08 Juillet 2016, Bretagne, Centre des Amputés de Rennes, 23h17


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Puisqu'il était visiblement capable de se déplacer, Grunlek avait été invité à quitter la chambre pour aller manger, le soir venu. Si cela lui était trop douloureux, on avait même proposé de l'accompagner et de lui faire faire le trajet dans une sorte de chaise roulante, dont il se méfiait et ne comprenait guère l'utilité. Le nain aurait certes pu en profiter pour examiner les lieux et rechercher discrètement une sortie. Mais d'aller manger dans un réfectoire signifiait pour lui se mêler davantage à la population de cet endroit et devoir faire face à des questions et des réflexions à son propos, chose dont il n'avait pas franchement envie à l'heure actuelle. D'apprendre en plus que Daniel ne pouvait pas en privilégier et resterait seul à manger dans la chambre acheva de le convaincre, et il annonça à la femme venue le chercher qu'il préférait lui aussi dîner ici. L'infirmière insista bien un peu, mais finit par abandonner et s'en retourna chercher un autre patient.

Le paravent avait été replié lorsque la femme était venue les voir, et Daniel avait retrouvé toute sa timidité. Il avait quand même réussi à jeter un coup d'œil en direction de Grunlek, sans rien dire. Celui-ci avait remarqué son regard et lui avait adressé un sourire. Dans l'ombre, les lèvres du garçon s'étaient légèrement courbées à leur tour. Le nain cyborg l'impressionnait toujours un peu, mais au fond, il n'avait pas l'air méchant.

Des plateaux leur avaient été apportés quelques temps plus tard, avec beaucoup d'eau, des petits grumeaux blancs à avaler et de la nourriture que Grunlek ne connaissait pas. Il avait bu, puis goûté et apprécié modérément le plat proposé – mais mieux valait cela que de mourir de faim. Par mesure de prudence, il n'avait pas touché aux choses blanches qu'on voulait lui faire ingurgiter. Profitant d'un moment d'inattention de Daniel, qui mourrait de faim et était totalement focalisé sur son assiette, le nain avait glissé les petits produits dans sa paume mécanique et avait serré le poing, les réduisant en poudre sans aucune difficulté. Il avait soufflé entre ses doigts de métal, comme pour en chasser la poussière, et la poudre blanche s'était envolée.

En venant reprendre les plateaux quand ils eurent fini, il ne manqua pas le petit hochement de tête satisfait de l'infirmière et fronça discrètement les sourcils. Ainsi, il avait eu raison de se méfier de ces produits. Il ignorait quels effets ils auraient eu sur lui, et ne tenait pas à le savoir. En revanche, Daniel les avait ingérés sans se poser de question.

Le garçon et lui avaient échangé quelques phrases. Il avait de nouveau parcouru entièrement le dépliant que Daniel lui avait lancé plus tôt dans la journée. Puis la même infirmière était de nouveau revenue les voir pour les informer qu'il était temps de dormir. Malgré toutes les interrogations qui occupaient son esprit, Grunlek était parvenu à s'assoupir. Mais il ne se sentait pas à l'aise en cet endroit et tous ses sens restèrent aux aguets, comme lorsqu'il campait en pleine nature avec Théo, Bob et Shin.

Ce fut un gémissement qui le tira du sommeil. Le temps qu'il se rappelle ce qu'il s'était produit et où il se trouvait, la plainte se transforma en un long cri d'angoisse qui déchira la nuit. Grunlek se redressa sans son lit et observa les alentours de son œil valide. L'obscurité ambiante ne le dérangeait en rien, et il aperçut les draps du lit de Daniel s'agiter frénétiquement. Il arrivait quelque chose au garçon.

Dans un grognement étouffé, l'ingénieur se leva et se rendit auprès de son jeune voisin de chambrée.

« Daniel ? » l'appela-t-il doucement. « Qu'est-ce qu'il y a ? »

Le gamin avait les yeux fermés, le visage crispé, transpirait abondamment et tremblait de tous ses membres en continuant à geindre. Il secoua la tête de droite à gauche. Ses mains agrippèrent frénétiquement le bord du matelas.

Un cauchemar, comprit Grunlek.

