Crédits : les personnages, à quelques exceptions près, appartiennent à Maki Murakami, je me contente simplement de les emprunter.
Note : cette histoire est un pastiche de Silent Hill, une série de jeux vidéo d'horreur (dont a aussi été tiré un film) se déroulant dans l'univers de Gravitation. Il ne s'agit pas d'un crossover, et les lecteurs familiers de cet univers n'y croiseront donc pas Harry Mason, Henry Townshend ou aucun des autres personnages de la série, pas plus que les monstres qui la hantent. Son titre, Shizuka na machi, signifie « Quartiers silencieux », qui est une référence directe à la traduction en français de Silent Hill.
Merci à tous ceux et celles qui suivent cette histoire !
Note pour Paprika : hé bien, disons que Shûichi a tout intérêt à être courageux car il n'est pas au bout de ses peines. ^^ Merci pour ton petit mot !
PARTIE I : MUTILATION
Chapitre III
Horrifié et fasciné tout à la fois, Shûichi regardait avec de grands yeux la porte métallique, tavelée par la rouille, claquer et cogner à un rythme effréné comme agitée par quelque créature prisonnière. Ses membres lui semblaient soudain changés en plomb. Une partie de son être lui hurlait de décamper sans demander son reste mais une autre le retenait sur place, cloué devant ce casier qui paraissait animé d'une vie propre ; il était tout simplement incapable de détourner le regard de la mince porte de tôle ternie qui battait follement. Comme poussé par une volonté autre que la sienne, il s'approcha du casier et lut le nom qui figurait sur l'étiquette : Usami.
Usami… Shûichi fronça les sourcils. Il n'avait pas la mémoire des noms. Des visages non plus, à vrai dire… Il ne connaissait personne du nom d'Usami, n'est-ce pas ?
Mais la porte du casier continuait de claquer et ses nerfs, déjà très éprouvés, étaient à vif. D'un geste rapide, il l'ouvrit en grand, déterminé à affronter quoi que ce fût qui se trouvait à l'intérieur.
Le casier était vide. Vide de toute présence vivante plus exactement, car il y avait bien quelque chose : un petit morceau de papier semblable à une coupure de journal.
Soulagé à un point tel qu'il ne s'en posa même pas la question de savoir ce qui avait fait battre la porte, le garçon tendit une main prudente dans le petit compartiment et en retira le carré de papier. Il s'agissait bien d'une coupure de journal, un peu jaunie, un peu froissée, dont le sujet lui fit ouvrir des yeux comme des sous-tasses ; en effet, l'article, qui commençait à dater, était consacré à l'annonce publique de la liaison entre Yuki et lui.
Stupéfait, Shûichi parcourut rapidement les quelques paragraphes de texte, l'esprit revenu à ce fameux jour où tout avait été révélé au public. Seul dans l'appartement assiégé par les journalistes, il attendait le retour de Yuki, parti quelques jours aux États-Unis. Tout était ensuite allé très vite, et par un incroyable enchaînement de circonstances, c'était Yuki – Yuki lui-même ! – qui avait officialisé leur relation, pour le plus grand bonheur des journalistes présents sur les lieux.
Certes, le garçon savait que certains fans de Bad Luck se réjouissaient de cette liaison et la soutenaient de tout leur cœur, mais étant donné le contexte cette coupure fanée au fond de ce casier taché de rouille avait quelque chose de profondément malsain. Et qui était ce ou cette Usami ? Plus il y réfléchissait, plus ce nom avait quelque chose de vaguement familier. À moins qu'il ne se fût agi que d'un hasard ?
« Bien sûr, un hasard. Et là, on traverse juste un épisode climatique un peu brumeux », railla la voix de Yuki. Shûichi fronça les sourcils. Pourquoi n'invoquait-il son amant que sous cette forme désagréable ? Il lui arrivait pourtant de lui dire des choses gentilles… et même des compliments.
« Remue-toi donc un peu si tu ne veux pas passer l'éternité planté devant cette rangée de casiers, Cuvette des toilettes », cingla aussitôt la voix de Yuki en réponse à sa formulation muette et le garçon éprouva la certitude qu'il ne s'agissait pas de son amant. Yuki n'était pas toujours très gentil avec lui, et bien souvent désobligeant, mais il avait l'intime conviction qu'il ne le rudoierait jamais dans une situation aussi critique. Quel que soit le phénomène qui se manifestait, ce n'était pas Yuki. Il devait reprendre ses esprits et repartir à sa recherche, et pour ce faire il devait d'abord se rendre à la bibliothèque. Il reposa le morceau de papier dans le casier et repris son chemin, en quête des escaliers qui conduisaient au premier étage.
