Chapitre 4 : Hostilités

Je claquai la porte de la voiture, modérant ma force dévastatrice avant de respirer un bon coup. Dans le courant de l'après-midi, je détruirais tout ce qu'Edward et moi avions pu construire ; autrement dit, une relation bancale, dissymétrique. J'avais probablement eu tort en le laissant m'approcher de trop près la veille, à la cafétéria. Mais la vérité était que j'avais été tout bonnement incapable de le repousser. Chacun de ses gestes provoquait en moi des sensations nouvelles, toutes plus plaisantes les unes que les autres. J'avais profité impunément des derniers instants que je pouvais passer en la compagnie d'Edward la veille, car au vu du discours que j'allais tenir aujourd'hui, nul doute qu'il ne daignerait plus m'accorder un seul de ses regards séducteurs. Je ne cessais de me répéter cela, mais je ne pouvais m'empêcher de recevoir un coup au cœur, signe de ma détresse intérieure. Jasper me jeta un coup d'œil inquiet, mais je le rassurai rapidement, me confectionnant un masque impassible. Stupide idée, puisque s'il pouvait observer mon visage sans que mes émotions ne soient apparentes, son don l'aidait grandement. Et par conséquent, le mensonge n'était pas une option envisageable. Je fis rapidement le tour du véhicule pour rejoindre Alice et Jasper. Cette dernière sautillait, piaffant d'impatience à l'idée de ce match de base-ball.

Au loin, Emmett nous vit, et s'avança à grands pas dans notre direction. Je pouvais apercevoir Edward qui discutait joyeusement avec une dénommée Jessica Stanley. Un sentiment violent s'empara de moi, et je ne pus lutter. La jalousie était une émotion étrange. Tant de colère et de haine qui s'emparent de vous en l'espace d'une seconde ... C'était assez déstabilisant. Mon estomac baignant dans le sang animal me sembla se contracter sous l'appréhension. Et s'il préférait une autre que moi ? pensai-je soudainement. J'eus un sourire amer. Je ne pouvais me permettre de voir Edward sous cet angle. Il était humain, j'étais vampire. Comment de simples mots pouvaient-ils camoufler un pareil fossé ? Pour des raisons évidentes, je n'étais pas en mesure d'obtenir le luxe que représentait sa compagnie, mais j'en mourais d'envie, à vrai dire. Bien que cela soit dangereux pour lui. Son odeur devenait plus facile à supporter. L'idée même que je puisse lui faire le moindre mal me donnait la nausée. Non. Pas à lui. Jamais je ne le pourrais. Jamais je ne planterais mes dents dans la chair tendre de son cou. Jamais.

« Salut la compagnie, nous salua gaiement Emmett. Vous êtes les premiers à arriver. Suivez-moi, nous conseilla-t-il tout en repartant dans le sens inverse. Vous avez trouvé facilement ?
- Tes explications était assez confuses, mais j'avais saisi l'essentiel, le taquina Jasper.
- Désolé, s'excusa-t-il en grimaçant. Edward est meilleur que moi en explications. Il aurait dû vous indiquer. Mais l'essentiel est que vous soyez là ! s'enthousiasma Emmett. Je vais enfin pouvoir me confronter à Jasper au baseball, rigola-t-il.
- N'espère pas gagner, plastronna ce dernier.
- C'est ce qu'on verra, répondit Emmett avant de rire à gorge déployée. »

Nous arrivâmes vers Edward qui s'était subitement détourné de l'humaine pour m'adresser un sourire radieux. Je haussai un sourcil, moqueuse, alors qu'il vint se placer à mes côtés, après avoir salué Alice et Jasper. Les garçons discutaient joyeusement de la partie de baseball qui allait se dérouler, tandis qu'Alice et moi restions silencieuses, riant intérieurement des réactions typiquement masculines. Ils comparaient leurs forces ainsi que leurs aptitudes physiques, bien que dans tous les cas de figure, Jasper leur était supérieur. Edward me jetait de temps à autre de petits regards ou bien des clins d'œil, preuve qu'il ne m'oubliait pas. Cela aurait été trop facile, pensai-je sombrement. Il fallait qu'il me complique la tâche, comme si le discours que j'allai prononcer plus tard dans l'après-midi ne me déchirait pas assez, comme si cela n'était pas assez difficile à proférer tout en paraissant crédible. La tristesse qui m'emplissait était insupportable, pourtant je me devais d'accomplir cette tâche. Il en allait de sa survie. Il méritait une vie longue et heureuse. Lui, Edward Cullen.

« Oh tiens, papa ! s'exclama soudainement Emmett. Venez, dit-il, nous conviant à le suivre.
- Tu vas faire la connaissance de mes parents, chuchota Edward tout contre mon oreille, alors que sa main cherchait la mienne.
- C'est vrai qu'ils craignent que nous trichions, plaisantai-je, dissimulant mon trouble face à mon interlocuteur tandis que je le laissais s'emparer de ma main. »

Edward éclata de rire. Un son si beau que j'en eus le souffle coupé. Je ne l'avais jamais entendu rire comme cela, si décontracté, presque confiant. Le fait que je l'eusse laissé me toucher hier, par pur égoïsme, était sans doute une mauvaise chose. Il avait pris de l'assurance, maintenant que certaines barrières avaient été abattues. La blessure en serait d'autant plus grande pour lui, si blessure il y avait, s'entend. Les humains oubliaient vite les sentiments néfastes, vertu qui leur était accordée par leur humanité. Il n'en était pas de même pour nous autres, vampires. Nous ne pouvions oublier, pour mon plus grand malheur. Ainsi, les paroles blessantes que je prononcerais, resteraient à jamais gravées en moi, me hantant plus que de raison, faisant saigner abondamment mon pauvre cœur meurtri. J'avais finalement accepté durant la nuit, que les sentiments que j'éprouvais à l'égard d'Edward, étaient bel et bien des sentiments amoureux. Et au nom de cet amour, je devais le préserver.

