Dimitri sursauta, il s'était habitué à l'idée que le professeur n'était pas encore à côté de lui. La jeune fille, quant à elle, garda pudiquement ses yeux rivés sur ses genoux. Puis le visage de Dimitri s'éclaira, soulagé.

« - Oh... Bonsoir, Hershel. Désolé pour le dérangement, mais… Pourrais-je te parler te parler un instant en privé, je te prie ? »

Le professeur poussa la porte de son bureau et invita Dimitri à entrer en lançant un regard interrogateur à la jeune fille. En réponse à ce regard, Dimitri lança :

«-Tu peux venir avec nous, si cela ne te dérange pas, Hershel, bien sûr ».

- Aucun problème, Mademoiselle...? »

La concernée entra dans la pièce savante sans répondre à la question de Layton. Dimitri referma la porte derrière lui et s'installa sur un tabouret tandis que Hershel préféra un fauteuil. Le scientifique jeta sur la table basse le Times, plié de sorte à ce que l'article consacré à Clive saute aux yeux. Le Professeur eut un mouvement de surprise, la demoiselle détourna immédiatement les yeux du journal.

« - J'imagine que tu es au courant des derniers remous provoqués par Clive- encore une fois » commença Dimitri.

- En effet », répondit le professeur, «je l'ai entendu, ce matin même. Que dire ? Qu''il... collectionne les scandales comme certains collectionnent les timbres...? » rajouta-t-il.

Le scientifique rit avec légèreté, en soi plus par volonté de détendre l'atmosphère que pour la remarque.

« - Tu as tout à fait raison mon cher Hershel. Toutefois, si je me suis permis de venir ici, c'est pour réclamer ton aide.

- Et quelle est-elle ?

- Ce matin, j'ai croisé Clive dans la rue. » lança Dimitri d'un ton joueur, l'air de rien.

Hershel eut un nouveau mouvement de stupeur. Cela ne faisait a priori pas partie des informations qu'il s'attendait à entendre, seulement quelques heures après la parution de l'article. Alors Clive était bel et bien en liberté, il n'y avait plus de doute. L'imaginer courir en plein air lui paraissait étrangement difficile.

« -Je pense qu'il doit avoir un plan en tête » reprit Dimitri. "Comme tu as pu le constater de tes propres yeux il y a quelques mois, il est presque parvenu à éliminer Londres, sous l'effet de la folie, certes. Qui sait de quoi il est capable, maintenant que les murs froids de la prison lui ont remis les idées en place ? »

-Je vois.» réfléchit le professeur. « Mais en quoi puis je t'être utile?

-J'aimerais que tu m'aides à retrouver Clive, et, stratégie ou non, à l'arrêter pour de bon. Serais-tu de la partie ? » demanda Dimitri avec une lueur d'espoir dans l'œil.

Hershel ne répondit pas tout de suite. Oui, Clive avait été maltraité, humilié et malheureux mais était-ce une raison suffisante pour aider un criminel à échapper à la justice ? Fallait-il agir par soi-même, quitte à mettre sa réputation en jeu, ou devait-il proposer sa brillante intelligence la police ?

« -Oh, et avant que tu ne te décides, j'aimerais te donner les détails de mon mode d'opération. Je serai assisté d'une alliée très précieuse : Mlle Maud Dove ! » annonça Dimitri en montrant la jeune fille.

La dénommé Maud fit une courbette.

« -Enchantée », dit-elle.

Dove ? Maud Dove ?

« -Etes-vous... La sœur de Clive ? » sursauta Hershel.

« Eh bien… Oui et non. Clive et moi avons grandi ensemble sous la tutelle de Lady Constance mais…Nous n'avons pas les mêmes parents. » expliqua Maud.

« - Maud est la fille adoptive de feu Lady Constance Dove », précisa Dimitri, « en quelque sorte, la sœur adoptive de Clive. »

Hershel fixa Maud. Alors comme ça il restait une famille à Clive…

« - Est-ce tout ? » questionna Layton.

Maud rougit. Sa main se crispa sur le tissu de sa chemise et elle détourna le regard.


« - Non, Maud souhaite se venger de Clive. »

Le Professeur se leva sans un regard de plus, choisit une théière et leur laissa le temps de s'installer à leur aise. L'eau ne tarda pas à chauffer il les servit.

