Celui-ci, je vous préviens tout de suite, est un peu différent des précédents. L'idée de base vient de la communauté "hp_het" sur LJ, et m'intéressait. A voir si j'ai réussi mon coup, j'attends vos avis...

Comme d'habitude, tout est à JKR, sauf le titre de Flaubert.


L'éducation sentimentale

Il était une fois une méchante sorcière qui fut enfermée à Azkaban.

Bellatrix Lestrange était une légende. Dans le monde sorcier anglais, la torture du couple Londubat, suivi du procès des Mangemorts, avait laissé autour d'elle une aura d'effroi qui avait perduré bien après son emprisonnement.

Au manoir Nott, on en parlait peu. Pour tout dire, on évitait plutôt le sujet. Trop heureux que Tancrède ait échappé à Azkaban après des interrogatoires assez houleux. Et puis, le fait qu'Alma Nott ait bien connu Bellatrix à l'époque de Poudlard aidait peu. On aurait presque pu dire qu'elles avaient été amies, si ça n'avait pas été un aussi grand mot pour qualifier leurs rapports courtois. Et puis, Alma n'avait jamais approuvé son engagement actif dans les troupes du Seigneur des Ténèbres.

Avec la mort d'Alma et le retour de Lord Voldemort, le nom de Bellatrix Lestrange fut à nouveau murmuré. Y compris chez Théodore. Pendant l'été qui suivit la quatrième année de Théodore, son père disparût souvent au service du Seigneur. Il avait des choses à se faire pardonner. Et son état général oscillait entre excitation et désespoir morbide. Il avait peur, toujours. Il marchait vers la mort avec de la fièvre dans les yeux, conscient d'être dans le camp des perdants.

Pour tenter de garder son père auprès de lui, Théodore lui parlait de sa mère. Il savait qu'elle manquait à son père. Mais Tancrède répondait en lui racontant ses hauts faits, lors de la première guerre. Théodore découvrit Bellatrix, son goût du sang et de la torture, sa folie douce. Et sentit, derrière le portrait qu'en faisait son père, la fascination morbide et glaciale qu'elle exerçait sur tous ces hommes – le mage noir compris, se dit-il.

Il ne comprenait pas.

Lorsqu'il reçut la Gazette qui annonçait l'évasion de dix Mangemorts considérés comme les plus dangereux qui soient, un seul visage lui sauta aux yeux. La seule femme au milieu de ces hommes, la plus fidèle – la plus fanatique. La photo datait, visiblement : elle n'avait pas l'air si âgée. Les paupières lourdes, la moue orgueilleuse, le port de tête des Black – Narcissa avait le même – elle n'était pas vraiment belle. Mais elle marquait les esprits – tous les esprits, comprit-il en croisant le regard hanté du fis Londubat.

En juin, l'arrestation de son père aux côtés des Lestrange ne le surprit qu'à moitié. Il savait bien que quelque chose se tramait. Que le Seigneur des Ténèbres ait envoyé ses meilleurs hommes – bien que son père n'en fit clairement pas partie, c'était au moins vrai pour Bellatrix Lestrange – contre Potter, en revanche, l'étonna. Il nota et classa soigneusement cette information dans son esprit. Il savait que le Seigneur devait en vouloir particulièrement à son condisciple, mais cet affrontement ouvrait des perspectives intéressantes.

Il ne fut pas plus inquiet pour son père, cependant. Maintenant que tout le monde savait que le mage noir était de retour, Tancrède Nott et les autres ne resteraient pas longtemps à Azkaban.

Et en effet. Ils furent dehors avant même que Théodore ne soit rentré chez lui pour les vacances. Oh, bien sûr, les Aurors revinrent le chercher et mirent le manoir sens dessus-dessous. Mais ils ne risquaient pas de le trouver chez lui.

Le Seigneur des Ténèbres avait établi ses quartiers au manoir Malefoy. Théodore, lui, avait seize ans, et intéressait donc déjà le mage noir. Il passa plusieurs journées chez les Malefoy, impressionné et effrayé par les yeux rouges et le visage sans nez, tentant surtout de se faire oublier. Heureusement, il avait l'air d'en avoir surtout après Drago – et Théodore reconnaissait sa propre peur sur le visage défait de son camarade, lorsque le Seigneur des Ténèbres était en colère. Quoique, c'était presque pire lorsqu'il était heureux.

C'est dans ces circonstances que Théodore rencontra Bellatrix Lestrange.

Lorsque son père le fit entrer dans la pièce et qu'il se retrouva pour la première fois face à celui qui hantait les cauchemars de toute la communauté magique, il baissa immédiatement les yeux. Le Seigneur lui ordonna de s'approcher et de relever la tête – ce qu'il fit dans l'instant. Pour autant, il ne put regarder le mage noir, et laissa errer son regard sur les Mangemorts qui l'entouraient. Il reconnut sans surprise son professeur de Potions, quelques autres dont il avait vu les photos dans le journal – et, avec stupéfaction, Bellatrix Lestrange.

