Quatre ans après, tout a changé (vraiment tout?)
Comment réagiriez-vous si vous tombiez au coin de la rue face à l'homme que vous avez toujours aimé, aimé presque en secret, sans jamais le révéler au grand jour, pas même à lui? Comment réagiriez-vous si, après quatre ans, alors que vos vies respectives ont totalement changé, vous tombiez sur lui par hasard? On ne peut pas prévoir ce genre de réactions. On peut l'imaginer, le rêver des centaines de fois, mais la réalité est toute autre.
Après quatre ans, malgré tout l'amour que vous portez à cette personne, malgré le fait que vous pensez à elle tous les jours, son souvenir devient plus diffus. Le son de sa voix résonne trop faiblement dans votre tête. Les traits exacts de son visage deviennent plus vagues. Son parfum est difficile à discerner. Mais en un regard, tout revient d'un coup, à s'en donner mal au crâne. Le hasard fait vraiment de drôles de choses parfois.
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Adèle n'aurait jamais pensé croiser Thomas ici, au fin fond de la Bretagne où elle avait choisi de reconstruire sa vie, pour offrir une belle et paisible enfance à Ulysse -qui aurait bientôt 7 ans- et avoir l'occasion de recevoir ses amis et sa sœur dans une belle maison.
Car s'il y a quatre ans, elle avait choisi de couper les ponts avec Paris, la DPJ, la criminologie et Thomas, elle n'avait pas laissé tomber Sarah, ni Jess et Hyppo qui s'étaient finalement mis en couple, ni même Emma qui venait la voir avec eux de temps en temps.
Les premiers mois, elle demandait des nouvelles du commandant, mais les autres restaient très vagues. Elle avait appris qu'il était passé commissaire adjoint et qu'Emma formait maintenant une équipe avec Xavier, Hyppolite et un nouveau commandant. Une commandante en l'occurrence.
Il n'entretenait plus que des rapports professionnels avec les autres. Ça rendait Hyppolite assez triste d'ailleurs. Un an après, elle avait arrêtée de se soucier de lui, comme lui ne se souciait apparemment plus d'elle. Une fois, il avait demandé à Jess comment Adèle allait et où elle habitait. Elle avait répondu à la première question mais refusé la seconde, prétextant que s'il voulait savoir, il suffisait d'appeler Adèle, qui n'avait pas changé de numéro.
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Il ne s'était rien passé de grave il y a quatre ans après le retour d'Adèle. Pas de dispute ou de clash ni d'effusion de larmes. Une fois que l'équipe l'avait extirpé des mains de ce nouveau monstre, qui voulait la séquestrer pour le restant de ses jours comme Argos lui avait ordonné de le faire s'il devait lui arriver quelque chose, Adèle avait demandé un peu de repos, puis elle avait finalement choisi de ne plus travailler à la DPJ.
Elle avait choisi de devenir criminologue pour traquer Argos et sauver Camille. Camille était morte. Argos aussi. Elle avait besoin de donner un nouveau sens à sa vie.
Elle n'était pas partie sur un coup de tête, comme ça, sans prévenir. Pendant les premiers jours, elle était allée voir Thomas, souvent. Elle voulait apprendre à le connaître dans un autre contexte, savoir s'il pouvait apprendre à aimer une nouvelle Adèle.
Ils s'étaient rapprochés, s'étaient aimés plus que jamais puis s'étaient quittés après quelques semaines. Elle voulait partir avec lui et les enfants puis tout recommencer à zéro ensemble, ailleurs. Il n'était pas prêt. Et avait pris comme une trahison et un aveu de désamour le fait qu'il ne lui suffise pas.
"Adèle, plus rien ne s'interpose entre nous. Il n'y a plus aucun obstacle sur notre route. On peut enfin apprendre à s'aimer. Et construire quelque chose ensemble, ici".
"Je veux changer de vie. Offrir un meilleur avenir à mon fils, lui donner la chance de grandir aux côtés d'une figure paternelle comme toi. Mais pas ici, pas comme ça. Toi, moi, Ulysse et Lucas on pourrait changer d'air. Je dois trouver le nouveau moteur de ma vie".
"Mon amour pour toi ne te suffit pas? Ce n'est pas un moteur suffisant?"
Elle n'avait pas su quoi répondre. Après plusieurs secondes de réflexion, elle avait dit: "Si mais…" Et il n'avait pas écouté la suite. C'était le "mais" de trop. C'était fini.
