Il n'avait fallu pas plus de dix minutes avant d'atterrir dans l'appartement de Lukas, à proximité du " ****ing Earth ", le balcon donnant sur la vue de la boîte, sous étroite surveillance. Johanna l'avait accompagné jusqu'à sa chambre, c'était ici qu'elle habitait elle aussi, depuis un an, ayant quitté sa ruche misérable dans la rue, jouxtant un empilement de poubelles. Un abri aujourd'hui infesté de rongeurs et de chats puants. Shepard aurait pu tout aussi bien dormir dans le local réservé aux Reds avec tous ses camarades sans foyers, partagé avec eux des nuitées en commun, mais elle ne leur faisait pas confiance pour dormir à poings fermés à leur côtés. Johanna ne faisait confiance à personne d'autre qu'elle-même. Nul n'avait sa confiance, pas même Lukas, seulement utile, tel un vulgaire objet, à son dessein d'auto-conversation et d'amélioration de sa condition. Son quotidien s'était grandement amélioré depuis qu'elle dormait avec lui, même si rien au fond n'avait vraiment changé dans sa vie, toujours aussi lamentable et sans éclairci à l'horizon.

Alors qu'ils étaient entrés, Lukas sans préambule avait retiré sa chemise, torse nu, comme s'il avait soudain chaud. Johanna, elle avait en tête d'aller se chercher quelque chose à manger, Lukas devait encore posséder de la pâte organique quelques part, mais elle sentit comme une traction sur son avant- bras. Lukas l'attira contre lui, de la convoitise dans ses yeux, ayant faim lui aussi, mais pas de nourriture. Johanna, soupira tout en cachant sa contrition, elle mangerait donc le lendemain... Il fallait répondre au désir de monsieur. Une preuve que sa liberté, son indépendance n'étaient pas aussi entières et pleines qu'elle l'aurait voulu, tels qu'elle se l'imaginait et ce pourquoi elle se battait depuis toujours. Mais le compromis, la souplesse et l'adaptation étaient parfois une condition sine qua non pour les préserver. A trop se camper fièrement, on l'on pouvait être brisé, il fallait parfois plier.

Lukas l'embrassa goulument sur la bouche, pressant maladroitement sa main contre son sein, se faisant ensuite un plaisir de la déshabiller, tout comme se déshabiller. Il l'invita dans son lit et ils pratiquèrent les vas -et vient de la soirée qui finirent d'achever de les exténuer, puis de le plonger lui dans le sommeil. Johanna elle, ne dormait pas, avec ce sentiment de culpabilité qui devenait aigu, l'agitait, à chaque fois qu'elle le faisait avec lui. Pour la énième fois, elle se demandait ce qu'elle faisait avec ce genre de type et comment elle en était arrivée là, cherchant également pour la énième fois la solution pour se sortir de ce merdier dans lequel elle était fourrée depuis qu'elle était née. Pourquoi était-elle capable de concocter des plans de génie, de faire un usage magnanime de sa ruse dans toute situation, mais inapte à trouver des solutions pour envisager une meilleur vie, accéder au vrai changement ?

Souvent, elle se demandait ce qu'elle avait fait pour mériter son sort, ce qu'il lui avait valu un tel mépris de ses géniteurs qui l'avaient si salement abandonnée, sans rien pour subvenir à ses besoins.

Encore une fois, au delà de la touffeur de la pièce, le sentiment qu'il y avait pire que sa propre situation précaire et la pensée du long chemin parcouru depuis, l'apaisa. Johanna aurait dû mourir depuis longtemps, elle aurait dû faire partie des perdants depuis longtemps et pourtant elle tenait encore, elle avait survécu. Mieux encore, elle s'était hissé parmi les plus forts, avait gagné leur respects. A elle seule, et Lukas lui répétait souvent, elle valait trois membres des Reds vétérans, de par sa force, son intelligence et sa loyauté. A 14 ans seulement, " Shep " avait passé le rite d'intégration à leur gang, usage très violent qui consistait à la frapper le plus durement possible, par nombre d'adultes, pendant deux minutes. Deux minutes qui paraissaient alors une éternité pour le sujet qui subissait l'usage, deux minutes qui pouvaient parfois être fatale tant ce mode était brutal.