De près, elle n'avait pas grand-chose à voir avec la photo de la Gazette. Certes, ses traits étaient les mêmes, bien que creusés pas l'âge et la détention. Mais surtout, ce qu'aucune photo n'aurait pu rendre, c'était la vie et la passion qui l'animaient visiblement. Elle avait de la fièvre dans les yeux, les lèvres entrouvertes, et elle était haletante, comme si elle avait courut ou qu'elle tentait d'aspirer la scène – alors même qu'il ne se passait rien.

Théodore découvrit rapidement que c'était l'attitude normale de Bellatrix Lestrange – si tant est que quiconque puisse considérer cela comme normal. Elle semblait souffrir de la disgrâce qui affectait son beau-frère, et faisait tout son possible pour affirmer, à chaque instant, sa fidélité envers le Seigneur des Ténèbres. Qui semblait apprécier de telles démonstrations, mais également s'en moquer un peu. Théodore, lui, pouvait difficilement détacher ses yeux d'elle lorsqu'il était au manoir Malefoy. Une telle passion le fascinait.

Ce n'est que lorsqu'il fut de retour à Poudlard pour sa sixième année qu'il se rendit compte qu'elle lui manquait. Il passait ses cours d'Histoire de la Magie à repenser à ses yeux, à ses mots. Il tenta vaguement de faire son portrait, mais déchira rapidement son parchemin, frustré. Il n'avait jamais su dessiner, et si une photo ne pouvait rendre son essence, comment l'aurait-il pu ?

Pour les vacances de Noël, il la revit enfin. Pendant toute la journée qui précéda ce moment, son cœur battit douloureusement dans sa poitrine, il se sentait oppressé, il avait les mains moites. Il ne comprenait pas. Quand il entra aux côtés de son père dans la salle de réception du manoir Malefoy, elle fut la première qu'il vit. Son cœur explosa et son souffle se coupa. Il la dévorait du regard, inconscient des autres.

Il passa la soirée à noter tous les petits détails. Il y avait peu de chances qu'il la revit avant de retourner à Poudlard – et donc avant l'été suivant. Elle avait les lèvres rouges, un peu déchirées – elle se les mordait souvent. Ses cheveux étaient négligés, mais longs et d'un noir aussi envoûtant que celui de ses yeux. Elle avait les joues creusées, comme si elle ne mangeait pas assez, même si elle était sortie d'Azkaban. Son corps montrait aussi les marques de la détention et de l'âge.

Mais elle était magnifique. En la voyant valser avec son mari sur la piste de danse, Théodore eut l'impression qu'on lui enfonçait un couteau dans le cœur – aussi mélodramatique que soit cette image. C'est d'ailleurs l'idée même d'une telle sensation qu'il comprit. Il était amoureux. Que Morgane brûle !

Pour la première fois, il se servit un verre de whisky pur feu. La première gorgée le brûla et le fit tousser. La deuxième lui fit du bien. Il passa le reste de la soirée à la regarder, son verre à la main, buvant une gorgée de temps en temps. Prenant soin de ne pas se resservir pour autant. Il avait toujours trouvé détestable et méprisable les gens qui se saoulaient – quelles que puissent être leurs raisons.

Quand il fut de retour à Poudlard, il fit tout pour se sortir cette passion ridicule de la tête. Il se répéta que ce n'était qu'un feu de paille d'adolescent, une chimère. Qu'il ne la connaissait pas. Qu'elle avait l'âge de sa mère. Qu'elle était mariée. Qu'elle ne connaissait même pas son existence. Que même si elle l'avait connue, elle n'aurait fait que rire. Il tenta même de se convaincre qu'il cherchait une figure maternelle en elle. Puis il rit. Bellatrix Lestrange, une figure maternelle ? Allons !

Il accusa ensuite ses hormones. Il se força à regarder les filles de Poudlard, comme Blaise. Il admira les longues jambes de Cho Chang et la poitrine abondante de Felicia Hotch. Il passa du temps avec Juliet Wilcox – après tout, il allait l'épouser.

Mais rien n'y fit. Devant ses yeux, dans ses rêves et ses pensées, il n'y avait que Bellatrix Lestrange. Et cette passion l'exaspérait. Mais il ne pouvait s'en débarrasser. Sa raison n'y faisait rien. C'était bien la première fois qu'elle le trahissait.

