Lorsque je les rouvris, j'étais allongée sur mon lit. Le soleil voilé perçait à travers la fenêtre de ma chambre. Je me dis alors que j'avais du rêver. Mon regard se posa sur ma tenue... Mon jean était trempé, tout comme mes chaussures. Mon coupe vent avait été posé sur ma chaise de bureau. Je me relevai, chancelante, puis allai jusqu'à la salle de bain, avec un change propre. Je me regardai longuement dans la glace. J'aurais été incapable de dire ce qui c'était passé la nuit passée. Je m'étais disputée avec mes parents, ça j'en étais sûre, j'étais même partie de la maison en claquant la porte. Mais le reste était comme un rêve. J'avais rencontré cet homme étrange, si beau, si protecteur, si dangereux. On avait parlé, et en plein milieu d'une phrase, un trou noir s'imposait dorénavant dans mon esprit, à la place de ce qui avait du réellement se produire.
Le reste de la journée se déroula plus ou moins normalement.
Apparemment, mes parents aussi avaient complètement oublié les événements de la veille ne se souvenant même pas que j'avais fait une fugue d'environ trois heures. Ce qui était en soi proprement ridicule.
La dure réalité me ramena a elle. Je n'étais pas encore en vacances, et devais aller au lycée du village. Un lycée très spécial. En effet, il ne possédait pas de labo, donc pas de cours pratiques de biologie, pas de bibliothèque, ni aucune structure particulière outre des salles de classes grises et tristes à pleurer. Le seul point positif, était que l'absence de gymnase dans un rayon de dix kilomètres nous dispensait de cours de sport, que je détestais tout comme les mathématiques enseignées par le pire des profs du lycée. Bref, ma vie était tout ce qu'il y a de plus normal. Jusqu'à une certaine soirée.
Le soir venu, j'étais tranquillement en train de dormir d'un sommeil paisible, dans mon lit ,fatiguée par deux cours de maths , un de géo et une course au supermarché, lorsque ma respiration eu un raté. Je sentais en effet une odeur spéciale, indescriptible, que j'aurais sans doute reconnue entre toute. J'ouvris les yeux, croyant être en pleine rêverie. Je fus paralysée. Il était la, assis sur ma chaise de bureau, tourné vers mon lit. Et il me regardait. Dormir. Outre le fait que j'étais en pyjama, décoiffée et donc non présentable, je n'aimais pas particulièrement le concept de quelqu'un me regardant pendant mon sommeil. Il ne bougeait pas un muscle. Si je ne l'avais pas connu plus tôt j'aurais cru qu'il n'avait pas remarqué que me fusse réveillée. Il était tout de noir vêtu, et la peau blanche de son visage était le seul point de lumière de son être. Je tournai alors la tête vers la fenêtre. Elle était grande ouverte. Comment avait il pu se faufiler dans ma chambre sans que je m'en rende compte?
Soudain, il joignit ses mains et en posant ses coudes sur les accoudoirs de la chaise, ne cessant de vriller son regard dans le mien. On aurait dit qu'il voulait me noyer dans ses yeux noirs comme l'encre. Le rictus qui l'accompagnait toujours était lui aussi présent. Bouche entrouverte, ses dents étaient tellement blanches que j'en étais hypnotisée. Je ne pouvais détacher mon regard de ces lèvres si rouges, si attrayantes… Je me sentis stupide et malpolie de le dévisager de la sorte, mais je ne pouvais pas m'en empêcher.
Une voix monocorde rompit le silence :
-Tant qu'il y aura des yeux reflétant les yeux qui les regardent ; tant qu'une lèvre répondra en soupirant à la lèvre qui soupire ; tant que deux âmes pourront se confondre dans un baiser…
La phrase resta en suspend.
Je m' éclairci la gorge, puis dis d'un ton moins posé que je n'en avais l'intention
-Que faites vous ici?
J'avais quasiment rabattu la couette jusqu'à mes oreilles, et j'étais... Circonspecte. Il ne me répondit pas. A la place de quoi, il se leva. Son regard n'était pas celui de velours que j'avais connu. C'était celui d'un prédateur. Il ne cessa de me fixer jusqu'à parvenir tout près de mon lit. Je pouvais percevoir le souffle entêtant qui émanait de bouche lorsqu'il respirait longuement. On aurait dit qu'il humait une odeur particulièrement plaisante, pour lui. Moi, je ne sentais rien de particulier. Puis son attention revint sur mon expression pétrifiée.
-N'aie pas peur, je ne te ferais aucun mal.
