Leah ne vit pas le temps passer et resta totalement absorbée dans ses recherches. De Versailles aux Colonies de Nouvelle-Angleterre, la vie de Pascaline semblait avoir connu de nombreux rebondissements. Elle sursauta quand Harry Lawson revint la chercher.
- Hey, je t'avais promis un déjeuner avec toute l'équipe. Ils ont déjà commandé des pizzas. Tu viens ?
Leah acquiesça et le suivit dans la pièce des animus oméga. Dans le coin avec le bar se trouvaient déjà une poignée de personnes dont Dan. Un homme devant avoir la trentaine se leva pour la saluer.
- Salut ! Moi c'est Pierre Martin mais appelle-moi juste Pierre. On sera collègues après tout durant ton stage.
- C'est le superviseur principal des stagiaires, le chef du projet si tu préfères, expliqua Harry Lawson avec une légère froideur.
- Mais si tu as le moindre souci, tu peux aussi m'en parler, Harry ne porte pas vraiment à la confidence. Il prétend le contraire mais je suis persuadé que cet homme possède un congélateur dans son arbre généalogique, dit-il avec un clin d'œil.
La remarque du blond fit sourire Leah. Ce Pierre Martin semblait être bien plus abordable qu'Harry Lawson à première vue mais elle appréciait tout autant le soutien discret qu'il lui apportait. Pierre Martin lui paraissait trop extraverti à son gout et elle ne sait pas si elle se serait sentie à l'aise avec lui à son arrivée.
- Tout le monde ne se comporte pas comme un gamin attardé Pierre, répliqua le concerné.
- Oh te vexe pas Harry, je rigole.
Leah sourit au trentenaire, il était si différent de Mr Lawson qu'elle avait du mal à l'imaginer à un rang si élevé. Mr Lawson se tenait avec raideur et élégance. Sa tenue n'était certes pas aussi sérieuse que celle d'un banquier mais il dégageait une certaine prestance avec sa chemise, son jean et ses chaussures. Au contraire, Pierre Martin ressemblait plus à un adolescent qui a oublié qu'il était devenu adulte selon son avis. Il était avachi sur son fauteuil, une part de pizza sans la main. Avec son T-shirt imprimé avec une image d'Edward Kenway, le pirate, son jean délavé et troué et ses baskets il contrastait vraiment avec son collègue d'Absergo. Elle n'aurait jamais pensé que ce genre de personne occupait un rang important dans la hiérarchie d'une entreprise. Mais après tout, les développeurs de jeux vidéos devaient certainement avoir une âme artistique pour créer leurs jeux et elle supposa qu'ils ne pouvaient pas tous se fondre dans la masse.
- Laisse-moi te présenter les autres stagiaires qui sont déjà arrivés, dit Pierre avec enthousiasme.
Il lui fit rapidement un topo sur les autres personnes présentes autour de la table. Il y avait Dan bien évidemment qui venait de Shanghai avec sa superviseuse ; Emiliano, un mexicain de Ciudad Juarez ; Juan, un autre hispanophone de Saragosse ; Lisa d'Atlanta aux Etats-Unis ; Alison, une québecoise de Laval ; Enzo, un napolitain et Sara qui venait du Maroc.
- Vous n'êtes pas encore tous là mais l'équipe devrait être au complet d'ici deux jours. On ne voulait pas brusquer vos arrivées, expliqua Pierre Martin.
Leah était soulagée de voir que tout le monde déjà présent avait environ son âge. Elle était impatiente d'en apprendre un peu plus sur eux, ils allaient devoir cohabiter pendant un bon moment. Elle s'installa près d'Alison, l'autre francophone du groupe et Pierre sortit une autre pizza. Leah partagea une quatre fromages avec l'espagnol. Rapidement la conversation s'engagea dans le groupe poussé par l'enthousiasme contagieux de Pierre. Leah fit connaissance avec ces derniers et elle passa un bon moment en leur compagnie. A un moment la directrice création en personne vint échanger quelques mots avec eux. Leah la trouva agréable et familière, elle l'appréciait bien. Quand la pause déjeuner fut terminée, chacun participa au rangement avant de retourner dans son coin. Leah avait rendez vous avec Victoria Bibeau, la psychiatre en charge de leur suivi pendant toute la durée du stage. Cette entrevue était obligatoire.
