Épilogue :

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An 2186 (calendrier de l'Alliance) –
Système Hélios – Planète Terre –
Dans les ruines libérées de la cité de Londres ...

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Le Kodiak aux couleurs bleu et blanc de la Marine de l'Alliance descendait en chute contrôlée depuis le ciel gris sombre vers le vieux centre historique, ne commençant à ralentir sa course que peu avant de venir se poser sur l'aire aménagée au centre du vaste espace ouvert, qui avant l'Invasion portait le nom de Horse Guards Parade. Proches du clocher de Big Ben, l'esplanade et l'espace vert voisin de St James's Park avaient été reconvertis en zones de déchargement pour fournitures diverses, QG de campagne, hôpitaux de terrain... Toutes choses en rapport avec le caractère de gestion empirique d'un cataclysme sans précédent qu'inspirait l'horizon dévasté aux alentours.

Durant la descente de la navette, son illustre passager, engoncé dans son uniforme de cérémonie d'amiral de l'Alliance, avait pu observer sur l'écran intérieur les gigantesques carcasses inertes de Moissonneurs qui parsemaient et défiguraient à présent le paysage urbain de Londres. Une pluie battante venait taper régulièrement sur le toit de la navette. L'impulsion du Creuset semble avoir aussi déréglé le climat, fut tenté de se dire l'amiral, se rappelant toutefois que la météo n'avait jamais été l'atout le plus attractif de la vieille cité britannique.

Steven Hackett prit soin de rajuster une dernière fois son uniforme avant de descendre de la navette. Amiral de la Cinquième Flotte d'Arcturus au moment de la Bataille de la Citadelle trois ans plus tôt, puis commandant en chef de la Marine de l'Alliance avant la Première Bataille pour la Terre, et coordinateur des flottes galactiques unifiées lors de la Seconde, l'homme était devenu une légende très au-delà des limites de sa propre espèce. Pour autant, il pensait devoir son souci d'élégance dans sa présentation moins aux mains qu'il allait devoir serrer, qu'au sol qu'il allait bientôt fouler. Quelques jours plus tôt encore, il n'aurait pas cru pouvoir poser à nouveau le pied sur la planète qui l'avait vu naître. L'amiral s'accorda donc un court moment de recueillement avant l'ouverture de la trappe latérale.

La pluie balaya son visage marqué dès qu'il quitta la navette. Pourtant, il écarta d'un revers de la main l'initiative d'un lieutenant de son escorte, qui venait lui offrir le couvert d'un parapluie. Celui qu'il devait rencontrer, et qui l'attendait déjà avec sa suite au pied de l'aire d'atterrissage, supportait stoïquement l'averse sans bénéficier d'aucun abri; l'amiral n'en utiliserait donc pas non plus. Il ne put cependant s'empêcher d'enfoncer un peu plus le cou dans le col droit de son uniforme alors qu'il s'avançait vers le groupe de Turiens.

Son vis-à-vis, Adrien Victus, avait été un général réputé dans l'armée turienne pour son non-conformisme, avant de devenir le primarque de son peuple – suite aux coupes sombres que les Moissonneurs avaient taillées dans les rangs des autres officiers éligibles, lors de l'attaque de Palaven. Promoteur d'une alliance étroite avec les Humains puis les Krogans, Victus avait par la suite tenu à venir prendre personnellement la tête des troupes turiennes envoyées combattre à Londres avec la Force Marteau, afin d'y représenter son peuple lors de ce qu'il savait devoir être la bataille décisive de cette guerre. Ce dernier fait d'armes l'avait élevé au rang de héros chez les siens, d'un niveau comparable à celui de Hackett au sein de l'Humanité – c'est-à-dire juste un cran au-dessous du commandant Shepard!

C'étaient donc bien deux légendes vivantes qui se faisaient à présent face sous la pluie londonienne, au milieu de ce paysage ravagé. D'un point de vue purement technique, plus rien n'entravait les rapports verbaux entre Turiens et Humains depuis bien longtemps. Au lendemain même de la Guerre du Premier Contact, les langages de la Terre avaient pu être intégrés dans les logiciels de traduction instantanée en usage dans toute la galaxie. Humains et Turiens parvenaient ainsi à communiquer sans problèmes depuis près de trente ans. Cela étant, d'un point de vue relationnel, les choses n'étaient toutefois pas aussi simples; et nombre de vétérans des deux espèces, surtout parmi les anciens combattants de Shanxi devenus colonels ou amiraux décorés dans leurs armées respectives, continuaient à se regarder en chiens de faïence.

