Après plusieurs mois d'attente, mes neurones ont trouvé un peu de substance pour un nouveau chapitre/nouvelle scène. Désolée de ne pas poster régulièrement, mais ce style d'écriture est pas mal exigeant.
Merci et à bientôt
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ACTE II
Lieu : salle de bal et pièces attenantes
SCÈNE I
BÉATRICE
Voilà bien une heure que je vous vois pleurer d'ennui, mon prince. On jurerait que vous êtes à la torture et non au bal. Chassez cette petite mine et intéressez-vous à notre timide Francesca, qui n'a pas dit vingt mots de la soirée.
DON PEDRO
Pourquoi faut-il que les femmes haïssent tant le silence? Si je suis bien dans ce coin et tout à fait capable de penser tranquillement et profiter à ma façon de la fête sans faire toutes les simagrées dont vous m'accablez, pourquoi la Lady n'en ferait-elle pas autant? On se gave de paroles comme une oie et l'on finit en conflit; on se saoule de mots comme un ivrogne et on devient un raisin sans raison.
BÉATRICE
Faites un effort. Je sais de source sûre que, si son père verrait bien une alliance avec la Couronne, elle-même n'en a que faire. Vous ne risquez aucune œillade de sa part. C'est une courtoisie obligatoire de vous présenter à elle. Si vous ne le faites pas, qu'en sera-t-il de votre réputation?
DON PEDRO
Je me demande pourquoi c'est la menace que l'on me ressort chaque fois comme si c'était la fin du monde. Que m'arriverait-il si, soudainement, on découvrait que le Prince Don Pedro est maussade, introverti, silencieux et capable de soupirer d'ennui lors des plus belles fêtes? Est-ce qu'on s'exclamerait : 'Votre Altesse, libérez le royal trône de votre Royal et ennuyant derrière! Nous y mettrons quelqu'un de plus joyeux.'? Ou bien peut-être qu'on chuchoterait avec des airs mystérieux à toutes les demoiselles : 'Quel homme!', les laissant ainsi à la fois intriguées et angoissées par ma personne. Ce serait un tel soulagement! Oh, Béatrice, cessez vos réprobations muettes. Vous parvenez à faire d'un prince malicieux un courtisan repentant. Alors constatez que c'est en toute amitié que votre homme de paille préféré s'exécutera, car ce n'est pas par amitié que vous me poussez vers Lady Francesca, je le sais bien. Votre cœur est rongé de jalousie devant les manies de notre Bénédict, n'est-ce pas? Je les observe depuis tout à l'heure et je vous observe de même. Tandis que lui est inconscient de votre émoi, vous, au contraire, ne manquez aucune de ses pitreries. Ne craignez rien, pourtant, car même s'il joue les bouffons, il a l'honneur.
BÉATRICE, ennuyée
C'est ce qu'on me dit.
DON PEDRO
On peut lui reprocher ses fantaisies et ses exagérations, passons sur ces manies ridicules et sa barbe trop noire qui lui donnent des airs de pirate et de barbare. Pelons quelques couches comme un oignon et il restera de lui un cœur d'or. Quoi, cet oignon vous arrache une larme ou deux? Qu'à cela ne tienne! Je le cuirai à l'étouffée, ma mie, et je l'apporterai à votre table où il sera pieds et poings liés sur une grande assiette d'argent. Retrouvez le sourire, Béatrice, votre air ne convient pas à la fête et je pourrais me mettre à pleurer simplement pour vous accompagner.
BÉATRICE
N'en faites pas trop. Et allez présenter vos respects à Lady Francesca.
DON PEDRO
Dire que l'on me croit tout puissant et qu'il suffit d'un mot pour me faire avancer contre mon gré! Madame, je salue votre force! (s'approchant de la fausse Lady Francesca, s'incline et lui fait un baise-main élégant). Pardonnez mon retard, Milday, mais j'hésitais à m'approcher de votre soleil. Vous êtes en beauté, inutile de le nier. (à la vraie Lady, déguisée en suivante) Comment faites-vous pour supporter tant d'éclat, mademoiselle? À moins que ce ne soit sur fond de nuit qu'il faille vous observer? Ne dirait-on pas, cher Benedict, la lune et le soleil devant nous?
BENEDICT
Quoi, vous jouez les candides et les innocents, en sachant fort bien que Béatrice me jette mille regards de colère depuis une heure! Vous pouvez bien admirer tous les astres du ciel si le cœur vous en dit, mais veillez à sauver d'abord votre ami fidèle! La gravité m'attire ailleurs, alors au revoir!
