IV
Dorian s'autorisa un petit rictus satisfait depuis la fenêtre de sa chambre donnant sur le jardin d'herbes. Enasalin, assise sur un banc à côté du Commandant lui montrait quelque page d'un livre qu'il savait être un traité concernant les elfes de Thédas pour le lui avoir prêté plus tôt. En dehors des légendes elfes, l'Inquisitrice était friande d'histoires de dragons, qu'elle dévorait dès qu'elle en avait l'occasion. Peut-être ce naïf idiot qu'était Bouclettes le découvrirait-il aussi. Il était plutôt satisfait de son plan simpliste : un amant chasse l'autre et son amie méritait quelqu'un de gentil pour veiller sur elle et ce bébé. Il était facile de pousser un peu l'ancien Templier en direction d'Enasalin et de laisser les choses se faire. S'ils ne s'étaient pas un peu plu, rien n'en serait ressortit mais il semblait qu'il ait eu du nez. Dorian Pavus aimait à se dire qu'il avait toujours raison.
Sentant la main grise de son amant glisser sur sa nuque, le tévintide creusa les reins, charmeur, laissant Iron Bull picorer son cou de baisers.
- Si je ne te connaissais pas si bien, je dirais que tu manigances quelque chose, souffla le Qunari. Tu as la tête d'un tévintard qui trempe sa pine dans le sang.
Gloussant légèrement, Dorian se détourna finalement de la fenêtre, faisant taire son amant d'un baiser. L'ancien Ben Hassrath en profita pour observer ce qui semblait retenir l'attention de Dorian, ne voyant qu'une discussion entre l'Inquisitrice et son Commandant. Haussant les épaules, renonçant à comprendre, Bull en profita plutôt pour soulever ce diable de mage qui se débattit pour la forme et le ramener dans un lit déjà fort froissé.
La jeune femme releva un instant les yeux de la gravure qu'elle expliquait à Cullen en voyant le premier flocon se déposer sur les pages. Les nuages bas et lourds se mouchetaient de la première neige qui commença à tomber doucement sur le fort. Les yeux verts se plissèrent d'une joie toute enfantine et le Commandant sentit son cœur défaillir devant un si charmant tableau. Refermant le livre, le glissant dans son escarcelle, Enasalin tendit les mains pour tenter de capturer quelques flocons annonciateurs de l'hiver.
- Vous croyez qu'elle tiendra ? Demanda-t-elle joyeusement.
- Il a gelé ce matin et à cette altitude il y a de fortes chances que oui, Inquisitrice.
Elle lui fit le plus adorable des sourires, tout en resserrant un peu son écharpe de laine rouge, quelques flocons se déposant déjà dans les boucles de ses cheveux sombres. Cullen se sentit étrangement réchauffé de l'intérieur. Déjà deux mois depuis qu'il l'avait confrontée à son secret. Deux mois où il l'avait vu se rapprocher de lui sans même qu'ils s'en rende compte. Elle était là, à ses côtés, comme une évidence. Il avait l'impression de pouvoir l'aider, de lui être utile. L'hiver serait une saison calme pour l'Inquisition. Beaucoup de routes devenaient facilement impraticables, si haut dans les montagnes et un peu partout à Férelden et Orlaïs. Cela le rassurait : il aimait la savoir en sécurité à Fort Céleste, à présent qu'elle était proche des cinq mois de grossesse. Cela devenait difficile à cacher mais, heureusement, les vêtements d'hiver étaient bien plus couvrants. Enasalin avait finit par céder à son Commandant et, avec ce dernier en soutien, avait osé consulter la sage-femme de l'Inquisition. Le regard que la matrone avait jeté au Commandant en disait long mais comme la jeune elfe ne semblait pas oser démentir, il préféra laisser penser qu'il était le père. Cela ne ferait que blesser la pauvre Inquisitrice, s'il lui rappelait le véritable géniteur de ce bébé. Cullen lui-même dû avouer ressentir un étrange soulagement lorsque la sage-femme annonça que rien ne lui semblait anormal et que l'enfant à venir se portait bien. S'en était suivi une longue liste de recommandations de tous types, qu'Enasalin ignorait la plupart du temps – surtout celle de ménager ses efforts. Par chance, la vieille femme avait tenu sa langue et l'ancien templier n'eut pas vent de rumeurs. Cela soulagea terriblement l'Inquisitrice qui retrouva un peu plus d'appétit et de joie de vivre.