Hackett vint se figer devant le primarque à deux coudées de distance, et lui tendit une main raide que le Turien prit dans la sienne, sans plus de chaleur. Cinq doigts étreignant trois serres: le symbole de l'unité au combat de deux des plus grandes puissances militaires galactiques qui venaient de terrasser le fléau des Moissonneurs. Se regardant fixement dans les yeux, les deux vieux militaires s'adressèrent d'abord l'un à l'autre en se renvoyant leurs titres au visage avec la plus aride des politesses:

-–- Primarque Victus...

-–- Amiral Hackett...

L'un et l'autre continuèrent à se faire face un long moment sans jamais détourner le regard, pétrifiés dans la raideur solennelle qui seyait à leur rang. Puis sans aucun signe avant-coureur, la lèvre mutilée de l'officier humain s'élargit en un sourire cordial, dans l'instant même où les mandibules du dignitaire turien se détendaient de manière très nette. Sans que leurs mains serrées ne se quittent, tous deux se donnèrent l'accolade en rapprochant leur torses avec effusion:

-–- Steven, mon ami!

-–- Adrien, vieux frère!

Quelques regards surpris furent échangés parmi l'encadrement des deux hauts personnages, entre Humains, entre Turiens, et même entre Turiens et Humains. Ceux-ci furent plus décontenancés encore lorsque leurs supérieurs, faisant fi de tout protocole, leur imposèrent de bien vouloir demeurer en retrait tandis qu'eux-mêmes s'éloignaient vers la cité, laissant leurs états-majors et gardes du corps sur place, totalement perplexes. Hackett semblait rayonner lorsqu'il entama leurs échanges privés:

-–- Je crois que je n'ai encore pas eu l'occasion de te présenter mes félicitations pour ta promotion au titre suprême. Mazette!

-–- Promotion du temps de guerre, Steven: je ne suis finalement devenu primarque que par défaut. Comme sur Shanxi, je n'ai fait que profiter de la brusque vacance des sièges au-dessus de moi pour prendre du galon. Rien de bien glorieux là-dessous...

Le visage de l'Humain refléta soudain un embarras évident au moment d'aborder un sujet plus sensible:

-–- J'ai appris pour ton fils Tarquin, sur Tuchanka. Je suis...

-–- Le lieutenant Victus s'est sacrifié pour le succès de sa mission, et pour l'honneur de son unité. Mon fils demeurera pour moi un motif de fierté jusqu'à la fin de mes vieux jours. Que pourrais-je souhaiter de plus?

La réponse du primarque avait été trop sèche et impersonnelle pour ne pas révéler dans toute sa douleur l'émotion que ce père meurtri tentait justement de dissimuler. Steven Hackett adressa un sourire triste au vieil ami qu'il ne connaissait que trop bien. En bon Turien, Adrien Victus avait toujours eu un sens très élevé des responsabilités individuelles et familiales envers la communauté; et sa nouvelle charge n'allait certainement pas l'aider à laisser ses sentiments personnels prendre le pas ne serait-ce qu'une fois sur son devoir. L'amiral comprit donc qu'il était préférable de ne plus réaborder le sujet. C'est d'ailleurs le primarque qui reprit la parole le premier:

-–- Et puis, quand je vois l'état de ce monde, je me dis que tu as sans doute connu tes propres deuils, toi aussi...

-–- Mm, certes... J'ai dû sacrifier toute la Deuxième Flotte lors de la Première Bataille pour la Terre. J'ai perdu nombre d'amis et de compagnons de route sur les vaisseaux tombés ce jour-là, et bien d'autres encore au QG de Vancouver et sur la station Arcturus... Ghéorghï Rybalko – tu sais, le chef artilleur qui avait descendu ta frégate au-dessus de Shanxi –, avait gravi les échelons jusqu'au commandement du SSV Lhotse. Ni lui ni aucun membre de son équipage n'ont survécu quand un vaisseau des Moissonneurs a pulvérisé leur cuirassé dans l'orbite terrestre, d'un seul tir! Une telle puissance de feu fait relativiser l'ampleur de nos petites escarmouches d'il y a trente ans...

