Revivre - épisode de Rose.
Je viens de me régénérer. Et je ne me souviens de rien. C'est la première fois que j'ignore ce qui m'est arrivé. J'ai déjà été amnésique temporairement mais là ce n'est pas la même chose : je sais que je suis le Docteur, le Seigneur du Temps qui a détruit les Seigneurs du Temps. Le premier d'entre eux à avoir rencontré leur pire ennemi : l'Empire Dalek. Celui-ci aussi est détruit. Il est mort dans la déflagration...
Le feu, le feu qui brûle Arcadia, le feu qui réduit en cendres tout espoir que cette guerre finisse autrement qu'avec le Moment.
Je l'ai volé. Et je l'ai utilisé. Mon crime envers mon peuple, je ne me le pardonnerai jamais. Encore moins ma propre survie.
Mais c'était la condition. La seule que la conscience du Moment exigeait pour se déclencher. La dernière chose dont je me souviens...
Ce n'était donc pas tout à fait vrai. Je suis mort, mais j'ai pu me régénérer. Mes semblables ont quant à eux tous péri. Vivre aussi longtemps, bientôt neuf cent ans, c'est devenu une punition, un châtiment même que m'a infligé le Moment.
Mais je devais le faire. J'avais choisi de devenir un guerrier la dernière fois que je m'étais régénéré. Mais là je n'avais rien choisi du tout. J'avais été obligé. Je devais accepter la mort si je voulais éviter l'embrasement interminable de l'univers lui-même.
Et donc je l'ai fait : j'ai détruit Gallifrey... Et je suis seul au monde. Gallifrey n'est plus. Quel lourd deuil j'ais à porter. Seul... Chez les Seigneurs du Temps, comme dans de nombreuses civilisations terriennes occidentales, en temps de deuil, il faut porter du noir. Je vais avoir besoin de beaucoup de noir pour ce deuil-là. Je ne vois qu'un seul vêtement qui aille... Une veste en cuir noire qui traine depuis longtemps maintenant dans le TARDIS. Voilà, c'est parfait. Au moins je ne porte plus les mêmes habits que celui qui a commis ces génocides. Qu'ai-je encore de commun avec lui si ce n'est ce terrible passé que je traine depuis bientôt neuf cent années ?
Plus rien d'autre. Il n'était pas le Docteur. Il a toujours refusé de se faire appeler ainsi. Et je ne me souviendrais jamais de lui comme du Docteur. Je suis le neuvième. Pas lui. Il n'a pas mérité ce titre. Et moi, je dois reconquérir le droit de le porter. Le guerrier est parti maintenant. La guerre est finie. On n'a plus besoin d'un guerrier. Je devrais être mort si l'on n'a plus besoin de moi...
Mais je suis là. Toujours en vie. Régénéré. Et je n'ai plus à être un guerrier. Je ne suis que le dernier de mon espèce. Un échoué de l'univers dans son fidèle TARDIS.
Mais quoi d'autre ? Quel sens puis-je redonner à ma vie ?
Redevenir le Docteur. Quoi d'autre ? J'ai enfin la possibilité de guérir à nouveau les maux de l'univers... Mais pour ça il faudrait d'abord que je guérisse moi-même. L'acte que je viens de commettre me hantera sûrement jusqu'à la fin de ma vie. Et même si c'était un acte désespéré, il n'en était pas moins horrible. Je préférerais tellement oublié ma responsabilité dans la chute de Gallifrey... Mais je ne peux pas.
C'étaient les actes d'un autre, un autre moi. Un moi qui n'était pas le Docteur ! Je n'ai pas à me le répéter pour m'en persuader. C'était son choix de ne pas être le Docteur. Le mien c'est de le redevenir maintenant : Redevenir le Docteur que j'étais. Ca ne m'aidera sûrement pas à oublier. Mais au moins je pourrais me racheter...
Alors, voyons par quoi commencer cette nouvelle vie à présent?
