Chapitre IV
« Je veux que l'on retrouve ma fille et son ravisseur ! Fouillez tout le pays, et plus si nécessaire ! Ne revenez pas avant de les avoir trouvés, et amenez-moi le criminel vivant ! »
Thranduil, devant sa tente, alors qu'un gris pâle éclaircissait timidement le ciel, regarda les soldats partir.
« Etes-vous sûr qu'il ne s'agit que d'un seul homme ? demanda le seigneur Celiwern, debout dans la tente du roi. »
Thranduil entra et tira le pan de tissu.
« Sûr et certain.
-Qui est-ce ? Vous en avez sans doute une idée, puisque vous savez qu'il est seul. Je pense personnellement qu'il s'agit de ce Maître malsain.
-Oh non, l'arrêta Thranduil. Le « Maître », comme vous le dites si bien, ne se déplacerait pas en personne pour s'emparer d'un si modeste butin.
-Mais cette attaque au milieu de la nuit… Cette flèche dans son épaule…
-Le matériel qui servait à la soigner a été emporté aussi, seigneur Celiwern. Le Maître ne l'aurait pas blessée pour la guérir ensuite… Non. Il s'agit de quelqu'un qui lui veut du bien. Un peu trop, d'ailleurs. C'est bien sûr ce misérable… Lusulien, dit-il, et la colère recommença à le gagner à ce nom. Il semble que ce vaurien soit plus habile que nous ne le pensions. Qui aurait pu croire que ce gamin des rues ait pu déjouer la vigilance de mes gardes ?
-Il s'agit bien de ce garçon dont elle m'a parlé l'autre jour ? Celui dont elle s'est éprise ?
-Qui d'autre ? Qui accepterait de se charger d'un tel fardeau ?
-Tout ce que j'espère, c'est qu'il ne l'a pas séduite pour la violenter.
-Cela apprendrait à cette petite sotte à bien se tenir et à obéir aux convenances.
-J'y veillerai une fois que nous serons mariés.
-Il faudrait déjà que les gardes la retrouvent. Et lorsqu'ils m'amèneront ce gueux… »
Le roi éleva sa main au niveau de son torse et, fébrilement, ses doigts se refermèrent en un poing fatal.
« C'est une haine intense qui vous anime, monseigneur.
-Oui. Je le déteste. Je le hais. »
Il y eut un long silence.
« Je les hais tous les deux.
-Ne faites pas souffrir Laïta, seigneur Thrand…
-Elle aura le châtiment qu'elle mérite ! Elle est encore, et malheureusement, ma fille ! »
Le seigneur Celiwern resta silencieux.
« Mais peut-être, dit le roi, redevenant calme, pourriez-vous me dire où ils se trouvent actuellement ? »
Le seigneur Celiwern fixa le roi dans les yeux, mettant tout en œuvre pour ne pas faire transparaître sur son visage qu'il était décontenancé.
« Eh bien, continua Thranduil. Vous avez su nous dire, en échange de sa main, qu'elle était dans le Belfalas. Vous pouvez bien nous dire, à présent, où ils se cachent.
-Les circonstances ne sont pas les mêmes, se défendit-il sèchement. Je ne suis ni sorcier, ni devin.
-Et en quoi les circonstances changent-elles ? Allons, expliquez-moi. Vous n'avez, de toute façon, rien à cacher. »
Laïta ouvrit les yeux avec peine. Sa vision floue laissait apparaître les contours estompés d'une table au centre d'une pièce, ainsi que des étagères suspendues au mur. Puis elle garda les paupières closes un instant, le temps que les événements lui reviennent.
Lorsqu'elle ouvrit de nouveau les yeux, sa vision était un peu plus nette. Dans la douce lumière qui éclairait la pièce, elle put voir Lusulien assis à la table.
« Lus… Qu'est-ce que tu fais ? demanda-t-elle faiblement et mollement.
- Laïta ? dit-il tendrement, à mi-voix, s'approchant d'elle. Ca va ? »
Elle mit du temps à répondre.
« Hum… non…
-Tu as mal ?
-Oui. »
Il souffrait avec elle.
« Je mangeais un morceau, reprit-il en montrant le pain et le fromage qu'il tenait dans sa main. Tu en veux ? »
La jeune fille hésita.
« Je ne sais pas. Je ne me sens pas le courage de me redresser, marmonna-t-elle.
-Tu pourras manger demain matin, je ferai chauffer du lait et je préparerai des tartines de beurre.
-Oui, c'est gentil. As-tu dormi ?
-Oui, ne t'en fais pas. »
Il l'observa en silence.