« Bonjour, nous salua chaleureusement le père des enfants Cullen. Je suis heureux de vous rencontrer. Je me présente ; Carlisle Cullen. Et voici ma femme Esmée, la mère de ces deux plaisantins qui me servent de fils.
- Enchantée les enfants, ajouta Esmée. Emmett m'a beaucoup parlé de toi, Jasper, continua-t-elle, souriante. Vous êtes dans la même classe, il me semble ?
- En effet. J'espère qu'il n'a pas osé me discréditer dans mon dos, lança ce dernier, badin.
- Bien sûr que non, rit-elle.
- Et voici Alice, intervint Emmett. Notre petit lutin, se moqua le géant.
- Emmett ! s'indigna Esmée.
- Laissez, ria Alice. Il rira moins quand je lui mettrais une pâtée, tout à l'heure ! sautilla-t-elle, joyeuse. »

J'éclatai de rire devant la mine scandalisée qu'arbora soudainement Emmett. Edward me jeta un regard émerveillé avant de joindre son rire au mien, tout comme les autres personnes présentes.

« Et qui est donc cette charmante jeune fille ? demanda le patriarche tout en m'adressant un sourire amical.
- Je vous présente Bella, murmura Edward, une lueur indescriptible dans le regard. »

Carlisle et Esmée se lancèrent un regard éloquent qui n'échappa à personne.

« Ravie de vous rencontrer, monsieur et madame Cullen, murmurai-je, au comble de la gêne.
- Plaisir partagé, répondit la mère d'Edward, en jetant un regard à nos mains liées.
- Il en est de même pour moi, ajouta Carlisle. Nous vous laissons entre vous les enfants, il nous faut encore préparer quelques petites choses pour la partie de tout à l'heure. »

Ils s'éloignèrent, jetant des regards emplis de sous-entendus à leur fils. La situation était assez étrange. Il me semblait qu'Edward et moi avions franchi une étape dans notre relation, bien que je n'en fusse pas certaine. Et puis, dans peu de temps, cette relation ne serait plus qu'un merveilleux souvenir en ce qui me concernait. Pour l'instant, je profitais de sa présence à mes côtés en toute impunité. Ils seraient nos derniers instants, ceux que je pourrais garder en mémoire durant toute mon éternité. De son côté, il ne prenait pas part à la conversation qu'entretenaient Jasper, Emmett ainsi qu'Alice, se contentant de tracer des symboles, de son pouce sur ma main, sans but précis. Je tournais la tête vers lui, plongeant mon regard dans le sien. Nous n'avions pas besoin de mots pour communiquer. Parler ne nous était d'ailleurs pas nécessaire pour nous comprendre, nous identifier, nous reconnaître. Il était celui qui pouvait faire de ma vie un éternel paradis, puisque je n'y avais pas accès. Prendre conscience de cela me déchira brutalement, si bien que Jasper tressauta. Peut-être y avait-il une autre solution ? pensai-je, désespérée. Etais-je obligée de l'éloigner de moi ? Ne pouvais-je pas continuer à le côtoyer tout en m'assurant de sa sauvegarde ?

Je n'eus le loisir de m'attarder davantage sur ces questions pourtant existentielles ; les autres élèves de Forks High School qui étaient conviés, arrivaient. Ils dévisagèrent avec ahurissement notre voiture, avant qu'Edward et Emmett ne s'excusent pour aller accueillir leurs invités. Je le regardais s'éloigner, un léger sourire sur les lèvres. Ma main me semblait brûlante, de par son contact avec Edward. Chacune des caresses que nous échangions me bouleversait, tandis qu'une vague de plaisir brut se déversait sur moi. Toucher sa peau si douce, sentir sa chaleur était une expérience que je voulais renouveler prochainement. Mais cette idée était l'exact contraire de ce que je devais faire ; rompre tout lien avec Edward Cullen. En étais-je réellement capable, maintenant que je pouvais m'avouer mon amour pour lui ? Saurais-je supporter la tristesse, et le laisser, sans jamais retourner vers lui ? Je ne le savais pas. Je n'en avais absolument aucune idée. Un combat faisait rage en moi, car d'une part, il m'était insoutenable de le blesser, cependant ma raison me soufflait que si je ne le faisais pas, il découvrirait non seulement le secret que nous camouflions, mais que je le tuerais, dans un futur plus ou moins proche. Et cela, jamais je ne me le permettrais.

« Bella, calme toi, souffla soudainement Jasper, me sortant de mes pensées lugubres. Tu te fais du mal seule.
- Jasper, c'est si dur de le laisser partir, confessai-je, la voix brisée.
- Ma chérie, murmura Alice tout en s'emparant de ma main, tu sais qu'il peut en être autrement.
- Je finirai par le tuer ! m'écriai-je. Il en est hors de question !
- Il reste la possibilité qu'il devienne un des nôtres, tenta Jasper.
- Je ne le condamnerai pas, vous entendez ? Je ne lui fermerai pas les portes du paradis. Je ne veux pas qu'il soit damné aux enfers, à notre instar.
- Peut-être existe-t-il une autre solution, déclara Alice.
- Une autre solution ? m'enquis-je, emplie d'espoir.
- Si tu avais la force de rester avec lui, et le conserver, une relation serait possible. Mais cela inclurait le fait qu'il sache notre véritable nature.
- Et que fais-tu des Volturi ? Intervint son compagnon. S'ils apprennent qu'un humain a découvert notre secret, ils enverront leurs hommes pour tuer Edward.
- C'est un risque que seule Bella peut prendre. Maintenant, es-tu en mesure de lui dire notre secret, Bella ? Veux-tu qu'Edward sache qui tu es vraiment ? Qu'il te voie, telle que tu es, c'est-à-dire, un vampire ?
- Non, décrétai-je, mes paroles résonnant comme une sentence que l'on venait de proférer.
- Alors tu dois le quitter, chuchota tristement Alice.
- J'en ai bien peur, avouai-je alors qu'un sanglot silencieux me secoua. »

