Allons, debout… Réveillez-vous !

- Mmmm… il est trop tôt…

J'ouvre les yeux, et tombe nez à nez (si je puis dire) avec le mufle humide de mon capitaine, penché sur moi, qui me secoue sans ménagement.

Allez-vous donc vous lever ? Il est grand temps de vous mettre au travail.

Je me rends compte que j'ai du m'endormir dans son fauteuil la veille pendant qu'il m jouait de l'orgue, j'espère qu'il ne m'en veut pas. J'enfile mes bottes et mon –enfin son – gilet et je le suis tandis qu'il sort de la cabine et se dirige vers le pont. A mon grand regret, le petit déjeuner ne faisait pas partie de ses plans pour la matinée… Le soleil vient à peine de se lever, mais il ya du monde sur le pont, et j'ai tout juste le temps de me remette de mon réveil brutal qu'une bonne trentaine de paires d'yeux curieux se tournent aussitôt vers moi.

Voici donc l'équipage du Hollandais Volant…Mon Dieu, ils sont effrayants ! Si le visage de Davy conserve encore une part d'humanité, voire même de douceur, la plupart de ses hommes semblent y avoir définitivement renoncé. Requin marteau, murène, poisson ballon, crustacés et autres mollusques composent ce grotesque tableau. A première vue, ils n'ont pas tous été affecté de la même manière : chez certains on peut encore deviner des restes de leur précédente apparence mais pour d'autres… bien malin qui pourrait se rendre compte qu'ils ont été un jour des hommes.

D'une voix dure et cinglante Davy lance à son équipage : Voilà notre nouvelle recrue, Ariane.

Des grognements se font entendre. Certains marins secouent la tête, l'air désapprobateur. Ma présence n'est pas bienvenue.

Il suffit ! Rugit le capitaine. Retournez à vos postes, ou vous gouterez à la caresse du fouet ! Les marins s'éloignent, non sans cesser de murmurer. Je remarque que l'un d'entre eux me regarde un instant avant de se détourner. Il s'éloigne sans prend de part aux discussions. J'essaye de mémoriser ses traits, ce ne sera pas difficile : il ressemble à un amas de corail, qui aurait poussé en imitant une silhouette humaine.

Jimmylegs ! hurle Davy. Un marin imposant s'avance vers nous, il porte un fouet sur son épaule. Trouve lui quelque chose à faire !

- Bien Capitaine. Suis-moi ! grogne-t-il à mon encontre.

Avec désespoir, je regarde mon protecteur s'éloigner sans même m'accorder un regard tandis que le maître d'équipage m'entraine sans ménagement. Il m'abandonne ainsi au milieu de ces monstres ?Je ne le reconnais plus. Où est donc passé celui qui avait pris soin de moi avec bienveillance la veille ?

Sans mot dire, je suis Jimmylegs jusqu'à la proue du navire.

Toi, je parie que tu ne sais rien faire sur un navire, crache-t-il, alors tu vas récurer le pont. Il me désigne un seau et une étrille, posés à terre. Et mets du cœur à l'ouvrage, ou tu tâteras de mon fouet ! Il s'éloigne en riant.

Je me mets tristement au travail. Je n'ai jamais particulièrement aimé ce genre de tâche, et le nettoyage du pont de Chipiron me semblait déjà interminable. Je m'attaque donc au côté tribord, en essayant de faire de mon mieux pour enlever la crasse. Tout en frottant, j'essaye d'apercevoir Davy : installé sur la plate-forme de commandement à l'arrière, à proximité du barreur, il peut surveiller ce qui se passe sur le pont. A ses gestes, je devine qu'ils sont en train de décider du cap à suivre. Malheureusement pour moi, je ne sais pas faire deux choses à la fois, et, tandis que j'observe mon capitaine, j'ai cessé d'astiquer le pont.

Vas-tu te mettre au travail au lieu de bailler aux corneilles ?

Mon inattention n'a pas échappée au maître d'équipage… Jimmylegs me décoche un solide coup de pieds dans les côtes en guise de rappel à l'ordre. Je retourne à mes brosses, en essayant de retenir le flot d'injures qui me viennent soudainement à l'esprit.

La matinée passe ainsi, tout le monde est occupé sur le pont…et moi avec mon étrille. Il doit être midi passé lorsque le maître d'équipage hurle que nous avons droit à une pause « déjeuner ». Une espèce de petite langouste sautillante – dont j'appendrais plus tard qu'il s'appelle en réalité Penrod - passe parmi nous pour nous distribuer du pain et de la soupe. Mais au moment de passer devant moi… il ne me donne rien. Heu, s'il vous plaît ? Je crois que vous m'avez oubliée…

- Non, ordre du maître d'équipage, souffle –t-il d'un air désolé en haussant les épaules.