Il n'y avait personne dans le bâtiment et l'écho de ses pas emplissait l'air de manière sinistre. Dans un coin de sa tête, le jeune chanteur se demandait toujours ce qui avait bien pu se passer depuis que la voiture était sortie de la route, ce qu'étaient devenus tous les gens qui vaquaient d'ordinaire à leurs occupations en ces lieux à présent déserts, mais ces questions étaient devenues secondaires et il avait accepté l'inexplicable. Tout ce qui importait, désormais, était de sortir vivant de cet enfer et retrouver Yuki. Tout le reste n'était que détails oiseux.
Arrivé devant la porte de la bibliothèque, Shûichi marqua une pause tout en observant d'un air pensif le lourd battant d'acajou qui lui barrait la route. Contrairement aux salles de classe, fermées par des portes coulissantes, la bibliothèque laissait présager l'aspect cossu de ce que le lycée Tachibana avait dû être à l'époque de sa fondation ; un établissement pour jeunes filles de bonne famille, d'inspiration occidentale. Des vestiges de moulures sur le haut plafond, noires de poussière et envahies de toiles d'araignée, en attestaient.
La porte en acajou massif, vermoulue par endroits, possédait une serrure en cuivre marbrée de vert-de-gris. Shûichi y glissa la clef trouvée dans le bureau de la scolarité, redoutant à moitié qu'elle ne tourne pas, mais il n'eut même pas à forcer pour la déverrouiller. Pivotant contre toute attente sur des gonds que l'on aurait pu croire huilés de la veille, elle s'ouvrit sans bruit sur une vaste pièce dont l'atmosphère conservait quelque chose de feutré en dépit de sa décrépitude. La lumière du jour, toujours grise et triste, entrait par de hautes fenêtres aux linteaux arrondis, aux carreaux miraculeusement intacts bien que couverts de crasse, et les murs jadis blancs, à présent maculés de traînées sales, étaient ornés de boiseries dont le vernis pelait par plaques. En dehors d'un petit espace de travail meublé de tables et de chaises coordonnées, presque toute la salle était occupée par des rayonnages bourrés de livres et rangés sans soin, certains entassés à plat en piles irrégulières. Une pièce en relativement bon état mais dans laquelle une odeur âcre de papier moisi prenait à la gorge.
À demi suffoqué, Shûichi pénétra lentement dans la bibliothèque. Les rayonnages semblaient former un rempart hostile et compact sur sa droite, avec leurs travées étroites envahies d'ombres que la faible lumière du jour ne parvenait pas à dissiper. Contournant les étagères, et sans la moindre envie d'aller examiner de plus près leur contenu – à l'époque du lycée, il ne faisait déjà pas partie des assidus du CDI – le garçon se dirigea vers un bureau qui occupait tout un coin de la pièce, sans doute celui du documentaliste. Il était lui aussi encombré de livres, et bien que sa culture littéraire n'ait pas été très étendue, Shûichi constata avec étonnement qu'il ne s'agissait que de romans d'amour : Jane Eyre, de Charlotte Brontë, Orgueil et préjugés, de Jane Austen, Love story, d'Erich Segal, La dame aux perles, de Kan Kikuchi, le dit du Genji, de Murasaki Shikibu et bien d'autres… sans oublier Roméo et Juliette, de l'immortel Shakespeare.
Un espace circulaire étant cependant dégagé au centre du bureau, au milieu duquel se trouvait une installation pour le moins insolite. Une petite poupée kimekomi, revêtue d'un éclatant kimono fleuri tenait entre ses mains de porcelaine une carte de papier décorée d'un dessin à l'aquarelle représentant un paysage enneigé. Le garçon ramassa la carte et l'examina. L'illustration, bien que de bonne facture, était clairement l'œuvre d'un amateur. Au verso était calligraphié avec soin un haïku de Bashô :
« Neige qui tombait sur nous deux
Es-tu la même
Cette année ? »
Et une signature : « Ayaka »
Au même instant, crevant le silence absolu des lieux, retentirent des éclats de voix : mais ils ne provenaient pas d'un coin de la pièce ou du corridor, ils étaient dans sa tête.
« Elle est très jolie cette carte. Tu vas l'offrir à ton fiancé ?
- Oui. J'espère qu'il l'aimera, mon être cher. »
Le silence revint et Shûichi vacilla, étourdi. Il avait l'impression d'avoir reçu une décharge électrique qui l'avait secoué tout entier. Fiancé… être cher… Ayaka.