« Maud... »

«-permettez que je vous appelle ainsi. M'autoriseriez-vous à vous interroger au sujet...de quelques-uns de vos souvenirs, bien que, je dois le dire, ils puissent être douloureux ? »

« - Allez-y, n'ayez pas peur de me froisser. Au point où j'en suis, je ne demande qu'à me rendre utile », soupira Maud.

Dimitri, même s'il regardait la scène d'un œil confiant, appréhendait les questions à venir. Maud se devait d'aider dans leur quête mais elle venait juste de... De reprendre une vie normale. L'histoire qu'elle avait vécue, avec Clive, sans Clive, n'avait rien d'un conte de fées.

Elle regarda Hershel, prête à entendre son interrogatoire.

Hershel commençait à connaître les masques humains, et les pièges que les jeunes gens tout particulièrement n'hésitaient pas à disposer sur le chemin de quiconque cherchait à les interroger. Il lui avait très vite semblé distinguer une personnalité prête à se déchaîner en la personne de cette jeune femme, pourtant d'apparence et de manières d'abord communes. L'impression vive lui était venue qu'elle mettait beaucoup d'émotion dans son témoignage, et il était tout disposé à lui accorder de la crédibilité en tant que témoin privilégié.

Quelles conséquences auraient sa collaboration avec Dimitri ? Oui, mettre ses capacités au service de Dimitri était directement synonyme de mener une enquête avec un but et des moyens qui dépassaient le cadre de l'officiel, et refuser d'aider à imposer un ordre à la ville. C'était s'écarter du chemin légal, recommandé, recommandable.

Une image apparut très clairement devant les yeux du Professeur Layton et cette peinture, c'était celle de l'inspecteur Chelmey parcourant le bureau d'Andrew Schrader sans lui accorder un regard, ni écouter un mot de ce qu'il tentait, lui, d'exposer le plus clairement possible au prétendu limier de la ville.
Ce jour-là, l'inspecteur s'était ouvertement cantonné à sa propre conviction, avait refusé, au nom de son instinct, les détails les plus contradictoires et les plus logiques avec entêtement et, au final, conclut Layton, si Chelmey n'avait pas écouté Luke, l'affaire aurait été conclue, tamponnée « crise cardiaque d'un vieillard arrivé à son heure dans son laboratoire», malheureusement rien de plus. Chelmey n'avait d'ailleurs pas été le seul sceptique de l'affaire, se souvint-il avec amertume : les autorités,
et pas seulement l'Inspecteur, avaient ordonné l'interdiction la plus stricte de toute recherche, même sensée, même construite- même logique autour de la Boîte de Pandore.
Était-ce vraiment une action juste et sensée que de classer à tout prix une affaire, au point de nier la vérité, avec toutes les conséquences engendrées ?

Les hommes restent des hommes, avec ou sans insigne, et n'avait-il pas apporté une solution sans lui-même être officiel à des questions ardues ? Il reprit confiance.

« Je ferai ce qui est en mon pouvoir, mon cher Dimitri. » indiqua posément Hershel avant de lancer un léger sourire à Maud, le visage encore penché vers le sol.
Il remonta légèrement son col de chemise, concentré.
La fièvre de l'enquête le reprit et, frissonnant, levant enfin la tête, il demanda : « Arrêtez-moi si je ne comprends pas ce que vous avez voulu nous confier, mais j'imagine que vous avez passé votre enfance ensemble, Clive et vous-même. Comment s'est caractérisée cette période, comment se comportait Lady Constance face aux deux enfants placés sous sa tutelle, et comment était Clive ? J'aimerais apprendre à le connaître...pour ce qu'il est », énonça-t-il avec un goût de trop peu.

Ses propres impressions devaient attendre. Pour le moment, il devait être tout à la jeune femme.

Un soupir de soulagement parcourut Maud. Leur enfance. Un des moments les plus heureux de leur relation. Heureusement qu'il n'avait pas demandé... Des détails sur des phénomènes soulignant son caractère quelque peu décalé comme, par exemple…Pourquoi elle s'habillait en homme, tout simplement. Elle pensa qu'il serait préférable de ne pas trop rentrer dans ces détails, ils n'apporteraient rien à l'enquête.