Alice s'approcha et caressa tendrement ma joue, preuve de son soutien moral dans cette épreuve. Quoi que je pense, j'en revenais toujours au même point, au même ultimatum ; l'éloigner ou non ? Si je voulais le conserver, je devais m'éloigner, le laisser vivre sa vie d'humain. Si je laissais mon cœur parler, je resterais à ses côtés, risquant de le tuer à tout moment. Le compromis qu'Alice avait proposé était tout bonnement inenvisageable. Comment pourrais-je lui avouer mon secret ? Il s'enfuirait en courant, prétextant que la folie m'avait gravement endommagé le cerveau, qu'il fallait me faire enfermer dans un asile. Il m'arrivait de me haïr pour être devenue celle que j'étais actuellement ; un vampire. Rien en moi n'était humain, tout n'était que monstruosité et abomination. Si ma nature pouvait faire envier, les personnes qui avaient proféré de telles paroles déchantaient rapidement au vu de la douleur de la transformation. Il ne devait pas savoir, il ne pourrait pas le supporter, tout comme je ne pourrais supporter de voir l'horreur que je lui inspirerais dans ses prunelles. Horreur et dégoût, voilà ce que je redoutais le plus, et ce qui ne manquerait pas d'arriver si j'avouais à Edward qui j'étais.

« Bella, tout va bien ? s'enquit Edward, me faisant vivement sursauter.
- Oui, répondis-je d'une voix faible. Tout va bien, repris-je après m'être éclairci la voix. »

Il s'approcha, tentant de s'emparer de ma main, alors que je feignais de remettre mes cheveux en place. Il me lança un regard étrange.

« Nous devrions y aller, la partie va commencer, déclarai-je tout en m'éloignant à grands pas. »

Je n'eus pas besoin de me retourner pour savoir qu'Edward n'avait pas bougé d'un pouce. Je venais de le vexer, de le blesser. Une première entaille apparut sur mon cœur sans vie. Edward était comme statufié. Cette maigre distance me semblait pourtant être un fossé insurmontable. Une barrière s'était érigée sans qu'aucun de nous ne puisse l'abattre afin de rejoindre l'autre. Le pire sans doute, était que j'étais l'instigatrice de cet éloignement. Et c'était sans conteste, ce qui me blessait le plus. Mais je n'avais d'autre choix que d'opérer ainsi, son sang étant une tentation à laquelle je n'étais pas certaine de résister. Certes, porter quelques-uns de ses vêtements m'était fort utile dans la mesure où je réussissais à garder mon calme en sa présence, malgré le feu dévorant auquel j'étais en proie. Néanmoins, ni lui, ni moi ne désirions que notre relation reste platonique, tout du moins, c'est ce que j'avais cru comprendre à travers ses gestes, ses paroles ou bien même ses regards. Pour ma part, je l'aimais, c'était une certitude, et en ce sens je devais le blesser. Paradoxal, pensai-je, avec amertume. Mais si mes dents venaient à s'approcher trop près de lui, ma nature prendrait inévitablement le dessus, sans que je puisse rien contrôler. Je viderais Edward de son sang sans le moindre état d'âme, jubilant du breuvage sacré qui coulerait entre mes dents, pour étancher cette soif qui rendait ma gorge si sèche et douloureuse. Cette vision fut comme un poignard enfoncé dans mon cœur ; une douleur soudaine me transperça, si intense que je manquais de chanceler.

Mike Newton se précipita à mes côtés alors que je m'étais redressée prestement, et je fus surprise de le voir si près de moi. Habituellement, il arborait le même comportement craintif que les autres humains ; il m'évitait comme la peste, son inconscient le régissant lorsque notre proximité était trop grande. Il ouvrit la bouche, me saluant, une pointe de séduction passant à travers ses mots. Espérait-il me séduire ? songeai-je avec un certain amusement. Il était pathétique, tout simplement. Il m'abreuvait de son babillage incessant, déblatérant des insanités auxquelles je répondais par de simples hochements de tête, de temps à autre. Je ne comprenais pas pourquoi il me mentait, sans doute voulait-il se mettre en valeur à mes yeux ? La fascination dont j'étais l'objet me révulsait. Notre nature était un fardeau auquel je ne m'habituerais probablement jamais. La beauté surnaturelle que nous arborions, si elle pouvait être une bénédiction à certains moments, notamment pour nous sortir de situations délicates, pouvait s'avérer être une véritable tare. Être constamment le centre d'attention devenait lassant au fil des années, pour finalement être insupportable après plus d'un siècle.

« La partie va commencer, clama Carlisle, l'écho de sa voix se répercutant dans la vaste prairie. »

Je quittai Mike Newton à mon plus grand soulagement. Son babillage stupide était épuisant, et ma patience avait des limites. Je me dirigeai à allure humaine vers le centre du terrain où toute mon équipe était positionnée. Edward, qui était le premier batteur de l'équipe adverse m'adressa un triste sourire avant de fixer son regard sur le lanceur qui n'était autre qu'Alice. La partie relevait du véritable effort physique pour mes semblables et moi-même. Contenir notre force ou bien notre rapidité était quelque chose d'extrêmement difficile et cela requérait toute notre concentration. La moindre marge d'erreur ne nous était pas permise. Trop de témoins. Jasper qui se trouvait dans l'équipe d'Edward focalisait son attention sur sa compagne, lui envoyant sûrement des ondes de calme. La situation était aussi problématique pour moi que pour eux, peut-être l'était elle davantage pour Jasper. Etant un homme, il était plus fort qu'Alice et moi ne le serions jamais. En y repensant, accepter cette partie était une erreur. Nous étions à découvert et je n'aimais pas cela. Un mauvais pressentiment m'étreignait l'estomac. Quelque chose allait arriver, rendant la situation actuelle plus critique qu'elle ne l'était déjà.

