3

L'obscurité.

Une obscurité effrayante, remplie de tourments, des chuchotements dans sa tête qui lui conseillaient de continuer de maigrir. Une obscurité oppressante au cœur de laquelle s'insinuaient des murmures tout proches. C'étaient des voix qu'il connaissait bien et qui s'efforçaient de le ramener peu à peu à la réalité. Sa réalité.

Kise ouvrit lentement les yeux sur un plafond blanc semblable à une prison immense au-dessus de sa tête, une prison qui l'empêchait de s'enfuir. Mais, plutôt que de s'y attarder, il tourna la tête sur le côté, dans la direction des voix qu'il entendait, de ses amis.

Ses amis.

Kuroko.

Kasamatsu.

Il les trouva debout près de son lit, en train de l'observer attentivement. Leurs expressions étaient à la fois soulagée et inquiète. A travers leurs regards, il devinait sans mal qu'ils savaient désormais combien il était malade, mais aussi combien ils étaient impuissants. Kise souffrait d'une maladie sur laquelle ils n'avaient pas le contrôle. Contre laquelle ils ne pouvaient rien faire.

Il avait conscience qu'il lui suffirait de leur tourner le dos pour oublier qu'ils avaient attendu son réveil probablement pendant des heures. Mais il ne voulait pas tourner le dos tout de suite. Il préférait plutôt rester étendu sur le dos, remarquant seulement qu'on lui avait placé une perfusion au niveau du bras. Ses doigts serrèrent les draps impeccablement blancs de l'hôpital, témoignant de la frustration qui l'habitait tout entier.

Kise soupira. Il referma quelques instants les yeux et sentit des larmes couler sur son visage, et la douce chaleur de la main de Kasamatsu vint automatiquement se poser sur son front pour tenter de le rassurer.

Mais Kise savait que Kasamatsu était hésitant, que Kuroko ne savait pas plus que lui ce qu'il fallait faire pour ne pas l'enfoncer davantage dans son mal-être. Aux yeux de Kise, ce n'était pas de l'amitié ; plutôt de la pitié. La logique implacable de Kasamatsu avait sans doute oublié de prendre en compte certains critères. Ne voyait-il donc pas que sa fierté venait d'être brisée et qu'elle ne se reconstruirait peut-être plus jamais ? Avait-il déjà oublié qu'il venait de perdre toute crédibilité sur un terrain de basket ? La honte avait pris le contrôle de son esprit, de sa vision toute entière sur ce qui l'entourait. Ca aurait dû se passer autrement, il aurait dû continuer à maigrir et se lancer enfin dans le vrai monde du mannequinat. A ce moment-là, il aurait peut-être bien arrêté le basket pour se consacrer exclusivement à sa carrière, comme tout le monde le souhaitait. Peut-être sa vie aurait-elle changée. C'aurait en tout cas été mieux que de se retrouver ici.

Cette seule pensée suffit à lui faire perdre un peu plus la maîtrise de ses émotions. Les lèvres de Kise s'étaient mises à trembler. Il avait bien essayé de calmer ses larmes, mais il était seulement parvenu à obtenir l'effet inverse. Ses pleurs avaient redoublé d'intensité, se transformant peu à peu en crise d'angoisse. Tout simplement semblables à un robinet qu'on ne parvenait plus à fermer. La main de Kasamatsu quitta alors son front et passa dans ses cheveux avec insistance, conscient qu'il perdait totalement le contrôle.

Kasamatsu le força à revenir à la réalité aussi calmement que s'il avait affaire à un drogué en manque d'une quelconque substance, l'appelant à plusieurs reprises par son prénom. Alors Kise consentit à rouvrir les yeux, et quand Kasamatsu fut certain qu'il était bel et bien de retour parmi eux, ses caresses cessèrent, Kuroko s'approcha de lui à son tour. Egal à lui-même, Kuroko était plus distant, plus indifférent. Il n'affichait pas ses sentiments.

Comme son ancien partenaire de la Génération des miracles parvenait toujours à capter son attention, d'une manière qui lui était personnelle et dont il ignorait tout, les larmes de Kise cessèrent de couler sur ses joues. Kise concentra son regard exclusivement sur le sien. Kuroko réfléchissait à ce qu'il s'apprêtait à dire, il semblait chercher ses mots. Kise n'aurait su affirmer s'il hésitait comme Kasamatsu. Mais il attendit, patiemment. Car Kuroko et lui se connaissaient depuis le collège.

C'était l'une des raisons pour laquelle il ne voulait pas tourner le dos tout de suite.

« Kise-kun, commença Kuroko d'une voix qui respirait une étrange tranquillité. Je voulais voir comment tu allais.

— Merci », dit Kise. Même s'il laissait une chance à Kuroko de s'exprimer, il n'avait pas spécialement envie de parler tout de suite avec lui. A vrai dire, il ne désirait parler à personne. Mais il poursuivit tout de même d'une voix chancelante : « Je suis désolé de m'être évanoui devant toi. »

Kuroko secoua la tête. « Ce n'est pas le plus important.

— C'est vrai... » Un temps passa. « Cependant, j'aurais pu te blesser dans ma chute. Surtout que tu ne comptais pas me laisser tomber sans réagir.

— Sans doute, dit Kuroko en se rendant compte qu'il n'était pas dans son assiette.

— Enfin... c'était juste un accident. C'est tout.

— Oui.

— Je suis tombé dans les pommes en plein match, et en plus y avait un public. Ca va être dur de faire disparaître toutes les rumeurs. Mais je savais que ça arriverait.

— Depuis quand tu ne manges plus ? »

Silence, le temps d'une réflexion. « Vingt-trois jours. »

Kurokocchi s'attendait certainement à ce qu'il se remette à pleurer, mais Kise en était tout bonnement incapable. L'annonce de ces vingt-trois jours passés à se priver de nourriture le rendait fier alors que cela aurait dû normalement être le contraire. Evidemment, il ne pouvait pas faire un tel aveu à ses amis, ils penseraient qu'il perdait la tête. Ils ne comprendraient pas sa démarche, lui répétant qu'il était malade – non, anorexique. C'était du moins ce que prétendait Kasamatsu.

