Merci pour tous les bons commentaires! Je ne sais pas comment exprimer ma gratitude!

Bon, alors, voici le chapitre 4. Pas beaucoup de développements en tant que tels, mais ce chapitre était nécessaire pour la suite de l'histoire. Dites-moi ce que vous en pensez!


À partir du moment où je tombai amoureux de Shizu-chan, ma fascination prit enfin un sens. Jusqu'alors, je m'inventais des raisons pour expliquer mon obsession, soit une simple curiosité, soit une haine plus ou moins justifiée, soit un désir de le comprendre, mais là, je pouvais enfin donner une raison sans équivoque : je l'aimais.

Je savais vaguement, de par les livres, ce qu'était l'amour. J'avais lu de multiples histoires tragiques du type Roméo et Juliette, j'avais lu aussi des histoires beaucoup plus joyeuses, mais je n'avais pas encore lu d'histoires entre deux hommes. Je connaissais l'homosexualité, évidemment, mais je ne pensais pas que j'en faisais également partie. Je m'étais toujours imaginé vivre ma vie avec une fille douce, belle et surtout amoureuse des livres. Shizu-chan était vraiment tout sauf une fille douce, belle (quoiqu'on pourrait toujours argumenter là-dessus) et amoureuse des livres.

Il y avait là de quoi être perplexe. Cela dit, les sentiments ne s'expliquent pas, et, à l'époque, je ne m'en souciais plus. Je ne crus même pas bon me demander comment je pouvais tomber amoureux d'un monstre comme lui, au moment pile où il montrait ladite monstruosité. Était-ce justement pour son côté inhumain que j'en éprouvais ce sentiment? Ou au contraire, pour le côté humain qui se cachait sous celui-ci?

Moi qui voulais toujours tout comprendre, je décidai d'ignorer sciemment ce genre de réflexion et de m'attaquer plus avant à Shizu-chan. La seule chose qui m'importait, dès lors, était de tout connaitre, de tout savoir sur mon nouvel amour. Je mis de côté mon esprit de compétition qui voulait que je le domine; je mis de côté la haine qui voulait que je le détruise; enfin, je mis de côté ma raison qui me disait que tout cela allait beaucoup trop loin.

C'est ainsi que je décidai de le suivre un jour du weekend. Avant, je me contentais de le voir pendant les jours d'école, m'imposant inconsciemment une limite à ne pas franchir pour me faire croire que je n'étais pas encore complètement tombé dans l'obsession. Je ne m'inquiétai plus du tout d'être obsédé : quand on est en amour, on justifie tout au nom de celui-ci.

Donc, par un samedi ensoleillé, je me rendis à sa maison relativement tôt, aux alentours de neuf heures. Je cherchai pendant un bon moment une trace de sa présence, avant de conclure qu'il devait être encore endormi. De fait, vers midi, je le vis surgir dans la cuisine, tout ensommeillé. Il bâilla d'une manière peu attrayante mais qui fit bondir mon cœur. Une autre chose que je réalisai à ce moment-là, c'est que, lorsqu'on est en amour, tout de la personne aimée devient plus beau, plus justifié. L'amour rend aveugle, comme on dit, mais dans mon cas, il me rendait également complètement fou.

Bref, je pus donc le voir prendre son petit déjeuner. L'activité n'avait rien de spécial, soit, mais c'était encore une occasion de le voir, de l'observer, de détailler son apparence pour la dix-millième fois. Juste de l'avoir dans mon champ de vision me comblait, je n'osais même pas penser à la possibilité, fort saugrenue, de lui parler ou de seulement me montrer à lui.

Mon engouement ressemblait à s'y méprendre à la façon dont j'aimais les histoires de mes livres. Peu importe à quel point on aime un livre, pense-t-on à intervenir sur lui? Ne trouve-t-on pas au contraire qu'il est parfait ainsi, et que sa propre intervention ne ferait probablement que le rendre plus mauvais? J'agissais avec lui comme avec mes romans : je faisais attention à chaque geste, chaque expression, tentais de déduire ce qu'ils signifiaient et notais toutes mes impressions dans la marge ou, dans ce cas-ci, dans mon cahier. Shizu-chan n'était rien d'autre qu'un personnage de fiction, je ne songeai même pas au fait qu'il pourrait très bien entrer en contact avec moi. Il était dans un autre univers, dans un espace-temps où je ne pourrais et ne voudrais jamais pénétrer.

Après avoir englouti son repas, il nettoya ses affaires et s'installa avec son petit frère – que je n'avais pas remarqué, par ailleurs – dans le canapé. Ils regardèrent la télévision pendant un long moment, une émission de variétés dont je ne me préoccupais pas outre mesure. J'eus à ce moment le loisir, encore, de le détailler. Je ne pus m'empêcher de songer que les fenêtres étaient vraiment bien placées, et qu'elles donnaient la meilleure vue possible sur l'intérieur de la maison. On aurait dit que tout était là pour me satisfaire.