LOUISE
Je n'avais pas réalisé que je le monopolisais et qu'il se forçait à jouer les hôtes charmants. Il ne semblait pas s'en plaindre.
DON PEDRO
Qui oserait se plaindre de votre présence mériterait le titre de goujat et, si je pourrais attribuer bien des noms au seigneur Benedict, celui-là n'en ferait pas partie. Ne vous occupez pas de ce petit jeu entre vieux amis : nos plaintes sont sans plus de fondements que les reflets d'un miroir.
LOUISE
Il semblait pourtant préoccupé. Tout comme son épouse. Je l'ai bien vu.
DON PEDRO (à la blague)
Je le suis également préoccupé. Comment vous présentez mes respects d'une façon à la fois polie, originale et sincère? Vous devez en avoir tant entendus.
LOUISE
Considérez que c'est chose faite. Je suis enchantée de faire votre connaissance. Et voici ma compagne Louisa.
Lady Francesca fait une révérence modeste.
DON PEDRO
Satisfaite de visiter l'arrière pays? D'être loin des bals les plus populaires? De supporter les petites plaisanteries superficielles et enfantines de nos régions? De quitter la scène de vos brillants exploits?
LOUISE
Justement, quitter la scène est rafraîchissant. Je joue mon rôle chaque fois, tout en éprouvant de la reconnaissance pour l'ambiance plus paisible et plus détendue de cette demeure. Ne vous sentez pas obligé de tourner mille compliments spécieux à notre égard, Don Pedro. Je suis heureuse d'être ici et je profite agréablement de la soirée sans que vous multipliiez les efforts pour l'enjoliver.
FRANCESCA
Je sens que Don Pedro commence à se sentir obligé de vous inviter à danser. Et si vous alliez simplement prendre le frais sur la terrasse? On dirait que le Prince n'a pas grande envie de valser et je devine que ma maîtresse aspire à un peu de calme. Benedict nous a suffisamment régalées de rires et de champagne pour l'instant.
Don Pedro et Louisa s'écartent, passant près de Béatrice et Benedict qui leur font un petit signe de tête.
BÉATRICE
Notre petit orchestre joue encore plus faux que d'habitude.
BENEDICT
Rien ne nous empêche de danser juste. (Ils se mettent à valser, Béatrice un peu à contrecœur au début) Je suis désolé de ne pas trouver pourquoi vous êtes triste. Il s'agit certainement d'une faille que le Créateur a mise dans les hommes. J'imagine qu'il ne faut pas trop comprendre les femmes afin de ne pas se sentir trop inférieurs à elles? Ah, Béatrice, il y a encore six mois, nous aurions rit durant des semaines à cause d'une telle remarque. Que puis-je faire pour vous rendre le sourire?
BÉATRICE
Me rendre à moi-même. Et cela, personne ne le peut. Le Prince semble s'amuser pour une fois.
BENEDICT
Cessez donc de vous préoccuper d'un autre quand j'essaie désespérément - et ce n'est pas une chose que j'admettrais à une autre qu'à vous! - de regagner votre cœur! Moi, le fier Benedict en train de mendier l'attention de ma bien-aimée alors que je me promettais de ne jamais succomber à ce fléau! Je pourrais m'afficher sur la place du marché avec un écriteau appelant à la lapidation si vos mots ne me tuaient pas plus sûrement que ces tourments. Parlez à la fin et dites les vraies choses, par pitié!
BÉATRICE
Vous n'y pouvez rien.
BENEDICT
Quand vous avez passé cet anneau à mon doigt…
BÉATRICE
Et vous au mien!
BENEDICT
Nous avons juré que nous serions unis dans la joie et le malheur.
BÉATRICE
Ce n'est pas réellement un malheur, ce qui arrive…
BENEDICT (l'interrompant)
C'en est un pour moi. Constatez que je me sens coupable et agité, que je n'ai plus un moment de paix parce que vos soupirs me déchirent. Guérissez-moi si vous m'aimez rien qu'un peu. Et si vous me détestez, ayez au moins la bonté du coup de grâce.
BÉATRICE
Alors grâce, seigneur Benedict.
BENEDICT
On trouverait plus de réconfort sous la hache du bourreau.
Il quitte la fête en emportant deux bouteilles d'alcool pendant que Béatrice, l'humeur sombre, rejoint Hero et Claudio qui essaient de la dérider.