J'étais si perdue dans mes pensées que lorsque Edward frappa dans la balle, je ne fis pas attention. Peut-être aurais-je dû ... La balle se dirigea dans ma direction, et j'eus juste le temps d'effectuer un léger mouvement d'épaule afin d'éviter la collision. Je n'avais pas contrôlé ma rapidité, si bien que je me figeais instantanément. Edward galopait de bases en bases, les autres ne me prêtaient aucune attention, trop occupés à mettre Edward hors-jeu en tentant d'attraper la balle le plus rapidement possible. Jasper écarquilla les yeux alors qu'Alice se retourna vivement dans ma direction. Bon sang ! Dès la première balle, je me mettais dans une situation dangereuse ! J'étais plus pâle que je ne l'avais jamais été et c'est avec difficultés que je me redressais, mes membres crispés sous la soudaine panique qui m'avait submergée. Alice fit un pas dans ma direction alors qu'Edward achevait son tour et s'arrêtait, haletant, mais fier de lui. Les autres membres de son équipe le félicitèrent tandis qu'il jeta un coup d'œil dans ma direction. Je le fixais, livide, alors qu'Alice était à mes côtés, me murmurant des paroles que mon esprit ne semblait pas vouloir saisir.

« Jasper ? Bella ne va pas bien ? demanda soudainement Edward, inquiet.
- Tu lui as tiré dessus, rétorqua Jasper, faussement inquiet.
- Quoi ? s'étrangla-t-il.
- La balle l'a frôlée. Une dizaine de centimètres sur la gauche et Bella aurait été heurtée de plein fouet.
- Je ... je, bafouilla Edward en m'adressant un regard suppliant. »

J'affichais une mine impassible, adressant à Alice un vague signe de tête pour lui signifier que tout allait bien. Lorsque les autres joueurs revinrent avec la balle, le jeu reprit. Edward ne me quittait pas des yeux alors que je me bornais à esquiver son regard. Ne pas me tourner vers lui, afin de le rassurer, m'était difficile. Sans doute croyait-il que j'avais pris cela pour moi, comme une offense personnelle. La réalité était que je me fichais bien que son tir hasardeux m'ait frôlé. J'étais trop horrifiée par la potentielle découverte de notre secret pour avoir d'autres pensées cohérentes. Qu'est ce qui ne tournait pas rond chez moi ? Pourquoi devais-je nous mettre sans cesse dans de pareilles situations ? Pourquoi mettais-je ainsi ma famille en danger par ma trop grande distraction ? Jasper vint prendre place face à sa compagne, la batte dans les mains, me sortant momentanément de mon auto flagellation. Le moment de vérité était arrivé. Saurait-il contrôler sa force, sa nature même, pour ne pas nous trahir ? Je songeai lugubrement qu'il s'en était fallu de peu pour que ça ne soit moi qui nous trahisse. Et alors, il frappa, envoyant la balle droit dans la forêt. Etant la plus proche, je courus à allure humaine, m'enfonçant dans la verdure où je repérais la balle sans effort.

Soudain, je me figeai, ma main suspendue dans les airs. Une odeur capiteuse me parvint aux narines. Une odeur qu'aucun humain ne possédait. Une odeur de vampire. Tournant vivement la tête, j'entendis une branche craquer alors que j'adoptais une position d'attaque. J'entendis distinctement un déplacement d'air, des pas si légers qu'il me fallut tendre l'oreille pour les discerner clairement, puis plus rien. La fragrance subsistait, mais beaucoup moins fortement. Le vampire s'était enfui. Ramassant la balle, je me dirigeais à toute vitesse vers l'orée de la forêt, ne voulant alerter les autres. Je lançais la balle à Emmett qui se fit une joie de mettre hors-jeu un dénommé Tyler. Je gardai en tête le parfum du vampire, tentant de l'assimiler aux fragrances des quelques vampires que j'avais pu rencontrer durant mon siècle d'existence. Rien. Je ne le reconnaissais pas. Brusquement, j'eus une sorte de flash, datant des jours écoulés. Alice avait parlé d'un vampire femelle. Vagabond qui plus est. Merveilleux ! Comme si je n'avais pas assez à penser, il fallait qu'un des nôtres vienne faire son apparition au moment le moins opportun. J'attendrais la fin de la partie pour en parler à Alice et Jasper. S'il s'avérait que c'était bien une nomade, nous devions l'empêcher de s'approcher de Forks. Ses habitants n'étaient plus en sécurité tant qu'un vampire non végétarien rôdait dans les parages. Edward encore moins que les autres. Cette perspective me retourna l'estomac.

