N/A : mes excuses pour ceux que le changement de titre aurait pu rendre confus. Il se trouve que cette fiction est très peu lue, par rapport à celles que j'ai écrites auparavant. Ma mère a prétendu qu'avec un titre pareil ça ne l'étonnait pas et m'a suggéré d'en bannir le subjonctif à l'avenir.

J'ai décidé de l'écouter, ne serait-ce que pour pouvoir lui rire au nez s'il s'avérait qu'elle avait tort (mais je dois avouer qu'elle a souvent raison ).

Voilà, en tout cas, ça ne change rien à l'histoire et merci comme toujours aux reviewers encourageants...


"Beaucoup de gens confondent Frankenstein avec sa créature. Parce que la créature n'a pas de nom.

Quand on y pense, la plupart des monstres n'en ont pas. Pourquoi leur en donnerait-on un ? Après tout, un nom ne sert que lorsque quelqu'un vous appelle. Et quand un monstre s'approche, vous ne l'appelez pas.

Vous courez."

Extrait du journal de Remus Lupin

XXX

Chapitre 2 :

Le loup et la bergerie

Remus sortit une fois de plus l'enveloppe de sa poche et la considéra longuement :

"M. Remus Lupin,

La deuxième pièce du fond,

Holy Môn's Cottage

Anglesey"

Voir son nom inscrit sur l'enveloppe d'une cursive élégante et régulière avait été... étrange. Un peu comme de rencontrer par hasard un ami longtemps oublié et de soudain se demander comment on avait pu vivre sans lui toutes ces années.

Évidemment, Remus Lupin savait quel était son nom, mais personne ne l'utilisait jamais. Quand on avait besoin de lui, il était généralement : "Eh, toi là". Seulement, le plus souvent on ne l'appelait pas du tout.

Pas dans les moments dont il pouvait se rappeler, du moins.

Il releva le rabat de l'enveloppe, manipulant le cachet de cire avec délicatesse pour ne pas le briser, et déplia soigneusement la lettre qui commençait à paraître ancienne malgré les précautions avec lesquelles il l'avait maniée.

Après tout, même le meilleur parchemin ne pouvait résister qu'à un nombre raisonnable de lectures.

Et Remus l'avait lu.

Beaucoup de fois.

Il n'y avait qu'une dizaine de lignes tracées à la plume et Remus les avait mémorisées dès la deuxième lecture, mais il en avait fallu une cinquantaine d'autres pour qu'il réussît à se convaincre de leur présence. Il avait décortiqué chaque phrase afin de s'assurer de son sens exact avant de conclure qu'il s'agissait d'une mauvaise plaisanterie.

Lorsqu'il avait tout de même montré la lettre à l'agent Johnston, celui-ci avait éclaté de rire avant de lui dire que c'était une erreur - peut-être qu'avant ce jour-là, mais maintenant... non, non, impossible : qui aurait voulu lâcher un loup au milieu des agneaux ? Et il avait jeté l'enveloppe dans le feu qui brûlait dans la cheminée. Même si Remus savait qu'il n'y avait aucun espoir jamais pour les créatures comme lui, il avait cru voir son cœur se consumer dans les flammes jaunes et rouges pour reposer là, dans un insignifiant tas de cendres grises auquel ce qui restait de cire rouge donnait l'apparence d'un petit être ensanglanté.

Et si Remus n'avait pas été un loup-garou (parce que les loups-garous n'ont pas de sentiments, aucun, vraiment) il aurait sangloté comme un enfant parce qu'il avait l'impression de contempler le cadavre de ses folles espérances assassinées.

Quand l'agent Johnston lui avait demandé ce qu'il regardait, une lueur d'amusement dans ses yeux bleus et la bouche étirée dans un presque sourire qui faisait courir d'imperceptibles frissons le long de l'échine de Remus, il avait dit "rien" et était retourné dans sa chambre.

Ensuite, il avait oublié la lettre, parce que ça aurait été ridicule de s'attarder sur quelque chose qui n'avait jamais été là et dont il ne restait rien.

Les jours s'étaient étirés, longs et monotones. Parfois rouges quand on avait besoin de lui. Il y avait eu d'autres lettres, mais après la troisième, Remus avait cessé de les ouvrir.

Ils les avaient toutes gardées, cependant, les fourrant sous son matelas où elles formaient une bosse de plus en plus inconfortable qui le réveillait quelques fois la nuit quand il roulait dans la mauvaise direction durant son sommeil.

Et puis Dumbledore était venu.

Il était arrivé un soir telle une apparition fantasmagorique à la porte, son immense manteau dégoulinant de la pluie qui inondait les champs alentours depuis quatre jours. Remus s'était demandé pourquoi il n'était pas simplement apparu à l'intérieur, si c'était un si grand sorcier. Il ne lui avait pas posé la question. Il était resté accroupi dans l'ombre près du poêle à le surveiller en silence parce que c'était ce qu'il faisait face à des étrangers.

