- Waaahhh ! Redresse ! Redresse ou on va atterrir prématurément !
Sheeta tira sur le manche et le petit avion freina peu à peu sa descente jusqu'à retrouver une position presque horizontale.
- Attention à l'arbre !
La jeune fille bascula précipitamment le levier sur la droite et l'appareil évita la collision de justesse.
- Pfiouu ! C'est pas passé loin, commenta Pazu en jetant un regard en arrière. Ça aurait été dommage de rentrer dans le seul arbre que compte cette prairie.
- Tu veux dire que j'ai loupé l'occasion de me faire remarquer ? lui demanda son amie avec un grand sourire.
- Rigole, rigole. N'empêche que tu as failli provoquer un crash. Et ne me dit pas que tu maîtrisais la situation ! ajouta-t-il lorsque son amie fit mine de vouloir lui répondre.
La jeune fille se pencha alors vers lui et déposa un baiser sur sa joue, ce qui eut pour effet immédiat de faire fondre sa colère naissante.
- Bon. Le plus important reste que notre cher Race Swift* est toujours en un seul morceau. Et nous avec. Mais je préfèrerai quand même récupérer les commandes, histoire que tu ne tente pas un nouveau looping en plein travail.
Le reste de leur voyage se déroula sans incident majeur, excepté la traversée malencontreuse d'une formation d'oiseaux migratoires qui vit l'une des pauvres créatures mourir au contact de l'hélice frontale.
Le crépuscule approchant, ils parvinrent à destination, une cité localisée à près de trois cents kilomètres au nord de Gandoa, la ville natale de Sheeta. Ils atterrirent aisément et rangèrent leur Race Swift dans le hangar réservé aux appareils chargés des livraisons postales.
Ils se rendirent immédiatement au " bureau des arrivages urgents ou spéciaux ". A l'inverse des gros bâtiments chargés de faire l'aller-retour continu entre deux villes, l'affectation des deux adolescents les destinait à des voyages toujours différents, pour des missions rapides et importantes, voire délicates et même dangereuse. Ce travail présentait deux grands avantages : il évitait la monotonie et offrait évidemment une meilleure rémunération.
La hauteur du montant perçu dépendait bien sûr de la distance parcourue, de l'importance de la mission, auxquelles s'ajoutaient des primes supplémentaires en fonction du délai de livraison. Pazu et Sheeta s'étaient spécialisés dans l'obtention de ces bonus. En à peine plus de dix-huit mois, ils s'étaient faits un nom dans le milieu pour leur courage et leur incroyable efficacité. En fait, les tâches les plus ardues leur semblaient désormais dévolues, surtout celles nécessitant vitesse et discrétion. Leur dernière mission, bouclée en cinq jours au lieu de huit avec une seule pause de ravitaillement et sans accros (en mettant de côté l'épisode de l'arbre de la journée) l'illustrait parfaitement.
Il faut dire que le jeune couple ne ménageait pas sa peine. Dès leurs débuts, ils avaient fait l'acquisition de leur coucou, un modèle MS 230**, pour une somme exorbitante et parfaitement justifiée. L'appareil conciliait parfaitement une bonne résistance de la carlingue, une maniabilité doublée d'une capacité de propulsion et de pénétration dans l'air optimales pour sa taille et surtout une consommation presque ridicule en combustible.
Presque tout leur argent, celui que les bijoux et pierres précieuses de Laputa leur avait rapporté, avait donc été englouti par cet investissement judicieux. Les revenus qu'ils empochaient depuis grâce à lui compensaient bien la dépense, permettant largement de financer son entretien (dont se chargeait principalement Pazu), le carburant, les repas et les couchages occasionnels.
Après avoir enregistré leur livraison et empoché leur dû, les deux adolescents partirent faire un tour en ville pour y trouver une chambre et des provisions pour leur prochain voyage, leur prochain départ étant déjà prévu pour le surlendemain.
Sheeta, la quinzaine tout juste passée, était une jeune fille charmante, d'allure timide mais néanmoins espiègle. Ses longs cheveux bruns réunis en une tresse unique tombaient le long de son dos jusqu'à ses reins. Son doux regard gris révélait un tempérament ouvert et serviable, ainsi qu'une intelligence vive et une connaissance très précoce des difficultés de la vie.
Pazu, du même âge que sa compagne, présentait les prémices de sa future silhouette d'adulte. Ses épaules et ses biceps s'étaient gonflés en quelques mois à peine. Ses jambes avaient grandi et il mesurait à présent près d'un mètre soixante-dix, soit dix centimètres de plus que Sheeta. Une fine moustache noire et quelques poils au menton témoignaient des changements récents de son organisme. Son regard noir reflétait une personnalité plus expressive que celle de sa coéquipière, plus téméraire également, mais on pouvait aussi y lire, en profondeur, un même passé douloureux, des épisodes auxquels des jeunes gens de leur âge ne devraient jamais avoir à assister.