En la regardant tournoyer un instant sur elle-même dans son grand manteau de laine bouillie pourpre aux boutons dorés, tout doublé d'hermine, le Commandant aussi dû s'avouer n'avoir que rarement éprouvé un si doux sentiment. Il lui semblait que, lors de ces dernières semaines, tout leur était prétexte pour se voir. Le moindre rapport lui semblait tout à coup digne de lui être remis en mains propres, Enasalin elle-même prétendait à la moindre excuse pour qu'ils s'accordent quelques minutes. Parfois, c'était son épaule qui heurtait la sienne à la faveur de quelque lecture commune ou encore les doigts de l'un qui frôlaient ceux de l'autre à la faveur d'un mouvement. Cullen songea qu'il chérissait ces moments volés au monde, où il n'existait que l'autre.
Les flocons dansaient délicatement dans l'air froid et il soupira d'aise, se relevant pour la rejoindre, la couvant d'un regard chaleureux.
- Souhaitez-vous continuer votre explication sur le panthéon elfique après le dîner, Inquisitrice ? Nous pourrions boire un thé et profiter de la cheminée ?
Le visage de la jeune femme s'illumina de plaisir et Cullen se sentit rosir de lui provoquer tant de joie avec des choses si simples.
- Avec plaisir.
Se redressant, se sentant flotter sur un petit nuage, l'ancien templier eut un sourire béat lorsqu'elle accepta son invitation. Il faisait un temps à profiter de la chaleur et du confort du château.
- Cullen ?
Il se tourna un instant vers Enasalin, la regardant rougir de derrière son écharpe, semblant soudain absorbée par la contemplation de l'herbe sous ses pieds.
- Pensez-vous... Que vous puissiez m'appeler par mon prénom ? Je ne voudrais vous paraître inconvenante.
Elle ajouta cette dernière phrase très vite, rougissant jusqu'à la pointe de ses oreilles, qui dépassaient légèrement de ses cheveux.
- J'en serais honoré... Mais je crains que mon accent ne lui rende guère justice. Fit l'ancien templier en s'empourprant à son tour.
La jeune elfe lui sourit timidement, se détournant pour rejoindre le hall. Puis, semblant se raviser, elle se tourna de nouveau vers lui, lançant depuis le patio :
- A ce soir, Cullen.
- A ce soir... Enasalin.
En la voyant s'enfuir, le rouge aux joues, Cullen s'autorisa un sourire attendrit, sentant la neige se déposer sur sa pelisse, qu'il chassa d'un geste négligeant, demeurant planté là, dans son monde.
- Et bien, vous voilà tous les deux à ce point d'intimité que vous vous appelez par vos prénoms ?
Cullen grinça des dents en entendant la voix grave de Pavus, délibérément moqueuse et maniérée. Le mage vêtu d'un chaud manteau blanc semblait avoir justement choisi de se promener sous la neige, lui aussi. Sa petite bulle rose brutalement éclatée par cette entrée théâtrale, l'ancien Templier afficha un air maussade, tentant trop tard d'échapper au diable de mage.
- Par le souffle du Créateur, Pavus, occupez-vous de vos affaires.
- Quel grognon ! Allons, mon cher et irascible Commandant, je ne fais qu'espérer le bonheur de mon amie.
Le Commandant en question soupira lourdement, se massant l'arrête du nez avec lassitude.
- Que voulez-vous de moi, Pavus, qu'on en finisse.
- Je me disais que, plutôt que de manger dans votre tour comme quelque oiseau sinistre, vous pourriez descendre dîner avec nous tous. Il va sans dire qu'Enasalin – pour votre gouverne, il y a un H aspiré avant le -lin – dîne avec nous. Ainsi, vous pourriez en profiter pour vous sociabiliser ET la dévorer du regard.
Cullen s'empourpra de nouveau, piqué au vif.
- J'ai du travail et...
- Tatata. N'importe quoi. Nous savons tous que la saison va être ralentie. Et ce travail attendra bien demain. Oh, aller, ne vous faites pas prier, c'est plus amusant que ce que vous pensez ! Et, je présume peut-être, mais elle sera heureuse que vous vous joigniez à nous.