Où donc le TARDIS m'a conduit ? On dirait que c'est Londres…
Ah cette bonne vieille ville de Londres ! Qu'elle m'a manqué ! Depuis combien de temps n'ais-je pas mis les pieds sur la Terre ? Des années... Un siècle peut-être même. La Guerre du temps a évidemment effacé tous les repères temporels terriens que j'ai acquis durant mon exil forcé sur la planète bleue.
De toute façon, ça n'a pas d'importance. Le TARDIS m'a amené ici pour une raison, il suffit de la découvrir.
Londres ne ressemble pas à l'image que je m'en faisais d'après mes souvenirs. Ce n'était pas la ville des années 60 ou 70 dont j'avais l'habitude. Non, le TARDIS ne m'a pas ramené dans la ville de mon passé. C'est une nouvelle vie, un nouveau Docteur que je suis. Et je ne peux pas effacer le schisme qui me sépare désormais du reste de l'univers et avant tout de l'humanité.
Mais alors, où suis-je? En quelle année ? Je zieute les panneaux du TARDIS. Il y en a si peu. Le TARDIS fait vraiment vide... Et ce blanc est si triste à présent. C'est le dernier TARDIS de l'histoire comme de l'univers que je possède à présent. Il mérite une touche spéciale. Pourquoi pas une nouvelle décoration intérieure ? J'aurais vraiment l'impression de n'être plus le même homme mais bien le dernier des Seigneurs du Temps encore vivant. Le TARDIS est tout ce qui me reste de Gallifrey et des miens que j'ai dû sacrifier.
Alors quel thème choisir ? Pourquoi pas corail ? Mi animal mi minéral... Ais-je encore vraiment une âme moi-même ou ne suis-je plus non plus qu'une roche morte, à la dérive dans son TARDIS?
Oui, corail. Ce sera parfait. Fantastique même !
Oh qu'est-ce que c'est que ça sur mon nouveau tableau de bord ? Une présence familière et en même temps tant dangereuse... La conscience Nestene ! Les Autons! Sur Terre!
Fantastique ! C'est bien l'occasion de redevenir le Docteur. Affronter un vieil ennemi et sûrement en même temps sauver le monde. Ah une bonne journée que cette régénération augure.
Bon alors... Où se cachent-ils cette fois ? Dans une usine ? Non, apparemment pas. Il n'y en a pas dans les environs. C'est le plein centre-ville de Londres.
Un site stratégique, cela dit. Je dois agir vite !
Ah, enfin une trace de la conscience Nestene ! Ce n'est qu'un émetteur mais c'est déjà un début... Et puis le magasin qu'ils ont choisi doit déjà être fermé vu l'heure. Pas de témoins, pas de danger. Autant ne pas trainer !
Et si... J'arrive trop tard. Courir... J'aurais dû courir ! Je ne ferais que courir maintenant ! Je dois bien cet effort à l'univers après ce double génocide...
La victime des Autons est un vieil homme, sûrement un gardien. Non, le chef électricien... Dommage pour ce magasin. De toute façon pour me débarrasser de l'émetteur, je ne vois pas d'autre solution : je vais devoir faire exploser le Henrik. Tant pis pour leurs affaires...
Un cri.
Quoi ? Cet électricien n'était donc pas seul dans ce sous-sol ? Quoi faire maintenant ? Aller m'occuper de cet émetteur tout de suite alors que les Autons étaient occupé avec une nouvelle victime ? Non ! Je ne suis plus un guerrier insensible ! Je dois agir en Docteur et uniquement ainsi !
Les cris sont plus nets : c'est la voix d'une jeune femme... Et si la peur fait trembler le ton de sa voix, elle n'hurle pas pour autant de terreur... Elle ne doit pas savoir à quel point elle est en danger... Encore une autre raison de la sauver ! L'ignorance. Le plus horrible des motifs pour une mort aussi douloureuse.
