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Alors que le soleil était levé depuis plusieurs heures déjà, le jeune Albus Potter, vingt ans et étudiant en Histoire de la magie, dormait encore d'un sommeil paisible. Malheureusement, il fut réveillé au milieu d'un joli rêve par des coups secs à la porte de sa chambre et la voix de sa cousine Rose lorsque son réveil indiqua midi.

— Al, je vais y aller, ou sinon je vais être en retard !

En retard où ? se demanda Albus, l'esprit encore un peu endormi. Où pouvait-on bien être en retard un dimanche midi ? Y avait-il vraiment des gens qui étaient réveillés, le dimanche à midi ?

— Scorpius ne me le pardonnera jamais si j'arrive en retard au déjeuner chez ses parents, poursuivit Rose.

Ah, oui, c'était ça. La cousine et colocataire d'Albus et son petit-ami allaient annoncer leurs fiançailles aux parents de Scorpius. A la surprise générale, et à commencer par celle d'Albus, le couple formé par Rose Weasley et Scorpius Malfoy avait survécu à la fin de leur scolarité à Poudlard. Albus se disait que la seule raison pour laquelle elle était depuis la remise de leurs ASPIC, il y avait de cela trois ans, en colocation avec lui et non pas avec Scorpius, c'était pour épargner à l'Oncle Ron une crise cardiaque. Dans sa tête, Rose était surement encore une jeune fille sage et complètement vierge qui ne faisait que tenir la main de son petit-ami. Albus trouvait l'idée tout simplement hilarante (enfin, il l'avait aussi trouvée traumatisante, après qu'il soit rentré un jour à l'improviste et qu'il ait trouvé Rose et Scorpius enlacés sur le canapé du salon… nus.)

— Et tu ferais bien de te lever aussi, ajouta-t-elle, ou c'est ta mère qui va te tuer.

Sa mère ? Albus, fronçant les sourcils dans son oreiller, mit un instant avant de comprendre, puis…

— MERLIN !

Comment avait-il pu oublier que le premier dimanche de chaque mois, il déjeunait chez ses parents avec sa sœur et son frère ? Il rejeta précipitamment les couvertures, sauta dans des vêtements propres et, abandonnant l'idée de se coiffer et avec une rapidité étonnante pour quelqu'un qui dormait encore moins de cinq minutes avant, il courut dans le salon.

— Pourquoi tu ne m'as pas réveillé avant ? demanda-t-il à Rose, debout devant la cheminée.

— Parce que c'est beaucoup plus drôle de te voir paniquer, répondit-elle avec un sourire moqueur et un clin d'œil malicieux.

Et avant qu'Albus n'eut le temps de répondre quoi que ce soit, elle lança une poignée de Poudre de Cheminette sur les flammes qui brûlaient dans l'âtre et, prononçant distinctement « Manoir Malfoy », elle disparut dans un tourbillon vert. Albus aimait sa cousine, vraiment, elle restait après toutes ces années sa meilleure amie, mais parfois elle l'énervait au plus haut point… Levant les yeux au ciel et jetant à son tour une poignée de Poudre de Cheminette dans leur cheminée, il dit « 12, Square Grimmaud », et après un voyage des plus désagréables, il tomba sur le tapis du bureau de son père. Se relevant rapidement, il n'avait même pas épousseter la suie de ses vêtements qu'il tombait à nouveau au sol, cette fois-ci du fait de quelqu'un d'autre : une jeune fille rousse s'était jetée dans ses bras.

— Lily arrête ! Tu me fais mal !

Sa sœur se releva et tendit la main à Albus.

— Désolée, mais ça fait une é-ter-ni-té qu'on ne s'est pas vus, expliqua Lily.

Albus leva les yeux au ciel pour la deuxième fois de la journée. Sa sœur avait décidément un sens de l'exagération parfois un peu trop développé.

— Deux semaines, Lily, rectifia-t-il. On a connu des éternités plus longues.

— Peu importe ! J'ai quand même bien le droit de montrer un peu d'amour à mon grand-frère préféré, non ?

Albus préféra ne pas répondre. A la place, il demanda :

— Et où est notre grand-frère commun ?

— En bas, dans la cuisines, avec nos parents.

— Et si nous allions les rejoindre ? proposa-t-il, se rendant soudainement compte qu'il avait faim.

Au fur et à mesure qu'ils descendaient les cinq étages qui séparaient le bureau de leur père et la cuisine, Albus et Lily entendaient les échos d'une dispute. Albus fronça les sourcils et échangea un regard éloquent avec sa petite sœur. Quand ils ne furent plus qu'à quelques mètres de la porte grande ouverte de la cuisine, il devint clair que leurs parents et leur grand frère étaient en pleine dispute, et à en juger par les traits de sa mère, littéralement déformés par la fureur, Albus comprit aussitôt que c'était quelque chose de plutôt sérieux.

