Chapitre 3 : Suicide Social
Le temps avait passé depuis St Valentin, mais rien n'avait vraiment évolué.
Orel et Gringe avaient trouvé un équilibre parfait, une routine, un quotidien partagé entre les pizzas et les jeux vidéos. Ils étaient heureux. Heureux d'être à deux, à comater sur le célèbre canapé vert, taché de diverses substances. Entre eux, il n'y avait ni malaise, ni secrets. Ils se livraient entièrement l'un à l'autre, confiants, désireux d'une oreille attentive pour les écouter.
Ce soir-là, Gringe avait la flemme de tout. Orel, quand à lui, était obligé de se rendre au petit hôtel du centre-ville où il tenait la permanence de nuit. Lui-même ne savait pas pourquoi il s'acharnait à garder ce petit boulot miteux, où il servait un patron raciste et orgueilleux et ce pour bien moins que le SMIC.
Mais ils avaient besoin de cet argent pour vivre. Besoin de cet argent pour survivre.
Se levant doucement, sans se brusquer, du canapé où il était assis depuis près de trois heures, Orel se saisit de son éternelle casquette, enfila la plus propre de toutes ses chemises sales et une veste, puis, après un bref salut à son ami, qui bavait devant un épisode de Dragon Ball Z, quitta le havre de paix enfumé que représentait son appartement. Il descendit, sortit dans la rue et s'alluma une cigarette pour combattre le froid. Renfonçant la tête dans les épaules, il se glissa sur le banc de l'arrêt de bus, puis dans le bus lui-même, et se cala confortablement dans un fauteuil libre, au fond du véhicule. Il en avait pour un petit bout de temps, et en profita pour repenser aux quelques esquisses de son qu'ils avaient imaginés avec Gringe.
Ils avaient eu l'idée d'une chanson où ils incarneraient des super-héros. C'était un projet fou, un rêve d'enfants. Quelque chose qu'il voulait vraiment mener à bout... Ils n'en avaient pas écrit une ligne, laissant encore une fois leur projet inachevé.
Comme d'habitude.
C'était la seule chose qui pesait sur les épaules d'Aurélien. Il était né pour rapper, c'était son seul but dans la vie, son seule rêve. Sa passion la plus folle. Mais depuis deux ans qu'il avait rencontré Gringe, il n'avait plus rien écrit. Ils étaient comme bloqués sur le canapé vert, seuls face à l'immense chemin, à la route si longue qui pourrait peut-être les mener au succès. Et ça le rendait fou. Il ne disait rien, se taisait devant Gringe, qui ne semblait y accorder aucune importance. Mais lui sans avancer il coulait, sans avoir la moindre force pour essayer de nager. Voir ainsi son temps s'écouler lui donnais envie de s'ouvrir les veines.
Mais il se taisait.
Pour Gringe.
Il tournait en rond à l'intérieur de sa propre tête, se repassant en boucle les paroles de Suicide Social. Il était là, assis sur un siège au rembourrage inexistant et au tissage laid. A contempler depuis sa place l'étendue de son inaptitude.
A l'arrêt suivant, la porte du bus s'ouvrit, et une jeune femme monta. Elle était brune, habillée de façon très classe. Une vraie fille de cadre. Mais elle avait dans les yeux tout un univers, un monde qui ne demandait qu'à tre découvert. Ses talons claquaient contre le sol du bus tandis qu'elle remontaient vers le fond.
Bien sûr, comme dans les films niais qu'Orel détestait, elle s'assit en face de lui, et lui sourit.
Elle était vraiment jolie.
Elle descendit deux arrêts plus loin, un sourire aux lèvres. Aurélien avait, quand à lui, un petit papier dans la poche, avec quelques chiffres griffonné et un petit "Marie" délicatement écrit.
Il descendit à son tour. La nuit était tombée, et lorsqu'il s'engouffre dans l'hôtel, ce ne fut que pour découvrir un hall vide, toutes les clés sagement rangées derrière le comptoir. Il soupira. Il allait encore s'ennuyer.
La seule chose intéressante dans ce taff qui lui bouffait toutes ses nuits, c'était les pastilles mentholées disposées dans la grande jarre en verre. Il en pris une, puis deux, puis trois, puis se servit un verre de whisky. Puis en pris deux, puis trois.
Il se saisit de son téléphone.