Son regard entêtant se replaça dans mes yeux, et sa main de marbre frôla ma joue. J'en tremblais. Pour le coup, et à cet instant, j'étais paralysée par la peur. Un tel sentiment m'était étranger à son égard, en effet, l'autre soir, je l'avais senti si rassurant, si protecteur. Ce soir, il semblait ne plus se contrôler. J'eus alors une réaction stupide. Humaine, mais déraisonnée. Je m'emparais de la couverture, la rejetant sur le coté, et sortis précipitamment de mon lit. Évidemment, il était déjà face à la porte, et me barrait le passage. Toute issue était bloquée. Je pensais à mes parents. Je ne voulais pas qu'il leur arrive quelque chose et préférais que ce soit moi qui sois tuée plutôt qu'eux. Car je savais ce qu'il avait l'intention de faire. Ce qui me surpris, en revanche, c'est la manière dont il allait s'y prendre. Je ne sais comment, je me suis retrouvée contre la porte, et lui était devant moi. J'essayai d'ouvrir, tournant la poignée comme une forcenée, mais lui la retenais de toute sa force irréelle. Un grand sourire était affiché sur son visage, et ses yeux étaient noirs, mais plus onyx. Ils étaient noirs grenat. Noir sang.
Je crus que j'allais trépasser avant même qu'il ne tente quoi que ce soit. Mon souffle était court, et mon pouls était beaucoup trop rapide. Soudain, il vrilla son regard dans le mien à la manière serpent qui hypnotise sa proie. J'abandonnai totalement. Je n'étais plus maître de moi, et le pire c'est que j'en étais consciente. Un long et grand sourire victorieux s'affichait sur son visage béat. Il était encore une fois mortellement beau.
Il lâcha la porte, sachant parfaitement que je ne tenterais rien. J'étais figée sur son visage. Sa puissante main pris mon cou et l'étrangla. En me soulevant presque du sol, il tourna sa tête de coté en se rapprochant de moi. Il ouvrit la bouche, et alors que je compris ce qui allait se passer,j'entendis un long soupir, et il relâcha brutalement son étreinte. Je tombai sur le parquet avec un bruit sourd. Mes jambes refusaient de me porter.
Il me prit dans ses bras et m'allongea sur le lit. Je tournai la tête vers lui. Il s'était déjà éloigné, et avait réintégré sa place sur la chaise du bureau; il se tenait la tête dans les mains.
-Je suis désolé. S'exprima-t-il d'une voix rauque que je ne lui connaissait pas.
Il semblait sincère et si je n'avais pas frôlé la mort la minute d'avant, j'aurais presque eu pitié de lui. Il releva la tête. Comme un océan après une tempête, ses yeux étaient a présent aussi calmes qu'un lac, illuminés d'un éclat de repentance. J'ignore si c'était a cause du fait que j'étais déjà amoureuse de lui, ou si il s'agissait simplement de bêtise de ma part, mais je ne pus lui en vouloir. Il avait l'air tellement peiné.
-J'aurais dû me contrôler. Je suis inconscient.
Je m'assis, et serrai mes genoux contre ma poitrine. Je ne savais pas quoi dire, et je ne savais même pas si j'étais capable de parler. Je lui avouai alors la vérité
-Je ne t'en veux pas…
Malgré lui, cela déclencha ses rires.
-Je viens d'essayer de te tuer, et tu ne m'en veux pas?
-Non...Mais...J'aimerais savoir... Juste une question.
Il pencha la tête de coté d'un air interrogatif. Son mouvement était mécanique, net, me fascinant. Il semblait sur la défensive, prêt à partir. Ce que je voulais absolument éviter.
-Oui?
-Qui es tu?
Il eut un regard noir. Noir de peine. Il se leva, et son long manteau flotta derrière lui. Il fit alors la chose que je redoutais. S'acroupissant au rebord de la fenêtre, sa mâchoire carré se tourna vers moi
-Quelqu'un qui n'est pas pour toi.
Et il sauta. J'étais tellement surprise, que je restai dubitative un long moment. Je savais qui c'était. Ou plutôt ce que c'était. Mais ce que je voulais savoir, c'était son nom. Un visage sans nom s'efface si rapidement. Et je ne voulais pas qu'il s 'efface. La chaise était vide, et je m'y assis. Appuyant la tête contre l'accoudoir, j'essayais de capter désésperement son odeur. J'étais déjà tombée amoureuse, un jour. Même plusieurs fois d'ailleurs. Mais ce que vous devez savoir, c'est que même le plus fort des amours humains ne couvrirait pas la moitié de la force que représente un amour comme celui que nous avons ressenti. Nous étions liés, proie et prédateur. C'était un lien de sang que ne s'abolirait que si l'un de nous deux capitulait et laissait la mort l'emporter. C'était plus qu'un amour, c'était un combat. Un combat perdu d'avance.