« Tu as une petite mine. Repose-toi, susurra-t-il en l'embrassant. »
Au lendemain, lundi matin, Lusulien renonça à aller chercher du travail. Il préférait rester avec Laïta pour pouvoir la soigner et pour s'assurer de sa sécurité. Elle ne pouvait pas faire les choses seules.
Le jour suivant, Laïta lui assura qu'elle se sentait mieux et qu'il pouvait se rendre en ville. Mais Lusulien préféra tout de même la confier à une de leurs voisines dont il avait fait la connaissance quelques jours plus tôt. Ils se rendirent donc au matin devant la chaumière lui appartenant.
« Ah ! Bonjour Lusulien ! fit une femme bien en chair aux cheveux bruns attachés en un simple chignon.
-Bonjour Eles ! Comment allez-vous ?
-Bien, mon garçon ! Et toi, qu'est-ce qui t'amène ici ?
-Je voulais vous demander si Laïta pouvait rester avec vous aujourd'hui. Je dois aller en ville, et j'ai peur de la laisser toute seule.
-Oui, oui, aucun problème ! Que t'est-il arrivé ? demanda-t-elle à Laïta. »
Elle avait remarqué le bandage qui soutenait son bras.
« Elle a brusquement reculé contre une étagère et un couteau s'est planté dans son épaule.
-Aïe ! s'exclama la femme en grimaçant. C'était un gros couteau ?
-Un couteau à viande, très gros et très lourd, répondit Lusulien.
-Il faudra changer les bandages ? demanda la femme, prévoyante.
-Une fois seulement, dit Lusulien en lui tendant un rouleau de bande blanche et un petit pot de crème.
-D'accord, y a aucun souci. Pendant que j'y pense, tu veux qu'Hendren t'emmène en ville sur la carriole ? Il y va aussi pour la journée.
-Pourquoi pas ! »
Après que la femme eut tout expliqué à son mari, lui et Lusulien partirent, laissant Eles et Laïta.
« Comment c'est arrivé ? demanda Eles. »
Elles étaient toutes deux installées à une table devant un bon repas chaud. Laïta était assise sur une chaise que la voisine avait spécialement aménagée avec des coussins. Ainsi, la jeune fille pouvait s'adosser dans trop souffrir. Il était midi, et Laïta avait passé tout le matin à se reposer sur le lit, pendant qu'Eles effectuait courageusement les travaux ménagers.
« J'étais en train de pétrir de la pâte pour faire une tarte, et j'ai vu un gros rat noir sur le sol. J'ai eu peur, je me suis reculée et la pointe du couteau qui dépassait de l'étagère s'est enfoncée dans mon épaule. Juste avant le départ pour venir ici. Ce n'est pas ce qu'il y a de plus arrangeant.
-Pour sûr, acquiesça Eles. »
Elles gardèrent le silence un instant, le temps de finir leur assiette de viande et de haricots. Puis Eles se leva pour débarrasser et mettre du fromage sur la table.
« Lusulien a l'air de bien s'occuper de toi, disait-elle en même temps.
-Oui, il est très attentionné.
-Depuis combien de temps êtes-vous mariés ?
-Moins d'un mois.
-Le départ a été précipité, remarqua la voisine.
-C'est-à-dire que… Lusulien n'a plus ses parents, et les miens l'ont tout de suite apprécié lorsque je leur ai présenté. Ainsi, comme je viens d'une famille nombreuse et que mes parents savaient que je ne leur rapporterai rien, ils nous ont mariés et nous ont donné un peu d'argent pour pouvoir nous installer.
-Lusulien m'a dit que vous habitiez une ville pas tout près d'ici. C'est beau, les amoureux qui prennent la clé des champs ! »
Dans une pièce sombre et calme, un plateau semblable à un damier était posé sur une table. Il portait plusieurs petites poupées, la plupart représentant des hommes. Il y en avait une parmi elles, un peu plus petite, de la taille du pouce. Elle représentait une petite fille, dont le visage de porcelaine avait été peint. Elle portait une robe rouge trop imposante pour son petit corps.
Un homme entra, vint s'asseoir et la prit au creux de sa main, en caressant doucement ses cheveux bouclés.
Le soir vint, et Lusulien et Laïta regagnèrent leur humble logis. Une fois qu'ils l'eurent convenablement éclairé, Lusulien posa sa grande besace sur la table.
« J'ai acheté toute une réserve de fromage, de quoi faire un potager, du savon, de la vaisselle en bois, des ustensiles de cuisine… »
Et il sortait tout cela au fur et à mesure. Bientôt, tout l'équipement nécessaire fut étalé sur la table.