Ces moments difficiles, le couple semblait pourtant les avoir laissés derrière lui. Il vivait les jours comme ils venaient, passait une bonne partie de son temps à entretenir son avion puis à voler avec, et il s'en accommodait parfaitement. Rien d'étonnant lorsque l'on savait que le père de Pazu, aujourd'hui décédé au même titre que son épouse, avait été un aviateur émérite et que Sheeta se trouvait être l'unique héritière d'une famille…disons…qualifiée en ce qui concernait les appareils volants.
Ils poussèrent finalement la porte de l'auberge la plus au sud de la ville. La soirée commençait tout juste, mais l'établissement faisait déjà salle comble. Les trois employés ne savaient plus où donner de la tête, le patron derrière son comptoir s'occupait spécifiquement de servir le flux insatiable de buveurs, qui ne consommaient pour la plupart pas de boissons alcoolisées en dessous de quinze pourcent, et son épouse, une femme imposante autant de par sa stature que sa personnalité, raccompagnait avec conviction un client ayant visiblement abusé de spiritualités.
- Fiche le camp de là, espèce de poivrot ! Tu reviendras quand t'auras de quoi payer pour te saoûler !
Pazu eut juste le temps d'écarter sa partenaire de la porte d'entrée et l'homme prit le chemin inverse au leur, s'envolant presque à travers l'ouverture pour aller tituber sur quelques mètres avant d'enfin s'écrouler mollement sur le pavé. Avec fermeté, la patronne referma le battant avec un soupir de lassitude. Alors seulement elle prit conscience de la présence de ses nouveaux clients.
- Tiens, mais je vous connais, vous !
- Bonjour, Madame, s'empressa de la saluer Pazu. Oui, nous vous avions loué une chambre il y a de cela bientôt quatre mois.
- Ah, c'est bien ce que je pensais. Vous êtes les deux gamins qui font du transport de marchandise, c'est ça ?
- Exactement, Madame. Est-ce qu'il vous reste des lits de disponible ?
- Pour sûr. C'est pas ce qui manque chez nous. Je suppose que vous voudrez aussi manger un morceau ?
Le jeune homme allait répondre lorsqu'un bruyant gargouillement s'échappa de sous sweat-shirt. La gérante ne put retenir un sourire tandis que Sheeta dissimulait avec peine un petit rire.
- Ça va, je crois avoir saisi. Venez avec moi, je vais vous guider à vos quartiers pour que vous y posiez vos affaires, puis je tâcherai de vous trouver quelque chose de comestible.
Quinze minutes plus tard, ils se retrouvaient ainsi attablés autour de deux assiettes de porridge d'avoine accompagnées de pain et de jus de pomme. Ils n'en demandaient pas d'avantage. Leur Race Swift avait beau figurer parmi les meilleurs appareils volants, le confort ne faisait malheureusement pas parti de ses caractéristiques. Ils avaient donc hâte de pouvoir enfin s'allonger sur un sommier, même dur comme un biscuit militaire.
Pazu venait à peine de terminer son repas, rêvant d'avance au sommeil réparateur qui l'attendait, lorsque la porte d'entrée s'ouvrit dans un fracas et qu'une dizaine de soldats firent irruption dans l'auberge. Précipitamment, une bonne partie des clients s'écarta de leur passage, se moquant bien de bousculer les tables et de renverser les chaises. En quelques secondes, les militaires avaient pris place autour de la table des deux adolescents, leurs fusils et pistolets en main.
- Mais qu'est-ce que… ?
Un homme vêtu de noir, coiffé d'un chapeau melon de même couleur et portant des lunettes tout aussi sombres passa à son tour le seuil de l'auberge. Sheeta reconnut immédiatement l'uniforme, le même que celui que portaient les acolytes de Muska deux années auparavant. Probablement s'agissait-il d'un agent gouvernemental. L'individu sortit d'une poche intérieure de sa veste un rouleau de papier qu'il déroula et entreprit de lire à haute voix :
- Les personnes connues sous les noms de Pazu et Sheeta, de son vrai nom Lusheeta Toelle Ul Laputa, princesse du royaume perdu de Laputa, sont désormais en état d'arrestation. Ils sont soupçonnés d'être responsables de la disparition d'un haut fonctionnaire militaire, d'un régiment complet d'infanterie et de plusieurs de nos agents. Ils devront donc être entendus et si nécessaire jugés pour ce crime.
Il adressa un signe de la tête en direction d'un de ses hommes, qui plongea une main dans sa poche et en retira une paire de menottes.
Pazu tourna son regard vers son amie. La jeune fille semblait toute aussi perdue que lui.
*Swift signifie Martinet en anglais. Le martinet est l'un des oiseaux les plus rapides avec le faucon pèlerin. Le choix de ce nom est justifié par l'idée que Sheeta et Pazu ne sont pas des rapaces mais plutôt d'éternels migratoires.
**Je vous invite à taper le nom du modèle sur google (ou autre) pour obtenir un aperçu visuel de l'avion.
