu boives juste un verre ? Dans moins d'une heure on ne se verra sans doute plus jamais, alors fait ça pour moi, ok ? Laisse-moi garder un souvenir de ma tante autre que celui d'une femme qui passe son temps à s'engueuler avec ma mère !

Roni avala sa salive, Margot n'avait pas tort. Elle n'était pour rien dans ses rapports tendus avec Kelly. Elle s'avança en hochant la tête se demandant brièvement si la jeune femme était au courant du pourquoi de leur mauvaise relation et du rôle involontaire qu'elle y jouait. Elle s'assit et s'empara de son verre en levant les yeux vers elle.

– Tu as raison, Margot, mes problèmes avec ma sœur ne devrait pas déteindre sur toi.

Roni sourit et continua :

– Tu es une magnifique jeune femme… Y a-t-il quelqu'un dans ta vie ?

Margot rougit, elle ne pensait pas que sa tante serait aussi directe et s'interrogea un instant. D'après les dires qu'elle avait eu de The Evil Queen, celle-ci ne s'embarrassait pas de la diplomatie et allait toujours droit au but dans ses conversations. Peut-être que ce caractère franc avait survécu au sort. Elle sourit et avoua.

– Oui, je suis avec quelqu'un…

Roni but une gorgée et acquiesça en souriant.

– Elle s'appelle Alice… Mais tu l'as déjà rencontrée…

Roni fronça les sourcils à la recherche d'une jeune femme portant ce prénom qu'on lui aurait présenté depuis son arrivée à Hyperion Heights. Elle abandonna sentant une légère migraine se profiler rapidement. Elle but une nouvelle gorgée en fermant les yeux pour essayer de la faire passer et écouta sa nièce reprendre d'un air de conspirateur.

– Tu l'as aidée… dans un autre monde… en tant que The Evil Queen.

Roni les paupières à nouveau closes les rouvrit…

– The Evil Queen, répéta-t-elle dans un murmure… Sentant que sa tête tournait légèrement. Elle regarda sa boisson d'un œil suspicieux et leva les yeux vers Margot en demandant. Tu as mis quelque chose dans mon verre ?

Margot prit un air coupable en hochant la tête :

– Je ne pouvais pas faire autrement… Il faut que tu te souviennes, tu ne peux pas partir d'ici… Il faut que tu nous aides à briser le sort !

– Le sort ?

La tête de Roni partit en arrière brusquement et après quelques instants son corps revint violemment en avant. Roni se rattrapa de justesse au comptoir et cligna plusieurs fois des paupières sous le regard scrutateur de sa nièce.

– Tu te souviens ? Demanda Robin.

Roni secoua la tête dans un signe positif et Robin parut soulagée, souriant à la femme devant elle :

– Bon retour parmi nous… Regina.

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N/A : * Chanson Behind blue eyes de The Wo, le passage du Capitaine correspond au début de la chanson : « No one knows what it's like to be the bad man, to be the sad man, behind blue eyes… »

Merci guest pour ta review, j'espère que la suite ne te perturbera pas trop mais continuera à te surprendre :)

Aux lecteurs « trop timides » pour laisser des reviews, je vais dire ce que j'ai déjà précisé à ceux qui ont lu mes histoires sur The 100, soyez rassurés car je ne mords pas le jour de la publication du chapitre, en l'occurrence le lundi pour cette histoire.

Mais le mardi en revanche...