Il posa sa main humaine sur l'épaule de Daniel et commença à le secouer doucement pour lui faire reprendre conscience. L'enfant se figea, puis cria dans son sommeil.

« Non ! »

« Daniel. Réveille-toi. »

« Non ! Au secours ! »

« Tu es en train de faire un cauchemar, petit. »

Lentement, le rythme cardiaque et la respiration haletante de Daniel s'apaisèrent. Grunlek le vit ouvrir les yeux dans le noir et le sentit tressaillir sous ses doigts quand il réalisa que quelqu'un, qu'il ne voyait pas, le tenait par l'épaule.

« Qui est là ? » couina-t-il, effrayé, en se recroquevillant sur lui-même.

« C'est moi, Grunlek. » murmura le nain d'un ton apaisant. « Calme-toi, Daniel. Tu as fait un cauchemar. »

« Je… J'ai eu tellement peur… »

Il n'en menait pas large et se mit à pleurer à chaudes larmes. Grunlek eut un soupir de compassion et serra une dernière fois son épaule entre ses doigts avant de le relâcher.

« Ça va aller, Daniel. Calme-toi et respire. »

« Monsieur Grunlek ? » paniqua-t-il soudain. « Monsieur Grunlek, où êtes-vous ? »

« Je retourne dans mon lit. » indiqua le nain.

« Mais vous allez vous cogner, euh… Vous n'allumez pas la lumière ? »

« Je n'en ai pas besoin. » répondit-il seulement.

« Vous pouvez voir dans le noir ?! »

« Hum… Oui, c'est ça. » marmonna Grunlek.

Daniel dut comprendre à son ton ennuyé qu'il ne souhaitait pas en parler davantage et se tut donc. De retour sur son couchage, l'ingénieur au bras mécanique lança un regard dans sa direction. De là où il était, il parvenait encore à discerner le visage de l'enfant, qui ne s'était pas rallongé. Sa bouche était entrouverte en une expression de stupeur muette, et dans ses yeux humides, ce n'était plus de l'appréhension qui brillait, mais une certaine forme d'admiration. Lui-même commençait à se prendre d'affection pour le jeune garçon. Sa voix bourrue résonna dans la pièce, faisant sursauter Daniel, qui ne s'attendait pas le moins du monde à ce qu'il reprenne la parole :

« Essaye de te rendormir, maintenant. »

« Euh… Oui monsieur ! »

Le nain ne put s'empêcher de pouffer doucement.

« Tu peux juste m'appeler Grunlek, tu sais. »

« D'accord. Alors bonne nuit, Grunlek… Et pardon de vous avoir réveillé… »

« Ce n'est rien, Daniel. Bonne nuit à toi aussi. »

Il entendit la respiration du garçon s'apaiser bien avant de retrouver le sommeil. Heureusement, ce fut le seul cauchemar qui vint tarauder l'enfant cette nuit-là. Oh, Daniel rêva de nouveau, bien sûr. Mais dans chacun de ses songes suivants, dès que quelque chose d'effrayant s'approchait de lui, alors une ombre petite et costaude avec un bras en métal surgissait et s'interposait. Il donnait des coups de poings, et ce qui faisait peur à Daniel disparaissait. Il rêva de beaucoup d'autres choses : il courait avec un grand chien blanc derrière un ballon de foot, et le gardien de but était une grosse voiture noire. Il fit une passe au nain qui courait près de lui avec ses petites jambes. Mais le cyborg ferma son poing métallique, transforma son bras en une espèce de bouclier et donna un grand coup dans le ballon, qui partit en cloche, assomma la voiture et rentra dans le but.

Confusément, le garçon se rappela dans son sommeil qu'il avait entendu Grunlek dire au médecin qu'il ne pouvait pas se servir de son bras de cyborg. Mais le grincement qu'il venait d'entendre dans son rêve lorsque le nain avait serré le poing était exactement le même que celui qu'il avait entendu dans l'après-midi, juste après que Grunlek se soit réveillé.

Ce n'était qu'un rêve, et pourtant Daniel était sûr de lui quand il se réveilla le lendemain matin : Grunlek n'avait pas dit la vérité au médecin et à l'infirmière. Il se demandait bien pourquoi… Cet homme avait quelque chose de bizarre, décidément.