« - Avec plaisir, Professeur. Contrairement à Clive, je fus prise en charge par cette aimable femme, Lady Constance, depuis ma plus petite enfance.

- Depuis votre plus tendre enfance ? Seriez-vous par hasard… ? »

Maud attendit la fin de la phrase pour répondre puis, comprenant le tact excessif dont faisait preuve son interlocuteur, elle se mit à rire d'un rire… Particulier. Nerveux et franc en même temps.

« - Maud… Calme-toi. » appréhenda Dimitri.

« - Oui, tu as raison, Dimitri. Excusez-moi, Professeur. » Elle se tourna vers lui. « Non, je ne suis pas orpheline comme Clive. Mes parents ne voulant s'encombrer d'une sixième fille, ils se sont tout simplement débarrassés de moi. Enfin bref, ces broutilles-là nous écartent de notre sujet central. Quand Clive arriva, il était très renfermé sur lui-même-mais qui ne l'aurait pas été ? Nous ne nous adressions pas beaucoup la parole à ce moment-là. Je ne savais pas vraiment comment l'aborder. Puis c'est arrivé comme ça. L'écho de ses sanglots dans le silence de la nuit. Il a toujours souffert de la mort de ses parents, vous savez, Professeur, à un point qu'aucun de nous ne pouvons imaginer. »

Un silence respectueux se fit. Layton cernait déjà un peu mieux le personnage.

Dimitri essaya de s'imaginer à la place de Clive.

« - Evidemment, je suis allée le voir pour le consoler, et c'est ainsi que nous scellâmes le début de notre relation. Mis à part quelques cauchemars, c'était un charmant petit frère-eh oui, c'est moi l'aînée. Bagarreur, joyeux, adorable… Un enfant ordinaire. Un adolescent tout aussi serviable-et enquiquineur, il en va de soi. Très intelligent, réputé bon élève...

Et notre vie à tous les deux était plaisante, il faut le dire. Peut-être pas parfaitement heureuse, mais... Oui oui, « plaisante », c'est le mot. Je ne veux pas m'étendre sur ces souvenirs et vous vous en doutez, ils sont ceux d'une petite fille, puis d'une jeune femme, ils représentent sans aucun doute très mal la vérité de cette période. Je dois l'admettre, j'ai pu oublier, ou déformer les choses, et je ne peux pas vous garantir que cette étape-là soit aussi enrichissante pour votre enquête que vous avez l'air de le croire. »

« Mais elle fait partie de vous, comme toutes les autres », murmura Layton dans un élan de compassion universelle. «Continuez, je vous en prie.

- Très bien. » Un autre regard, et une moue. Maud paraissait à l'avance quelque peu... écoeurée.« Après cette nuit dont je vous parlais, nous nous sommes mis d'accord, sans avoir besoin de nous le dire, pour tout partager.
Nous nous sentions tous les deux un peu honteux de nous être ignorés si longtemps et nous avons rattrapé le temps perdu comme deux gamins, en commençant par passer tous nos dimanches ensemble. Lady Constance a exigé que je commence le piano, puis le violon, et a bientôt encouragé Clive à l'équitation.
A la fin de la journée que nous avions du passer séparés, nous nous retrouvions et nous apprenions à l'autre ce que nos maîtres nous avaient montré.
Clive aimait le violon presque plus que moi, et pour ce qui est de l'équitation, notre plaisir était de monter ensemble, à travers la propriété de notre protectrice, ou plus loin, quand elle nous y autorisait. Il faut dire que nous riions beaucoup. Nous nous moquions volontiers de nos propres conditions, mais aussi des gens qui nous entouraient, des invités qui passaient chez cette bonne Lady Constance.

Souvent, cet idiot me poussait du coude pendant les dîners mondains, ou me flanquait un grand coup de pied pour me faire rire, et il aurait pu me faire perdre la face plus d'une fois. Devant les hôtes les plus nobles, d'ailleurs, rien que ça. Mais c'était sans compter sur le fait que je lui rendrais la pareille ! ah, ça, il a vite appris à respecter les ladies, celui-là ! Oui, il y avait un peu...de cette complicité méchante entre nous.

Je crois avoir tout dit de ce qu'il faut savoir de Clive, et les souvenirs qui me reviennent n'ont aucune valeur. Clive faisait un petit garçon assez...commun, devrais-je dire ? »

« - Ne m'avais-tu pas raconté qu'il avait quand même tenté une fugue, une fois ? » la coupa Dimitri.