-–- Parlons de sujets moins tristes, si tu veux bien. Je me suis senti rassuré quand j'ai appris que c'est à toi qu'on avait confié la direction du Projet Creuset. Je savais qu'un technophile tel que toi, qui as toujours été fasciné par l'ingénierie de pointe, se donnerait à fond sur un défi aussi prenant!

-–- Oui... Le Creuset a vraiment été un défi colossal... Et je peux bien l'admettre à présent, avec le recul et maintenant que tout est fini, ce fut aussi une course contre la montre aussi excitante qu'angoissante. Même si mes attributions sur le Projet ont davantage été celles d'un gestionnaire que d'un ingénieur... Et puis, je ne m'en serais jamais sorti sans tous ces chercheurs et scientifiques bien plus brillants que moi que m'a envoyés le commandant Shepard: Kahlee Sanders, du Projet Ascension, les docteurs Gavin Archer et Brynn Cole arrachés à Cerberus... Même un certain docteur Conrad Verner; mais là, je soupçonne un peu Shepard d'avoir surtout cherché à s'en débarrasser en me le mettant dans les pattes!

-–- Et... Shepard, au fait?

-–- Hélas, je n'ai aucune nouvelle du commandant. Ni de l'amiral Anderson d'ailleurs, ni du Normandy et de son valeureux équipage... Il y a tout à craindre que... Enfin, pouvoir pleurer nos morts est un luxe que nous pouvons à nouveau nous permettre aujourd'hui. Et c'est justement à eux tous que nous le devons...

L'Humain et le Turien continuaient à marcher tête haute sous les intempéries. À un moment, Victus dut tout de même détourner le visage lorsqu'une rafale de pluie vint le frapper en pleine face:

-–- Esprits! Il fait toujours le même temps, sur votre fichue planète? Je ne me rappelle pas avoir dû supporter une telle humidité depuis mon passage sur Sur'Kesh!...

-–- C'est ce qui fait tout le charme de Londres, paraît-il, répondit Hackett en ouvrant les bras. Ça, et aussi les pubs, qui sont juste un peu fermés pour l'instant, et puis les monuments impériaux qui sont hélas un peu tout cassés... Mais surtout, le Mémorial de la Victoire qu'on y élèvera d'ici quelques années, et qu'on viendra visiter depuis toute la galaxie... Après qu'on aura rebâti le plus urgent, bien sûr!

-–- J'en suis déjà jaloux pour Palaven, se renfrogna le primarque avec un véritable accent de sincérité dans la voix.

-–- Oh, ce Mémorial ne pourra pas faire l'impasse sur toutes ces races venues des quatre coins de la galaxie combattre pour notre survie à tous, que ce soit en orbite avec la Force Épée, ou au sol avec Marteau. Peut-être la statue du soldat turien y voisinera-t-elle celle du guerrier krogan? ajouta l'amiral avec malice.

Le mouvement de mandibules de Victus fut assez évocateur quant à ce qu'il pensait d'une telle association. À mesure qu'ils avançaient, les pas des deux vieux amis les menaient vers une monstrueuse dépouille de Moissonneur, abattue sur le flanc: haute de près de trois cent mètres, l'épave barrait l'accès à toutes les rues environnantes. Ce fut Hackett qui rompit le silence qui s'était installé:

-–- Il ne faudra pas trop s'attarder: j'ai un discours à tenir devant Big Ben d'ici une heure; et il doit être retransmis dans tout l'espace concilien...

-–- J'ai eu la rediffusion de celui que tu avais tenu devant les flottes réunies, avant l'assaut sur Terre. J'ai l'impression que tu aimes toujours autant le son de ta propre voix?