Pour ne pas changer, la franchise de Kuroko le déroutait. Il allait droit au but, n'essayait pas de contourner les obstacles. Son impassibilité tourmentait Kise qui aurait juste voulu à cet instant qu'il se taise plutôt que de rester à son chevet pour lui pourrir l'existence avec ses questions. Kurokocchi ne pouvait-il pas se contenter d'accepter ses excuses pour l'avoir fait tomber ? Fallait-il absolument qu'il tente de le convaincre, avec sa présence transparente, qu'il se trompait, mettant en danger sa santé ?

Kise détacha son regard de celui de Kuroko, remonta la couverture sur son corps. Ses yeux dénoncèrent sans doute toute la fatigue qui s'emparait de plus en plus de lui. Il avait envie de fermer de nouveau les paupières, de se rendormir, d'échapper à tous les reproches et à l'incompréhension qu'on pourrait lui témoigner. Toutes sortes d'émotions se livraient un combat sans merci au plus profond de lui. Des émotions toujours aussi sinistres qu'à son réveil, révélatrices du goût amer qui lui restait en travers de la gorge. Il sentait que Kuroko et Kasamatsu l'observaient sans comprendre, mais Kise n'en avait que faire. Il s'en moquait suffisamment pour tourner à la déroute toutes leurs tentatives.

« Est-ce que vous essayez de me raisonner ? » demanda-t-il.

Kasamatsu fut le premier à répondre, choqué par la futilité de sa question.

« Évidemment, idiot ! s'écria-t-il sur un ton dur. Si tu pouvais écouter les conseils des autres pour changer ! Réfléchis correctement pour une fois, ça me fera des vacances ! »

Kise réagit à peine à ses réprimandes.

« Tu perds ton temps, senpai », dit-il en enfonçant sa tête plus profondément dans l'oreiller et en haussant les épaules avec fébrilité. Il marqua une pause, laissa passer un temps, puis il ajouta : « Je n'ai pas l'intention de tout arrêter maintenant... »

Kasamatsu encaissa sa réplique et enragea secrètement dans un coin de son esprit. Et Kuroko prit alors la relève. " Dans ce cas, tu vas mourir, Kise-kun ", murmura-t-il. Cette fois, Kise crut voir l'ombre d'une expression sur son visage. La tristesse.

« Tu exagères, là, dit-il. Je perds juste un peu de poids parce que c'est nécessaire. Quand j'aurai atteint mon objectif, tu crois vraiment que je continuerai de sauter mes repas ? »

Kuroko mit un temps plus ou moins long avant de répondre. « Je ne sais pas. Mais ce qui est sûr, c'est que ce qui est arrivé sur le terrain aujourd'hui devrait t'ouvrir les yeux. Tu devrais te remettre en question.

— Un malaise, ce n'est pas bien grave, non ? » s'exclama Kise.

Le pensait-il seulement vraiment ? Ce qui était certain, c'était qu'il continuait de nier la gravité de sa situation, laissant Kasamatsu et Kurokocchi lui étaler tout un tas d'arguments qu'il réfutait à chaque fois. Cela dura de longues minutes, des minutes qui semblèrent durer une éternité pour chacun d'entre eux. Au bout d'un temps, Kise fit finalement savoir qu'il avait encore besoin de se reposer et les pria simplement de le laisser seul.

La discussion prit ainsi fin, d'un seul coup.

Personne n'essaya d'insister davantage, comprenant qu'il avait besoin de réaliser qu'il se trouvait bel et bien dans un lit d'hôpital. Qu'il avait un problème, même s'il ne l'admettait toujours pas. Qu'il avait beau eu à cœur de faire semblant de prendre les choses à la légère, il allait devoir désormais faire le point avec lui-même.

Il était choqué. Il n'avait plus le cœur à chercher des excuses et à prétendre que tout allait bien, qu'il gérait la situation. Pas plus qu'il ne pouvait décemment avouer qu'il avait touché le fond, certainement pas. Jamais. Kasamatsu et Kuroko le laissèrent donc en tête-à-tête avec lui-même, déprimé.

En s'entortillant dans les draps rêches, Kise tourna finalement le dos à la porte qui venait de se fermer. Pour la première fois depuis qu'il s'était réveillé, il fixa plus longuement la perfusion qui coulait goutte à goutte dans ses veines. Il avait l'envie irrésistible de l'arracher, de la faire disparaître loin de lui ; elle devait probablement contenir du glucose, dans le but de maintenir son poids et l'empêcher de diminuer davantage. Ils pouvaient toujours rêver !

Mais ce qui inquiétait sans doute encore plus le personnel de l'hôpital était certainement le fait de constater que ses parents n'étaient pas présents. Kise savait qu'ils ne viendraient pas le voir. Le coach avait sans doute dû leur téléphoner directement après son entrée à l'hôpital pour les avertir de son malaise, mais Kise était certain qu'il n'avait pas mentionné l'importance de celui-ci. Car il ne comprenait sans doute pas les raisons de son état ou les risques de sa maladie, et à présent, il se retrouvait sans doute à devoir s'occuper de lui. Dans ces conditions, rien d'étonnant que le manque de responsabilités de ses parents et du coach déplaisent aux médecins comme aux infirmières. D'autant plus qu'il était mineur.

Qu'allait décider Kise maintenant ?

Sa première impression fut qu'il n'avait ni la volonté ni le courage de se lever du lit. Encore moins la force. Il se rebella ensuite contre l'idée de manger la tartine qu'on avait posée sur la table de nuit, et il se laissa aller à sa démotivation.