« - Ah si, ce jour-là… J'ai cru qu'il allait tuer Lady Constance d'inquiétude… Une bêtise de jeunesse, rien de bien sérieux. Première fois de ma vie que je lui ai collé une claque. Partir avec 150 livres sterling, je vous jure… »

Hershel, comme à son habitude, tendit l'oreille, son esprit devenu se souvint un court instant de Luke qui, assis à côté de lui, aurait au contraire pris frénétiquement en note les moindres faits et gestes de Maud.
Luke aurait, se dit-il, sûrement tiré la langue de concentration, rangé son petit carnet dans sa chère sacoche, avant de poser une question de sa voix fluette au Professeur, fier d'avoir en face de lui cet esprit londonien.

Maintenant que Luke n'était plus près de lui, Hershel était davantage attentif aux personnes qu'il rencontrait, il devait se l'avouer. Ainsi, pendant le récit de Maud, il lui sembla que celle-ci était et bien malgré elle extrêmement agitée, ses poings se serrant régulièrement, son regard allant et venant dans le petit espace avec une froideur étrange chez une femme de cette âge. Secouée par la colère et la haine – ou par une tendresse étouffée trop tôt par les... Comment appeler cela, des « circonstances » ?

« Merci pour ce témoignage, Miss Maud. » Elle écarta alors légèrement la jambe, faisant ainsi apparaître une de ses chevilles. Hershel se rendit enfin compte qu'elle n'était pas habillée comme le commun des jeunes femmes, mais la seule interrogation qu'il tira de cette observation pour le moins inhabituelle fut celle-ci :

« Si je puis me permettre, quelles étaient vos habitudes de vie chez feu Lady Constance ? Après avoir échappé à la difficulté d'être une fille dans une famille, vous est-il arrivé d'être de nouveau traitée avec infériorité au sein de la maison ? vous traitait-elle, par exemple, avec le même égard qu'elle traitait... »

Il trouva juste d'éviter de prononcer le prénom.

«...votre frère ? »

La respiration de la jeune femme sembla accélérer sauvagement. Maud se raidit. La question qu'il ne fallait pas poser. Jusqu'à quel point devait-elle parler ? Devait-elle lui donner les détails ?

Dimitri lança un regard compatissant dans sa direction.

« -Maud, si tu ne veux pas...

-Non, ça va aller. Je me suis juré de retrouver Clive, après tout. Je vais tout vous raconter. »

Elle prit une profonde inspiration.

« - Comme vous le savez, Lady Constance m' a élevée alors que j'étais très jeune. Je n'ai jamais manqué de rien : nourriture, chaleur, vêtement, éducation, affection, tout y était. Et cela a continué, même après l'arrivée de Clive. Lady Constance était éminemment fortunée, ce qui nous causa par la suite quelques... problèmes, disons. Je faisais tout ce que je pouvais pour être digne de sa bonté : facile à vivre, serviable, attentive… »

Elle s'arrêta une seconde, cherchant les mots pour décrire au mieux la situation.

« -Malheureusement, vers ses dernières années, elle fut foudroyée par la maladie. Je m'occupais d'elle sans relâche, assistée de Clive, bien sûr : il n'allait pas la laisser tomber ! Mais petit à petit, elle commença à lui montrer des signes de préférence.
Très subtilement… Des mots, des caresses, des sourires... Alors qu'elle se montrait de plus en plus fermée à mon égard... Cela m'était bien égal mais Clive avait remarqué. Puis l'impensable arriva : vers ses derniers mois, elle m'avait oubliée. Je n'existais plus. A tel point qu'après son décès, Clive hérita de la totalité de sa fortune, je ne reçus même pas un penny. »

Un nouveau petit rire. Maud faisait partie du groupe de personnes qui n'aimait pas casser l'ambiance. Ainsi, comme Dimitri précédemment, jugeait-elle bon de rire pour alléger ses propos. Rire bien inutile quand elle constata un certaine dégoût refoulé du Professeur, visiblement étonné des derniers actes de Lady Constance. Elle soupira face à cet effort inutile et reprit :

« - Cela mit Clive dans une colère noire. Lorsqu'il me vit porter le deuil et la pleurer, il ne put retenir sa colère envers moi. Que voulez-vous ? Il n'a jamais pu supporter l'injustice. Je pense qu'il a toujours eu un côté sanguin, plus ou moins enfoui.