« Alice, l'interpellai-je vivement lorsque la première partie prit fin. Nous avons un problème.
- Quel genre de problème ? s'enquit-elle, reprenant brusquement son sérieux.
- Te souviens-tu avoir eu une vision concernant une nomade ?
- Oui, bien sûr, c'était il y a quelques jours. Pourquoi ?
- J'ai repéré une odeur en m'enfonçant dans la forêt tout à l'heure. Cette odeur était tout sauf humaine, insistai-je.
- Tu crois qu'elle est déjà là ? demanda-t-elle, baissant la voix si bien que ses paroles ne fussent plus que murmure.
- Oui.
- Nous avons effectivement un problème. Il va falloir la trouver afin de lui dire que nous occupons cette zone et qu'il est hors de question qu'elle chasse par ici.
- Je vais y aller, décidai-je brusquement. J'ai pris assez de risques pour aujourd'hui. Je vais la pister en partant des traces restantes dans la forêt.
- D'accord. Va prévenir au moins Emmett que tu arrêtes de jouer, pour ne pas éveiller les soupçons.
Très bien, acquiesçai-je avant de me diriger vers Emmett. »

Je lui expliquai en quelques mots que j'avais un brusque coup de fatigue, et c'est après quelques moqueries que je m'étais finalement éloignée. Je me dirigeais à pas lent vers la forêt. Je savais qu'Alice avait son attention focalisée sur le futur immédiat. Si je venais à rencontrer la femelle, il fallait éviter d'engager les hostilités, le bruit assourdissant de notre bagarre aurait tôt fait d'alerter les humains. Je devais me montrer diplomate, chose que je pensais être en mesure de faire. Passant l'orée de la forêt, je laissai mon odorat vagabonder à la recherche de la senteur capiteuse. Il ne me fallut que quelques secondes afin de retrouver sa trace. J'allais m'apprêter à courir lorsqu'une branche fut cassée, derrière moi. Ma gorge se dessécha en moins d'une seconde tandis que le venin afflua dans ma bouche. Je me retournais pour observer Edward, qui s'avançait dans ma direction. Bon sang ! Pourquoi étais-je tombée sur un humain pareil ? Il courait un grand danger, le vampire rôdant dans les environs, et il ne trouvait pas mieux que de s'isoler en ma compagnie. Je dus faire appel à tout mon contrôle pour ne pas me jeter sur lui. La sueur qu'il dégageait suite à l'effort physique qu'il venait de fournir ne rendait son odeur que plus attirante, bien que je doutais au préalable que cela fût possible. Il devait regagner la prairie sur le champ, et je savais ce que j'avais à faire.

« Edward, qu'est ce que tu fais là ? demandai-je, glaciale.
- Bella, je suis terriblement désolé pour tout à l'heure, s'excusa-t-il, des plus sincères. Mon intention n'était pas de te blesser, ni même de te viser. Je
- Assez, le coupai-je brutalement. Tu devrais retourner auprès des autres, dis-je en lui lançant un regard suppliant. Comprendrait-il le message que je tentais de lui faire passer ?
- Qu'est ce qui ne va pas ? Aurais-je fait quelque chose de mal pour que tu me rejettes ? J'aimerais comprendre. Tout semblait aller pour le mieux tout à l'heure, s'entêta Edward, sans daigner bouger d'un pouce.
- Ce n'est pas toi, c'est moi, avouai-je. S'il te plaît, va-t-en maintenant. Tu ne dois pas rester ici.
- Pourquoi ? insista-t-il. »

Pourquoi les humains pouvaient-ils se montrer si têtus par moment ? Je soupirais longuement, me pinçant l'arrête du nez, canalisant ma colère qui était sur le point d'atteindre son paroxysme.

« Edward, ce n'est pas le moment de te montrer si obstiné, rétorquai-je sèchement. Nous n'avons plus rien à nous dire. Retourne auprès des autres, ajoutai-je tout en me détournant, le cœur en lambeaux.
- Pourquoi ne me laisses-tu pas t'approcher ? J'aimerais comprendre ... S'il te plait ... Bella, termina-t-il dans un murmure. »

L'entendre prononcer mon prénom, telle une supplication, me transperça le coeur. Si j'avais eu la capacité de pleurer, nul doute qu'en cet instant, des torrents de larmes auraient dévalé la pente lisse et glacée que constituait ma joue. Je n'osais me retourner vers celui qui avait su se frayer inconsciemment un chemin pour atteindre mon coeur en profondeur. Un humain était si fragile ... Bien qu'il prétendait être fort, je savais qu'au moindre de mes débordements, je pourrais aisément le tuer. Edward ne savait pas que j'étais bien plus dangereuse que la plupart des créatures ou animaux qu'il aurait le loisir de rencontrer au cours de son existence. Il ne savait rien et ne saurait jamais. Je luttai pour ne pas lui répondre alors que tout mon être n'aspirait qu'à me retourner, lui murmurer de douces paroles, effaçant sa frustration, son incompréhension. Pourtant, je savais d'ores et déjà que j'aurais dû m'éloigner, que cette bataille face à mes sentiments était perdue d'avance. Je me lançai alors dans une guerre face à mon amour, et cette guerre n'aurait de cesse, tout au long de mon éternité.

La peine qui m'habitait était si intense qu'une dizaine de mètres plus loin, je m'écroulais dans la terre boueuse. Je l'entendis faire demi-tour, traînant les pieds, pour finalement quitter définitivement la forêt. Mes yeux me piquèrent violemment alors qu'un sanglot silencieux me secoua. Mes joues restèrent désespérément sèches tandis que mon cœur saignait, réduit en charpie par les paroles que je venais de proférer. Tout était fini. Tout était détruit. Il n'y avait plus rien. Nous n'étions plus rien d'autre que deux élèves fréquentant le même lycée. Dire que j'étais éparpillée en mille morceaux me semblait bien faible pour décrire ma déchirure intérieure, le mal-être qui me transperçait, le chagrin qui m'étreignait le cœur. Aucun mot à ma connaissance n'était d'ailleurs à même de décrire la douleur que je ressentais à travers chaque fibre de mon corps desséché, ôté de toute vie, damné aux enfers. Je finis par me redresser, de longues minutes plus tard, telle un automate. J'avais un vampire à pister, ou plutôt les pulsions d'une femelle à modérer. Nous ne pouvions lui permettre de chasser dans les environs sans que notre couverture ne soit mise à mal.