Tous ces kilos qu'il avait perdus, il n'avait pas l'intention de les reprendre comme ses amis et les médecins semblaient le vouloir. Si tel était le cas, il se retrouverait de nouveau prisonnier de ses limites, de son incapacité à se choisir un avenir et il passerait à côté de sa chance de devenir un mannequin célèbre. Bien que le basket restait important, il ne pouvait pas compter que sur lui, il en avait conscience, se le répétait une fois de plus. Aomine et les autres membres de la Génération des miracles étaient bien plus doués que lui, qui avait commencé le basket après. Kise ne serait pas étonné d'apprendre un jour qu'ils étaient passés du côté professionnel alors que lui-même était resté derrière.

Comme il lui arrivait tant de fois de le faire, Kise imagina son avenir dans quelques années – une façon comme une autre de se remonter le moral. Il imagina les séances photo interminables, les nombreux voyages qu'il aurait l'occasion de faire, ou encore les gens qu'il rencontrerait et qui l'admireraient. Il voyait déjà toutes ces personnes qui ne regarderaient que lui dans les pages des revues et des publicités. Il se voyait soudain comme cette fille maigre sur la revue qu'Albin Franklin lui avait montrée, une fille qui l'avait d'abord rebuté, mais qu'il avait finalement prise comme un modèle idéal à suivre à force de la regarder.

« Aussi maigre qu'elle », murmura Kise.

Il entoura son corps de ses bras, souhaita sentir ses os sous ses doigts, et il ferma les yeux, tentant de revoir son reflet dans le miroir la dernière fois qu'il s'était examiné sous toutes les coutures.

Peut-être y avait-il quelque chose de malsain dans son comportement.

Peut-être serait-ce en tout cas la pensée de Kasamatsu, Kuroko, du coach et de tous les membres de son équipe.

Mais…

C'est pour ton propre bien que tu t'infliges cette torture tous les jours, se rappela-t-il. Le grand Albin Franklin voudra t'emmener partout pour te photographier, même si tu détestes sa façon d'être et de parler. Tu dois encore perdre quelques kilos... juste quelques uns. Tu ne vas pas renoncer maintenant alors que tu as presque obtenu les résultats attendus.

Kise ne pouvait pas imaginer qu'il était dans l'erreur, pas dès lors qu'un grand avenir s'ouvrait à lui. Bien que Kuroko lui ait tenu des arguments de taille, il se disait seulement que la normalité ne voulait plus de lui, qu'il était trop tard pour revenir en arrière. Tant pis si ses amis n'étaient pas d'accord avec ses choix, il se demanda juste comment il devrait se comporter avec eux. Il ne les aimait pas moins pour autant, loin de là. Pouvait-il seulement leur en vouloir de ne pas accepter de le voir se faire du mal à ce point ? Il ne se rendait même pas compte lui-même de l'étendue des dégâts.

Il sentit son esprit s'évader vers d'autres directions, vagabonder vers de nouvelles pensées indésirables, avant que son cerveau ne lui fasse comprendre qu'il était temps d'y mettre un frein, que son corps ne lui fasse sentir qu'il était toujours aussi épuisé – même plus – qu'à son réveil. Le repos était sans aucun doute la meilleure alternative qui s'offrait à lui. De toute façon, il ne savait déjà plus rien de ce qui se déroulait autour de lui. Dans la soirée, une infirmière vint ramasser son assiette restée remplie en soupirant d'inquiétude. Mais ça, il n'en sut rien.

Ce qui le rattachait à la vie le rattachait désormais aussi à la souffrance.

Ses pertes de poids pouvaient s'avérer dangereuses, le laisser par terre. Il venait d'en avoir un avant-goût et, bizarrement, il sentait qu'il était sur la bonne voie. Comme si son malaise marquait l'élément clé qui l'empêchait de renoncer, lui annonçait qu'il avait presque atteint son but et lui procurait même des rêves plus agréables qu'au début.

Kise dormit ainsi jusqu'au lendemain matin, sans se réveiller une seule fois. Quand il ouvrit une fois de plus les yeux, un nouveau repas avait été posé sur la table de nuit. L'odeur s'infiltrait jusque dans ses narines. Mais plutôt que de se laisser tenter, il le repoussa d'une main, ne cherchant même pas à savoir de quoi il était composé. Il aurait été si facile de se laisser tenter. Prendre au piège par la sensation de faim qui le tiraillait de l'intérieur, tordait ses boyaux. Car Kise était affamé. Et il ne pouvait pas se permettre de céder, pas maintenant, pas avant qu'il se soit débarrassé de ce surplus de graisse qui rendait son corps si hideux. C'était étonnant de constater combien cette image de lui-même avait une puissance surprenante. Elle le faisait tenir.

Le terrible pari qu'il avait fait poursuivit sa course folle.

o

24 jours sans manger. Naturellement, ses amis étaient revenus le voir. Pas seulement Kasamatsu et Kuroko, mais aussi les membres de l'équipe de Kaijô ainsi que le coach. Mais Kise ne leur prêtait aucune attention, ce qui mettait Kasamatsu en colère. Il ne se gênait d'ailleurs pas pour râler, même s'il n'était pas certain qu'il l'écoutait.

Mais la plupart du temps, Kasamatsu était celui qui restait le plus longtemps dans sa chambre, parfois en compagnie du coach, soutenu par celui-ci. Il prenait le temps de s'asseoir dans le fauteuil non loin du lit, et il l'encourageait à prendre sa fourchette et à manger quelques morceaux de viande ou bien des légumes. Puis, quand il s'apercevait que ses encouragements n'avaient pas d'effet, il posait ses coudes sur ses genoux et se prenait la tête entre les mains, soupirant de dépit. Kise ne mangeait jamais.