Son bureau se trouvait près de l'ascenseur et était protégé par une vitre teintée. A peine fut elle entrée dans le petit hall que la psychiatre vint l'accueillir.
- Bonjour, Leah c'est bien ça ?
- Euh oui.
Elle lui serra la main avant de lui faire signe de la suivre. Elle s'installa derrière son bureau et invita la jeune femme à en faire de même face à elle. Mme Bibeau était habillée d'une manière assez similaire à Mr Lawson : une chemise blanche, un jean et des escarpins noirs. Ses cheveux, colorés en blond étaient attachés en une queue de cheval et le maquillage qu'elle portait sous ses lunettes restait discret. Leah la trouva classe et décontractée, ils avaient du style chez Abstergo. La psychiatre sortit un dossier et ajusta ses lunettes.
- Au niveau physique, votre santé semble parfaite. Pas d'hospitalisation, tous vos vaccins sont à jour, vos visites médicales régulières. Vous faites du sport je vois ?
- Depuis que je suis enfant, je joue au basketball mais j'aime aussi beaucoup courir, répondit Leah.
- Certains de nos employés aussi pratiquent le sport. Si les locaux n'ont pas d'équipe qui leur est propre, certains intègrent les équipes du campus d'Abstergo à Montréal. Je préviendrai Mr Lawson de vous renseigner à ce sujet.
- Merci madame.
La femme continua de parcourir son dossier.
- Vos résultats scolaires sont remarquables. Cependant vous n'êtes pas très investie dans la vie associative.
- J'ai voulu axer mes priorités sur mes études et le sport occupe déjà une bonne partie de mon temps libre. J'ai été bénévole pendant un temps mais je me suis retirée à mon entrée à la fac.
- On ne peut pas être partout, dit Mme Bibeau avec un sourire encourageant.
Doucement la psychiatre retira ses lunettes et l'observa silencieusement d'un air plus grave.
- Ecoutez, je vais être franche. Les gagnants du concours ont été tirés au hasard comme vous le savez mais ont dû auparavant passer deux examens. L'un d'entre eux était le pré-entretien que vous avez passé à Paris. Il est suivi par une étude approfondie de votre dossier de ma part. En effet, si la personne n'est pas préparée, il pourrait se produire des effets secondaires pas vraiment souhaitables dans l'animus. Sans mon autorisation, les sélectionnés ne sont pas admis dans ce programme.
Leah, resta silencieuse, inquiète de la tournure que prenait la conversation.
- Mr Lawson vous a-t-il expliqué l'effet de transfert ? continua-t-elle.
-Non. Il ne me semble pas.
Il aurait dû ? pensa-t-elle avec un début de panique.
- Il s'agit d'un des effets secondaires les plus préoccupants provoqué par une exposition prolongée à l'animus. La personne perd sa personnalité et se croit à la place de l'ancêtre. C'est un processus compliqué de fragmentation et réassamblage des mémoires qui est très difficile à traiter.
- Et comment l'éviter ? demanda Leah inquiète.
Elle n'avait pas signé pour qu'on lui grille le cerveau ! Elle voulait bien explorer les mémoires de ses ancêtres mais pas au prix de sa santé mentale.
- Rassurez-vous, parmi la bonne centaine d'employés qui travaillent sur des systèmes animus, nous n'avons eu qu'un seul effet de transfert notable. Puis votre bilan psychologique est tout à fait satisfaisant. Je n'aurai pas validé votre sélection sinon. C'est une simple précaution et nous préférons prévenir tous nos mployés travaillant sur l'animus, les stagiaires en font partie.
