Disclaimer et rating : cf. chapitre 1
Chapitre 4
Gibbs et Spencer
« Et comment se porte notre petit protégé ce matin ? » s'enquit le gouverneur Swann d'une voix légère.
Son ton contredisait son état d'esprit : la situation était délicate, pour ne pas dire perdue. Norrington lui porterait bientôt le coup fatal, et sa question ne visait qu'à s'accorder un misérable sursis.
Levant les yeux du plateau d'échecs où les pièces du gouverneur s'amenuisaient à vue d'œil, le lieutenant leva les sourcils.
« Il reprend des forces. D'après le docteur il aura bientôt l'autorisation de se lever. Il l'aurait déjà fait, d'ailleurs, si cela ne tenait qu'à lui. Il est tout de même encore ébranlé par ce qu'il a vécu.
– C'est compréhensible. Je frissonne rien que d'y penser », ajouta sombrement Swann, voyant que son adversaire avait repéré la position de faiblesse de sa tour.
Il s'était pris de sympathie pour le jeune officier durant les longues semaines du voyage, et avait pensé que l'inviter à une partie d'échecs serait un passe-temps agréable, mais le niveau était trop déséquilibré, et surtout trop déséquilibré en faveur de Norrington pour que Swann y prenne autant de plaisir que prévu.
« Le garçon a également été très affecté par la perte d'un objet auquel il semblait tenir particulièrement, » poursuivit Norrington, saisissant la tour de Swann.
Dans son coin, Elizabeth, apparemment plongée dans un livre mais n'en perdant pas une miette, se mordit la lèvre.
« Un médaillon offert par son père. Il prétend l'avoir eu au cou lorsqu'il est tombé à l'eau, mais quand il s'est réveillé, ce dernier avait disparu.
– Grand Dieu ! Un matelot l'aurait-il volé ? demanda Swann avant d'avancer judicieusement son dernier cavalier pour protéger son roi.
– Ce serait ennuyeux. Les membres de l'équipage ne sont pas tous des enfants de chœur, loin s'en faut. Plutôt des repris de justice, dans certains cas ! Si un voleur est découvert à bord, le sort que lui réserve ses camarades est généralement pire que la sentence du Code maritime. Ils tiennent trop à leurs maigres possessions pour être indulgents. Cependant je n'y crois guère. Le jeune Turner a dû perdre son médaillon durant sa nuit en mer, sans s'en rendre compte. Inutile d'organiser une fouille, » répondit Norrington, prenant le cavalier sans faire montre de la moindre pitié.
Elizabeth se détendit. Elle se doutait que même en cas de recherches, ses bagages ne seraient pas fouillés étant donné son rang, mais faire peser des soupçons injustifiés sur d'autres auraient été fort désagréable. D'autant qu'elle n'avait pas vraiment volé le médaillon. Elle l'avait juste mis à l'abri pour protéger Will. Elle le lui rendrait au moment opportun, naturellement.
…
Le vent était tombé et ils arriveraient à Port Royal plus tard que prévu, apprit Elizabeth quelques jours plus tard. D'un côté, elle se sentait frustrée. Elle avait hâte de découvrir sa nouvelle demeure, et si les provisions n'étaient pas encore trop gâtées, l'eau n'avait plus rien de frais. D'un autre côté, elle s'amusait trop avec son nouveau compagnon de jeu pour désirer que le voyage se termine.
Dès que Will avait été d'attaque, Elizabeth l'avait pris sous son aile et depuis, ils exploraient le navire sous tous les angles, ce qui se révélait beaucoup plus satisfaisant que lors de sa première tentative. Son père avait tout d'abord rechigné à la voir passer autant de temps avec le garçon, pensant qu'il risquait d'avoir une mauvaise influence sur elle. Concluant que Will se contentait de suivre Elizabeth partout avec de grands yeux admiratifs et qu'il semblait par ailleurs gentil et bien élevé, Swann avait dû se rendre à l'évidence : il y avait de plus fortes chances pour que sa fille entraîne le naufragé dans quelques bêtises que l'inverse.
À présent, les deux enfants se trouvaient sur la galerie de poupe, essayant vainement de pêcher quelques poissons pour le repas du soir avec une canne à pêche de fortune. Swann les observait depuis la cabine où il dégustait du xérès avec le capitaine Nash et le lieutenant Norrington. Il doutait que la pêche soit miraculeuse, mais au moins sa fille se tenait-elle tranquille.
« Nous ne serons pas encalminés longtemps, déclarait Nash, j'estime que dès demain après-midi, le vent… »
Il fut interrompu par des coups à la porte. Sur son ordre, l'aspirant Gillette entra.
« Excusez-moi, Monsieur, déclara-t-il en saluant, mais il y a eu un… accident.
– Quoi donc ? Eh bien, parlez ! »
Intrigués, Elizabeth et Will levèrent les yeux de la canne à pêche et écoutèrent les adultes.
« Mr Gibbs a frappé le lieutenant Spencer, Monsieur.
– Allons bon. Comment va Spencer ?
– Gibbs lui a fait sauter deux dents, Monsieur. Il ne l'a pas loupé, ajouta Gillette avec un sourire réjoui.
– Je ne vous ai pas demandé une appréciation personnelle de la situation, monsieur Gillette ! J'imagine que Mr Gibbs a été mis aux fers ?
– Immédiatement, Monsieur, répondit Gillette, l'air moins gai. Le lieutenant Spencer est à l'infirmerie.
– Sait-on la raison du geste de Gibbs ?