Malgré leur présence à tous, Kise sentit ses forces l'abandonner un peu plus les jours suivants. C'était sans doute parce qu'on lui avait retiré momentanément sa perfusion. Le médecin qui venait lui rendre visite chaque jour entretenait de faux espoirs s'il pensait qu'il mangerait en contrepartie.

o

A l'aube du 29ème jour, il fut totalement incapable de bouger dans son lit, et la seule chose dont il avait conscience depuis plusieurs minutes était la silhouette de Kuroko qui se dressait devant lui. Elle était floue, cette silhouette, et elle apparaissait sans cesse sans prévenir. Mais c'était Kuroko, Kise ne pouvait pas lui en vouloir.

Kurokocchi venait continuellement lui rendre visite, même si c'était moins souvent que Kasamatsu. Mais cette silhouette qui aurait dû se montrer plus absente se montrait tout de même présente en permanence, alors que ses camarades de Seirin comptaient sur lui pour les aider à progresser en vue de la Winter Cup.

Mais Kise n'avait pas la tête à Kurokocchi ce jour-là, il n'avait la tête à personne. Comme tant d'autres jours.

« Kurokocchi », murmura alors Kise.

Kuroko s'approcha immédiatement de lui, mais n'osa pas s'asseoir sur le bord du lit – aucun de ses amis n'osait s'asseoir trop près de lui, comme si contempler sa faiblesse à quelques centimètres était encore plus pénible. Mais lorsqu'un des bras fins de Kise sortit de sous les draps pour l'inviter à s'approcher davantage, Kuroko n'hésita pas. Il vint plus près de lui et lui demanda :

« Qu'est-ce qu'il y a, Kise-kun ? »

Kise saisit fermement le bord de sa manche, malgré le peu de force qu'il lui restait – Kuroko aurait pu échapper à son étreinte juste en faisant un pas en arrière – et il l'obligea à se pencher pour lui susurrer au creux de l'oreille : « Tu vois… ça fait un moment que tu n'étais plus resté avec moi autant de temps. » Sa voix semblait si restreinte qu'elle aurait pu s'éteindre à n'importe quel moment.

« Kise-kun », répéta Kuroko. Il semblait se préparer mentalement à ce qui allait suivre.

« Tu vas renter chez toi ? » demanda enfin Kise, et Kuroko retint de justesse une expression choquée.

Bien sûr, Kise sentit la blessure qu'il lui avait infligée sans mal, parce qu'il connaissait très bien Kuroko – moins bien que certaines personnes, ça allait s'en dire – mais il se dit que faire savoir à Kurokocchi que sa présence le dérangeait était nécessaire. Kuroko ne pouvait plus rien pour lui.

Sur un sentiment d'échec, le jeune homme quitta l'hôpital.

OOO

Un mois de dénutrition.

Un mois durant lequel tout le monde avait ignoré l'importance des faits, découvrant la vérité à travers les rumeurs qui s'étaient dispersées comme des mies de pain. Certaines histoires étaient constamment exagérées. C'étaient des histoires que l'on ne pouvait pas croire car elles paraissaient bien trop invraisemblables si on s'attardait sur les détails. Des histoires qu'Aomine ne pouvait faire autrement que de ranger dans un coin de son esprit, espérant que tous les ragots qui parvenaient à ses oreilles prendraient bientôt fin.

Car ces histoires, il en avait désormais sa cure. Il n'aimait pas les entendre, elles l'agaçaient. Mais Tetsu apparut un jour devant lui, aux portes du gymnase de Tôo alors qu'il pleuvait des cordes. Aomine connaissait parfaitement Tetsu, pouvait anticiper chacun de ses comportements, bien que celui-ci parvenait toujours à le surprendre et conservait son lot de surprises. Mais cette fois, le comportement de son ancien partenaire était différent. Son expression n'était pas complètement dépourvue d'intérêt aux yeux d'Aomine.

Il continua pourtant de lancer le ballon en direction du panier. Autrefois, il se serait certainement arrêté de jouer. Mais c'était autrefois, car aujourd'hui il avait changé. Et puis, il connaissait Tetsu par cœur. Malgré tout ce qui séparait désormais les anciens joueurs de la Génération des miracles, depuis qu'ils avaient pris chacun un chemin différent et qu'Aomine avait continué de creuser l'écart entre eux, il avait la certitude d'une chose : Tetsu n'avait pas changé, il était resté le même. Et là, il avait un problème.

Pour ne pas changer, les commentaires allaient bon train au sein de l'équipe de Tôo. Agacé, Aomine lança le ballon en direction de Wakamatsu dans l'espoir de tous les faire taire, lui en premier. Comme il s'y attendait, sa tentative échoua – Wakamatsu commença à râler – et ce fut bientôt Sakurai qui força tout le monde à se montrer plus discret, tout en s'excusant à plusieurs reprises : « Je suis désolé, Aomine. Pardon, j'aurais dû les convaincre de vous laisser seuls avant. »

Mais Aomine se contenta de l'ignorer et de tous les regarder sortir du gymnase, prêtant davantage attention à Tetsu parce qu'il sentait que quelque chose n'était pas normal. D'autant plus que celui-ci se mit à pleurer silencieusement quand ils se retrouvèrent juste à deux dans la salle. Les larmes qui coulaient sur son visage contrastaient avec l'indifférence de ses traits et lui étaient pénibles ; ça le remuait de l'intérieur. Peut-être pleurait-il pour une raison stupide, mais au fond de lui-même, Aomine savait que ce n'était pas le genre de Tetsu - ça lui rappelait d'ailleurs des souvenirs qu'il croyait avoir oubliés. Dans tous les cas, il deviendrait fou s'il ne lui révélait pas très vite la raison de sa présence.

« Bon, arrête de faire durer le suspens et dis-moi pourquoi tu es venu ici », s'impatienta-t-il.

Au son de sa voix, Kuroko tenta de retrouver une certaine contenance. Comme à son habitude, il ne chercha pas à tourner autour du pot. « Je vais être direct, Aomine-kun : Kise est à l'hôpital.