Il lâcha brutalement la carte et aperçut, aux pieds de la poupée, un petit écrin de cuir rouge. Tremblant, il l'ouvrit. Deux alliances s'y trouvaient, reposant sur un coussin de velours noir. D'or fin et ornées d'éclats de diamant, elles étaient gravées à l'intérieur de délicats caractères, mais l'un des anneaux était sectionné, comme coupé net par un brutal coup de cisaille.
« Ayaka et Eiri », lut Shûichi d'une voix presque inaudible. Ayaka Usami. Une jeune fille de Kyôto à qui Eiri avait été un temps fiancé et qui s'était effacée d'elle-même devant son rival. Il n'avait plus pensé à elle ensuite, et Yuki ne l'avait plus mentionnée. Qu'était-elle devenue ? Et… qu'avait-elle à voir avec cette histoire ?
C'est alors qu'un sifflement suraigu retentit, un son dont la stridence lui vrilla les tympans. Horrifié, Shûichi plaqua ses mains sur ses oreilles avec une grimace de douleur mais les aigus lancinants nés d'il ne savait quoi lui vrillaient le crâne comme une multitude d'aiguilles et il tomba à genoux en même temps que tout s'assombrissait autour de lui. Juste avant de sombrer dans l'inconscience, cependant, il eut le temps d'identifier dans cette sirène démoniaque un effet larsen surpuissant.
Quand le garçon revint à lui – combien de temps était-il resté sans connaissance ? – tout était obscur. Il pensa d'abord que la nuit était tombée, et le ciel, à travers les fenêtres, était en effet aussi noir que de l'encre. Mais alors que, nullement rassuré, il rallumait son téléphone, il éprouva un violent coup au cœur : il ne se trouvait plus dans la bibliothèque. La pièce, certes décrépite mais dotée en dépit de tout d'un certain cachet, avait laissé la place à une salle lépreuse aux fenêtres munies de barreaux, dans laquelle régnait une odeur prononcée de pourriture qui donnait la nausée. Qui l'avait transporté ici ? Et pourquoi ? Se trouvait-il toujours dans le lycée ? Son sang battait si fort contre ses tempes qu'il en avait des vertiges. Chancelant, il se retint au bureau placé juste devant lui et sentit distinctement son cœur cesser de battre quand il posa les yeux sur ce qui se trouvait dessus.
Tout comme dans la bibliothèque, une poupée kimekomi était posée sur le bureau ; mais le visage de porcelaine rond et souriant s'était mué en un masque flétri et grimaçant. Entre ses mains étrangement griffues se trouvait aussi un écrin qui ne contenait pas d'alliances mais une grosse clef plate à laquelle était attaché un morceau de carton pourtant l'inscription « Maison Usami ». Shûichi sentit son estomac se contracter violemment et il dut faire un effort surhumain pour ne pas tomber en même temps que toute l'horreur de la situation enfonçait les portes de son univers mental avec la brutalité propre aux révélations soudaines ; une véritable épiphanie, dans son cas.
Il ne se trouvait pas dans une autre pièce ; il était toujours dans la bibliothèque, mais dans une version altérée. Les rayonnages étaient toujours à leur place, remplacés à présent par des montants métalliques rongés par la rouille et tendus de fils barbelés en guise de livres. La pièce était la même et autre à la fois. Un élancement de terreur le parcourut et il invoqua de toutes ses forces l'image de Yuki pour ne pas succomber aux vagues de panique qui se lançaient à l'assaut de son être tout entier.
« Yuki », dit-il à voix haute, et les ténèbres lui parurent un bref instant reculer. « Yuki je t'aime. Où que tu sois, je te retrouverai ! »
Modérément regonflé, le garçon poussa la porte de la bibliothèque. Le couloir était plongé dans une obscurité de poix et envahi de gravats sur lesquels il trébucha au bout de quelques pas. On eût dit que, de simplement à l'abandon, le bâtiment avait été passé par les flammes et reconstruit au gré de la fantaisie d'un architecte particulièrement tordu et délirant. Le sol avait disparu par endroits, remplacé par des grilles en métal couvertes de rouille, et l'on discernait au-dessous un grouillement de formes qui n'étaient pas de ce monde. Une violente odeur de corruption empuantissait l'air.