Quand il reprit le train après ses examens et la mort de Dumbledore, il savait qu'il allait vivre un tournant. Il avait dix-sept ans, Dumbledore était mort, le Seigneur des Ténèbres n'allait pas tarder à renverser le Ministère. Il faudrait qu'il prenne ses responsabilités. Qu'il soit marqué. Et malgré une certaine exaltation, il avait peur. Voir Drago se décomposer tout au long de l'année l'avait convaincu davantage, si c'était possible, que le service du lord noir n'était pas une sinécure. Mais d'un autre côté… Elle serait plus proche…

La revoir lui fit prendre conscience qu'il avait atteint le point de non retour. Il sut au premier regard qu'il se ferait couper en morceaux si elle le lui demandait.

Il comprit aussi à quel point la déchéance des Malefoy, et la sienne par extension, avait coûté à Bellatrix. Elle paraissait encore plus hantée qu'auparavant, encore plus désespérée d'attirer sur elle le regard du Maître, un regard qui serait enfin satisfait et non plus méprisant, comme c'était visiblement le cas depuis quelques mois. La voir comme ça lui serrait le cœur.

Il n'était pas jaloux. Il savait confusément que la passion de Bellatrix pour le Seigneur des Ténèbres n'avait rien de charnel. Il n'était pas plus jaloux de Rodolphus, le grand, froid et silencieux Rodolphus, toujours aux côtés de son épouse. Il ignorait tout de ce qui pouvait unir ce couple, au-delà de la prison et de leur attachement sans faille au mage noir. Mais ça ne lui importait pas. Ce qui l'intéressait chez Bellatrix, ce n'était pas son corps, et l'aspect charnel d'une relation, se répétait-il avec une moue de dédain. Les exploits de Blaise, qu'il leur avait raconté avec force détails, n'avaient pas éveillé grand-chose en lui.

Non, ce qu'il voulait, c'était l'approcher. Lui parler. La toucher peut-être. Lui faire savoir qu'il existait, qu'il était là, et qu'il serait toujours là. Qu'il lui était fidèle et le resterait toujours.

Oh, bien sûr, il savait que ça ne lui ferait pas grand-chose. Il était amoureux et exalté, pas crétin. Il n'était pas un de ces foutus Gryffondor qui ne savent pas réfléchir. Il savait que Bellatrix était bien plus puissante que lui, et qu'elle n'avait que faire d'un admirateur, elle qui était toute dévouée au Maître.

Mais tant pis. Il fallait qu'elle sache.

Alors ce jour-là, il osa enfin l'approcher. Bien droit devant elle, le bras encore douloureux du tatouage, le cœur affolé mais le visage calme, il la salua, et lui demanda si elle accepterait de l'entraîner. Elle haussa un peu les sourcils, commença à sourire.

« Je manque d'entraînement. Et je souhaiterais apprendre de la meilleure. »

Son sourire s'étira encore, et ses yeux s'illuminèrent. Elle avait le même regard lorsque le Maître lui confiait une mission. Il n'avait jamais été aussi heureux.

Les entraînements avec Bellatrix n'avaient rien d'une partie de plaisir. Elle était sévère, dure. Sadique. Elle n'hésitait pas à le blesser. Mais il ne disait rien. Il apprenait, et elle était vraiment la meilleure. Et elle était heureuse, quand elle l'entraînait.

Et puis, le Ministère fut renversé et les Mangemorts prirent le pouvoir. L'exaltation s'empara d'eux tous. Ils arrivaient enfin au but qu'ils s'étaient fixé des années auparavant, lorsqu'ils avaient rejoint le Seigneur des Ténèbres et défendu sa vision du monde sorcier. Enfin, les choses allaient changer, et les Sangs-Purs allaient retrouver la place qui était la leur. En éliminant les Sangs-de-Bourbe et les traîtres à leur sang.

Théodore vécut cette période comme dans un brouillard. Il savait que ça ne durerait pas. Potter avait disparu, il était recherché. Le Maître, lui, recherchait un artefact mystérieux et inconnu, gardant ses réflexions pour lui. Bellatrix était heureuse, son Seigneur avait gagné. Elle l'entraînait toujours. Il apprenait à se battre, à attaquer. Il ne savait pas combien de temps ça durerait. Qu'importe. Il était auprès d'elle.

Peu avant la rentrée, et pour la première fois, il réussit à l'atteindre d'un sort cuisant, qui laissa une marque sur sa joue et lui arracha un petit cri. Elle s'arrêta et le regarda fixement, caressant la brûlure. Puis elle eut un sourire, ce fameux sourire tordu qu'il adorait.

Et les cours reprirent. La rébellion des Gryffondors – et de quelques autres, les sévices des Carrow, Théodore ne vit rien de tout ça. Ou presque.

Il savait bien ce qu'il se passait. Que dehors, les Sangs-de-Bourbe étaient traqués et arrêtés. Que les Mangemorts avaient le pouvoir et transformaient la société sorcière en un monde de terreur et de délation. Que Rogue, le fidèle Rogue, le bras droit, ne faisait que reproduire cette atmosphère au sein de l'école.

