Chapitre 2
Comme Videl l'avait redouté, l'insomnie était revenue. Elle avait mis des années à s'en débarrasser, à grand renfort de médicaments aussi inefficaces que toxiques. Il y avait eu le psy aussi pendant longtemps; elle n'avait pu y couper à cause de sa hiérarchie. Des années à tourner en rond sans trouver le sommeil, jusqu'à ce qu'elle ait l'idée de se faire affecter à la brigade de nuit.
Evidemment, tous ses chefs étaient venus tenter de la dissuader. Elle avait du talent, c'était dommage. Le plus on s'était appliqué à lui décrire les affres du service de nuit, le plus elle s'était convaincu que c'était la solution qu'il lui fallait.
Même le grand chef de la police l'avait convoquée. Il en avait appelé au souvenir de son père et à l'éclat de ses états de service, son discours convenu avait sonné terriblement creux dans l'esprit de Videl. Elle avait même un souvenir très pénible de cet entretien dans le bureau cossu du grand Chef. A mesure qu'il avait déroulé son petit argumentaire, un étau de plus en plus implacable s'était resserré sur le cœur de la jeune femme, et quand elle était sortie de ce rendez-vous interminable, elle avait foncé signer son affectation pour l'équipe de nuit. Le psy avait dit qu'elle se punissait. Il avait certainement raison, mais au moins elle avait à peu près retrouvé le sommeil.
A ce moment, elle avait vraiment eu l'impression de reprendre pied dans la réalité, même si son existence n'avait jamais retrouvé la saveur qu'elle avait perdue. Surtout, depuis cette décision sept ans en arrière, Videl avait à peu près cessé de se torturer. Dans le fond, elle pouvait même dire que sa vie était redevenue aussi normale que possible.
Venir constater la mort de Bulma à la Capsule avait rompu brutalement cet équilibre relatif, et malgré l'empilement de cachetons périmés qu'elle avait avalés, Videl n'avait pas réussi à s'endormir avant midi.
Comme souvent quand elle attendait le sommeil, elle avait allumé sa télévision, mais l'annonce de la mort mystérieuse de l'héritière de la Capsule passait en boucle sur presque toutes les chaines et elle avait dû renoncer à cette compagnie artificielle.
Elle avait été réveillée brusquement par un cauchemar violent et avait titubé jusqu'aux toilettes pour rendre la moitié des médicaments qu'elle avait ingurgités. Cet incident avait déclenché une alarme dans son esprit.
En prenant son café dans sa cuisine silencieuse, elle se faisait intérieurement la morale. Elle ne devait pas retomber dans cette dépression tentaculaire qui l'avait engloutie dix ans en arrière. Elle devait arrêter ses conneries, comme prendre des médicaments sans s'inquiéter de leurs effets et de leurs dates de péremption. Elle ne referait pas l'histoire et devait s'efforcer de sauver ce qui restait à peu près de sa vie.
De toute façon, la mort de Bulma ne la regardait pas. Le malheur des Briefs ne la regardait plus. Elle avait fait son boulot cette nuit, les super-flics de la brigade criminelle allaient prendre le relais et Videl n'en entendrait plus parler que par les nouvelles du jour.
Elle gardait pourtant une certaine appréhension en reprenant son service le soir même. Elle n'était pas restée pour annoncer la mort de Bulma à Trunks, ni pour lui poser les questions d'usage. Noé avait certainement fait le boulot tout à fait correctement, mais son chef poserait des questions.
Elle aurait pu lui expliquer qu'elle connaissait personnellement Bulma et Trunks, le capitaine aurait compris et n'aurait pas fait d'histoires. C'était des choses qui arrivaient parfois et de toute façon, la hiérarchie préférait nettement que les flics se retirent des affaires dans ces cas-là. Le capitaine aurait compris, mais il aurait posé des questions aussi, et il aurait surveillé Videl.
Elle était cataloguée « élément à risque » depuis dix ans, et s'agissant d'un héros de la police de Satan City, elle savait qu'on avait toujours un œil sur elle. La Police de Satan City était une famille dans tous les sens du terme. Elle protégeait jalousement les siens et protégeait sa cohésion encore plus jalousement. Une vraie famille. Un terme dont Videl avait appris à se méfier.