Un cri rauque, semblable à un grondement animal, retentit dans son dos et Shûichi, terrorisé, fit volte-face d'un bond. D'un geste réflexe (avec un détachement étrange, il se fit la remarque que ceux-ci s'étaient nettement améliorés en très peu de temps) il bloqua le coup de stylo plume qui visait son biceps et repoussa brutalement en arrière la lycéenne qui venait de l'attaquer. Une autre des groupies dangereuses, si ce n'était que son apparence était encore plus délabrée que celle de ses consoeurs rencontrées ce qui lui semblait quelques siècles plus tôt. Sans lui laisser le temps de frapper à nouveau, le jeune chanteur détala en direction des escaliers, les dévala quatre à quatre et se rua au rez-de-chaussée. À peine avait-il posé le pied sur la dernière marche qu'une autre lycéenne se jeta sur lui, manquant l'envoyer au sol. Le rez-de-chaussée grouillait littéralement de jeunes filles déloquetées, les yeux hagards dans leurs visages hâves, mues par un seul désir : le tuer.
Prenant une profonde inspiration, Shûichi se précipita aveuglément au sein même de la foule des filles, balançant son sac à dos à bout de bras afin de se frayer un chemin. Le grand hall d'entrée avait pris des airs d'arène infernale avec ses murs plaqués de fer auxquels, lui sembla-t-il, étaient pendus des corps contrefaits abominablement mutilés. Serrant les dents en dépit des coups qui pleuvaient sur lui, il se rua sur la grande porte d'entrée hérissée de barbelés et pesa contre elle de toutes ses forces. Elle s'ouvrit avec un grincement prolongé et le garçon déboucha sur le parvis du lycée, envahi par une brume laiteuse au milieu de laquelle se devinaient les silhouettes des groupies. Aucun répit possible. Sans prendre la peine de refermer, Shûichi s'élança droit devant lui, foulant un sol qui passait de bitume à grilles de fer, dans lequel s'ouvrait parfois un trou béant surplombant un abîme. Il ne faisait plus que courir, ayant abandonné définitivement toute tentative pour comprendre ce qui se passait. Son système de sécurité interne avait mis sa raison en mode automatique et il ne faisait plus que courir, dopé par le flot d'adrénaline qui déferlait dans son organisme.
Dans les rues – enchevêtrement fantasmagorique de métal rouillé et de béton lépreux – pullulaient les lycéennes. Alors que le garçon reprenait haleine, tapi derrière un amas de planches pourrissantes, il entendit soudain un bourdonnement sourd, pareil à celui qu'aurait pu produire un frelon gigantesque, juste au-dessus de sa tête. Levant les yeux, il aperçut une petite créature mécanique aux airs de panda qui faisait du vol stationnaire au-dessus de lui. Aussitôt sur le qui-vive, Shûichi se mit debout d'un bond et bien lui en prit car le petit robot leva les bras et projeta un rayon brillant tout droit sur lui. Le jeune chanteur roula sur le côté pour l'éviter et observa avec des yeux emplis d'horreur la brûlure noire et fumante que le faisceau avait profondément imprimée dans le bois. Abandonnant son abri, il reprit sa fuite éperdue, les poumons en feu, son sac battant contre son dos, aiguillonné par la seule idée de trouver un endroit où se cacher de ces monstres.
Il ne sut pas combien de temps il avait couru de la sorte, louvoyant entre les lycéennes sans cesse plus nombreuses et les pandas volants. Il avait l'impression qu'il allait s'effondrer sous peu, le cœur au bord de la rupture, les jambes de plus en plus raides. Émergeant soudain de la brume et des ténèbres, une grande maison, incongrûment en bon état au milieu des masures sordides qui l'environnaient, se présenta à sa vue. Obliquant sur sa gauche, Shûichi se précipita sur le portillon qui s'ouvrit sans effort et se jeta sur la porte d'entrée. Sans même réfléchir, il plongea la main dans sa poche, en tira la clef trouvée dans l'écrin et la glissa dans la serrure ; elle tourna. À bout de forces tout autant que de souffle, le garçon referma la porte à clef et se laissa tomber à genoux dans l'entrée, les membres tremblants, secoué de frissons qui ressemblaient à des spasmes, la gorge obstruée de sanglots muets. Il ne savait pas ce qui s'était passé dans la bibliothèque ni ce qui avait produit ce basculement dantesque du pire vers l'encore pire. En cet instant, il avait la conscience aiguë qu'il venait d'échapper à la mort et que plus il progressait dans cet endroit infernal qui n'était pas Kyôto, plus sa situation se détériorait. Se décomposait, souffla une voix dans sa tête, et si un mot était juste, c'était bien celui-là.
Il resta un long moment dans l'entrée, prostré, haletant à la recherche de son souffle et incapable de trouver les ressources pour se lever. Il avait l'impression d'être une pile totalement déchargée sans plus aucune étincelle d'énergie.