- On ne m'en avait pas parlé auparavant…
- Mais rassurez-vous. Harry Lawson et Pierre Martin sont nos superviseurs parmi les plus expérimentés et ont été formé à prévenir ce genre de risques. Vous ne risquez rien avec eux et vos sessions d'animus sont allégées comparé aux employés classiques pour éviter les mauvaises surprises. Mlle Lemay les à restreintes à 7h par jour et aucune de doit durer plus de quatre heures d'affilée. Si vous sentez que vos pensées commencent à s'embrouiller avec celles de la personne que vous incarnez dans l'animus, prévenez-nous immédiatement, moi ou Mr Lawson. Comme le dit le proverbe : mieux vaut prévenir que guérir.
- Mais si je me prends pour une autre personne. Je risque de ne pas m'en rendre compte.
- Mr Lawson et Martin sont parfaitement compétents sur ce domaine et vous surveilleront avec attention. Vous n'avez pas une grande expérience avec l'animus et Mlle Lemay a utilisé toutes les précautions nécessaires. Le conseil d'administration n'aurait pas décidé de mettre en place un tel concours s'il ne s'était pas auparavant assuré que les vainqueurs présents puissent profiter pleinement de l'expérience.
Cet argument ne rassura la jeune femme qu'à moitié. Si les séances étaient restreintes et que les employés s'assuraient qu'il ne leur arrive rien, elle devrait se sentir en confiance mais quelque chose la titillait. On ne l'avait pas prévenue qu'on jouait avec son cerveau. D'une part, elle voulait tout arrêter mais elle voulait aussi explorer les mémoires de Pascaline, voir l'Histoire à travers ses contemporains.
- Pourrais-je annuler mon contrat si jamais je le souhaite ?
- Evidemment, rien n'est imposé. Seule la close de confidentialité sur nos projets restera active. Cependant vous aurez ensuite un suivi par des médecins d'Abstergo pendant un an. Nous ne voulons pas prendre le moindre risque.
- Je comprends.
- Bien avez-vous d'autres questions ?
- Pas pour le moment madame.
- Mon mail fait partie des favoris de votre communicateur. N'hésitez pas si vous avez la moindre question.
- Merci madame.
Leah quitta le petit bureau du psychiatre pour rejoindre sa salle avec Dan. Harry Lawson l'attendait derrière son bureau. Il la salua et lui demanda si l'entretien s'était bien passé. Leah répondit par l'affirmative et garda ses doutes pour elle.
L'après-midi se déroula sans évènements particuliers. Leah parcourut quelques documents dans la base de données d'Abstergo retraçant la biographie partielle de Pascaline d'Altès. Elle trouva étrange que des pans entiers de sa vie soient inconnus. Certains évènements étaient très détaillés alors que d'autres étaient à peine évoqués. Harry lui expliqua qu'ils avaient participé à ces moments via d'autres mémoires génétiques mais qu'ils ne l'avaient jamais étudié du point de vue de Pascaline. Malgré la crainte de l'effet de transfert, le fait de lire ces évènements de la vie de Pascaline tout en sachant qu'elle avait la faculté de les vivre la frustrait en quelque part.
Lorsqu'elle rejoignit l'hôtel le soir, elle constata que tous les autres stagiaires étaient logés au même endroit. Dan se trouvait dans la chambre juste à gauche de la sienne, au moins elle ne serait pas seule.
Les téléphones portables étant interdits pendant le stage pour des raisons de confidentialité, elle utilisa le téléphone de sa chambre. Lors des préparatifs à Paris, elle a pu faire enregistrer quelques numéros par Abstergo. Elle décida d'appeler en premier ses parents. Brusquement elle se demanda qu'elle heure il était en France, ils dormaient peut être à cette heure-ci. Elle ne s'était pas trompée quand la voix ensommeillée de sa mère lui répondit.
- Allo ?
- Maman ? C'est Leah.
La fatigue sembla soudain quitter sa mère et Leah commença à lui raconter son voyage et sa première journée au Canada. Elle aurait aussi voulu lui raconter sa première rencontre avec ses collègues ou tout ce qu'elle avait pu apprendre sur l'histoire de leur village mais elle du se retenir à cause de sa clause de confidentialité.
Finalement après presque une heure au téléphone, elle abandonna sa mère non sans lui avoir fait promettre de saluer toute la famille. Elle s'installa dans son lit et explora encore quelques anecdotes concernant Pascaline avant de s'endormir sur sa tablette.