À : Marie
C'est Aurélien, le mec du bus. Ça va ?
Quelle connerie. Comme si une fille comme elle pouvait s'intéresser un jour à un mec comme lui.
Il soupira.
Et se servit un shot de vodka.
A quelques kilomètres de là, dans l'appartement mal éclairé, Gringe ruminait. Il connaissait bien trop Orel pour ne pas savoir quand quelque chose n'allait pas, or il était plus que visible que le rappeur avait un problème.
Gringe se morfondait. Il avait "abandonné" son poste au skate shop, obligeant Orel à prendre des gardes de plus. Il ne faisait rien, ne mangeait presque plus, ne sortait plus. Il passait son temps à boire et à fumer, sans aucun égard pour sa propre santé. Il rêvait d'une paire de bras où il aurait pû se blottir, et murmurait ses chagrins au creux d'une oreille attentive.
Il n'avait jamais osé faire de câlin à Orel. Et ce n'étais pourtant pas l'envie qui lui manquait.
Il s'endormit bien vite après un énième bâton de nicotine, tout en de faisant la promesse de parler à son ami. Il sombra dans un monde rempli de brouillard gris, seul.
Seul ? Non. Plus maintenant.
Il y avait une silhouette dans la brume.
Dans l'hôtel, Orelsan en était à son cinquième verre.
Il devait être quelques heures avant le lever du soleil. Marie n'avait pas répondu. Orel était rongé par l'ennui, par l'inactivité. Par sa culpabilité aussi, sa haine pour le désastre qu'était sa vie. Au fur et à mesure des verres, il avait pris conscience que le bonheur factice dans lequel il se complaisait depuis deux ans n'était qu'un voile d'ignorance qu'il refusait de déchirer.
Mais la déchirure était là, ce soir, et les flots d'alcool s'engouffrèrent dans la brèche.
Il but, but à n'en plus pouvoir penser, et but encore après ça. Lorsque les premières rayons du soleil retrecirent ses pupilles, il sortit. Il rentra dans l'épicerie au bout de la rue.
Il en ressortit avec une bouteille de vodka.
Il marcha sans but. Il vacillait, les yeux dans le vide, ressassant sans fin sa frustration et son dégoût de lui même. Alors c'était ça son futur ? C'était ça sa vie ? Un zombie ivre, destiné à des jobs de merde, qui boirait tous les jours pour oublier sa peine ? Un homme fini, terminé à 30 ans, qui marcherait sur ses rêves pour être sûr d'avoir des regrets ? C'était ça, alors, la vraie société, ce monde d'adultes auquel il voulait échapper, un monde qu'il avait hurler dans Suicide Social, un monde qu'il haïssait.
Il se laissait bouffer par une médiocrité qu'il avait toujours craint, et n'avait même plus la force de crier sa haine au monde entier.
C'était lamentable.
Et lui, assis contre un arbre dans un parc public, la tête plus lourde que tous les problèmes du monde, les yeux clos et les sanglots irrépressibles, n'était il pas lamentable ?
Il était pathétique. Immonde petit déchet, bâtard d'un monde qu'il avait toujours voulu fuir.
L'alcool le faisait délirer.
Il devait être 10 heures, peut être. A quelques rues de là, Gringe soupirait.
Orel aurait du être là depuis longtemps.
Bien sûr, il arrivait qu'il ailleurs Deuklo, ou chez Vince, mais il prévenait toujours. Et là, rien.
Il se leva, fatigué de tout. Il savait qu'Orel traversait une mauvaise passe putain, pourquoi il ne l'avait pas suivi, cette nuit ?
Il sortit et marcha sans but précis dans les rues de son quartier. Il commençait à être transi tant le froid était mordant, lorsqu'il entendit au loin les accents haineux de la voix d'Orel.
Adieu les p'tits mongoles qui savent écrire qu'en abrégé
Adieu les sans papiers, les clochards tous ces tas de déchets, j'les hais
Les sportifs, les hooligans dans les stades, les citadins, les bouseux dans leur étables
Les marginaux, les gens respectables
Les chômeurs, les emplois stables, les génies, les gens passables
De la plus grande crapule à la médaille du mérite
De la première dame au dernier trav' du pays...
Gringe se précipita. Putain. Guillaume sentit son coeur se serrer lorsqu'il aperçut son ami, le visage ravagé par les larmes et le désespoir, en train de hurler sa haine au monde entier. Les passants le regardaient de loin, il était un monstre, une anomalie dans un système qui se voulait parfait. Il criait des vérités que tout me monde voudrait cacher.