Il s'était dit qu'il allait la laisser prendre l'air ailleurs quelque temps, et que si elle revenait assez vite il serait à nouveau prêt à lui ouvrir son cœur. Elle avait pris ses distances en pensant revenir aussi, mais au final son petit cocon avec Ulysse lui suffisait.
Dans "assez vite", il s'attendait à la revoir après quelques mois, peut-être même une année. Quand elle n'était pas revenue après tout ce temps, lui aussi avait essayé de l'effacer de sa mémoire. Mais à chaque fois qu'il voyait une jeune femme fin et brune avec une veste en cuir, tenant un enfant par la main et la laisse d'un chien dans l'autre, son visage s'imposait à lui et son cœur se broyait.
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Alors quand ils se sont vus en se rentrant quasiment dedans au coin de la rue du petit port et du quai Franklin à Auray, joli village breton, les deux sont restés figés, choqués, interdits.
Ils ne pouvaient pas continuer leur route comme si de rien n'était puisqu'Ulysse avait reconnu Thomas. Et Adèle… Adèle avait reconnu Bérénice au bras de Thomas. La doc avait toujours fait du charme au commandant (enfin commissaire adjoint maintenant). Mais jamais Adèle n'aurait pensé que ces deux-là se mettraient ensemble. A vrai dire, à l'époque, elle n'imaginait personne d'autre qu'elle-même avec Rocher…
Evidemment, c'est Bérénice qui brisa la glace. Elle n'avait rien perdu de son air taquin. "C'est vraiment trop injuste. En quatre ans vous n'avez pas pris une ride. Les cheveux longs… c'est canon", s'exclama Bérénice. "Bonjour Adèle", ajouta-t-elle en lui faisant la bise.
Contraint et forcé, Thomas s'avança aussi pour faire la bise à Adèle. Le contact de leurs joues leur procura un frisson qu'ils tentèrent tant bien que mal de se dissimuler l'un l'autre, mais aussi évidemment à Bérénice. "Bonjour", murmura-t-il. Ils échangèrent un regard gênant, et pour masquer son malaise, Thomas se baisse au niveau d'Ulysse et lui ébouriffa les cheveux.
"Coucou Ulysse. Tu sais que tu es devenu drôlement beau". Le petit garçon, qui avait bien compris que sa mère n'était pas bien à ce moment précis, répondit: "J'étais déjà beau avant, quand tu étais l'amoureux de maman".
Les trois adultes se regardèrent d'un air de dire "va reprendre la conversation après ça…". "Mon cœur tu te souviens de Thomas?" Comme s'il avait une bêtise, Ulysse baissa les yeux et hocha la tête. Adèle passa un bras autour de lui et l'attira contre elle.
"Vous allez bien? Je ne m'attendais pas à vous trouver ici. Et surtout pas à vous revoir. Ensemble", demanda Adèle d'une voix inquisitrice. Thomas allait parler, elle vit bien qu'il avait viré au rouge et qu'il était en colère tout à coup. Mais Bérénice lui coupa l'herbe sous le pied.
"Oui la vie fait parfois de drôle de… surprise… Et vous, que faites-vous là? Vacances?"
"Euh non j'habite ici en fait. Depuis… depuis presque quatre ans. J'ai reconstruit ma vie ici, loin de tout".
Thomas se mit à rire nerveusement, visiblement énervé par le toupet d'Adèle. Il fit bien attention à ce qu'elle le voit prendre la main de Bérénice et lança: "Alors on va faire comme tu le voulais il y a quatre ans, te laisser tranquille. Viens Bérénice on s'en va", lui ordonna-t-il en la tirant doucement par le bras.
Aucune des deux n'osa parler. Bérénice suivit Thomas en faisant un signe de main à Adèle, et une mou désolée. Quand il fut à une centaine de mètres, le désormais commissaire adjoint jeta un regard en arrière. Il voulait lâcher cette main qu'il tenait pour courir dans les bras qui l'avait quitté il y a des années. Mais il avait une fierté. Elle l'avait blessé, il ne reviendrait donc jamais vers elle. Mais si elle faisait un pas vers lui… il ne savait pas comment il allait réagir.