L'agent Johnston disait souvent qu'il montait la garde comme un chien hargneux, et il lui ébouriffait les cheveux en riant. Remus détestait ça, cependant il ne changea pas ses habitudes : après tout, il savait ce qu'on pouvait lui faire, s'il n'était pas assez vigilant.

Dumbledore n'avait pas cherché à l'approcher ainsi que le faisaient certaines personnes qui l'obligeaient à gronder sourdement en montrant les dents avant de le laisser tranquille. Il avait seulement souri et l'avait poliment salué, se présentant et l'appelant "monsieur Lupin" avant de s'enfermer avec l'agent Johnston dans son bureau. Pas un seul bruit n'avait filtré et Remus savait qu'ils avaient jeté un sort pour insonoriser la pièce : les gens qui venaient voir l'agent Johnston le faisaient tout le temps.

Mais cette fois, Remus n'était pas retourné dans la pièce du fond. Il était demeuré là où il était, attendant de voir ce que ferait le vieil homme au manteau extravagant quand il ressortirait.

Personne ne l'avait jamais appelé "monsieur Lupin" auparavant.

Quand les deux hommes étaient retournés dans la pièce principale, Dumbledore avait regardé Remus et lui avait demandé si ça lui plairait d'aller à l'école. Le visage de l'agent Johnston était plus inexpressif qu'un mur de briques, mais un vague relent de colère et de défaite se dégageait de tout son être. Remus l'avait entendu marmonner tout bas qu'on ne devrait jamais promettre la lune au loup-garou et il avait senti un éclair de quelque chose d'inconnu traverser tout son être. Quelque chose de chaud et de vicieux comme un animal en cage.

Alors Remus avait lentement hoché la tête.

Le sourire du vieux sorcier s'était encore élargi, au point que sa jubilation en devenait presque effrayante et il avait pris une chaise. Il avait parlé longtemps sur toutes ces choses que Remus pourrait avoir, sur des arbres cachant des passages secrets, de la magie et un château rempli de personnes capables de se rendre aveugles et sourdes aux nuits de pleine lune.

Et si Remus s'était souvenu comment rire, il l'aurait probablement fait, parce que tout ça n'avait aucun sens.

Mais quand Dumbledore était parti, il avait pris l'enveloppe posée sur la table, l'avait dépliée et repliée et elle n'avait plus jamais quitté sa poche. Et aujourd'hui, alors que les moldus ignorants se bousculaient les uns les autres pour atteindre de grands monstres de métal censés les aider à fuir le plus loin possible de la grise Londres, il était là avec sa valise et le sac dont la courroie écrasait douloureusement les muscles de son épaule gauche.

Il cherchait le quai neuf trois-quarts et il y avait un chaudron ainsi qu'une baguette magique dans ses affaires. Et si Remus n'était pas certain de comprendre comment par quel miracle il était arrivé là, il était reconnaissant. En quelque sorte.

Il ne lui fallut que quelques instants pour repérer les familles déplacées dans le décor ordinaire de la gare - celles qui essayaient trop fort de se fondre dans la masse, au point qu'on ne voyait qu'elles. Il entreprit alors de suivre une femme coiffée d'un chignon dont le nombre d'étages lui donnait le vertige et qui poussait un chariot rempli de bagages. Elle était flanquée de trois enfants dont une fillette aux cheveux tressés qui caressait distraitement un crapaud perché sur sa main droite. Prenant garde à rester suffisamment éloigné pour ne pas attirer leur attention, Remus les regarda avec intérêt disparaître à l'intérieur de la séparation entre le quai neuf et dix. Il attendit qu'ils soient tous passés avant de suivre leur exemple sans se faire remarquer.

Après tout, passer inaperçu était sa spécialité.

Une fois de l'autre côté, il demeura un instant sans bouger à cligner des yeux au milieu de toute l'agitation. Malgré lui, il ne pouvait s'empêcher d'être paralysé par le spectacle qu'offrait ce monde magique dans lequel il vivait depuis si longtemps sans jamais y avoir réellement participé - le bruit assourdissant, le rouge si vif du train que ça lui faisait mal aux yeux et l'agitation dans l'air...

Il resta là, à respirer de grandes bouffées d'oxygène chargé d'anxiété, d'impatience et de millions d'autres choses qui le rendaient si épais qu'il croyait presque pouvoir le saisir, jusqu'à ce qu'un chariot lui rentra dans le dos. Remus s'écarta d'un bond et s'excusa sans regarder la personne qui avait juré à mi-voix derrière lui.

Se réprimandant intérieurement pour sa négligence, il se joignit à la foule d'élèves qui montaient dans le train. Il parcourut le couloir à pas mesurés, évitant de heurter qui que ce soit avant de trouver un compartiment vide qui sentait la moleskine et le sucre. Le mélange d'odeurs provoqua chez lui une crise d'éternuements. Il se concentra afin d'arrêter le bruit : ça n'irait pas d'attirer l'attention de cette façon. Rien n'y faisait, il appuya de toutes ses forces à la base de son nez dans l'espoir de l'arrêter. Un craquement sinistre le fit relâcher la pression d'un coup. Il palpa son nez avec précaution, grimaçant légèrement, avant de conclure qu'il ne s'agissait que d'un petit cartilage.