Me fixant un objectif, je bondis en avant, foulant le sol de mes pas souples et rapides. La vitesse était un sentiment véritablement vivifiant. J'aimais courir durant de longues heures, sentant le vent s'engouffrer dans mes cheveux, les branches fouetter mon corps, ne produisant qu'une douce sensation de chatouillement. Faisant abstraction de mes autres sens pour décupler mon odorat, je repérais aisément cette senteur si forte qui appartenait à celle que je recherchais. Sans réellement me préoccuper de ce que je faisais, je courrais à nouveau, me frayant un chemin parmi la verdure dense, en plein cœur de la forêt. Je me rapprochais dangereusement d'elle, sa fragrance semblait s'épaissir dans l'air, me montrant le chemin à suivre. Je m'étais éloignée de la prairie d'environ un kilomètre, lorsque je débouchais sur la clairière que j'affectionnais tant. Une fureur noire me traversa. L'endroit empestait de cette odeur capiteuse. Elle devait se trouver ici quelques minutes auparavant. Traquer n'était pas une activité à laquelle je m'adonnais souvent et en ce sens, je n'excellais pas réellement en la matière. Mon manque de discrétion l'avait sans doute averti du potentiel danger que je pouvais représenter. Elle s'était enfuie.

Grinçant des dents, je repris la traque de plus belle. L'image d'un vampire enfonçant ses dents dans le cou d'Edward me hantait, et paradoxalement, cela me donnait la force de continuer, de la retrouver afin de l'avertir. Qu'elle chasse où elle le désirait, mais pas ici. Nous ne pouvions le cautionner, ou plutôt, je ne pouvais supporter l'idée qu'Edward soit en danger. Je trouvais là le prétexte idéal pour le surveiller, tapie dans la pénombre qui nous était coutumière. Il avait une vie à mener, vie où je n'avais pas ma place. Dans quelques temps, il oublierait l'attention qu'il me portait, il oublierait même jusqu'à mon nom. Il aurait une vie saine sans ma présence à ses côtés. Je me contenterais simplement de l'observer, de sentir son odeur délicieuse piquer ma gorge ; douloureux rappel à la condition qu'était la mienne. Je n'avais pas le droit d'interférer dans sa vie. De plus, ma présence dans son existence induirait le fait qu'il sache tout, absolument tout et je ne pouvais pas me le permettre. Ma trop grande distraction ne me permit malheureusement pas de retrouver la femelle. Elle avait parcouru la forêt à plusieurs reprises si bien qu'il m'était impossible d'identifier clairement la provenance de sa fragrance, et ainsi de repérer l'endroit où elle se dissimulait à la vue de tous. Regagnant la villa, bredouille, je constatai avec surprise que Jasper et Alice étaient rentrés.

« Que faites-vous déjà là ? demandai-je, surprise.
- Nous avons joué avec les humains tout l'après-midi. C'est toi qui rentres tard, répliqua Alice, taquine.
- L'as-tu trouvé ? s'enquit Jasper, très sérieusement.
- Elle a laissé sa trace partout dans la forêt si bien que je n'ai pas pu la localiser.
- Nous allons nous mettre à sa recherche rapidement, rétorqua-t-il, pensif. Si elle chasse dans les environs, la disparition d'un des humains va alerter la population. Nous devons faire vite.
- De combien de temps disposons-nous ?
- Demain, répondit Alice après un silence. Peu avant le crépuscule. Mais nous ne pouvons agir cette nuit.
- Pourquoi ? m'étonnai-je.
- Demain, trancha Alice. »

J'avais l'étrange sensation qu'elle me dissimulait quelque chose. Jasper semblait être au courant, puisqu'il ne pipait mot.

« Aurais-tu quelque chose d'important à me dire, Alice ? hasardai-je, légèrement agacée.
- Non, dit-elle, neutre.
- Jasper ? l'interpellai-je.
- Non plus.
- Bien, conclus-je sèchement avant de tourner les talons. »

Je détestais l'idée qu'ils puissent me cacher des informations, ou encore me mentir. Nous formions une famille et en ce sens, les secrets n'avaient pas leur place entre nous. Que me cachaient-ils, et surtout quels étaient leurs motifs ? Je leur avais livré mes plus sombres secrets et ce qui me blessait le plus était qu'ils n'hésitaient pas, en revanche, à omettre certains renseignements qui pourraient nous être utiles. Je fulminais, tout simplement. Montant les escaliers à vitesse vampirique, je claquai ma porte tout en prenant garde à modérer ma force. Je voulais leur montrer ma colère, et cette habitude typiquement humaine m'était restée. Ouvrant la fenêtre qui donnait sur la forêt environnante, je n'hésitai pas. Prenant un faible élan, je bondis. Perchée sur une branche assez solide pour supporter ma robustesse, je fermai les yeux, écoutant simplement la douce mélodie de la nature. Un courant d'air fit virevolter mes cheveux, mais je n'y pris pas garde. Lorsque je ne me rendais pas à la clairière pour évacuer toutes les ondes négatives qui m'emplissaient, je prenais place sur cet arbre, prêtant l'oreille aux différents murmures de la nature. Mes muscles crispés finirent par se détendre, alors que j'inspirais à fond l'air ambiant, dénué de toute odeur ; qu'elle soit humaine ou non.

« Bella ? me héla Alice. »

Je tournai la tête dans sa direction, et la trouvai plantée dans ma chambre, inspectant la forêt.

« Je suis là, fis-je d'un ton sec. »

Quelques secondes plus tard, elle prenait place à mes côtés, ses jambes se balançant dans le vide.