Consciente que faire partie d'un gang était le seul moyen d'échapper à plus grand malheurs, solitaire et sans défense, l'adolescente n'avait pas craqué, avait résisté, tenue jusqu'à la fin. Sans hurler, ou se plaindre une seule fois. Sa résistance mentale et physique avait alors fait fortement impression sur la bande qui l'avait testé. Eux-mêmes dans leur jeunesse avaient plus d'une fois hurlé de douleur, même s'ils avaient tenu les deux minutes. Une gamine surprenante, sans aucun doute. Malgré tout, le machisme de certains avaient fait lui aussi résistance. Pour Shep, alors qu'aucun autre n'avait eu à subir d'autre tests, il y aurait un autre test, il fallait s'assurer de la fiabilité du sexe faible. Alors, elle reçut un test encore plus dur, plus terrible, comme si la volonté de la faire échouer les avaient tenus. Le test d'agressivité.

Face à un autre gamin de son âge, on lui avait ordonné de le vaincre, puis de le massacrer. Johanna avait tout donné. Plus agressive, plus féroce, plus déterminée à survivre que son vis à vis effrayé, et peu disposé à la violence. Elle l'avait vaincu sans difficulté. Et malgré qu'il soit à terre, répondant à l'exigence impitoyable du gang, elle n'avait pas cessé de frapper, encore et encore, jusqu'au sang elle-même, ne répondant pas au suppliques désespérés de l'adolescent. Le combat ne prit fin que lorsque elle lui péta une rotule et qu'il poussa la plus horrible plainte qu'elle n'eut jamais entendu de sa toute jeune vie. Elle fut alors pleinement intégrée chez les Reds Tenth Street.

Malgré sa victoire, la découverte de sa force et de son mental, et le nouveau respect aquéri au sein d'un groupe qu'elle avait rejoint, Johanna n'avait ressenti que du dégoût, pour son monde et pour elle-même, puis évidemment versé des heures de larmes, lorsqu'elle s'était retrouvée seule. La transformation d'une petite fille en fauve était accablante. Sa première vraie expérience d'un monde qu'elle avait tant désiré rejoindre, et le commencement de ce à quoi elle allait confronté plus tard, de plus en plus. Après cet épisode, Shep avait donc appris auprès des Reds qui possédaient des sessions d'entrainements quotidiens, - car un groupe sachant se battre et résister était la clé d'une conquête/défense de territoire - à se battre avec ses poings, ses pieds, des poings américain, et tout objet pouvant servir d'arme contre l'adversaire.

Le combat de rue, était d'une agressivité impitoyable et d'une efficacité certaine malgré le manque de discipline et de technicité par rapport aux vrais sports de combats. Déterminée à être forte, à pouvoir se défendre seule, Shepard avait minutieusement appris de ses instructeurs goguenards, puis mis en pratique ce précieux apprentissage durant de nombreux combats de rues avec des membres de gangs adverses aux côtés de ses nouveaux camarades. Souvent blessée, parfois groggy, mais jamais défaite mentalement. L'expérience aidant, Johanna était devenue après plusieurs années plus astucieuse et plus forte au combat, ses poings précis et vifs, son agilité et son esquive des plus aiguisés. La seule chose qui lui manquait, c'était la puissance. Mais elle se débrouillait toujours pour ne pas se faire attraper par ses adversaires, ou trouvait toujours quelque chose à leur balancer à la figure, ou leur frapper lorsque c'était rarement le cas.

D'abord fière, et guidé par la vanité, l'arrogance, elle avait d'abord pris goût à cette vie de violence. Une nouvelle famille, elle qui avait toujours été seule, de quoi impressionner les autres, elle qui s'était toujours senti inférieure et vulnérable, de quoi prouver sa valeur, elle qui avait été abandonnée sans explication, ou autre raison qu'elle était un élément de trop et inutile. Quoi de mieux ? Pour une puérille adolescente ?

Puis bien sûr, elle avait grandie, se désintéressant peu à peu à ces raisons enfantines qui avaient d'abord provoqué sa fierté, chatouillé sa nouvelle vanité. Presque devenue femme, elle supportait de moins en moins d'user de violence à des fins gratuites, sans autre but que des gages animaux. Elle rêvait de plus en plus à d'autres horizons qui l'éloignerait de cette atmosphère merdique, de ce monde merdique, où elle ne se sentait plus à sa place. Elle se méprisait, elle n'avait plus goût à rien, ne subsistait que par l'instinct d'auto-préservation. Mais combien de temps tiendrait-elle vraiment ? Chaque fois qu'elle s'imaginait vivre, des dizaines d'années ainsi, elle n'entrevoyait que le noir total, celui qui indiquait l'horrible fin d'une mort volontairement provoquée. Par autrui...ou par elle-même. Il était évident qu'un jour ou l'autre ça finirait mal pour elle. Tôt ou tard. Petit à petit son univers s'effondrait, ses espoirs se diluaient, si rien n'était fait, elle fanerait.

Sur ces pensées désespérées et sombres, elle s'endormit à son tour.