Contrôle-toi, se répéta-t-il. Ne sois qu'une ombre - il suffit d'une seconde pour être démasqué et alors tout sera fini, avait dit l'agent Johnston.

Oui, pensa Remus en hochant la tête. En observant avec assez d'attention il n'aurait aucun problème à imiter les autres et à paraître... normal.

Ou quelque chose d'approchant.

Il monta sur une banquette pour hisser sa valise sur le porte-bagages et manqua perdre l'équilibre alors qu'elle était au-dessus de sa tête. Il lui jeta un regard noir et ordonna à ses bras de ne pas lâcher sous la pression alors qu'une vive douleur se réveillait dans son épaule gauche.

Il fit un involontaire pas en arrière et lança presque la valise sur le porte-bagages par réflexe avant de se retrouver accroupi par terre. Tous ses muscles protestèrent sous le choc et sa poitrine se soulevait rapidement sous l'effet de sa respiration asthmatique. Il ferma les yeux, attendant que les battements de son cœur ralentissent avant de se lever. Il plia lentement les genoux et frotta son mollet gauche du plat de la main, là où un vif élancement se faisait encore sentir.

Il s'assit ensuite complètement par terre, s'assura d'un coup d'œil qu'il était hors du champ de vision des personnes qui se pressaient à l'extérieur du train et passa doucement sa main sur son épaule. Il effleura le bord des bandages légèrement de travers qui couvraient une bonne partie de son torse et vérifia qu'aucune humidité n'avait filtré.

Il n'avait jamais été très habile de ses mains et tremper sa trop large chemise d'hémoglobine dès le premier jour le renverrait automatiquement chez l'agent Johnston.

Et qu'il soit damné s'il laissait faire ça.

Des voix le tirèrent brusquement de sa rêverie et il retira sa main de sous ses vêtements à la hâte, tirant sur le tissu pour s'assurer que bandages et cicatrices étaient bien dissimulées de son cou à ses poignets. Il n'eut pas le temps de se relever alors que la porte du compartiment s'ouvrait d'une poussée, heurtant

le mur avec un bruit sourd. Remus tressaillit et leva les yeux vers une fille aux cheveux frisés qui le regardait curieusement depuis le couloir.

"Qu'est-ce que tu fais par terre ?"

Remus continua de la regarder, cherchant une réponse appropriée. Les yeux de l'intruse parcoururent rapidement le compartiment.

"Tu es tombé en rangeant ta valise ? demanda-t-elle finalement.

- Oui", répondit Remus, appuyant sa réponse d'un signe de tête affirmatif.

Sa voix était légèrement rauque, lui rappelant qu'il n'en avait pas fait usage depuis la dernière pleine lune cinq jours auparavant. Mais ça irait, pensait-il, des enfants ne remarqueraient rien.

"Hey, tu comptes rester là toute la journée ?" intervint une voix plutôt sèche derrière la fille.

Elle se retourna brusquement, semblant avoir complètement oublié qu'elle n'était pas seule. Remus en profita pour se relever, mordant l'intérieur de sa joue pour ne laisser paraître aucun signe de douleur.

La souffrance était anormale. Elle attirait l'attention et l'attention attirait les questions auxquelles il n'y avait pas de réponse.

Aucune que ces parfaits petits humains aurait voulu entendre, en tout cas.

Il s'assit tout au bout de la banquette, presque collé contre la vitre, et perdit son regard dehors alors que le train démarrait. Les gens dehors agitaient la main et souriaient ou cachaient des larmes derrière leur mouchoir sous le soleil pâle de ce mois de septembre. Remus les regarda disparaître, résistant de toutes ses forces à l'instinct qui lui hurlait de surveiller derrière lui, vers les voix, les bruits de pas, de valises placées en hauteur et de souffles accélérés par l'effort.

Vers la chaleur de corps qui bougeaient et pouvaient l'attaquer à tout moment.

Il fut tiré de sa rêverie par une odeur d'encaustique, de pierre humide et de terreur accompagnée d'une main si pâle qu'on pouvait voir les veines bleues au travers. Il releva la tête jusqu'à croiser un regard gris. Remus se raidit inconsciemment et enfonça ses ongles dans la paume de sa main gauche, ravalant le grondement qui montait dans sa gorge. Gris parlait de mort et de prison et le garçon à l'agitation palpable sentait le poison sans que Remus sache pourquoi. Ce n'était ni une véritable odeur ni une émotion, juste quelque chose de sombre et de terrible dont Remus ne voulait pas s'approcher.

"Sirius Black", annonça le garçon comme s'il le mettait au défi de le contredire.

Remus laissa ses yeux retomber sur la main toujours tendue. Puis il hocha la tête et reporta son attention sur la fenêtre, ignorant qu'il venait de repousser son premier ami potentiel et que les Black supportaient mal d'être repoussés.

Ne sois qu'une ombre.