Quoiqu'il en soit, Videl n'avait pas envisagé une minute de révéler ses liens personnels avec la famille Briefs. La thèse de l'intoxication alimentaire, judicieusement suggérée par Noé, faisait parfaitement l'affaire, même si elle était un peu faible pour expliquer sa désertion dans une affaire aussi sensible. Il était arrivé à Videl d'assurer de vulgaires planques sans fin avec des grippes à 40 de fièvre, son chef ne goberait sûrement pas la version de l'indigestion. Il la ferait sûrement chier même, mais ça n'irait pas bien loin. Elle faisait partie de la minable équipe de nuit et il aurait du mal à la faire tomber plus bas.
Videl partageait son bureau avec trois collègues. L'un d'eux était Noé, et elle croisait rarement les deux autres, Gull et Tieng, qui étaient aussi des nuiteux et passaient une bonne partie de leur temps sur le terrain.
Comme tous les jours, elle arriva en avance et trouva le bureau vide de tous occupants. Elle avait l'habitude de venir au moins une demi-heure avant sa prise de service. Elle aimait profiter du calme avant la tempête, de la tranquillité du bureau.
Elle accrocha son manteau dans son vestiaire et mit la cafetière en marche. Dans vingt minutes, tout au plus, ils auraient droit au briefing de la nuit, compte rendu des affaires du jour et filage des activités nocturnes. Ce serait alors un bourdonnement d'allers et venues, et l'action commencerait, noyant ses idées noires. Mais pour l'instant, le seul mouvement qui lui parvenait était celui des collègues de jour qui passaient devant les parois vitrées du bureau sans lui accorder le moindre regard.
Elle alluma une cigarette et se dirigea vers son bureau. Sur le dessus, trônait une chemise grise et épaisse. L'inscription « Briefs » avait été tracé au marqueur noir et agressif sur la couverture cartonnée. Elle la souleva pour jeter un œil sur l'épaisseur de la paperasse à l'intérieur et la laissa retomber avec un soupir.
Elle sursauta presque quand la porte du bureau s'ouvrit brutalement. Un homme se pencha à l'intérieur en se retenant à l'embrasure.
- Son, le chef veut te voir.
Elle hocha la tête faiblement et écrasa sa cigarette sans un mot, sans prêter attention au visiteur qui était toujours appuyé au chambranle de la porte.
- Il paraît que t'as fait l'affaire Briefs cette nuit ? demanda-t-il.
Elle leva les yeux sur lui et sembla enfin considérer sa présence. Il s'appelait Hadès. Elle le connaissait pour avoir travaillé quelques temps dans la même brigade que lui mais c'était des souvenirs qui paraissaient dater de siècles en arrière.
- Juste la levée du corps, marmonna-t-elle en se dirigeant vers la porte avec nonchalance.
- T'as pas été au bout ? Sur une affaire comme celle-là ? Qu'est-ce qui s'est passé ?
- J'étais malade, j'ai dû rentrer, répondit Videl.
Elle examina l'expression d'Hadès pour essayer de jauger la crédibilité de son excuse. Il fronça légèrement les sourcils.
- Sans dec, Videl, pour une fois qu'on a un truc un peu palpitant ! T'aurais p'têt même pu te placer dans l'équipe en charge de l'enquête avec un peu d'insistance, s'exclama-t-il avec incrédulité.
Videl fit une petite moue désabusée. Comme elle l'avait redouté, personne n'allait croire au coup de l'indigestion.
- Ça m'intéresse pas, tout ça, soupira-t-elle.
Elle entreprit de le contourner pour sortir de la pièce mais il la rattrapa par le coude.
- Videl, grogna-t-il.
Elle le fixa en attendant la suite. Il avait l'air dépité.
- A une époque tu te serais jetée sur une occasion pareille, releva-t-il avec un certain désappointement.
- C'était une autre époque, c'est loin tout ça.
Elle fit un mouvement de bras pour se dégager de son emprise mais il la retint encore.
- Videl… Pourquoi on irait pas prendre un verre un de ces soirs… Tu…
Elle eut un petit rire malicieux.
- Un verre ? Tu me dragues, ma parole ? ricana-t-elle.
- Pas vraiment, mais au moins, je te fais rire. Mais enfin Videl, tu… Pourquoi t'es restée dans la police au fait ?
En guise de réponse, elle cessa de rire et arracha sèchement son bras à sa poigne.
- C'est bon, j'ai fait de trois ans de psy, Hadès, je vais pas remettre ça avec toi, hein ? répliqua-t-elle froidement en s'écartant de lui.
Il la laissa faire quelques pas en la suivant des yeux avec ennui.
- Ça le fera pas revenir ! ça fera revenir personne, Videl ! lui lança-t-il avec une pointe d'agacement.