— Hein ? » Aomine ne put s'empêcher d'avoir une expression étonnée, mais il se reprit très vite, s'interdisant d'afficher une émotion autre que le sarcasme qu'il avait l'habitude de montrer. « Il y est quand même pas resté après son malaise lors du match qu'il jouait contre vous ?

— Il ne mange plus, dit Kuroko sans détours. Je n'ai pas compris que c'était grave. »

Quand on connaissait le sens développé de l'observation de Kuroko, son aveu aurait pu paraître effrayant. Mais Aomine ne réagissait plus avec la même sensibilité qu'autrefois. Il ne faisait plus preuve de la même compréhension.

« Qu'est-ce que tu veux que j'y fasse, Tetsu ? » Ses souvenirs étaient soudain clairs quand il revoyait Kise se nourrir. « C'est bien ce que j'avais compris... Kise a toujours été pénible avec la bouffe. C'est un mannequin. Et même s'il mangeait des glaces et des gâteaux, il y avait toujours quelqu'un dans son boulot pour le freiner quand il abusait. Qu'est-ce que t'attends de moi ?

Kuroko réfléchit quelques instants.

— En fait, je voudrais que tu ailles le voir », lui annonça-t-il au bout d'un moment.

Aomine fronça un peu plus les sourcils que d'ordinaire. La situation critique dans laquelle se trouvait Kise ne le regardait pas. Il se sentit aussitôt gagné par l'ennui quand il entendit la demande de Tetsu. Et puis, que ferait-il en allant rendre visite à un mec qui se rendait malade dans son lit d'hôpital ? Il assisterait à la déchéance de son corps sans rien pouvoir y faire ? L'idée lui déplaisait au plus haut point.

« C'est le problème de Kise, pas le mien ! " dit Aomine.

Sans doute s'était-il attendu à ce qu'il fasse preuve de plus de sympathie envers un ami avec lequel il avait passé plusieurs années au collège, car Kuroko parut malheureux. " Oui, je le sais. Mais... je ne sais pas quoi faire pour aider Kise-kun. Je suis complètement impuissant. Je ne peux rien faire du tout. »

Aomine serra les poings.

En réalité, il ne voulait pas entendre parler de Kise et de ses problèmes, encore moins assister à son agonie. Simplement parce qu'il ne comprenait pas comment on pouvait arrêter de s'alimenter quand des milliers de personnes mourraient de faim dans le monde, incapables de trouver de quoi manger. Alors, bien même le sujet ne lui tenait pas spécialement à cœur et qu'il manquait généralement de sens moral, il estimait qu'il y avait un énorme fossé entre les raisons qui avaient visiblement conduit Kise à se mettre dans cet état et le malheur de toutes ces personnes. Non, vraiment, Aomine ne comprenait pas, et il s'exclama d'une même voix, comme s'il s'agissait de la plus grande des évidences : « C'est à cause de lui-même qu'il en est arrivé là, j'te signale. Il a décidé de ne plus manger. Il fait ce qu'il veut.

— Tu es sérieux, Aomine-kun ? demanda Kuroko. Même après nos années de collège ?

— Ouais. » Pourtant, Aomine déglutit, sachant pertinemment qu'il n'était pas totalement sincère, et il secoua la tête. Il alla chercher le ballon de basket qui traînait quelques mètres plus loin. « Maintenant rien ne t'empêche de retourner là-bas, de mentir à Kise et de lui dire que je le soutiens. »

Bien sûr c'était impossible. Kise le connaissait trop bien, assez pour ne pas croire en ces mots. Et surtout, Kuroko ne mentirait pas à Kise. Jamais. Aomine se sentait pris au piège, même s'il ne voulait pas y accorder d'importance.

Il revint vers Tetsu en dribblant. Tetsu releva alors la tête et plongea son regard dans le sien, un regard qui le déstabilisa un peu, le faisant presque culpabiliser.

« Bon, okay, c'est bon, finit-il par lâcher. Cinq minutes pour passer à l'hôpital entre deux entraînements, ça devrait le faire. » Il recommença aussitôt à viser le panier, lança le ballon et marqua directement sans même toucher l'arceau.

Et Kuroko lui fit remarquer : « Tu n'assistes jamais aux entraînements, Aomine-kun. »

Aomine eut à l'instant-même un rire moqueur qui ne déstabilisa pas Tetsu, même s'il se doutait que son ancien partenaire ne s'y était jamais habitué. « Ah ouais, c'est vrai... »

Kuroko en profita pour rattraper le ballon qui revenait vers lui. « Aomine-kun ?

— Quoi ? » Aomine était brusquement concentré sur ses gestes, le regard rivé sur ses mains qui tenaient le ballon, préoccupé par ce qu'il allait faire. Il était prêt à parier qu'il serait bien capable de le lancer, même s'il ne marquerait pas. Kuroko leva alors la balle et s'apprêta à viser le panier, mais, au dernier moment, il fit une passe à Aomine qui se contenta de la rattraper. « Merci beaucoup.

— T'as pas à me remercier, Tetsu. T'avais vraiment une sale tête... Je pouvais quand même pas rester sans rien faire. Et puis... ce serait dommage de ne pas faire ce geste pour Kise juste après le match qu'il m'a offert il n'y a pas si longtemps.

— Oui ?

— Non, rien. Oublie. »

Comme si cette discussion n'avait jamais eu lieu, Aomine recommença à jouer normalement, et la présence de Kuroko disparut du gymnase avant même qu'il n'ait eu le temps de le remarquer.

Il retrouva rapidement sa nonchalance habituelle, se fichant de tout et de tout le monde. Et quand l'équipe de Tôo revint dans la salle, personne ne s'étonna de le voir partir à son tour.

Un mois que Kise ne mangeait plus.