Il m'interdit de porter le deuil de quelqu'un qui m'avait rejetée et me harcela pour que j'accepte l'héritage. Il me fallut quelques heures pour le calmer. Quelques jours pour lui faire entendre raison. Finalement, nous avons convenu d'un marché : j'hériterais de ses biens, Clive conserverait sa fortune. Peut-être commencez-vous à faire le lien avec l'affaire, Professeur ? »

Dimitri se tenait en retrait. Il approcha ses lèvres de la jolie tasse qu'il tenait entre les doigts et reconnut lanote végétale du thé de Chine, qui contrastait avec celle de sa voisine- un thé au jasmin.
Hershel était un ami prévoyant, mais aussi un fin observateur : car s'il connaissait les goûts de Dimitri...le jasmin, attribué à Maud, n'était rien
de moins que sa manière de la tester une première fois ! Il avait vite compris les intentions de Dimitri, et depuis leur arrivée, à quel point leur venue à tous les deux ne se limitait pas à de la politesse.
Le professeur s'attendait à cette réaction de la part de la jeune femme, mais ne pouvait néanmoins pas se permettre de mettre à l'écart un seul détail.
Alors que l'affaire devenait de plus en plus complexe, il passait en revue les réponses de Maud, encore et encore. Elle serait probablement leur premier, et seul adjuvant.

« Pardonnez-moi cet interrogatoire. Je suis sincèrement navré d'avoir à pénétrer dans votre mémoire... Mais il est vraiment louable que vous teniez à nous aider à poursuivre l'enquête, et je crois comprendre à quel point vous pourriez nous être précieuse. »
Layton laissa échapper un soupir discret. L'heure était venue de poser des questions d'un ordre différent... Plus questions de doux souvenirs. Les yeux brillants, il demanda enfin :

« Clive Dove s'est-il, envers qui ou quoi que ce soit, déjà montré...violent ? »

Le corps entier d'Hershel se crispa malgré lui. Il espérait ne pas causer de réticences ou même de douleur chez Maud. Le sujet tabou était nécessaire.

La jeune femme pouffa légèrement. Le Professeur était digne de sa réputation : poser les bonnes questions aux bons endroits. Dommage qu'il faille retourner le couteau dans la plaie.

« -Violent... ?

- Maud, calme-toi s'il te plaît. » anticipa Dimitri.

« - Excuse-moi, Dimitri, tout va bien. » le rassura-t-elle. « En temps normal, jamais. Et j'insiste sur ce fait. Puis il commença à se comporter… Etrangement ? Il débuta par des absences de plus en plus longues, ne tarda pas à ramener foules de personnes à la maison : c'est d'ailleurs ainsi j'ai rencontré Dimitri et quelques autres scientifiques... l'héritage me fut bientôt interdit... En parallèle, un peu avant même, nous avions commencé nos études... Lui le journalisme, moi la médecine. Je travaillais trop pour me pencher sur le problème, et il était grand, après tout... Jusqu'à ce qu'un jour, il me fasse déménager. Nous sommes allés chez Madame Spirale, qui tenait l'horlogerie, et nous avons débarqué sous terre. Il était de plus en plus bizarre, nerveux et son regard trahissait une obsession, dont j'ignorais encore tout.

- Vous voulez dire que vous n'étiez pas au courant de ce qu'il préparait ?

- Absolument pas. Ni de son état d'esprit. Je n'en pris connaissance que bien plus tard. J'ai essayé de le raisonner, de cerner ce plan que je ne connaissais pas en détail, si ce n'est pas du tout. Mais que voulez-vous, moi contre une armée d'acharnés, l'étudiante contre les experts, la raison contre la folie… Je n'ai tout simplement rien pu faire.
Sur le moment, j'ai hésité. Cette ville factice m'étouffait, mais Clive m'inquiétait. Je ne voulais pas l'abandonner. Donc je suis restée. En tant que figurant. Et j'ai tout vu.