Il faisait un peu plus clair dans la maison, cependant, et même si la lumière pâle qui pénétrait par les fenêtres n'avait rien de celle d'un franc jour d'été, le jeune chanteur sentit son angoisse diminuer de manière sensible. Ses tremblements cessèrent et il se remit debout avec les gestes lents d'une vieille personne.
Ce qu'il venait de vivre dépassait en horreur tout ce qu'il avait subi depuis qu'il s'était extrait de la Mercedes accidentée. Comme il posait le pied sur la petite marche de l'entrée, l'idée de retirer ses chaussures lui traversa brièvement l'esprit mais il la repoussa avec un petit rire qui parut affreusement grinçant à ses oreilles. Était-il nécessaire de se déchausser aux portes de l'enfer ?
Shûichi pénétra dans la première pièce sur sa droite – la cuisine – et jeta un coup d'œil par la fenêtre. Bien qu'un jour blafard ait baigné les lieux, le ciel au dehors était d'encre, barbouillé des traînées lactescentes de la brume. Il haussa les épaules et retourna dans le corridor ; tenter de comprendre n'était plus à l'ordre du jour.
Comme il franchissait le seuil de la cuisine, il faillit mettre le pied sur une petite feuille de papier qu'il observa avec intensité un instant, certain qu'elle n'était pas là l'instant d'avant car il n'aurait pas manqué de la voir, tout fatigué fût-il. Il la ramassa. C'était une page de carnet ligné, décorée en filigrane de fleurs de cerisier stylisées et couverte d'une écriture ronde indéniablement féminine.
« … tellement heureuse ! Maman et papa viennent de signer le certificat de fiançailles avec monsieur Uesugi. C'est officiel ! J'imagine déjà… »
Le bord de la feuille était dentelé comme si on l'avait arraché d'un coup sec. Levant les yeux, Shûichi aperçut un autre feuillet, à quelques pas de l'autre, un peu plus en avant dans le couloir.
« Eiri ne donne pas de nouvelles de Tôkyô. Je sais bien qu'il doit être très occupé depuis qu'il est célèbre mais je serais si heureuse qu'il me fasse même un petit signe ! Ce n'est que par Tatsuha que… »
Nouvelle page, encore un peu plus loin. Shûichi vit un escalier de bois ciré se dressant à droite du couloir dont l'extrémité disparaissait dans l'ombre.
« Je suis allée à Tôkyô contre l'avis de mes parents pour le voir, mais il n'était pas seul. Il y a quelqu'un d'autre dans sa vie. Un garçon. Pire que tout, il a l'air d'y tenir bien plus qu'il n'a jamais tenu à moi. J'ai eu si mal… »
L'écho étouffé d'un sanglot frappa soudain les oreilles du garçon qui tressaillit. Le faible son provenait de l'étage, on ne pouvait s'y tromper. Il y avait quelqu'un d'autre dans la maison. Lentement, il posa le pied sur la première marche qui gémit doucement sous son poids. Il devait monter, il n'avait pas le choix.
Les pleurs se faisaient plus forts au fur et à mesure qu'il approchait du haut de l'escalier. Sur la dernière marche, une autre feuille était posée.
« Si mal… » était-il écrit, et une tache rouge vif, en forme de soleil éclaté, semblait ponctuer ces tristes mots. Shûichi effleura de l'index la petite tache et eut un geste de recul. Elle était encore humide et vu sa couleur on ne pouvait faire erreur sur sa nature.
Il se tenait à présent devant la porte d'où provenaient les pitoyables sanglots. Il tendit la main et tourna la poignée.
À suivre…
Poupée Kimekomi : apparues à la fin de l'ère Edo, les poupées kimekomi ont un corps de bois, et la tête et les mains sont souvent faites de porcelaine ou terre cuite, avec de longs cheveux noirs pour les filles. Les vêtements sont faits à partir de riches tissus maintenus sur le corps de la poupée sans couture ni colle. Elles peuvent atteindre une vingtaine de centimètres.
Bashô Matsuo : poète japonais du XVIIe siècle (1644-1694, début de la période Edo). De son vrai nom Kinsaku Matsuo (enfant) puis Munefusa Matsuo (adulte). Il est considéré comme l'un des quatre maîtres classiques du haïku japonais avec Buson, Issa et Shiki.
Yuki et la neige : Yuki signifie neige en japonais ; cependant, ignorant si les caractères du nom « Yuki » (de Eiri Yuki) sont les mêmes que ceux qui composent le mot « neige », je pars du postulat que c'est le cas ici, d'où le choix d'Ayaka du sujet du dessin et du haïku.
