Camp de survivants, le 19 juin 2013
Il a retenti comme mille milliers de hurlements. Il a déchiré le temps et l'espace. L'entendre, c'était comme entendre la mort elle-même.
Aucun d'entre eux ne s'y attendait, au cri. Car Scott a crié. Quand le rôdeur a plongé ses dents tranchantes dans son épaule, Scott a crié.
Mark a été le premier à réagir. Il était assis dans la caravane quand ça s'est passé, jouant de la flûte traversière. Mark est un musicien très doué. Les notes résonnaient les unes après les autres, précises, envoûtantes. Mais le cri de Scott est venu briser cette douce harmonie.
Mark se saisit du fusil qui traîne sur la petite table, et s'élance vers l'origine du cri. Et il court, il court, il court, court encore, court toujours. Il est bientôt rejoint par d'autres, qui courent, qui courent, qui courent, courent encore, courent toujours. Ils espèrent tous arriver à temps.
Mais Scott n'en a plus, de temps. Souvenez-vous, le compte à rebours est arrivé à son terme, au zéro final.
Alors c'est foutu, fini, game over, un zéro pour les walkers.
Lorsque la cavalerie arrive, l'immonde démon dévore avidement l'épaule de l'adolescent. Scott hurle à en vomir ses poumons, et la bête ne semble pas prête de le lâcher.
Mark passe à l'attaque. Un coup de crosse sur la tête du prédateur, mais il ne lâche pas prise. Saloperie, une vraie sangsue. Un autre coup, les mâchoires se desserrent enfin et le monstre s'effondre au sol. Puis Mark pointe le canon de son arme sur le crâne du rôdeur et appuie sur la détente. Coup de feu. Le monstre s'écroule.
A côté gît Scott, gémissant. Il est couvert de sang. Sur son épaule, on distingue très clairement la trace de morsure.
Bientôt, Scott mourra.
Puis il renaîtra, prêt à tuer tous les humains qui lui passeront à portée.
Kemp Mill, le 19 juin 2013
Il y a eu des rafales de coups de feu, puis plus rien. Le silence. Plus de grognements, plus de tambourinement sur la porte. Rien, absolument rien.
Puis trois petits coups sur la porte viennent rompre la quiétude. Et enfin, quelqu'un parle, une femme :
« -Il y a quelqu'un ? »
Alice est sous le choc. Elle en oublie presque comment parler.
« -Il y a quelqu'un ? » répète la voix de femme.
Enfin, Alice parvient à émettre un son :
« -Oui, oui ! Je suis là !
-Alice, tu vas bien ? On a entendu des coups de feu ! » C'est Lisa qui parle dans le talkie-walkie, elle semble abasourdie.
« -Avez-vous été mordue ? demande la femme de l'autre côté de la porte.
-Non ! Non, je n'ai pas été mordue, je vais bien ! Ils ne m'ont pas mordue !
-Alice ! appelle à nouveau Lisa.
-Vous pouvez m'ouvrir ? » demande l'inconnue.
Il y a un silence, une hésitation, un quart de seconde pendant lequel Alice se demande que faire. Puis elle parle à nouveau :
« -Oui ! Oui. Je vais vous ouvrir.
-Alice, réponds ! » Lisa semble de plus en plus paniquée.
Enfin, Alice porte le talkie-walkie à sa bouche :
« -Je vais bien, je vais bien ! »
Alice elle-même en est la première étonnée.
« -C'était quoi ces coups de feu ? »
La survivante ne répond pas, et s'avance doucement vers la porte, la main tendue vers la poignée.
Elle la déverrouille, et l'ouvre, pour découvrir devant elle une jeune femme âgée d'environ 25 ans. Elle tient dans ses bras frêle une magnifique mitrailleuse.
« -Bonjour, dit-elle, je m'appelle Sanae. »
Camp de survivants, le 19 juin 2013
Scott et Mark se font face dans la caravane, le plus vieux a un couteau dans la main. Ils sont silencieux, parce que c'est dur de trouver quoi dire dans ces circonstances. Parce que c'est dur de trouver quoi dire à un gosse sur le point de crever.
Scott a le regard vide, il est affaibli. Il a perdu beaucoup de sang. Il n'en a plus pour longtemps.
« -Comment ça se passe ? demande soudain l'ado.
-Comment se passe quoi ? »
Le médecin se fait plus bête qu'il ne l'est, et Scott le sait.
« -Tu sais très bien quoi. Tu es médecin, tu l'as forcément vu. »
Oui, c'est vrai. Quand l'épidémie a commencé, Mark était aux premières loges, et a tout vu. Il a vu les premiers patients infectés se transformer en rôdeurs et transmettre le virus aux humains.
A vrai dire, il se demande encore comment il a bien pu s'en sortir.
« -Le patient décède environ 4 heures après la morsure si elle se situe aux extrémités du corps. Plus la blessure est proche du cerveau, plus ce temps diminue. La transformation en elle-même prend plus longtemps, entre 5 et 8 heures »
Le docteur est franc, rien ne sert de mentir aux patients, ils le sentent, et ça les rend méfiant.
« -J'ai été mordu à l'épaule, tu penses que j'ai combien de temps ? »
Le gosse parle d'une voix calme et froide. Aucun signe d'émotion.
« -Étant donné l'emplacement et la profondeur de la morsure... »
Mark s'arrête et prend une grande inspiration. Scott doit savoir la vérité, lui mentir ne changera rien à la réalité. Lui mentir serait le traiter comme un gamin de dix ans. Ce qu'ils ont tous fait jusqu'ici. Ils l'ont traités comme un gamin de dix ans, et ça l'a tué.