Shizu-chan se leva du fauteuil aux alentours de deux heures de l'après-midi et sorti à l'extérieur. Je le suivis encore, au pas de course bien évidemment. Il se rendit au supermarché pour acheter le diner et traina un peu dans un parc. Il s'assit à un banc et regarda longuement le ciel. Je m'assis moi-même en face de lui et ne pus m'empêcher de remarquer son expression. Il avait l'air... calme. Oui, calme, c'était le mot. Plus aucune trace de violence ou d'impatience n'était visible sur son visage, plus qu'une simple plénitude. C'était la première fois que je le voyais exprimer une telle sérénité. J'eus tout à coup l'impulsion de le prendre en photo, pour garder une preuve de ce moment, pour me rappeler qu'il pouvait très bien ne pas être en colère. Je sortis mon portable et le pris secrètement en photo. Je la mis en fond d'écran et rangeai alors l'appareil.

Un besoin tout aussi impulsif que déraisonnable me prit d'avoir des photos de lui, pour immortaliser tous les sentiments qui passaient sur son visage. Je le quittai donc précipitamment et entrai dans la première boutique d'électronique que je vis. Je choisis le meilleur appareil photo – le plus cher également – et le payai avec la carte de crédit que m'avait octroyée mon père. Je venais d'une famille riche, après tout, et il me laissait faire ce que je voulais, du moment que je ne dépassais pas un certain montant et que j'avais toujours les meilleures notes à l'école.

Je sortis en sautillant légèrement. J'étais heureux de mon achat. Je me rendis aussi dans une papèterie, où j'achetai un cahier de scrapbooking. De prendre des photographies ne m'aurait pas suffi : il fallait également que je puisse les organiser, écrire des notes à côté, bref, les personnaliser.

À partir de ce jour, je pris Shizu-chan en photo sous tous les angles. Je pris également sa maison, Kasu-chan, le chemin de sa maison jusqu'à l'école, sa classe, Shinra – même si je le détestais royalement, d'ailleurs sur sa page je n'inscrivis que propos péjoratifs, sans toutefois tomber dans le vulgaire – sa place à la bibliothèque, le supermarché qu'il fréquentait, le banc sur lequel il s'assoyait lorsqu'il allait au parc. Je le pris en photo lorsqu'il était en colère, triste, calme, impatient. Je passais mes soirées, après avoir filé Shizu-chan, à organiser les photos que j'imprimais et à inscrire toutes sortes de commentaires.

C'est à ce moment également que je surpris la gentillesse cachée de Shizu-chan. Cachée, c'était bien le mot! Une journée pluvieuse où je le suivis, il s'arrêta en chemin contrairement à d'habitude. Je faillis bien me faire découvrir tant il s'arrêta soudainement. Il regarda un long moment dans une ruelle. Je pensais qu'il regardait une bataille, ou quelque chose de ce genre, mais en fait, il s'agissait de toute autre chose. Il rentra dans la ruelle et en ressortit peu de temps après avec un petit chaton abandonné dans les bras. Il avait entendu les miaulements et avait eu pitié de lui! Je le pris en photo avec le petit animal sans m'empêcher de sourire. Lui ne souriait pas, mais son visage était détendu. Il le ramena jusqu'à chez lui et lui donna un nom : Sorata.

Je pus me rendre compte que, malgré sa force monstrueuse, il n'était pas vraiment un monstre à part entière. Je m'en doutais déjà, mais cela ne m'a que conforté dans mon idée qu'il était tout ce qu'il y a de plus humain, en dehors de ses colères, et qu'il avait même une faiblesse pour les petits animaux. Ajoutée à sa préférence pour le sucrer et à son caractère de grand frère attentionné, cette gentillesse était une preuve qu'il n'était pas comme son apparence le laissait croire.

C'est à ce moment-là que je remarquai qu'il me manquait une émotion de lui pour que mon cahier soit complet : le bonheur. Je réalisai avec stupeur que Shizu-chan n'était jamais heureux. Le seul sourire que je lui voyais, c'était lorsqu'il se défoulait sur les autres, et nul besoin de spécifier qu'il n'était pas franchement heureux à ce moment-là. Il passait la plupart de son temps seul, personne ne l'appréciait pour ce qu'il était vraiment (à part peut-être Kasu-chan, je n'aurais su dire), ses parents ne se souciaient même pas de lui, et plus que tout, il se détestait lui-même. Comme aurait-il pu ne pas être triste?

Cependant, je n'acceptai pas de ne pas avoir vu toutes ses expressions. Je voulais le voir sourire. Je ne me demandai pas si c'était parce que je voulais vraiment qu'il soit heureux ou si c'était juste pour compléter ma collection. Je décidai seulement que je devais absolument faire en sorte qu'il sourit, voire qu'il rie, quitte à m'impliquer là-dedans.

C'est à partir de ce moment-là que je ne le vis plus tout à fait comme un personnage de fiction appartenant à un autre monde et que je décidai d'intervenir.