Elle est là et fait face aux mannequins vivants qui la prennent à partie. Blonde, la vingtaine certainement, elle lève une main devant son visage pour se protéger. Elle ne peut pas fuir, elle est adossée au mur et encerclée par les Autons. Je m'approche encore et lui empoigne la main. Elle se retourne et me fait face. Je lui serre la main et lui demande ensuite de courir. Derrière nous, l'un des mannequins casse le tuyau contre le mur et le dirige vers nous. Main dans la mienne, la jeune femme me suit dans ma course effrénée. La jeune femme et moi nous mettons ensuite à courir comme des fous jusqu'à l'ascenseur. Je remarque distraitement que la couleur de mon tournevis n'est plus rouge mais bleue. Sûrement un détail que j'ai oublié à cause de mon amnésie... Mais rien d'important.
La jeune blonde m'impressionne avec ses questions et ses hypothèses farfelues et à la fois très logiques. Comme j'avais oublié à quel point les humains pouvaient être formidables ! Vraiment surprenants parfois. Elle me rend le sourire. Je crois même qu'elle pourrait me faire rire...
Mais ce ne sont que des hypothèses - invérifiables. Je ne peux pas voyager avec quelqu'un à nouveau. Pas si tôt après ce drame... Pourtant j'aimerais bien. Surtout en sa compagnie, d'ailleurs. Je dois arrêter d'y penser...
Mais elle ne cesse de me poser des questions. Sur le chef électricien que les Autons ont déjà tués - Wilson. Et sur moi. Sur ma présence ici. Que puis-je bien lui dire ? Ça fait si longtemps que je n'ai plus eu d'interactions avec des humains...
Je lui avoue que ces Autons sont des créatures de plastique vivantes et que je suis là pour les arrêter. Mais ça ne lui suffit pas. Mon plan de faire exploser l'émetteur est risqué mais je n'en ai aucun autre de rechange. Je lui dis alors de ne pas s'inquiéter pour moi si je meurs et sans trop savoir pourquoi de manger tranquillement un bœuf bourguignon. Un bœuf bourguignon ! Rien d'autre ne pouvait donc me passer par la tête ? Ce n'est même pas un plat anglais…
Elle me regarde d'ailleurs bizarrement. Je referme la porte... Et la rouvre pratiquement aussi vite. Je lui dis alors de m'appeler le Docteur. Comme ça fait du bien de se nommer soi-même Docteur à nouveau ! Sans vraiment savoir pourquoi je lui demande aussi son nom. Rose...
Rose. J'ignore encore pourquoi j'ai voulu savoir son nom alors que je monte jusqu'au toit pour saboter l'antenne relais du magasin. Son sourire, non tout son visage, me reste en tête. Qu'est-ce qui m'arrive ? Au moins maintenant j'ai envie de m'en sortir vivant. Heureusement que je ne risque rien. Je suis à moins de quinze heures de ma dernière régénération. Toujours en pensant à Rose, en redoutant qu'elle n'ait pas couru assez vite contrairement à ce que je lui avais dit. De courir pour sa vie... L'explosion ne devait pas l'atteindre. Je ne me le pardonnerais pas. Mais comment pourrais-je jamais savoir si ça avait été ou non le cas ?
Je ne connais que son prénom. Et les chances que j'ai de la revoir sont vraiment minimes. Autant voyager comme avant pour l'oublier. Et sauver d'autres vies. Des vies faciles à sauver. Une famille passagère du Titanic par exemple. Non, j'en chercherais une plus tard. Quand cette histoire de conscience Nestene sera enfin réglée.
Oui, une chose à la fois. D'abord, le Henrik puis la conscience elle-même. Et ensuite je verrais bien où me mènera le TARDIS. Je suis le Docteur et je revis.
Le visage d'ange de cette jeune Rose que je venais de sauver me revient encore une fois en tête alors que la déflagration de l'explosion me touche en pleins cœurs. Rose. Je ne sais même pas son nom. Mais je n'espère plus qu'une chose alors que mon énergie régénératrice me ramenait encore à la vie : la revoir. Au moins une fois pour savoir son nom. Non, pour savoir tout d'elle en fait.
Rose...