« Ne sois pas fâchée, me supplia-t-elle.
- Alors dis-moi la vérité, répondis-je.
- L'avenir est trop incertain, ma chérie, déclara Alice, tout en caressant ma joue. Je ne sais pas moi-même que penser, de tout ce fouillis. Laisse-moi y réfléchir, d'accord ?
- Cela concerne-t-il Edward ? m'enquis-je, brusquement étreinte par l'inquiétude.
- Non. Seuls Jasper, toi et moi sommes concernés, d'où l'importance que j'accorde à cette vision. Je préfère être certaine de ce que j'avance avant de te révéler quoi que ce soit. Comprends-tu ?
- Pourquoi ne m'as-tu pas précisé que tu gardais ta vision secrète pour cette raison ? Alice, nous formons une famille. Vous savez tout de moi, et le fait qu'il y ait des secrets entre nous ... Je ne supporte pas ça.
- Je suis désolée, s'excusa-t-elle en baissant la tête.
- Tout va bien maintenant, la rassurai-je en serrant sa main dans la mienne. Mais la prochaine fois, dis-moi. D'accord ? m'assurai-je. »

Elle acquiesça alors qu'un silence s'instaura entre nous. Un silence complice. Nous contemplions la vaste étendue qui s'offrait à notre vue développée, sans piper mot. Je m'interrogeai sur la vision qu'Alice avait eue en mon absence. Nous étions tous les trois concernés, et j'ignorais de quoi il en retournait. Avait-elle vu que la femelle nous décimait ? Cela me semblait peu probable. Jasper était un combattant aguerri, et je doutais sincèrement qu'elle puisse nous vaincre. Alice m'avait assuré qu'Edward était hors de cause ; un poids énorme avait quitté mes épaules à cette annonce. Si je pouvais toujours penser à lui, désormais, l'observer ou encore croiser son regard était prohibé. Pas après ce qu'il s'était passé dans la forêt. Il allait me détester pour avoir joué avec lui, et je ne pouvais malheureusement que le comprendre. Mon propre égoïsme finirait par causer ma perte, de cela j'étais certaine. Alice bougea soudainement, et perdue dans mes pensées, je n'avais pas entendu Jasper s'approcher. Elle m'adressa un faible sourire avant de rejoindre son compagnon. Ils partaient chasser. Aujourd'hui avait été un véritable challenge, un pari contre notre destin. Nous n'en étions pas tous sortis indemnes, songeai-je avec un humour noir.

« Bella ? m'interpella Alice.
- Oui ? Répondis-je.
- Attends minuit pour aller voir Edward. Autrement, il ne dormira pas encore, souffla-t-elle avant de tourner les talons. »

Je fronçais les sourcils d'incompréhension. Pourquoi me disait-elle ça ? La réponse m'apparut soudainement, limpide. Durant la nuit, j'allais me rendre au chevet de mon unique amour. Je n'étais pas sûre que me glisser dans sa chambre à son insu soit une bonne idée, tant pour moi que pour lui. Je ne redoutais pas son odeur ; la brûlure qu'elle provoquait me soulageait en quelque sorte de la douleur que me causait son absence à mes côtés. Etrange compensation, je le savais, et je faillis rire de ma propre étrangeté. Je me faisais l'effet d'une voyeuse, prête à aller espionner l'homme qu'elle aimait. Mais faute de pouvoir l'avoir à mes côtés, je pouvais me consoler en l'observant dormir, chose que je ne pourrais jamais plus faire. Le sommeil des humains était tout à fait fascinant, et parfois, je les enviais pour avoir cette capacité. Durant ce laps de temps, ils étaient inconscients, toute réalité les désertait, les tracas quotidiens s'envolaient, attendant bien sagement que le jour se lève pour les assaillir de nouveau. J'étais décidée. J'irais l'observer durant la nuit.

Lorsque l'horloge annonça minuit passé, je quittai la maison, traversant rapidement la forêt pour arriver devant la demeure des Cullen quelques minutes plus tard. J'avançai vers l'arbre qui m'était familier à présent, et montai avec agilité. Il ne me fallut qu'une paire de secondes pour entrer dans la chambre d'Edward, la fenêtre étant ouverte. Je respirai à pleins poumons sa fragrance enivrante, alors que le venin noyait mes dents. Le feu qui incendiait ma gorge me semblait être une douce torture, mais je sentais mon cœur se gonfler de bonheur. J'étais là, avec lui et cela me comblait au-delà du possible. Pouvoir le contempler à ma guise, lui et sa beauté humaine, était quelque chose que je voulais renouveler. Une fois assurée que je contrôlais ma soif, je m'autorisai à me déplacer dans sa chambre. D'ailleurs, la dernière fois que j'étais venue, elle était plus ordonnée, pensai-je avec un sourire. Son bureau était encombré de boulettes de papier. Prudemment, je m'approchai et en saisis quelques-unes. Les dépliant dans le but de m'informer de leur contenu, mon cœur se serra violemment.

« Bella, je suis terriblement désolé pour l'incident - »

« Bella. Je suis désolé si j'ai fait quelque chose de mal - »

« Bella, j'aimerais tellement que tu me pardonnes, que tout redevienne comme avant entre nous, quand tu me laissais t'approcher - »

« Bella, je ne veux pas te laisser, je n'en ai pas la force - »

Remettant les boulettes à leur place initiale, je m'asseyais sur sa chaise de bureau, dévastée. Bon sang ! Pourquoi tout était-il si compliqué ? Mon pauvre cœur estropié venait de subir un nouveau choc. Si j'avais espéré qu'après mes paroles réfrigérantes, il allait comprendre ce que je tentais désespérément de lui dire, j'avais échoué lamentablement. De toute évidence, il voulait que je lui pardonne. Le problème était qu'il n'y avait rien à pardonner. Tout était de ma faute, uniquement de ma faute. Moi, pauvre vampire qui n'avait pas su résister à ce garçon extraordinaire ainsi qu'à son charme envoûtant. Je savais qu'il était dangereux que je m'intéresse à lui, et cela m'avait menée à la situation présente où chacun de nous deux souffrait. J'aurais dû m'éloigner avant qu'il ne prenne inconsciemment possession de mon cœur. J'aurais dû, oui, j'aurais dû. Mais je ne l'avais pas fait, car la force m'avait manqué et que mon cœur me criait l'exact contraire. J'avais été lâche, je n'avais pas lutté contre mes sentiments. Voilà ce qui m'avait conduite à la situation actuelle.