– Le lieutenant Spencer l'aurait insulté, Monsieur, et euh… Mr Gibbs était visiblement en état d'ébriété. »
Nash et Norrington s'excusèrent et quittèrent la cabine à la suite de Gillette.
« Que va-t-il se passer ? » demanda doucement Will.
Elizabeth ne répondit pas. Elle ne se souvenait que trop bien de sa discussion avec Norrington sur le sujet, quelques semaines auparavant.
…
Le vent se leva le lendemain comme l'avait prédit le capitaine Nash, mais l'humeur de l'équipage ne s'améliora pas pour autant. L'arrestation de Gibbs, qui croupissait à fond de cale en attendant son jugement, avait jeté un froid et tout le monde vaquait à ses tâches d'un air maussade. Elizabeth savait que Spencer avait exigé que Gibbs soit immédiatement pendu à la grande vergue pour son crime, mais Nash avait refusé, même s'il en avait le pouvoir. Le sort du marin serait fixé à son arrivée à Port Royal.
Les officiers étaient aussi tendus que leurs subordonnés, craignant un nouvel éclat, et faisaient de leur mieux pour maintenir la discipline tout en essayant de ne pas froisser les susceptibilités. Au milieu de cette situation délicate, seul le lieutenant Spencer semblait décider à ne pas y mettre du sien. Les deux incisives qui lui manquaient désormais ne pouvaient que rappeler sans cesse qu'un matelot lui avait manqué de respect et il redoublait de sévérité en espérant se faire plus craindre.
Dans ce climat morose, le gouverneur Swann avait plus envie que jamais de voir la fin du voyage. Même la compagnie de Norrington ne lui faisait plus autant plaisir qu'avant tant celui-ci se montrait inexplicablement sombre.
« Quelque chose vous tourmenterait-il ? » demanda-t-il finalement après la première défaite du lieutenant aux échecs.
Norrington hésita un moment.
« Je crains d'avoir failli à mon devoir, » avoua-t-il finalement.
Swann leva des sourcils étonnés.
« S'il n'avait tenu qu'à moi, peut-être que toute cette regrettable affaire aurait pu être évitée. Je savais que Gibbs buvait en cachette. Je l'avais déjà surpris. J'ai décidé de lui laisser une chance, mais j'aurais dû le signaler au capitaine, ou le faire punir. Quelques coups de fouet lui auraient remis les idées en place, au moins jusqu'à la fin du voyage. À présent, il n'y a plus d'échappatoire pour lui. »
Le gouverneur trouvait cette histoire fâcheuse, mais il trouvait que Norrington la prenait un peu trop à cœur.
« Mais ce Gibbs connaissait les risques, n'est-ce pas ? Je pensais que le règlement était lu à toutes les recrues, et relu tous les dimanches ? Et sans vouloir dénigrer un de vos collègues officiers, ce Spencer ne semble pas très bien savoir s'y prendre. Un incident de ce type allait arriver tôt ou tard, quoi que vous fassiez. »
Norrington hocha la tête mais il ne paraissait pas totalement convaincu.
Elizabeth non plus n'était pas de la meilleure humeur. Un peu plus tard, alors que Norrington leur montrait, à elle et Will, comment estimer la position d'un navire en pleine mer (elle était complètement perdue mais n'osait pas l'avouer), elle lâcha, pour la dixième fois :
« Ce n'est vraiment pas juste.
– Non, mes calculs sont exacts, répondit distraitement le lieutenant.
– Je ne parlais pas de ça, je pensais à Gibbs. Ils ne vont quand même pas le pendre ?
– Non, ils pourraient aussi le faire fouetter devant toute la flotte, et il y a peu de chance qu'il réchappe à un tel traitement, soupira Norrington. Nous avons déjà eu cette discussion. Le règlement est très clair. C'est regrettable mais…
– Je n'aime pas du tout votre règlement, marmonna Elizabeth d'un ton boudeur. Sur un navire pirate…
– Nous ne sommes pas sur un navire pirate.
– Eh bien je préférerais que c'en soit un !
– Bien, dit sèchement Norrington. Est-ce que ce que je raconte sur la position d'un navire vous intéresse le moins du monde ?
– Pas du tout, rétorqua Elizabeth, qui avait à présent envie de se disputer avec n'importe qui.
– Bien, répéta Norrington. Alors vous ne m'en voudrez pas si je prends congé. »
Il salua d'un air raide et s'éloigna. Elizabeth le regarda partir sans trop savoir que penser. Elle n'avait pas voulu le vexer. Au fond, elle l'aimait bien. Mais dès qu'il était question de son fichu règlement, il pouvait devenir franchement pénible. Ne pouvait-il pas reconnaître que pendre Gibbs juste pour avoir frappé un imbécile comme Spencer était mal ?
« Ce serait mieux si on était sur un navire pirate, non ? dit-elle à Will guettant un soutien.
– Je ne crois pas, non » répondit-il d'un air malheureux, la contredisant pour la première fois.
Elizabeth se leva pour regagner sa cabine. Ils l'énervaient tous. Et il y avait décidément quelque chose qui ne tournait pas rond avec Will. C'était un pirate, le médaillon autour de son cou en faisait foi, non ? Pourtant, il prétendait faire partie de l'équipage du navire qui avait été attaqué, et il semblait haïr les pirates. Soit il était un très bon comédien, soit son raisonnement ne tenait pas la route. Éclaircir ce mystère l'empêcherait de penser au sort de Gibbs, décida-t-elle.
…
À suivre.
