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Par delà Donghai


9 Mars 2004, Hangzhou, province du Zhejiang, Chine

« Ça a recommencé. Aujourd'hui j'ai été pesée et on a pris la mesure de chacun de mes muscles, puis ils ont tout consigné dans leur saleté de calepin noir. Je crois qu'ils ont mis des caméras dans ma chambre. Parfois la nuit, j'entends comme un mécanisme qui s'ébranle, c'est un bruit subtil, mais lorsque tout est silencieux, je l'entends clairement se déplacer. Ils m'observent, constamment. Aujourd'hui encore, ils ont déposé les capsules sur ma table de nuit. Bien sûre je ne les ai pas avalés : j'ai fait comme tu m'as dit, je les ai coincés sous ma langue, et ils n'ont rien vu. Il y a deux jours, je les ai surpris alors qu'ils glissaient des substances étranges dans ma nourriture. J'ai essayé de manger le moins possible, mais je ne veux pas éveiller leurs soupçons.

Plus tôt dans la semaine, pendant l'entraînement, j'ai crût que ma jambe allait se briser tellement les coups furent violents. Cela aurait vraiment été fâcheux que je me retrouve immobilisée si près du but, hein ? Heureusement, je n'ai eu que des contusions, et je pense qu'il est temps. Je vois bien à leur attitude faussement intéressé, à leur sourires idiots de plus en plus larges, à ce regard qui exprime une hilarité difficilement contenu, qu'ils approchent du but. Et puis hier... Oh, si tu avais été là, tu aurais certainement rit de cette mise en scène ridicule. On m'a emmené dans le grand salon, celui qui sert exclusivement aux réceptions. Et la pièce était presque complètement submergée de personnes. En grande partie des hommes, à l'exception de quelques mères et autres tantes éloignées.

Donc je les ai rencontrés un a un, et on se serait crût revenu deux cents ans en arrière. Qu'ils sont idiots. J'aurais aimé que tu vois ça. Je suis sûre d'avoir déjà aperçu certains d'entre eux prendre le thé en compagnie de grand-père. D'autres n'avaient, à l'inverse, pas même la moitié de mon âge, des enfants pré-pubères. J'ai écouté les marieuses me conter leur prouesses et au combien ils étaient tous de bons partis. Tu me connais, je n'ai pas pu m'empêcher de leur lancer quelques réflexions bien senties, mais je crois qu'ils n'ont même pas compris que je me moquais d'eux. Père, en revanche, m'a à nouveau fait la morale une partie de la nuit. Je lui ai rétorqué que de toute façon, rien de ce que je fais n'est jamais assez bien pour lui.

Il m'étouffe, cette ville m'étouffe. Ici la pollution et si opaque qu'il a des jours où on ne peut même pas apercevoir le ciel. Ils auront beau dire que tout repose sur moi maintenant, je ne voudrais jamais d'une telle vie. Je sais que ma place ne se trouve pas dans ce monde étriqué et maniéré, rempli d'hypocrites et de donneurs de leçons, qui se plaisent à juger mes actes alors qu'ils n'ont jamais mis un pied en dehors de la ville. Chaque matin, me lever me fait ressentir un profond sentiment de désillusion, de rêve bafoué, cause d'une vie gâchée à jouer au pantin. Je ne veux plus ressentir cela désormais. Tu sais combien je t'admire. J'aimerais avoir ne serait-ce que le dixième de ton courage, toi qui te bat pour tes idées, toi qui t'es élevé loin des horreurs de la rue pour te dresser fièrement et poursuivre tes rêves. Regarde toi maintenant, regarde la femme que tu es devenue ! Et moi qui ne suis bonne qu'à obéir à père, qui les laisse jouer avec ma vie, sans jamais faire plus que hausser la voix. Ils ont déjà décidé de qui je serais, de comment je penserais, de qui j'aimerais. J'ai toujours su que ça se passerait comme ça et tu vois, pendant que je t'écris ces lignes, je ne peux m'empêcher de rire à travers mes larmes. De rire de ma passivité qui pourtant me dégoûte chez toutes ces femmes-objets que je croise chaque jour, à commencer par ma propre mère.

À rire de mes contradictions. Je ne cesse de me vanter que je vaux mieux que toutes ces potiches, avide d'argent ou trop faible pour oser répliqué. Je ne cesse de vanter mon intelligence, qui devrait être mis à profit pour faire avancer le monde plutôt que mis au service d'un homme que je servirais plus que j'aimerais. J'ai honte de ce que je suis. Ce n'est pas facile d'être une femme dans cette société machiste au possible, où la seule valeur que l'on nous accorde est la capacité de pouvoir enfanter. Ces hommes qui nous dirigent oublis trop souvent les grandes femmes de l'ombre qui ont, autrefois, élevés notre pays vers sa gloire la plus retentissante, le dirigeant à bout de bras et sous couvert de n'être que des femmes. Je sais bien que mon père me hait pour ce que je suis, au fond. Maintenant il essaie de s'adapter, de tirer le meilleur profit de sa fille en la vendant au plus offrant, même si personne ne le présente de cette façon. Mais c'est lui qu'on traite d'incapable derrière son dos, maintenant. Incapable de garder une épouse, incapable d'engendrer un fils pour faire perdurer notre clan. Incapable d'éduquer son unique fille à être une future épouse obéissante.

Je me sens enchaînée à des responsabilités qui pourtant ne me concerne en rien. Je ne suis, en définitive, qu'un instrument pour ces étrangers qui se disent ma famille. Je me sens plus proche de toi, qui vit si loin et que je n'ai jamais vu de mes yeux, que de ces fous hypocrites. Mais ils ne m'auront pas, ils ne m'imposeront pas cette lobotomie avec laquelle ils nous rendent impuissantes et silencieuses, inanimées, comme ils l'ont fait à ma pauvre mère et à tant d'autres femmes encore. Je m'élèverai contre eux, un jour, quand je serais assez forte pour cela, et ils n'auront plus aucune emprise sur ma vie.

J'ai pris ma décision. Ce soir, j'entame ma révolution, ce soir je leur renverrais enfin au visage toutes ses années d'asservissement qu'ils m'ont et pensent encore pourvoir, m'infliger. Ce soir j'abandonne cette vie sans substance et je te rejoins. Ce soir, je survolerai La Mer de Chine orientale et nous nous rencontreront enfin. »