Je voulais être près de lui, c'était tout ce qui m'importait. Et je savais que cette envie ne me quitterait a présent jamais. Il m'avait maudite. Je ne pourrais plus jamais aimer quelqu'un d'autre que lui, et maintenant que je savais qu'il ne voulait pas de moi, j'étais condamnée à aimer sans amour en retour. Et un amour a sens unique est sûrement la chose la plus destructrice au monde. Surtout un amour comme celui que je ressentais. Un amour pour quelqu'un qui n'était pas de mon monde, et dont j'avais très peu de chance de guérir. Sa morsure n'aurait pas été plus dure que l'existence que j'allais maintenant devoir mener. Personne ne lui arriverait jamais à la cheville. Aucun garçon, que ce soit ici ou ailleurs dans ce monde ne me conviendrait mieux que lui. Il ne s'agirait que de lots de consolation. De bas, fades et insipides lots de consolation. D'insignifiants cailloux face a un diamant. De lourdes larmes mouillèrent mes yeux, coulant sur mes joues, puis sur l'accoudoir. Ce fut une nuit sans sommeil. Sans personne pour comprendre ce que je ressentais. Une nuit seule. Une nuit comme j'allais en mener tant d'autres. Non, pas en mener. En suivre. Je n'allais plus rien mener dans ma vie. J'allais suivre. Suivre le mouvement. Le mouvement des humains, futiles et sans goûts comparés au vampire que je voulais. Il occuperait mes jours, mes nuits, ma vie. Je ne savait même pas si j'arriverais à me nourrir sans lui. Je ne dormirais plus. Je serais robot jusqu'à ce qu'il m'accepte. J'étais a présent totalement à sa merci. Peut être étais ce le lot de toute survivante à une attaque de vampire. Ce genre de créature exerce une telle attraction, normalement destinée à faciliter la capture, qu'un humain y survivant à des séquelles at. Vitam æternam. Peut être donc qu'un autre vampire me conviendrait tout autant. Si ils étaient aussi beaux que celui que je venais de rencontrer, alors j'en étais sûre. Si je rencontrais un vampire qui m'acceptais, je serais peut être enfin heureuse, soulagée? Mais cette quête allait sûrement me mener au danger, ce que je désirais bêtement plus que tout. Après tout, quand je m'étais trouvée en danger, l'autre soir, sur la route, il était apparu. Si je réitérais l'expérience, peut être serais t'il au rendez vous… Mais je ne fuguerais pas, cela inquiéterait bien trop mes parents.
Les nuits qui avaient suivi l'attaque avaient été particulièrement douloureuses. Mes rêves, les rares fois où je dormais, étaient occupées par son image. Je revivais l'attaque, en transformant la fin. Généralement, il restait avec moi, et nous parlions le restant de la nuit. Mais le réveil de ces nuits là était très dur. Les matins d'autres nuits étaient, au contraire, un soulagement. En effet, mes rêves se transformaient parfois en cauchemar. Un cauchemar horrible. Un cauchemar ou lorsque je me réveillais, mes joues étaient mouillées et mes mains tremblantes.
Je me souviens de chaque détail. Il se résumait a ma plus grande peur; le rejet de Jeremiah. J'étais seule dans une foret sombre, et je me mettais a chercher quelque chose... mais quoi? Je cherchais encore lorsque il apparaissait. Ses pupilles étaient enflammées de haine, et il me prenait les poignets en me disant des choses horribles; en me brutalisant. Je le suppliais d'arrêter, mais il ne voulait rien entendre. Je me mettais à pleurer a chaude larmes avant de m'endormir, et c'est trampée de sueur que je me reveillais, seule dans mon lit.
Sans lui , je n'étais plus rien. J'étais la partie d'un tout dont il ne voulait même pas entendre parler. Car pour lui, apparemment , je n'étais rien d'autre qu'un vulgaire morceau de viande.
Mes jours se muaient en nuits. Des nuits sans lune, comme celle ou Jeremiah m'avait attaquée.
Et aussi étrange que cela puisse paraître, je chérissais cette nuit. Je la remettais en boucle dans ma tête, comme un film dont on ne se lasse pas. Je voulais tout revivre; le contact de sa peau froide, ses yeux de charbons se dardant sur moi, et jusqu'à son dernier regard avant qu'il ne se jette par la fenêtre. Je voulais sentir son odeur, et j'aurais voulu garder son manteau pour qu'il me tienne chaud la nuit. Pour garder trace de cet être fantomatique qui avait infligé de tels dégâts a mon être désormais sans vie. Je ne me demandais même pas comment réagissait mon entourage. Ils devaient me trouver bizarre, mais je n'en avais aucune idée. Et pour être honnête, cela ne m'importait pas le moins du monde.
Contre toute attente, je crois que je donnais bien le change. Je mangeais, je travaillais au lycée, je faisais mes devoirs, et, chose surprenante, j'en étais même arrivée a préparer la cuisine le soir et a mettre la table, ainsi qu'a faire le ménage. Cela m'aidait à m'occuper sans y consacrer mes pensées complètement accaparées par lui. Mes parents en étaient ravis. Ils n'ont rien vu. C'est normal, dans le guide des parents, a « amour » on trouve « joie, renaissance, bonheur, tête en l'air ». On est loin de trouver « Déprime totale, amorphie, prostration »… Ils ne pouvaient de toutes façon pas comprendre. Tout simplement parce que celui dont j'étais éprise n'étais pas humain.