…
En rentrant à l'hôtel, sur le trajet dans la voiture, Thomas resta muré dans le silence et Bérénice n'insista pas. Ils venaient juste passer le week-end au vert, pour la première fois en couple après des mois à se voir en secret… Mais quand ils passèrent le seuil de leur chambre, la doc se dirigea tout de suite vers le placard pour refaire sa valise. Sans animosité. Sans colère. Et même sans vraiment de peine. Elle avait compris que c'était fini. Thomas resta debout devant le dressing en faisant semblant de ne pas comprendre.
"Qu'est-ce que tu fais? On ne doit repartir que demain matin".
"C'est fini Thomas. Je savais que je ne pourrais t'avoir que si elle se tenait loin de toi, que si tu ne la revoyais jamais…"
"Mais qu'est-ce que tu racontes? Regarde on s'est à peine adressés la parole. Tout va bien elle ne va pas revenir".
"Que tu crois?"
"Ber…"
"N'insiste pas. Je ne t'en veux pas. Je savais bien que tu ne pourrais jamais m'aimer comme elle".
Il se baissa à son niveau pendant qu'elle mettait ses vêtements par terre dans la valise. Et lui attrapa les poignets doucement pour qu'elle arrête. Il la fixa dans les yeux et parla sans croire un seul mot de ce qu'il disait.
"Je ne retourne pas vers elle Bérénice. Je reste avec toi".
"Tu n'as pas compris. Je rentre seule à Paris. Je te libère. Tu es un homme bien et tu ne voudrais jamais me faire de mal en me quittant. Mais c'est hors de question que je t'en fasse, que je te laisse vieillir à mes côtés, en te sachant triste".
Ils se redressèrent et elle l'embrassa sur la joue avant de partir vers la porte. Il savait bien qu'elle disait la vérité. Mais comment avait-elle pu tout comprendre en un seul regard échangé entre lui et Adèle?
…
Adèle rentra fissa chez elle. Elle envoya Ulysse jouer dans sa chambre avant le déjeuner puis fila dans ma sienne se jeter sur son lit.
Elle n'était pas triste d'avoir revu Thomas. Elle était dévastée. Dévastée d'avoir fait le mauvais choix il y a quatre ans. Dévastée de l'avoir abandonné, lui qui avait tout fait pour elle, qui avait créé une nouvelle Adèle. Dévastée d'avoir quitté la belle vie qu'elle aurait pu avoir avec lui.
Tout ce qu'elle voulait à cet instant précis c'était courir dans ses bras et lui dire tout ça, lui conter ses regrets et lui crier à quel point elle l'aimait… toujours. Mais elle ne savait pas où il se trouvait. Et puis elle était encore sous le coup de l'émotion. Elle ne devait pas réagir trop rapidement. Ni même réagir du tout… puisqu'il avait refait sa vie avec la doc.
Elle sentit comme une pointe d'amertume et de rancune en repensant à Bérénice. Pourquoi se sentait-elle trahie?
…
Les jours suivants passèrent à une vitesse incroyablement lente. Adèle pensait chaque jour au dernier regard que Thomas lui avait lancé par-dessus l'épaule. Un regard plein de douleur. Mais qu'elle avait pris comme un signe: elle pouvait revenir à Paris. Il ne lui ferait pas payer ce qu'elle lui avait fait. Elle le savait. Il le savait aussi. Mais il avait quand même besoin de temps pour digérer tout ça. Sa rupture avec Bérénice aussi. Parce que s'il n'avait pas été amoureux de cette femme, il l'avait quand même aimé et ça resterait à jamais une amie qui lui avait permis de surmonter une perte.
Quand Adèle était partie, Thomas avait vécu comme un deuil. Il avait eu presque aussi mal que lorsque sa femme lui avait été arrachée dans un accident de voiture. Mais Bérénice et Lucas avaient été là. En revanche il avait instauré une certaine distance avec les autres. Jess, Hyppo, Emma… Même s'il s'assurait toujours que tout le monde allait bien.
Dix jours après, il prit son courage à deux mains et lui téléphona. Mais au moment où elle décrocha le combiné, il raccrocha tout de suite. Il se sentait comme un gamin qui appelait chez les parents de sa petite amie pour pouvoir lui parler. Sa réaction puérile le fit presque sourire.
En quatre ans, aucun des deux n'avait changé de numéro. Alors Adèle avait bien vu le nom de Rocher s'afficher sur l'écran de son téléphone. Et elle aussi se mit à sourire toute seule dans son coin. C'était comme un premier pas. Un coup de fil, une respiration, aucun mot… Mais elle avait saisi le message. Il ne lui en voulait pas. Ou plus. Ou plutôt pas assez pour lui fermer les portes si jamais elle avait envie de débarquer à nouveau dans sa vie.