O

Aomine entra dans la chambre et vit la forme recroquevillée de Kise dans le lit. Presque immédiatement, il envisagea la maigreur de son corps sous la finesse des draps, ne s'attendant certainement pas à retrouver Kise aussi mal en point. Juste une forme fragile, tel un pantin démantelé qui gisait sur le matelas.

Aomine resta immobile pendant quelques instants, incapable de bouger, ne serait-ce que d'un millimètre. C'était déstabilisant d'assister à un changement physique aussi radical. Mais l'étonnement laissa bien vite la place à l'agacement complet, car Aomine ne pouvait supporter la vision que Kise lui offrait. L'absence de joie de vivre, ses os qui ressortaient de toute part, l'abandon qui se lisait dans son corps tout entier. Où était donc passé ce joueur formidable qu'il avait affronté il y a quelques mois ? Etait-ce seulement encore lui ?

Si les amis proches de Kise n'avaient pas été là, il aurait sans doute déjà fait demi-tour. Mais il ne fit pas cet affront à Kise, d'autant plus que son senpai était présent parmi les membres de son équipe. Il gardait un œil protecteur sur Kise, le regardait, lui, durement. Aomine doutait que ce soit la bonne solution. Son regard se tourna ensuite vers Tetsu, qu'il venait de remarquer dans un coin de la chambre. Tetsu qui l'encourageait à s'approcher de Kise, à aller le saluer. C'était sans doute la démarche logique à adopter, les usages conventionnels, envers une personne malade.

Mais Aomine n'avait jamais été patient et la politesse n'était pas son fort. Prêtant à peine attention aux réactions autour de lui, il s'approcha du lit et se mit à contempler Kise, à l'examiner sous toutes les coutures, comme s'il le voyait pour la première fois. Il avait besoin de comprendre comment il en était arrivé à ce stade. Quand avait-il décidé de ne plus s'alimenter ? Pourquoi ? Des questions auxquelles il n'avait pas la réponse. Contrairement à ce que l'on pensait, il ne connaissait pas aussi bien l'autre garçon. Les contacts qu'ils entretenaient à Teiko se limitaient en grande partie aux un contre un qu'ils se livraient avec un acharnement démesuré de la part de Kise.

Comme il paraissait faible aujourd'hui. Aomine le contempla longuement. On aurait dit que Kise allait disparaître d'un instant à l'autre sous ses yeux. Sa poitrine se soulevait au rythme régulier de sa respiration, mais tout cela semblait tellement superficiel, irréel.

Les longs yeux caramel de Kise ne lui portaient même pas un seul regard. Aomine se demanda s'il avait seulement conscience de tous ceux qui l'entouraient, ou s'il se contentait de rester enfermé dans une colère que lui seul pouvait concevoir. Que se passait-il à l'intérieur de la tête de Kise quand il se planta devant lui de toute sa hauteur, le regardant de façon supérieure ? Que pensait-il à cet instant ? Le voyait-il ? L'envisageait-il comme auparavant ou représentait-il désormais une gêne ? Allait-il l'ignorer indéfiniment, lui dirait-il bonjour d'une voix prête à se briser ? Ou alors attendait-il le bon moment pour lui demander de partir et de le laisser tranquille ?

Quoiqu'il en soit, Aomine enfonça ses mains dans ses poches et continua de le fixer, faisant preuve de patience, attendant encore quelques minutes. L'espace d'une seconde, il vit Kise remuer sous les draps, et il s'aperçut qu'il portait un t-shirt noir devenu beaucoup trop large pour lui, dans lequel il flottait d'au moins une ou deux tailles. Il crut furtivement que Kise allait lui adresser la parole, mais ce fut tout le contraire et il chercha davantage à le tenir à l'écart de son regard. Ainsi, ça signifiait qu'il posait problème, que sa présence l'accablait d'une manière ou d'une autre. A ce constat, Aomine haussa les épaules et laissa son sourire habituellement moqueur fleurir sur ses lèvres.

Kasamatsu dut pressentir la suite. Mais lorsqu'il voulut intervenir parce qu'il estimait assurément que sa manière d'agir était déplacée ou ne tarderait en tout cas pas à le devenir, Kuroko échangea un regard avec lui et il resta à sa place. Les lèvres d'Aomine s'entrouvrirent alors pour mettre un terme à sa visite. « J'aurais jamais cru que tu te laisserais crever, Kise », dit-il.

Enfin, il s'empressa de quitter la chambre, puisqu'il n'y avait plus rien à ajouter.

O

Après cet épisode, qui aurait cru qu'il retournerait voir Kise à l'hôpital, plusieurs jours de suite ? Certainement pas lui. Satsuki l'accompagnait parfois lorsqu'il décidait d'aller lui rendre visite, mais il devait à chaque fois prier la jeune fille d'arrêter de pleurer sur le chemin du retour. Du coup, il profita d'un jour comme aujourd'hui, où Satsuki ne s'amusait pas à le suivre partout et à le surveiller, pour se rendre à l'hôpital sans personne. C'était un vendredi matin, pendant lequel il séchait les cours. Il n'y avait aucun membre de l'équipe de Kaijô dans la chambre de Kise à cette heure, pas un seul de ses amis, et il s'en satisfit.

Lors de la plupart de ses visites, en fonction de son humeur, il tenait des propos plus ou moins blessants à l'égard de Kise. Mais le principal concerné réagissait très peu ou même pas du tout, bien que Aomine était certain qu'il entendait parfaitement ce qu'il disait. Et ce matin, pas de chance pour Kise : il était de mauvaise humeur. Ce matin, il essayait tant bien que mal de se contenir, refrénant la violence qui l'envahissait parfois sans qu'il ne sache trop bien pourquoi elle était là, coulait dans ses veines comme un poison qu'il ne parvenait pas à stopper. Cette violence, l'insolence qu'il entretenait quotidiennement, n'était autre que le résultat des années qu'il avait passées à Teiko. Elle faisait partie intégrante de son caractère, de sa personnalité. Il ne pouvait pas lutter contre elle, ne voulait de toute façon pas essayer d'y trouver une solution - il n'y en avait pas. En général, les personnes de son entourage avait pris l'habitude de se rebeller contre lui ou bien de s'écraser devant sa supériorité ; aucune n'avait trouvé le moyen de le tenir en laisse, et ça valait bien entendu pour Kise.