- Le psy m'a déjà dit tout ça, riposta-t-elle sans même se retourner.
Elle se dirigea vers le bureau du chef. Elle n'eut pas besoin de toquer à la porte, elle était ouverte pour permettre les allers-venues continuels dans la minuscule pièce qui constituait le repaire de leur capitaine. Avant même d'entrer, Videl entendait sa voix éraillée qui marmonnait ses instructions sur un ton monocorde.
Videl passa sa tête dans l'embrasure de la porte pour signaler sa présence. Il lui adressa un coup d'œil et lui fit signe d'entrer sans cesser un instant de parler à une femme qui notait nerveusement chacune de ses paroles. Il la renvoya d'un signe de la main en lui ordonnant de fermer la porte derrière elle.
Le silence se fit instantanément. Videl s'avança devant le bureau jonché de papier et de post-it en tout genre. Elle s'était toujours étonnée de la capacité de son capitaine à retrouver quoi que ce soit dans ce bazar. Pourtant dès qu'il avait besoin de quelque chose, il remettait la main dessus en une fraction de seconde.
- Son, Son, soupira-t-il en fouillant dans des documents devant lui.
Il mâchouillait un cure-dent. Il était de notoriété publique dans tout le poste qu'il arrêtait de fumer une semaine sur deux. Ces semaines-là, il était généralement d'humeur massacrante. Il avait l'âge de Videl environ et ils avaient même fait l'école de police ensemble. Videl aurait pu facilement être à sa place aujourd'hui. Elle se souvenait encore en avoir rêvé.
Elle attendait docilement qu'il parle mais il semblait réfléchir à tout autre chose qu'à elle, et s'était plongé dans la lecture d'un document. Elle crut qu'il avait oublié sa présence mais finalement, il leva les yeux sur elle et lui tendit la feuille de papier qu'il venait de parcourir.
- C'est quoi, ça ? demanda-t-il.
Videl posa à peine les yeux sur le papier.
- L'interrogatoire du fils Briefs, répondit-elle.
- Hm. Pourquoi c'est Noé qui l'a fait ?
- J'étais malade, j'ai dû rentrer…
- C'est quoi cette connerie ? T'avais tes règles ou quoi ? C'est la vue du macabée qui t'a refroidie ?
- Intoxication alimentaire, énonça Videl patiemment.
Il reposa le document sur son bureau en tapant du plat de la main sur la surface en bois. Le bruit brusque et inattendu fit sursauter Videl.
- Tu te fous de ma gueule, Son… Et ça… ça… ça me met carrément hors de moi. Putain, je déteste quand tu te fous de ma gueule comme ça, siffla-t-il.
Elle ne répondit pas. Elle avait sagement croisé ses mains devant elle et attendait calmement la suite.
- Quand je te vois comme ça, j'ai envie de te secouer pour que tu te réveilles. T'es plus bonne qu'à mettre des amendes pour stationnements gênants ? C'est ça ? C'est ça que tu veux faire ?
Elle avait déjà entendu la menace de passer à la circulation plus d'une fois dans la bouche de son capitaine. Elle savait qu'il ne ferait pas ça. On ne mettait pas un héros de la Police à la circulation. Elle pinça les lèvres et baissa les yeux.
- Tu pourrais monter sur cette affaire. Une affaire criminelle, ça pourrait te redonner un peu goût aux choses, tu crois pas ? Je suis sûr que si je passe un ou deux coups de fil, on te ferait une petite place dans l'équipe.
- Ça m'intéresse pas, coupa-t-elle.
Il lui jeta un œil noir et se renversa dans le dossier de son fauteuil. Il commença à se masser les tempes avec lassitude.
- Tu me fais chier Son. Je te crois pas et tu me fais chier.
Elle continua à se taire et jeta simplement un coup d'œil à sa montre, comme pour indiquer à son chef qu'elle allait manquer son briefing. Son geste insolent agaça un peu plus le capitaine.
- Tu te rends compte que tu es la fille de Satan ? Bordel, Videl, il est où l'esprit de ton père ? T'as même pas repris son nom… Je suis sûr que trois quart des nouveaux ici savent même pas que tu es sa fille.
- C'est le but. J'ai pas envie qu'on m'emmerde avec mon père toutes les deux minutes… Et je te signale que je suis pas divorcée en plus. Autre chose ?
Elle vit le cure-dent s'agiter frénétiquement entre les lèvres du capitaine qui s'était mis à le mâcher agressivement. Il soupira.