Il savait aussi, froidement et logiquement, avec une clarté et une certitude absolue, que ça ne durerait pas. Ca ne pouvait pas durer.

Mais il savait aussi qu'il irait au bout. Parce qu'il était sans doute le seul à réaliser que toute cette histoire finirait dans le sang. Mais surtout parce que, même s'il n'était pas le seul, il savait que Bellatrix irait au bout. Et qu'aussi fort qu'il l'aurait souhaité, il ne pouvait la laisser. Il irait avec elle.

Quand il la revit enfin, aux vacances de noël, le voile se déchira à nouveau. Il avait l'impression de ne vivre que quand il était à côté d'elle.

Il se gifla violemment quand il réalisa ce qu'il avait pensé. Il était ridicule. Un crétin romantique de dix-sept ans, qui ne connaissait rien à la vie et avait trop lu de pièces de Shakespeare. Ridicule et pathétique.

Il s'inclina devant Rodolphus et invita Bellatrix à danser. Elle le suivit sur la piste de danse et posa sa main sur son épaule. Elle s'était attaché les cheveux et les avait relevés. Cela dégageait son cou et ses épaules, accentuant encore son port de tête de reine. Elle était belle. Ses yeux brillaient de fièvre et son sourire était penché, inquiétant, fou. Superbe.

Après la valse, il s'excusa en balbutiant, sortit sur le balcon. Elle le rejoignit rapidement et s'accouda sur le rebord, les yeux fixés sur la nuit.

Il se tourna vers elle, l'observant attentivement, passionnément. Comme s'il la voyait pour la dernière fois. Ou comme si c'était la première fois. Toujours était-il qu'il tentait de graver chaque moment, chaque détail d'elle dans sa mémoire.

Elle tourna la tête vers lui, et sans réfléchir, comme s'il ne contrôlait plus rien, il se pencha vers elle et l'embrassa.

Elle se laissa faire. Elle ouvrit même un peu les lèvres pour lui laisser le passage. Il la serra contre lui, les bras autour de sa taille, et elle passa ses bras autour de son cou à lui. Il avait l'impression d'être au paradis. Il aurait pu mourir.

Elle le repoussa et retourna dans la salle avec son éternel petit sourire tordu.

Quand il quitta la soirée de Noël des Mangemorts, elle lui adressa un clin d'œil. Cela, plus que tout le reste, lui fit peur.

Après… Oh, après, le brouillard reprit. Seules ses pensées restaient enflammées. Il avait de grands frissons quand il repensait à la sensation des lèvres de Bellatrix sur les siennes.

Il ne se faisait pas d'illusions. Quand bien même ils auraient gagné cette guerre, il ne se passerait rien de plus entre lui et Bellatrix. Elle était mariée. Et elle se fichait bien de lui. Elle n'avait de passion que pour le Seigneur des Ténèbres. Sa vie entière lui était consacrée. Il en était parfaitement conscient. Alors il chérissait ses souvenirs.

Aussi, quand la rumeur se répandit puis se confirma que Potter était dans les murs, et qu'il avait prit le pouvoir, il sut. Il rassembla ses affaires sans un bruit et profita de l'occasion qui lui était offerte d'échapper à la bataille. Certains de ses camarades murmuraient qu'ils rejoindraient les Mangemorts dès leur arrivée de l'autre côté. Lui souriait tristement.

Il rentra chez lui, alluma un feu, et attendit.

Ce furent les hiboux qui le trouvèrent en premier. Rapidement suivis par des Aurors, qui vinrent lui annoncer l'arrestation de son père. Avec un regard soupçonneux, de celui qui annonçait le retour de la chasse aux cracmols, et qui, il s'en doutait, le suivrait pour le restant de ses jours. Fils de Mangemort, Mangemort. C'était si facile.

Mais peu importait. Elle était morte. Morte, bien sûr, juste avant son maître. Elle avait accompli sa mission, fidèle jusqu'au bout, jusqu'à la mort. Seul lui resterait le souvenir enflammé du balcon.

Il fut innocenté, bien sûr. Personne ne l'avait vu sur le champ de bataille, et il avait été convenu qu'on ne retiendrait pas contre les élèves les sévices qu'ils avaient dû faire subir à d'autres, sur ordre des Carrow. Il passa ses ASPICS avec un certain succès, récupéra le manoir un moment placé sous contrôle judiciaire, et reprit les « affaires familiales », qui consistaient principalement en de judicieux placements.

Il épousa Juliet Wilcox et eut même des enfants.

Mais son meilleur souvenir, celui qui le réveillait parfois la nuit, ou le faisait sourire lors des réunions, un drôle de sourire tordu que Juliet détestait, c'était celui de Bellatrix dans ses bras.


Donc ? Ai-je réussi à vous y faire croire ?