« Ah ! Et je t'ai aussi acheté une robe. J'espère que c'est la bonne taille. »
Laïta le regarda déployer de son sac l'étoffe blanche. Ils en avaient parlé au matin : la chemise de nuit de l'elfe était une simple robe tout de même finement brodée, non pas de manière grandiloquente mais facilement suspecte dans un milieu campagnard.
« Tu as bien fait. Eles m'a demandé d'où je tenais celle-ci.
-Qu'est-ce que tu lui as répondu ?
-Que c'était une cousine aisée qui me l'avait offerte.
-Bien ! »
Laïta prit la robe et la colla contre elle. Elle avait été très simplement coupée, dans du lin teint en blanc.
« Elle a l'air assez grande. Je te la passerai demain matin. A moins que tu ne veuilles la retoucher avec le nécessaire à coudre… »
Il y eut un instant de silence, puis Laïta lui sourit.
« Tu es gentil de t'être rappelé que j'aimais coudre.
-Je te ramènerai du tissu, à foison, et tu pourras…
-Lusulien, l'arrêta-t-elle. »
Elle posa sur lui un regard dubitatif.
« Où as-tu pris tout cet argent ? »
Le regard de Lusulien lui échappa un instant, puis revint dans le sien.
« Dans la fortune d'Imrahil. »
Laïta ouvrit la bouche sans pouvoir rien dire.
« Quoi ? demanda-t-il.
-Tu te rends compte de ce que tu as fait ?
-Non.
-Tu as profité d'un argent qui ne t'appartient pas ! Tu l'as volé !
-Cet argent me revient parfaitement ! Imrahil m'a choisi comme son héritier !
-Mais tu n'as jamais voulu de ce titre !
-Quand bien même, je ne l'ai pas volé, puisque j'en ai hérité !
-On n'accepte pas son ascendance que lorsque c'est arrangeant !
-Quand bien même…
-Quand bien même, je doute qu'Aragorn et Mara t'aient laissé entrer et sortir de la réserve à ton bon vouloir. »
Le jeune homme voulu protester, mais en fut incapable.
« Tu as dérobé cet argent. C'est mal. »
Lusulien s'assit en soupirant.
« On dirait que tu fais la morale à un enfant.
-Peut-être parce que tu es un enfant. »
Chacun resta plongé dans ses pensées. Puis Lusulien vint s'asseoir tout près d'elle et la blottit contre lui.
« Je fais ça pour te protéger. »
La jeune fille se serra plus fort contre lui.
« Tu ne dois pas. Il faut que je rentre. Et que tu t'enfuis.
-Non. »
Elle frissonna.
« Ils nous trouveront. Ils nous trouveront, Lusulien, et tu mourras.
-Non.
-Tu le sais très bien. Ils finiront par venir ici un jour, et ce sera fini. Tous tes efforts auront été vains. Ils m'emmèneront là-bas, et ce sera plus horrible que jamais. Et toi, tu… Lusulien ! Lusulien ! Je ne veux pas… que tu meures…
-Laïta, dit-il doucement. »
Il la prit par les bras et l'éloigna de lui pour la regarder dans les yeux.
« Laïta. Je ne mourrai pas. Parce que je ne veux pas mourir.
-Tu dis cela comme si c'était si facile.
-J'ai foi en nous. En notre amour. Il est trop beau pour pouvoir s'arrêter maintenant.
-Il ne s'arrêtera jamais. Et il sera encore plus beau, plus fort et plus déchirant quand tu ne seras plus là, car il ne vivra que dans la souffrance.
-Laïta, chut…
-Je ne veux pas… Je ne veux pas, sanglota-t-elle.
-Laïta… »
Il l'attira contre lui.
« Nous allons prendre la mer. Nous serons en paix, comme ça.
-Mais… Et ma famille ?
-Ta famille ? »
Il l'éloigna de nouveau.
« Ta famille ? Un père qui te déteste et des frères qui se moquent de toi ? Des gens qui te marient avec n'importe qui sans se soucier une seule seconde de ton bonheur. A cause de qui nous sommes en fuite ? Tu parles d'une faille !
-Mais ma mère ? Et Legolas ? »
Un lourd silence s'abattit soudain. Lusulien fixa ses pupilles bleues, si profondes, si sombres et si tristes ce soir… Il prit doucement sa main dans les siennes. Laïta attendait, le souffle court.
« Partis comme nous sommes… »
Il allait être cruel, tellement cruel, elle le haïrait, lorsqu'il lui aurait dit :
« … je crois qu'il va falloir faire un choix entre ta famille et moi. »
Et il prononça ces mots. Et Laïta fondit en larmes.