- Je déteste quand tu es comme ça… De toute façon, ça fait dix ans que t'es comme ça, j'avais juste espéré que l'affaire Briefs aurait rallumé la flamme en toi. Une belle affaire criminelle comme ça… Tu me désespères.
- La vie est faite de déception, je suis sûre que tu t'en remettras. Je peux aller bosser, maintenant ? répliqua Videl avec sarcasme.
Le capitaine la fixa avec colère. Il joignit ses mains au niveau de son menton et continua à l'observer d'un air mauvais sans lui donner l'autorisation de disposer. Videl lui rendait son regard avec défi.
- Pas de ronde pour toi ce soir, Videl. J'ai prévu autre chose, annonça-t-il tranquillement.
Videl fronça les sourcils tandis qu'ils se mettaient à nouveau à fouiller dans le capharnaüm qui trônait sur son bureau. Elle sentit son estomac se nouer un peu et essayait de calculer mentalement les mauvais coups qu'il était encore capable d'imaginer. Elle avait conscience d'avoir un peu abusé de sa patience.
Il sortit un petit dossier très mince et le lui tendit.
- Stup. Les brigades de jour n'ont pas le temps de s'en occuper. Petit réseau très résiduel. Une drogue très particulière, dévastatrice, avec un fournisseur unique très certainement, mais très peu de clients. Quelqu'un doit s'en occuper malgré tout.
Videl se figea et serra les dents.
- C'est une blague ? Je fais pas de stup, siffla-t-elle.
- Maintenant si, répliqua le capitaine avec un sourire en coin.
Videl prit le dossier rageusement et le feuilleta furtivement.
- C'est avec ça que tu comptes « rallumer la flamme » ? marmonna-t-elle en considérant la maigreur et la banalité de l'affaire.
- Non, non, tu m'as mal compris, Videl. Tu me fais chier, je te fais chier. Tu sais : « œil pour œil » ou un truc dans le genre. Dégage maintenant, et je veux un résultat sinon je te fous vraiment à la circulation, médaille ou pas médaille. C'est compris ?
Videl le fusilla de ses yeux clairs mais n'ajouta pas un mot. Elle tourna les talons et quitta le bureau en ouvrant la porte à la volée d'un geste exaspéré. Elle remonta le couloir jusqu'à son propre bureau.
Elle s'immobilisa sur le seuil de la porte en constatant qu'un homme qu'elle ne connaissait pas s'y trouvait déjà et semblait observer chaque objet sur son poste de travail.
- Vous cherchez quelque chose ? demanda-t-elle d'une voix agacée.
Il se retourna vers elle avec une aise désarmante et lui sourit. Il avait une tignasse blonde et bouclé qui lui donnait des airs snobs et elle détesta aussitôt ses yeux verts et malicieux qui se braquèrent sur elle comme des projecteurs.
- Je suis le lieutenant Kuruma, je travaille sur l'affaire Briefs.
- Et alors ? maugréa-t-elle avec humeur.
- Vous êtes le lieutenant Videl Son ?
Elle traversa la pièce sans répondre et se posta entre le visiteur et son bureau pour faire écran à ses yeux fouineurs.
- C'est moi. Qu'est-ce qui se passe ?
Il haussa les sourcils avec amusement.
- A votre avis ? Où est votre rapport ? Je suis venu le chercher...
Videl fut légèrement décontenancée. En temps normal, elle rédigeait des rapports très sommaires quand elle venait constater des morts suspectes. Et on lui demandait rarement de les pondre dans les 24 heures. Ils ne contenaient jamais rien de substantiel de toute façon. Les vrais indices, les enquêteurs les trouvaient dans les résultats de la scientifique ou dans les rapports du médecin légiste. Elle aurait dû se douter que sur l'affaire Briefs, les services s'agiteraient un peu plus que sur le cas d'un poivrot tombé sur le quai de la gare ou sur un junkie overdosé dans les chiottes d'un bar à putes.
- Le rapport n'est pas fait, annonça-t-elle. J'en ai pour une heure tout au plus, je vous l'envoie.
- Ce ne sera pas la peine, je vais attendre, répondit calmement Kuruma.
Il saisit une chaise et la rapprocha de Videl pour s'assoir avec nonchalance.
- Et, je veux bien une tasse aussi, ajouta-t-il en pointant la cafetière qui avait fini son œuvre.