Abruti de Kise, se dit-il. Abruti de Kise qui ne risque plus de me tenir tête dans un match avant un bon bout de temps. L'un des rares joueurs contre lequel je devais me donner à fond...

« Tu me déçois tellement, ne put s'empêcher de murmurer Aomine. Au lieu de jouer le top model obnubilé par son poids, tu ferais mieux de bouffer ce qu'il y a dans ton assiette et te tirer d'ici ! »

Par la fenêtre, il remarqua qu'il s'était mis à neiger légèrement. Ca faisait un peu plus d'une semaine que de fins flocons tombaient du ciel, recouvrant par instants le paysage d'une fine pellicule blanche qui ne tenait jamais très longtemps. Un peu plus d'une semaine qu'il venait rendre visite chaque jour à Kise, alors que celui-ci continuait de l'ignorer.

La patience n'étant pas son fort, Aomine s'était mis à faire les cent pas dans la chambre dès son arrivée, en faisant le plus de bruit possible. Une bonne façon d'essayer d'énerver Kise, de le tirer de sa léthargie. Mais Kise restait toujours sans réaction.

Combien de temps cette petite comédie durerait-elle ?

Comme il n'y avait personne dans la petite pièce pour le sanctionner s'il dépassait les limites, Aomine pouvait très bien avoir un geste déplacé, un haussement de voix, ou bien une parole de travers, on ne le jetterait pas hors de l'hôpital. Il savait qu'il ne pourrait pas tenir indéfiniment. Contenir sa colère bien longtemps. Parce que la vue de Kise dans cet état le poussait immanquablement à bout. Il ne pouvait pas supporter de le voir si fragile, si pathétique. Même s'il s'apercevait sans difficulté qu'il n'était pas au sommet de sa forme.

Aomine pesa le pour et le contre.

Réfléchit à ce qu'il était bon de faire.

Mesura chaque geste qu'il s'apprêtait à avoir.

Puis il n'y tint plus, perdant en grande partie le contrôle de ses nerfs.

D'un seul coup, il s'approcha à grands pas du lit et tira Kise par le bras pour l'obliger à se redresser... et Kise se laissa faire sans protester, telle une marionnette désarticulée. Tandis qu'il demeurait en position assise, le drap découvrit sa poitrine fragile et le début de son bassin saillant. Son regard fixait un point imaginaire au loin, refusant de croiser le sien.

Aomine pesta entre ses dents et relâcha le bras de Kise. De plus mauvaise humeur encore qu'au début, il prit une chaise et s'y assis à l'envers, les coudes appuyés contre le dossier. Puis il vit Kise poser les mains à plat sur les couvertures, tremblant de la tête aux pieds, et trouver le courage de lui jeter un regard en coin, presque innocent, rempli d'appréhension. Ca lui ressemblait si peu qu'Aomine décida de couper court à la mascarade. Ce fut d'une voix lente et détachée qu'il ouvrit les hostilités.

« Qu'est-ce que t'attends ? demanda-t-il à Kise, qui ne sembla pas comprendre où il voulait en venir. T'essaies toujours de mourir ? T'es mal parti ! »

D'abord, les yeux de Kise s'imprégnèrent d'un léger sentiment de surprise. Mais, alors qu'Aomine s'apprêtait à continuer de le narguer, il n'eut pas l'occasion d'ajouter un mot.

« Qu'est-ce que t'en sais ? demanda soudain Kise. Il venait de sortir de son engourdissement. " C'est moi qui décide. »

Il y avait une pointe d'agressivité dans sa voix et Aomine eut un sourire moqueur, comme il venait apparemment de toucher en plein dans le mille et de faire réagir Kise.

« Quoi ? C'est débile, mais t'as retrouvé ta langue. Je me demandais quand est-ce que tu te réveillerais. »

Son sourire moqueur s'accentua, et Kise secoua la tête dans l'espoir de chasser ses paroles. Ce simple geste prouva à lui seul qu'il manquait de force. Kise hésitait, tremblait. Son visage dénotait une certaine pâleur, ses joues étaient beaucoup plus creuses que la semaine précédente et ses bras étaient à présent si fins qu'ils pourraient se briser au moindre mouvement maladroit. Ce constat dérangeait Aomine qui ne pouvait sans cesse s'empêcher de s'interroger, se posant une multitude de questions sur les raisons de l'admission de Kise à l'hôpital. Etait-il donc vraiment – comment disait-on ? – anorexique ?

Malgré son état de faiblesse plus qu'apparent, Kise ancra pourtant ses yeux dans les siens avec plus de conviction que lui. « Ne sois pas arrogant, Aominecchi, dit-il d'une voix froide.

— Ho ho, qu'est-ce que j'entends ? Tu accuses les autres de tes propres défauts, Kise.

— Ferme-là un peu ! s'exclama Kise. Franchement, t'as changé, Aominecchi. Tu ne joues plus les mecs gentils de nos débuts à Teiko. Mais bon, même comme ça tu m'empêcheras pas de bousiller ma vie. »

Aomine, tout en affichant un sourire narquois, dut se retenir de faire remarquer à Kise qu'il venait d'avouer les risques qu'il prenait pour sa santé. C'était très tentant, mais il se contenta juste de poursuivre sur sa lancée : « Ne sois pas si pressé de crever !