Mais mon dieu, il était dans un état lamentable, il faisait tellement pitié à voir.
Doucement, comme on fait avec un petit chat effrayé, pas à pas, Gringe s'approcha. Lorsqu'il fut à côté d'Orel, qui le contemplait sans mot dire, il lui pris la main, et l'entraîna silencieusement vers l'appartement.
Il n'avait pas honte d'être avec son ami dans un état pareil, il n'avait pas honte des regards condescendants ou plein de pitié des gens, il n'avait pas honte de l'odeur d'alcool.
Il avait honte de lui.
Une honte terrible, qui le prenait tout entier, qui le dévorait de l'intérieur, qui semblait le brûler. Comment avait il pu être aveugle à ce point ?
Une fois arrivé à l'appartement, Gringe déposa du mieux qu'il pu Orelsan sur son lit, et s'assit à ses côtés. Orel était sur le dos, les larmes dégoulinaient de ses yeux et venaient se perdre dans les méandres du drap. Sa bouche était serrée en une tentative muette pour étouffer les sanglots qui menaçaient d'exploser.
- Raconte moi.
- J'en peux plus.
Il avait du mal à parler, il hoquetait, reniflait, tentait d'articuler calmement. Il avait les yeux tellement gonflés... Il paraissait tellement au fond du trou que Gringe en avait les larmes aux yeux lui-même.
- Je te jure, Gringe. Je tiens plus. Mon seul rêve dans la vie, c'est de rapper, et je le retrouve coincé à Caen avec un groupe qui n'avance pas, avec des projets qui sont au mieux pas finis et au pire pas commencés. J'ai un job de merde putain, toutes mes nuits sont bouffées par cette merde, et je me hais, d'une telle force.
Gringe regardait son ami, qui lui, fixait le plafond. Il avait, durant sa diatribe, pris la main d'Orel, et en caressait doucement le dos avec son pouce.
- Je me déteste, j'en peux plus d'être bloqué, de plus avancer, de couler à pic. J'ai pas tout lâché pour finir mes jours comme ça... Avant j'avais des rêves, maintenant j'ai des regrets, je piétine tous mes rêves de gosse et je crache dessus ! Je veux finir ce que j'ai commencé, je veux réussir dans tout ça... Je refuse cette médiocrité qui m'habite.
Orel fondit en larmes. Il pleurait, roulé en boule sur son lit, se balançant d'avant en arrière, serrant convulsivement ses draps. Il était encore saoul, mais était bien plus ivre de chagrin que d'autre chose. Au bout de plusieurs minutes, il finit par se calmer, et se tourna vers Gringe, qui n'avait pas bougé. Il tendit le bras et attrapa sa main qui reposée à quelques centimètres de l'oreiller, puis la serra fort, sans la lâcher.
- Merci. Je sais pas quelle connerie j'allais faire encore.
Gringe se pencha sur lui, et remonta la couverture sur ses épaules.
- Il ne t'arriveras rien, ici. Dors, mon pote.
Orel se laissa alors emporter par le sommeil, confiant sa future nuit à Gringe. Celui-ci, voyant que sa main ne lui avait pas été rendue, caressa de sa main libre le visage d'Orel, dans un geste infiniment tendre. D'un geste du pouce, il essaya ses dernières larmes, et caressa quelques instants les tempes douloureuses de son ami, qui dormait déjà profondément.
Au bout d'un temps, il se leva et après un dernier regard, alla s'enfermer dans la salle de bain.
Il se regarda dans les yeux, s'accrochant au lavabo, serrant la céramique tellement fort que ses jointures en devinrent blanches. Le miroir en face de lui renvoyait l'image d'un homme pâle, aux traits tirés par l'inquiétude, aux cheveux sales et à la barbe mal rasée.
Comme un dessin auquel il manquerait la moitié des traits.
Lamentable.
Sa gorge se serra brusquement, et il se laissa glisser le long du mur, avant d'exploser lui aussi en lourds sanglots. La tête dans les bras, Gringe pleurait, sur son sort, celui d'Orel et cette vie de merde dans laquelle il se complaisait.
Guillaume Tranchant, rappeur raté et homme inachevé, inachevé, inachevé.