Le blond abdiqua, en désespoir de cause, faisant sourire encore plus largement le tévintide qui s'en alla à son tour en agitant la main, avec un « à ce soir » trop enjoué pour être honnête.
Le feu crépitait dans l'âtre, réchauffant le hall. Assis sur un confortable canapé orlésien face à la cheminée, Cullen songea qu'il n'était pas contre un peu de calme. Le souper avait été bruyant, animé. Etait-ce la neige qui les rendaient tous si joyeux ? Malgré tout, le Commandant devait reconnaître qu'il n'était pas désagréable de s'offrir une petite soirée de pause. Son regard passa du plateau d'échecs posé sur la table basse à l'elfe à ses côtés, concentrée sur son prochain coup. Un serviteur leur avait déposé un plateau de biscuits au miel – ceux-là même que le blond se souvenait avoir offert à Enasalin, presque trois mois auparavant – et du thé aux baies. Comme l'avait prédit Pavus, il avait pu profiter du repas pour dévorer du regard la jeune femme jusqu'à en oublier un peu sa propre assiette, s'attirant même un coup de coude complice du mage. Ce crétin... Il avait réalisé du même coup qu'il était sûrement le dernier de tout le fort au courant de la liaison entre le fameux crétin de tévintide et Iron Bull. Sa surprise avait fait rire tout le monde – même l'Inquisitrice – lorsqu'il avait enfin compris. Grand bien leur fasse ! Il avait songé un peu puérilement qu'il n'aurait donc rien à craindre des deux-là concernant la beauté elfique qui plaisantait avec eux. C'était un sentiment particulièrement déplacé, pourtant sincère : il ne souhaitait que s'employer à rendre son bonheur possible.
- J'ai gagné. Dit finalement Enasalin finalement en bougeant son roi, dans un sourire victorieux.
- C'était un joli coup, admit Cullen en se calant contre le dossier pour s'étirer un peu.
Le hall s'était vidé lentement, à mesure qu'une partie en remplaçait une autre comme s'ils essayaient de faire durer ce moment le plus longtemps possible sans même s'en rendre compte. Une tasse de thé entre les mains, Enasalin en profita pour inspirer profondément l'odeur sucrée et amère à la fois. Cela lui rappelait Solas et son aversion pour le breuvage, ce qui l'avait toujours un peu amusée. Penser au père de cette vie en elle lui fit l'effet d'une eau glacée et elle frissonna, soudainement transie. Les yeux clair de l'elfe se voilèrent et elle se fit violence pour ne pas craquer pour la première fois depuis quelques semaines. Cullen sut-il lire sur ce visage anguleux les tourments qui revenaient la hanter ? Elle n'en sut trop rien mais elle le sentit se décaler légèrement, jusqu'à ce que leurs flancs se frôlent et l'entourer d'un bras. Enasalin sentit de nouveau la chaleur revenir, n'osant pas le regarder en face, fixant le thé ambré dans sa tasse. Pourtant, elle ne se déroba pas et, au contraire, osa finalement poser sa tête contre l'épaule de l'homme. La main sur son épaule se détendit et elle le sentit soupirer de satisfaction. C'était agréable, loin des emportements de son premier émoi. Doux. Paisible. Confortable. Pour la première fois elle n'imagina pas un autre en fermant les yeux.
- Cullen. Je... Vous savez... Je crois qu'il faudra que je le dise. Pour l'enfant. Aux autres.
Son bras l'étreint plus fermement.
- Il... bouge. Parfois. Cela me terrifie.
- Inquisi... Enasalin... Vous avez le droit d'avoir peur. Si vous vous sentez effrayée ou triste, venez me trouver. N'importe où, n'importe quand. Pouvez-vous me promettre cela ?
Elle hocha doucement la tête, éparpillant ses boucles brunes sur sa fine pelisse qui ceignait ses épaules.
- Je le ferais.
L'ancien Templier se sentit soulagé, contemplant son profil baigné des lueurs changeantes du feu et chassa du bout des doigts quelques mèches sombres.
- Cullen ? Que ferais-je une fois cet enfant né ? Que ferais-je s'il... S'il lui ressemble ?
Ses yeux s'ourlèrent de larmes et Cullen sentit son cœur sombrer dans sa poitrine. Il l'attira contre lui, incapable de contenir plus longtemps la tendresse qui le submergeait, lui soulevant délicatement le menton, se perdant dans ce regard d'émeraude.