Je me tourne vers Jimmylegs qui me regarde en souriant d'un air mauvais : ici, on mange quand on travaille… Quand on ne fait rien on n'en a pas besoin. Il éclate de rire. Je m'apprête à protester lorsque je sens une main se poser sur mon bras. C'est l'homme-corail : Ne réponds pas, il te provoque, murmure-t-il. Viens avec moi.

Nous nous éloignons du reste de l'équipage et il me tend son propre déjeuner. Mange donc ça dit-il simplement.

- Non, je ne peux accepter, et toi ?

- Je peux pêcher si j'ai faim.

- Mais si l'autre brute l'append ?

- Jimmylegs ne peut rien me dire, je ne reçois aucun ordre de lui…Il se redresse, fier de ses prérogatives.

- Qui es-tu donc ?

- Palifico, il me tend sa main osseuse que je serre avec plaisir. Je suis le garde du corps attitré du capitaine.

Il s'assoit à côté de moi pendant que je mange, de sorte je peux le détailler à loisir. Son corps est entièrement recouvert de concrétions coralliennes, jusqu'à son visage, totalement inexpressif. Deux petits panaches de spirographe lui servent d'yeux, et une masse de tentacules oscille à l'endroit où devrait se trouver sa bouche.

Je ne t'effraye pas trop ? Demande-t-il.

- Pardonne-moi, ce n'est pas très poli de ma part de te dévisager ainsi.

Il fait un signe de la main pour me signifier que cela ne le dérange pas. Ce n'est pas grave…allez, il vaut mieux que tu retourne à ton travail. Il me tend la main pour m'aider à me relever.

- Merci pour tout, Palifico.

- De rien, mais… méfie-toi de Jimmylegs.

Il s'éloigne, apparemment indifférent à l'activité qui reprend peu à peu sur le pont.

Davy quant à lui semble avoir disparu, sans doute s'est-il retiré dans ses quartiers. Mon Dieu, j'aimerais tant être là-bas… mais en attendant j'ai encore du pain sur la planche avant d'arriver au bout de mon nettoyage. Toutefois, je constate avec plaisir que la moitié arrière du pont est désormais impeccable lorsque j'entends un ricanement sinistre à côté de moi. Jimmylegs, souriant de tous ses crocs, renverse son bol de soupe à l'endroit même que je viens de finir de récurer. « Oups, quel maladroit je fais ! On dirait que tu vas devoir y repasser un coup de chiffon…»

Cette fois-ci, je ne parviens pas à garder mon calme. Oubliant les conseils de Palifico, je hurle : Tu l'as fait exprès, espèce de sushi sur pattes !

- Comment oses-tu t'adresser à moi de la sorte ? Il exulte, il est parvenu à ses fins… Le capitaine a peut-être ses raisons de te garder à bord mais moi je n'ai pas besoin d'une catin pour…

Il n'a pas le temps de finir sa phrase, avec toute la force qu'il me reste, je gifle son mufle à la volée. Un silence de plomb tombe alors sur le pont, les hommes se sont tous arrêtés pour nous regarder.

Tu vas regretter ton geste, crache-t-il en brandissant son fouet

- Ah ouais ? Je saisis une hachette posée à proximité d'un rouleau de cordes. Approche un peu mon gros…

Nous nous défions du regard, chacun guettant un mouvement de l'autre qui trahirait un assaut à venir. Soudain, il fait un écart de côté et fait claquer son énorme fouet qui me cingle le bras gauche, y laissant une marque sanglante. Je tente de l'atteindre d'un mouvement de hache, sans grand succès, et dérape sur le pont. Nous nous faisons de nouveau face, prêts à en découdre. Les hommes se sont rapprochés de nous, certains grognent des encouragements à l'attention de mon adversaire. Je me prépare à soutenir un nouvel assaut lorsqu'un rugissement se fait entendre:

QUE SE PASSE-T-IL ICI ??? Davy se tient entre nous, il tient son épée pointée vers la poitrine de Jimmylegs pour le contraindre à reculer et saisit mon bras de sa pince, m'obligeant à lâcher mon arme.

Cette peste m'a frappée, beugle le maître d'équipage. Quelques grognements approbateurs ça et là viennent soutenir ses paroles.

- Il m'a traitée de catin, je proteste, et il sabote délibérément mon travail. Personne ne semble vouloir me soutenir, Davy me regarde, furieux. J'ai l'impression que je vais passer un très mauvais moment…

Capitaine, elle dit vrai... Palifico vient de sortir des rangs. Jimmylegs l'a délibérément provoquée.

Davy nous regarde tour à tour Jimmylegs, son garde du corps et moi. Il lève les yeux au ciel et ordonne : tout le monde retourne à son poste, IMMEDIATEMENT !!! Se tournant vers moi il ajoute : un petit séjour aux fers vous fera le plus grand bien. Palifico, emmene-là…

- Mais, capitaine, je m'apprête à plaider ma cause mais il ne m'écoute plus. Davy attendez ! Il se détourne à nouveau de moi tandis que Palifico pose sa main sur mon épaule pour me demander de le suivre.