« -Je dirais un peu moins d'une heure. »
Scott ferme les yeux, submergé par un brusque accès de terreur. Une heure, il ne lui reste plus qu'un heure.
Tic Tac Tic Tac Tic Tac.
« -Le couteau que tu as dans la main, c'est pour... »
Le gamin n'arrive pas à le dire à voix haute. C'est trop douloureux, trop dur.
« -Oui. »
Mark se prend un coup de poignard en plein cœur. Et oui mon grand, une fois que tu seras mort, je te planterais un couteau dans le crâne pour être sûr que tu le restes.
L'adulte se sent ignoble, monstrueux.
« -Quand je serais mort, n'attend pas. Ne tergiverse pas. Ne me laisse pas le temps de devenir comme eux. » Scott a parlé d'une voix ferme, autoritaire.
Au seuil de la mort, l'ado a parlé comme un adulte.
« -Je te le promets. »
Mark a les larmes aux yeux. Il pleure comme un gamin. Sans le vouloir, Scott le torture, lui rejette en permanence son échec en pleine figure. Mark a juré de sauver des vies. Il en a fait son métier.
Et aujourd'hui, il a lamentablement échoué.
Et Scott ne lui laisse aucun répit.
« -Ils ont soufferts ? Les autres, au moment de mourir, est-ce qu'ils ont souffert ? »
Mark prend à nouveau une grande inspiration. Allez Mark. Une dernière vérité, une dernière torture.
« -Oui. »
Kemp Mill, le 19 juin 2013
« -Qu'est-ce que vous faisiez ici ? demande Sanae.
-On cherchait des provisions pour notre groupe, on sera bientôt juste niveau nourriture, lui répond Alice, et vous ?
-Pareil. »
Riley, Danny, Lisa et Will ont rejoint Alice au grenier, et font la connaissance de l'héroïne du jour, Sanae. La jeune femme est asiatique, a de long cheveux bruns et des yeux marrons. Si les temps étaient à la drague, elle ferait un malheur.
« -Vous êtes nombreux ? demande Will.
-On est trois. Ma mère, moi et notre voisine. Et vous ?
-Douze. »
A vrai dire, onze dans pas longtemps, mais ça, le petit commando d'élite ne le sait pas encore.
« -Comment vous avez réussi à survivre ? »
Nouvelle question, de la part de Lisa cette fois.
« -On s'est barricadé dans une villa à cinq rues d'ici. Elle était remplie d'armes et de nourriture. Je sors environ une fois par semaine pour chercher des provisions.
-Nous, on s'est installés dans une ferme abandonnée à une demie heure d'ici. J'arrive pas à croire que vous sortiez toute seule, vous prenez des risques incroyables. Nous, on sort jamais à moins de cinq, et on a bien failli repartir à quatre. »
Sarcasme, Danny dans toute sa splendeur. Alice n'est même pas choquée, ni vexée. Parce qu'après tout, c'est vrai, Alice a bien failli y rester.
« -On devrait rentrer, notre groupe va s'inquiéter, dit finalement la chef. »
C'est drôle, on croirait qu'elle conclut un dîner entre amis.
Il se fait tard, mon cœur, on devrait rentrer, les enfants ont école demain.
« -Attendez ! »
Sanae sort de sa poche un papier et un stylo. Drôle d'équipement par les temps qui courent.
Elle griffonne quelque chose dessus et le tend à Alice.
« -C'est l'adresse de la maison où on se trouve, y a des plans partout en ville, vous trouverez facilement en cas de besoin. »
Woaw. Si elle s'écoutait, Alice serrerait la petite demoiselle dans ses bras. Autant de générosité, ça fait chaud au cœur. Un peu de douceur, dans ce monde de mort-vivants.
Camp de survivants, le 19 juin 2013
Mark et Scott sont assis sur la banquette, dans la caravane. Le jeunot est appuyé sur le médecin, il respire de plus en plus difficilement. Il a mal partout.
Il est en train de partir, il le sent.
Et il est mort de trouille.
« -Ne les laissez pas vous avoir, Mark, je t'en supplie, ne mourrez pas aussi bêtement que moi. »
Scott est en train de pleurer, la peur l'englouti peu à peu, il ne veut pas mourir.
« -Protégez-les, toi et Alice, vous êtes les plus forts d'entre nous. Protégez-les tous. »
Mark, dans sa tête, entend : Protège-les mieux que tu m'as protégé moi. Ne les laisse pas crever comme tu m'as laissé crever. N'échoue pas encore une fois. Enfoiré.
Il se sent coupable, il en a envie de hurler. Mais il ne dit rien. Il reste digne, pour Scott.
« -Restez-en vie. »
Puis Scott est pris d'un quinte de toux, il crache un peu de sang. Il n'arrive quasiment plus à respirer, il émet des petits bruits de respiration paniqués.
Et subitement, il se calme, prend une grand inspiration, expire lentement et enfin ferme les yeux.
Puis plus rien.
Mark essuie une larme sur sa joue, et prend le corps sans vie de Scott dans ses bras. Il l'amène jusqu'au lit et l'allonge doucement, comme s'il craignait de le blesser. C'est stupide, le pire est déjà passé.
« -Je te le promets. »
Il embrasse doucement le défunt sur le front, puis saisi son couteau dans sa main droite. Il le positionne sur la tempe de Scott, et prend une profonde inspiration.
Allez Mark, fais le, vas jusqu'au bout, assume les conséquences de ton échec.
Et d'un seul coup, il enfonce le couteau dans le crâne du jeune homme.
Et puis Mark se met à pleurer. Car il se déteste pour tout ce qui vient de se passer.
Et ce n'est que le début.