— James ! Je t'interdis de parler comme ça à ta mère ! tonna leur père, les poings serrés et les sourcils tellement froncés qu'ils ne formaient plus qu'une seule ligne noire.

— Oh toi, je t'en prie, répliqua James, viens pas me chercher des noises parce que je te jure que…

Le regard qu'il lançait à leur père glaça Albus sur le champ. Son sang ne fit qu'un tour, et même s'il savait qu'il allait le regretter ensuite, il entra en furie dans la cuisine.

— Je te jure que quoi ? coupa-t-il. Tu ne vas pas menacer d'user de violence physique sur ton propre père quand même ? Même toi, tu ne t'abaisserais pas à ça, non ?

Dire qu'Albus et son frère était en froid était un euphémisme. Régulièrement au fil des ans, Albus avait dû subir des coups tous plus durs les uns que les autres de la part de James. Le jour où James avait quitté Poudlard (sans un seul ASPIC en poche) et s'était installé seul à Glasgow avait été un soulagement pour son petit frère qui était enfin libéré de le voir trop souvent. Quand Albus avait lui-même passé ses ASPIC et avait emménagé à Londres avec sa cousine Rose, il avait dû accepter de voir son frère au moins une fois par mois puisque leur mère insistait pour qu'ils déjeunent tous ensemble le premier dimanche de chaque nouveau mois. Albus avait été ravi quand sa sœur avait à son tour passé ses diplômes et était donc conviée à la grand messe dominicale, parce qu'être seul avec James et leurs parents étaient définitivement quelque chose d'étrange… Non pas qu'il détestait son frère - en tout cas, pas totalement, parce qu'Albus se le refusait : leur père avait toujours insisté sur l'importance des liens du sang et du sentiment et de la solidarité familiale. C'était juste qu'il ne l'aimait pas vraiment non plus, et après tout ce que James avait pu faire à Albus, personne n'aurait pu lui en vouloir.

— Toi je ne t'ai rien demandé, répondit James, alors sois gentil, va te pendre.

— JAMES ! crièrent en même temps Lily et leur mère.

— Quoi ? QUOI ? rugit James, ses oreilles rendues écarlates par la colère jurant horriblement avec ses cheveux roux. Ca y est, Saint Albus est là, prêt à jouer les martyrs, et on prend sa défense ?

— Quand tu dis aux gens d'aller se pendre, bien sûr qu'on prend leur défense, patate !

Faites confiance à Lily pour trouver des insultes enfantines même en cas de crise.

— Mais bien sûr que Saint Albus n'ira pas se pendre ! Sa vie est trop parfaite, et son comportement aussi, tout est parfait chez lui, même son physique ! Avant même que Saint Albus ne sache parler il était votre fils préféré, parce qu'il ressemble tellement à papa ! Et puis ensuite, il est devenu tellement irréprochable, avec ses manières de fillette, à ne jamais désobéir et à toujours vous lécher les pieds, évidemment que c'est votre fils préféré !

— Mais nous n'avons pas de…

— Ah papa, je t'en prie, ne me sors pas ces salades de « nous n'avons pas de fils préféré », parce que nous savons très bien que c'est le cas !

Albus, qui avait été trop en colère jusque maintenant pour vraiment prêter attention à l'attitude de son frère, fut surpris d'entendre sa voix se briser à la fin de sa phrase et de voir ses yeux humides. Mais il n'était pas question de plaindre le sale petit rat, se dit-il aussi.

— Je n'ai rien fait d'autre que vous décevoir, tout le temps. Mais c'est pas grave, parce que vous me détestez tous déjà tellement que vous ne pourrez jamais me détester plus que maintenant.

— James, mon chéri, je t'assure que tu n'as pas à avoir ce complexe…

— Tu ne vas pas me ressortir ces salades sur le complexe d'infériorité toi, je t'en prie, coupa James en lançant un regard noir baigné de larmes (de rage ou de tristesse, Albus ne le savait pas) à sa mère.

Secouant la tête, James s'exclama :

— Je… Vous savez quoi, je me tire, parce que vous me donnez tous envie de vomir.

Et avec un crac sonore il transplana. Lily se précipita sur leur mère qui pleurait, assise sur une des chaises de la cuisine, et Albus fixait son père, tentant de lire son expression si fermée. Ils avaient beau se ressembler physiquement, ils n'étaient vraiment pas les mêmes de caractère. Albus se demanda si son père détestait vraiment James, comme il l'avait sous-entendu avant de transplaner. Parce qu'en tout cas, en ce moment même, devant les larmes de sa mère et la colère contenue de son père, Albus ne pouvait que détester James. Il se fichait de ne pas savoir pourquoi son frère et leurs parents avaient commencé à se disputer en premier lieu, mais ce qu'il savait, c'était que James avait dit des choses qu'il n'aurait pas dû dire.

Et ce qu'il ne savait pas non plus, c'est que cette image de leur frère piétinant leurs liens familiaux sur le sol froid de la maison où ils avaient tous grandi serait la dernière qu'il aurait de lui.

A suivre