-–- Je n'ai jamais aimé le son de la tienne, mon vieux, répondit l'amiral en riant. J'en ai eu les os glacés la première fois que je l'ai entendue sur Shanxi... Loué soit l'inventeur des appareils de traduction automatique!

Victus resta un moment songeur, avant de reprendre:

-–- Steven, t'est-il souvent arrivé de repenser au jour de notre première rencontre? Ce jour où nous nous sommes affrontés, cette bataille que nos deux vaisseaux se sont livrés dans l'orbite de Shanxi...

-–- À une époque, j'y pensais à chaque fois que je me rasais le matin, répondit l'amiral en passant le doigt sur la cicatrice qui courait de sa pommette à sa lèvre. C'est d'ailleurs pour ça que j'ai fini par me laisser pousser la barbe!

-–- J'étais un jeune officier à l'époque, tout comme toi, poursuivit le primarque avec sérieux. Et c'était là mon premier combat... tout comme pour toi aussi, je crois, non? Et bien ce jour-là, ce sont ton audace calculée lors de cette bataille où tout jouait contre toi, et ton inventivité tactique hors de tous les schémas prévisibles, qui m'ont ouvert les yeux sur les Humains et qui m'ont fait prendre conscience qu'en fin de compte, nous autres les invincibles Turiens, nous avions peut-être quelque chose à apprendre de primitifs tels que vous! C'est une leçon que je n'ai jamais oubliée.

-–- Et dans ton cas, Adrien, c'est l'abnégation et le sang-froid de ton équipage lorsqu'il est délibérément revenu éperonner mon vaisseau, ce sursaut d'orgueil quasi suicidaire alors que vous aviez déjà perdu le combat, qui m'ont réellement enseigné cette certitude: que la puissance des Turiens ne se mesure pas uniquement à celle de leur armement lourd, et que nous aurions eu tout à perdre à demeurer vos ennemis. C'est de ce jour que je me suis toujours attaché à promouvoir les meilleures relations entre nos deux peuples. Ce combat de longue haleine n'a pas été facile tous les jours, tu le sais! Mais il aura permis des projets tels que la conception conjointe de la frégate Normandy, une de nos plus belles réussites. Et aujourd'hui finalement... Aujourd'hui nous en récoltons tous les fruits!...

Les deux officiers s'étaient arrêtés au pied de la carcasse titanesque du vaisseau Moissonneur. Adrien Victus passa la main sur le métal noir de la paroi démesurée qui lui faisait face, la carapace de cet ennemi juré de toute civilisation, qui désormais ne nuirait plus à personne. Son ami humain avait raison: jamais il n'aurait été possible de vaincre de si formidables adversaires sans l'unification de toutes les forces vitales de la galaxie, à commencer par celle des deux espèces aux vocations martiales les plus justement réputées au sein de l'espace concilien.

La pluie avait cessé de tomber. Une éclaircie commençait à dégager le ciel au-dessus de la Tamise, et un soudain rayon de soleil fit plisser les yeux ridés de l'amiral Hackett. Celui-ci plaqua en souriant sa main derrière l'épaule du primarque, un geste bien peu protocolaire, mais que vues les circonstances, l'Histoire lui pardonnerait sans doute:

-–- Dis-moi Adrien, entre nous... Je t'ai déjà avoué que j'ai toujours trouvé les Turiens vraiment très, très, très moches? Quand je pense que pour notre Premier Contact, on aurait pu tomber directement sur les Asari... Mais non, il a fallu que ce soit vos sales gueules de cauchemar et votre foutu caractère!...

-–- Hah! En parlant de mocheté, tu sais, moi, je me suis bien toujours demandé comment vous faisiez avec vos femelles humaines! Non, vraiment, moi je ne pourrais pas... Sans rire, vous devez vous soûler d'alcool avant, ou bien...?

Le Turien rendit son effusion à l'Humain. Et alors que retentissait l'un des premiers éclats de rire qui ait résonné à Londres depuis bien des semaines, deux vieux amis de trente ans tentaient d'oublier un moment les deuils qui venaient de les frapper, dans le bonheur de s'être retrouvés en vie. Cinq doigts sur l'épaule de l'un, trois serres sur celle de l'autre. Tout un symbole...

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_FIN_