- Tout ira bien. Enasalin... Vous êtes la femme la plus forte que j'ai jamais rencontré de toute ma vie. Vous saurez l'élever. Et il vous ressemblera. Parce qu'il est bien plus votre enfant que le sien. Parce que vous l'avez porté si courageusement toute seule... Peu importe ses traits, il est votre bébé. Et si... Si vous ne parvenez finalement à ne voir en lui que le miroir de votre peine... Alors... Peut-être pourrez-vous le confier à une famille désireuse de prendre soin de lui ?
Elle sembla surprise qu'il lui propose une solution si simple.
- L'abandonner ? Demanda-elle d'une voix blanche, semblant un instant horrifiée.
- Il ne s'agit pas là de l'abandonner au cours de la rivière. Le gronda-t-il tendrement. Mais une famille de sang ne vaut pas mieux qu'une famille d'adoption, pour peu que l'on grandisse dans l'amour et la bienveillance.
Elle prit le temps d'analyser ces propos, y réfléchissant. C'était étrangement rassurant, vu sous cet angle. Elle osa un petit sourire timide.
- Est-ce quelque chose de votre vécu ?
- Je ne suis pas adopté. L'un de mes frères, oui. Sa mère a préféré le confier à la notre quelques années avant l'Enclin. J'ignore ce qu'il est advenu d'elle ou ses raisons mais mon cadet ne s'en est jamais porté plus mal. Lui répondit-il très simplement.
L'inquisitrice sembla se détendre imperceptiblement. Enasalin se sentit soulagée d'un poids. Elle n'était pas obligée d'aimer cette vie en elle à tout prix. Peut-être l'aimerait-elle en le rencontrant. Peut-être pas. Ce n'était pas une fatalité et penser en ces termes lui fit du bien. Elle sentit la large main du Commandant glisser dans sa chevelure brune et, avec ce bras qui ceignait ses épaules, se sentit enfin rassurée. Elle n'avait pas envie de briser cette intimité, déposant le thé sur la table, près du plateau de jeu. Elle remonta ses genoux contre sa poitrine, s'asseyant tout contre le Féreldien qui eut un instant d'hésitation avant de l'enlacer de nouveau avec un sourire beaucoup trop tendre.
- Tous les shem... les Humains... sont-ils comme vous ?
Cullen la fixa un instant sans comprendre, prisonnier des prunelles emplies de curiosité.
- Vous êtes si bienveillant avec moi... Vous ne me dites pas ces choses stéréotypées qu'il y a dans les livres de Varric. Vous me dites que j'ai le droit d'échouer... Merci.
- Vous lisez les livres de Varric ? Fit le commandant en plaisant un peu pour détourner son attention, gêné des compliments qu'elle lui offrait.
- Oui. Avoua-t-elle. Ca m'aide à comprendre vos cultures.
L'humain hocha doucement la tête. Il comprenait. Etre une dalatienne déracinée de son clan et brandie en héroïne d'une figure du panthéon humain avait de quoi perturber n'importe qui. Et pourtant, elle avait gagné tous les procès, triomphé de toutes les épreuves, au nom de tous les peuples. Il glissa sa main sans cette chevelure si douce qu'il lui sembla être pris en plein songe. Il ne voulait pas la laisser. Pas cette nuit, alors que la neige tombait drue et que le vent sifflait au travers des vieilles pierres. La cheminée brûlait haut, leur offrant une chaleur bienvenue. Si des serviteurs ou quelque passant passèrent dans le hall, ils ne s'en rendirent pas compte, perdus dans un monde qui excluait tous les autres. Ce fut sans doute à ce moment là que Cullen mesura toute l'ampleur de ses sentiments pour Enasalin. Il ne s'agissait pas d'amitié et il s'en voulu : alors même qu'elle pleurait l'absence de l'homme qu'elle aimait, il nourrissait de tendres pensées. Pourtant, il fut incapable de mettre fin à cette étreinte, songeant par devers elle qu'il resterait à ses côtés le temps qu'elle le souhaiterait. Le temps dont elle aurait besoin pour guérir ses blessures à l'âme. Pour peu qu'il ait le droit de la garder quelques heures évanescentes pour lui tout seul.