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Elle laissa encore plusieurs jours passer. Un nouveau bouleversement de vie, ça se préparait. Ça se réfléchissait. Elle voulait revenir à Paris. Reprendre sa vie où elle l'avait laissée. Ou presque. Mais tout n'était pas si simple.
Entre temps, elle avait Jess pour lui demander comme il allait. "Je ne sais pas trop, il est bizarre depuis qu'il est rentré de son week-end avec…" Son amie ne voulait pas dire la suite. Mais Adèle lui expliqua qu'elle savait.
"Je sais Jess. Il est en couple avec Bérénice. Je les ai vus au village le mois dernier. Ils étaient venus passer le week-end en Bretagne. Je veux juste savoir s'il est heureux".
"Il ne m'a jamais semblé très heureux. Mais je peux te dire une chose ma petite Adèle, c'est qu'on a un peu retrouvé le commandant d'avant depuis ce fameux week-end. Puis il est revenu célibataire tu sais. Et Bérénice a demandé sa mutation à l'IML de Bordeaux".
"Qu… quoi?"
"Ne fais pas comme si tu n'y étais pour rien", répondit Jess d'une voix amusée.
"Mais Jess! On s'est à peine parlé quand on s'est vu. Il a même été assez froid avec moi".
"Tu sais comment il est ma chérie… Il ne te dira jamais que l'a profondément blessé. Là il va falloir que tu réfléchisses bien à ce que tu veux. A ce que tu veux pour toi, pour Ulysse, et pour Rocher et toi. Lamarck m'a toujours fait comprendre que la porte te serait toujours grande ouverte tant qu'il serait à la tête de la DPJ… Qu'est-ce que tu comptes faire? Tu sais qu'on a encore le temps de faire grandir nos enfants ensemble".
Adèle laissa cette phrase en suspend quelques secondes. Une larme coula le long de sa joue en même temps qu'un sourire étirait ses lèvres. Elle avait toujours été paradoxale…
"Je veux rentrer Jess. Tu me manques. Sarah me manque. Tout me manque. J'avais besoin de voir si une autre vie était possible pour moi. Mais… mais Jess c'est vous tous ma vie. Je regrette tellement d'avoir mis quatre ans à m'en rendre compte".
"Reviens-nous le plus vite possible".
…
Le soir, après sa conversation avec Jess, Adèle avait voulu appeler Thomas mais elle savait qu'entendre sa voix serait trop difficile. Elle n'arriverait rien à lui. Alors elle envoya un message, même si elle s'avait qu'il n'aimait pas trop les sms.
"Je ne peux plus continuer sans toi. J'ai jamais pu". Elle savait que c'était enfantin, mais elle signa ce message d'un smiley cœur. 3
Elle ne s'attendait pas à ce qu'il réponde aussi vite. Mais la vérité c'est qu'il était pendu à son téléphone depuis qu'il l'avait revue.
"Je ne pensais pas pouvoir te pardonner… Mais en réalité, ma rancœur a disparu des que mes yeux ont à nouveau croisé les tiens. Reviens. Reviens vers moi. Reviens vite vers moi".
Après avoir lu ce message, Adèle alla dans la chambre d'Ulysse qui dormait déjà et s'assit sur son lit. Elle ne voulait pas le réveiller, mais le petit garçon était trop sensible à la présence de sa mère. "Maman… c'est l'heure de se réveiller?"
"Oh non mon cœur. Rendors-toi, je ne voulais pas te réveiller".
Elle lui embrassa le front et alors qu'elle allait sortir de la pièce, Ulysse l'interpella.
"On pourra rentrer à la maison pour les vacances?"
"A la maison?"
"A la maison de tatie Jess. Je veux jouer avec Sid".
C'était le dernier signe qu'il lui fallait. Sa vie, c'était son fils, mais c'était aussi la criminologie, Paris, Jess, Hyppo, Emma, Sarah et surtout Thomas. Elle ne regrettait cette faille temporelle de quatre ans, où elle avait appris à devenir une vraie maman. Mais elle avait ce besoin viscéral de retrouver les siens. Tous les siens. "Oui Ulysse, on va rentrer à la maison".