Elle fronça légèrement les sourcils mais ne protesta pas et servit deux cafés. Il touilla le sien un moment tandis que Videl prenait place avec un soupir à son bureau. Elle se fit la réflexion que les chieurs s'étaient ligués contre elle ce soir. Elle contempla son reflet dans la surface noire de son café et croisa son propre regard fatigué. Ses yeux glissèrent jusqu'au pavé du dossier marqué « Briefs » devant elle.
- J'admire beaucoup votre père vous savez ? Comment va-t-il ? demanda subitement Kuruma.
Elle releva brusquement la tête vers lui, surprise d'entendre mentionner Hercule dans la bouche de cet homme qu'elle croisait pour la première fois.
- Il va bien. Vous voulez une photo dédicacée ? grogna-t-elle d'un ton acerbe.
Kuruma éclata de rire d'une manière radicalement exaspérante.
- C'est gentil, j'en ai déjà une. On m'avait pas dit que vous étiez marrante.
- Parce que je le suis pas. Vous avez besoin de détails particuliers dans votre rapport, coupa-t-elle froidement pour changer de sujet de conversation.
Kuruma se redressa sur sa chaise et prit le temps d'avaler une gorgée de son café.
- Pour l'instant, les constatations d'usage devraient suffire… On pense que l'assassin est un proche. En tout cas, on a toutes les raisons de croire qu'il connaissait très bien la maison et la victime.
Videl sentit une pierre tomber dans son estomac. Elle eut l'impression de pâlir anormalement et plongea son nez dans son mug pour tenter de dissimuler l'effet du discours de Kuruma sur ses nerfs. Il ne parut pas le remarquer et poursuivit ses explications.
- D'ailleurs, on a toujours pas le mari entre parenthèse. On pense qu'elle avait peut-être un amant et, bien sûr, c'est pas le fils qui va nous aider. Il a failli nous casser la gueule quand on lui a posé la question.
- Bulma Briefs ? Un amant ? s'étonna Videl.
Elle avait failli avaler de travers. Kuruma plissa les yeux avec un air intrigué.
- Et pourquoi pas ? C'est d'une banalité affligeante, une femme mariée qui a un amant, non ? Pourquoi pas elle ? Surtout avec un mari-fantôme. Toute seule dans cette grande maison, elle avait sûrement envie de s'éclater un peu de temps en temps.
Videl sortit une cigarette et se l'alluma sans même s'en rendre compte. Elle s'aperçut que ses mains tremblaient légèrement et elle se força à se caler dans sa chaise pour contenir son émotion.
Entendre parler de Bulma de cette façon la perturbait plus qu'elle ne l'aurait cru, tout ce que ce type racontait la déstabilisait en réalité. Elle sut à cet instant qu'elle n'arriverait pas à dormir quand elle rentrerait chez elle à la fin de son service.
- Bref, c'est pas franchement vos constatations qui vont nous éclairer mais mon chef aime la paperasse, conclut Kuruma avec un air ennyé.
- Dans ce cas, je vous paye un verre au bar du coin en attendant que le lieutenant Son ait fini le rapport, annonça la voix de Noé.
Videl se tourna vers la porte et constata avec stupéfaction que son équipier venait d'entrer sans bruit. Il lui lança un coup d'œil furtif et reporta son attention sur Kuruma.
- Je suis l'inspecteur Noé, je travaille avec le lieutenant Son, expliqua-t-il en tendant la main au visiteur.
Kuruma le toisa en lui serrant la main.
- Alors ? Ce verre ? insista Noé.
Kuruma sembla hésiter un instant et scruta la mine butée de Videl qui restait silencieuse. Finalement, il déposa sa tasse sur le bord de son bureau et se leva en prenant son temps.
- Pourquoi pas, répondit-il.
Il n'avait pas lâché Videl des yeux. La façon dont ce type semblait la sonder la mettait mal à l'aise et l'agaçait à la fois.
- Très bien… On se reverra sûrement une autre fois, lieutenant Son, glissa-t-il malicieusement.
Videl émit à peine un grognement en guise de réponse et resta figée en le regardant quitter la pièce avec Noé. Quand elle fut à nouveau seule dans le bureau silencieux, elle ferma les yeux avec soulagement. Elle s'apercevait que la discussion lui avait pesé plus qu'elle ne voulait bien l'admettre. Mais le pire restait devant elle.
Elle tira le dossier épais vers elle.
« Briefs »
Les lettres noires et agressives, tracées sans soin, semblaient prêtes à lui sauter à la figure. Elle écrasa sa cigarette sommairement, inspira et souleva la couverture cartonnée pour se plonger dans ce qui promettait un enfer d'insomnies à venir.
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