C'est Dimitri en personne qui vint me chercher quand la machine se désintégra. C'est ensemble que nous (assistâmes/avons assisté, choisissez) au dénouement: les révélations, les réactions du Premier Ministre... Et... Et l'arrestation de Clive. »

Elle s'arrêta brusquement. Jamais elle n'aurait imaginé que son, disons, frère, aspirant gentleman, finisse en prison. Et au moment-même où elle parlait, il était en train d'endosser le rôle de fugitif-criminel. De mieux en mieux. Même si son nom était souillé par l'encre des journaux, même si son visage tapissait les murs des commissariats, même s'il était à présent l'ennemi de la nation, elle ne pouvait pas encore faire les liens de cause à effet.

En tout cas pas avant de l'avoir revu. Après tout, le Clive qu'elle avait connu commençait à remonter loin. Cela faisait quelques années qu'elle l'avait perdu de vue : d'abord son voyage au tour du monde, puis la construction du Londres du futur et enfin l'élaboration de son plan d'apocalypse.

« - Après cette affaire, Dimitri prit soin de moi, et…m'expliqua tout. En détails. L'arrière-pensée de Clive, ces raisons, comment il l'avait manipulé lui et les autres et son état mental : la folie.
Je vous avoue que ça vous surprend un peu de découvrir tout ça ! Surtout lorsqu'on l'a fréquenté aussi longtemps et d'aussi près que moi. Et comme ai-je réagi, d'après vous ?

- Vous avez été en état de choc, je suppose ?

- Dans un premier temps… Oui. Puis, une brusque pensée s'est emparée de moi : il avait été trop loin, beaucoup trop loin. Et cela m'a mise hors de moi. Au fond de moi, je voulais lui faire entendre raison, une bonne fois pour toutes, faire ressortir tout ce que j'avais pris sur moi.
Une bonne grosse claque sèche, est-ce que vous voyez ce que je veux dire ? »

Cela eut pour effet de faire rire Dimitri.

« - Je dois retrouver Clive, le comprenez-vous ? Parce que malgré tout... Je l'aime.
Je suis encore l'aînée, c'est à moi de veiller sur lui, de le soutenir quand il va mal, le corriger quand il déraille…Je serais prête à faire n'importe quoi pour vous aider, Professeur, et si mon récit a pu vous être utile, j'en suis ravie. »

Le Professeur ne prit que quelques instants à masquer les impressions fortes que provoquaient sûrement chez n'importe quel individu pourvu d'un cœur le récit de Maud.
Il ne voulait pas la prendre en pitié, ce qui revenait trop vite à la rabaisser-non, il ne fit que ce qu'il pensait avoir le droit de faire : Layton lui lança un long regard, puissant et déterminé, dans le seul but de lui communiquer de la force, la force de poursuivre sa quête, sa propre force, à lui, ce qu'il pouvait lui offrir.

Baissant après de longues et pleines de sens secondes les yeux, il se leva, prit doucement la tasse de ses deux invités, et les garda en mains en disant : « Je crois que je vous ai bien assez questionnée, du moins pour aujourd'hui. Soyez tranquille, Miss, je crois pouvoir vous dire que j'en ai bel et bien fini avec vous.

Observant Dimitri, il rajouta plus faiblement : « Et comment allons-nous nous organiser pour la suite de cette aventure ?

- Peut-être une marche dans les parcs londoniens ferait-elle du bien à cette demoiselle ? Je te propose de discuter plus sérieusement de l'affaire ardue qui nous attend », articula-t-il en se redressant sur son fauteuil. Il prêta sa main à Maud.

« -Très bonne idée, mon cher Dimitri » se réjouit le professeur. Et d'un pas vif, il abandonna les trois tasses de thé dans l'évier, se leva et poussa la porte de son bureau pour inviter Dimitri et Maud à sortir.


MissM : Voilà, on vous avait prévenus, il y a de l'OC. Mais souvenez-vous, on vous avait aussi parlé d'OC intelligent, utilisé dans un but bien précis, en tout cas on l'espère bien.

Alors, mes chéris ? que pensez-vous de notre petite nouvelle, Maud Dove ?
Et on retrouve le "Derrière l'Écran"...la semaine prochaine (ma camarade Ode est en pleines festivités. Pff, ces jeunes...ils délaissent l'art pour...l'alcool ! Sacrebleu) ! Merci à tous pour votre lecture et à très bientôt !