— Je peux pas t'empêcher de venir me voir à l'hôpital, mais tu te lasseras au bout d'un moment. Tu vas dégager d'ici dans moins de dix minutes et je pourrai continuer de faire ce que je veux ! »

Aomine leva un sourcil inquisiteur.

« On dirait un gosse qui pique une crise. Allons, Kise. Tu devrais profiter de ma présence tant qu'elle dure et éviter de te faire autant de mal pour rien. »

— Je n'ai pas besoin de toi. T'attends quoi pour me foutre la paix ? » Kise venait de renifler.

Ca ne faisait que cinq minutes qu'il avait commencé à s'opposer à lui et Aomine trouvait que ce revirement de situation était tout à fait troublant quand on connaissait le caractère fondamentalement joyeux de Kise. Bordel, ce qu'il pouvait devenir chiant quand il râlait ! Mais il n'avait pas spécialement envie d'apaiser sa hargne. La chambre était imprégnée d'une odeur de désinfectant, mêlée à celle des repas qu'on servait à Kise et auxquels il refusait de toucher. Aomine aurait bien tout englouti dans l'immédiat.

Il sentait qu'il pouvait prendre Kise au piège sans aucun mal, car le jeune homme faisait preuve d'une mauvaise foi incroyable. Aomine se doutait que les anorexiques étaient victimes de sautes d'humeur constantes. Kise ne faisait pas exception apparemment. « Toujours aussi naïf... Tu croyais que j'allais passer plus de temps avec toi ? »

Soudain, Kise parut plus agité, plus tendu.

Sous les yeux d'Aomine, il semblait perdre peu à peu patience. Ce n'était qu'une question de minutes avant qu'il ne laisse libre cours à ses nerfs une bonne fois pour toutes.

Aomine en profita pour se lever de sa chaise dans un mouvement souple.

« Tu crois que je ne saurai pas me passer de toi, une fois que tu seras parti ? demanda alors Kise. Cesse de me prendre de haut. Tu es intervenu des jours en retard pour m'empêcher d'atteindre mon objectif. Tu peux peut-être te vanter de me connaître, mais je ne redeviendrai pas celui que j'étais avant de perdre du poids. Je sais pas pourquoi tu es venu me voir ces derniers jours, mais tu peux t'en aller ! »

Au ton qu'il venait de prendre, Aomine revit une fois de plus le visage en larmes de Tetsu, la manière dont il l'avait supplié d'aider Kise. Tetsu avait une sensibilité à fleur de peau, mais Aomine pouvait voir que Kise n'était pas dans son état normal. Il n'était même pas certain qu'il pensait tout ce qu'il lui avait dit.

« C'est vraiment ce que tu désires, Kise ? Ou alors c'est ton malaise qui te met dans cet état ?

— Va-t'en ! » répéta-t-il.

La voix d'Aomine devint cassante.

« Tu as oublié à qui tu t'adressais ou quoi ? Ne me mets pas dans le même sac que Tetsu ou ton foutu senpai.

— J'ai dit : dégage ! » Kise venait de hausser le ton, hurlant presque la fin. Dès lors qu'il s'agitait tout seul dans son lit, sa poitrine se soulevait à une vitesse rapide. Bien vite, Aomine le vit porter une main à l'endroit exact où se trouvait son cœur, et ne s'en étonna pas vraiment. La seconde suivante, Kise céda complètement face à la rage qui le consumait tout entier et vida enfin son sac. « Plus que nos liens à Teiko et les fois où on jouait l'un contre l'autre, exprima-t-il, ce qui prime aujourd'hui dans ma vie, c'est mon physique et ce que je peux en faire. Et question classe, il y a un fossé entre toi et moi qui fait que tu ne pourras jamais comprendre. Le seul domaine dans lequel tu me fascines, c'est le basket. » Ses mots devinrent de plus en plus venimeux au fur et à mesure qu'il extériorisait ses pensées, sa voix aussi tranchante qu'une lame de rasoir. « Mais on sait que tu me battras tout le temps. Je reconnais que j'adore mettre toute mon énergie pour tenter de gagner contre toi. Mais je n'y arriverai jamais. Utilise les arguments que tu voudras, je m'en moquerai chaque fois plus fort. Tu auras beau me crier dessus comme il te plaira, tu pourras rien y changer. Eh oui, c'est la triste réalité pour toi : tu sers à rien. Qu'est-ce que tu veux y faire ? »

Kise avait de plus en plus de mal à respirer correctement.

Il se noyait dans le conflit auquel il était exposé face à lui-même. Conflit qui lui servait d'excuse pour poursuivre : « Quoi qu'il en soit, je ne laisserai personne m'empêcher de maigrir, et surtout pas toi, Aominecchi ! Je ne veux plus te voir, ni toi, ni les autres. J'en ai marre. »

Le message avait le mérite d'être clair.

Aomine haussa les épaules, se recula de quelques centimètres du lit et s'apprêta à partir. « Très bien, conclut-il. Si tu en as marre, je ne peux rien faire d'autre à part te laisser crever. »

Mais alors, Kise fit quelque chose de bizarre. Il tendit un bras en direction d'Aomine et attrapa le bord de son t-shirt pour l'empêcher de partir. Lorsque Aomine se tourna vers lui, il se rendit compte que Kise avait perdu ses moyens.

Il aurait voulu poursuivre son chemin, sortir de la chambre et oublier cette discussion qui venait d'avoir lieu, mais il se rappela qu'il avait fait une promesse à Tetsu. Tetsu qui avait l'air si triste. Tetsu qui avait placé ses espoirs en lui, qu'il refusait de voir de nouveau pleurer.

Alors qu'il entretenait cette pensée, il entendit la respiration de Kise se faire plus saccadée. Il vit sa main trembler et devenir de plus en plus faible. Kise angoissait alors qu'il venait de le supplier de s'en aller. Et Aomine se rendit compte qu'il était désormais incapable de le laisser tomber.

Sans un mot, il retourna s'asseoir sur la chaise.