Edward se tortillait dans son sommeil alors que je me figeais. Sa tête était délicatement tournée dans ma direction, comme s'il savait inconsciemment que j'étais là, que je l'observais. M'approchant à pas mesurés de lui, je laissais son odeur envahir plus profondément mon être, maîtrisant ma soif, tentant vainement de la rentrer au plus profondément mon être, ne fut-ce que l'espace de quelques instants. Je jouais à un jeu dangereux, mais il m'hypnotisait, comme m'appelant à aller vers lui, me dictant de le toucher, de le caresser. M'accroupissant à son chevet, son souffle chaud vint effleurer mon visage alors que je me crispais sous l'assaut de la douleur. Bloquant immédiatement ma respiration, l'apaisement fut immédiat. Levant ma main tremblante, je l'approchais de son visage, caressant du bout des doigts sa joue. Une douce chaleur se propagea en ma main, alors qu'une vague de plaisir brut me submergea. Il était si bon de pouvoir le toucher sans le briser. En revanche, Edward eut une réaction tout à fait imprévue. Emettant un long soupir d'aise, il enfonça plus profondément sa tête dans son oreiller. Je le fixais quelques instants, perplexe. Comment devais-je interpréter ce soupir ? Haussant les épaules, je décidais de réitérer l'expérience. Laissant mes doigts courir sur sa joue, je descendais plus bas pour caresser ses lèvres qu'un sourire étira instantanément. Mon cœur fit une embardée. Soudain, sans crier gare, il saisit mon poignet entre ses longs doigts fins et marmonna mon prénom dans son sommeil. Horrifiée, je me dégageais doucement et quittai précipitamment la pièce.


Haletante, je m'adossai contre le mur de la villa. La myriade d'émotions qui se déversait sur mon être était trop dure à supporter. Je sentis mon visage se déformer en un masque de tristesse alors qu'un sanglot m'obstrua la gorge. Mes mains tremblantes se détachèrent de la façade de la villa pour échouer sur le sol, tandis que mon corps suivait le mouvement, s'écroulant dans un bruit sourd. L'atmosphère était oppressante, les sanglots faisant tressauter mon corps de pierre. J'avais l'impression que l'on tentait de m'étrangler, tant l'impression de suffocation m'étreignait fortement. L'air me manquait, alors que j'inspirais à pleins poumons l'oxygène environnant. Mon cœur pourtant perdu depuis bien longtemps me donnait l'impression d'être compressé si violemment que j'hurlai mon agonie, sans me soucier des répercussions que pourraient avoir mon hurlement.

Comment un simple geste, un simple attouchement pouvait-il me bouleverser de la sorte ? Simplement parce qu'il venait de celui que je m'étais interdit d'aimer, de celui à qui je m'étais interdit de parler, de celui que je m'étais interdit d'observer. La vérité était que lorsque cela concernait Edward Cullen, je n'étais plus maîtresse de moi-même. Mon cœur me dictait ma conduite, mettant ma raison en marge. Ecouter mon cœur était dangereux, terriblement dangereux car à tout instant, je pouvais perdre le contrôle sur ma soif et vider de son sang le seul être qui ait jamais compté pour moi. Cruelle constatation qui pourtant, m'était déjà connue. Me haïr pour ne pas pouvoir lui offrir une vie normale ne servait à rien. J'étais vampire depuis plus d'un siècle, et le changement était irréversible. Jamais plus je ne serais humaine et en ce sens, un futur avec Edward n'avait pas de raison d'être.

« Bella, hurla Alice avant de se précipiter dans ma direction, me prenant de cours. »

Je ne les avais pas sentis s'approcher, pourtant leurs fragrances sucrées saturaient l'air ambiant. J'étais tant occupée à m'apitoyer sur mon sort que je ne prêtais pas attention aux évènements extérieurs. Alice me berçait doucement dans ses bras, tandis que Jasper, accroupi à mes côtés, m'envoyait de puissantes ondes de sérénité afin d'estomper mes sanglots. Je ne saurais dire combien de temps nous restâmes ainsi, et à vrai dire je m'en fichais. J'avais perdu la notion du temps depuis bien longtemps à présent, ma vie se résumant à une nuit éternelle. Enfin, c'était ce qu'elle était avant Edward. La vague d'amour qui me transperça lorsque je pensai à lui, me laissa pantoise. Je vis Jasper sourire distinctement avant de déposer un baiser sur le sommet de ma tête. Il se redressa alors, posant sur moi un regard compatissant. Je pouvais presque anticiper ses paroles, mais je savais qu'elles me blesseraient quoi que je puisse penser. J'aurais tellement aimé révéler ma nature à Edward, me montrer telle que j'étais. Mais je ne savais comment il réagirait et en ce sens, je ne pouvais courir le risque de me dévoiler véritablement.

« Tu devrais lui dire, tu sais, déclara doucement Jasper. Il n'a pas eu l'air de se formaliser de ton étrangeté jusqu'à maintenant, sourit-il, amusé.
- Jasper, je ne peux pas, soupirai-je. Voir le dégoût et l'horreur dans ses prunelles ... Je ne pourrais pas le supporter. Je hais suffisamment le monstre que je suis pour ne pas me donner une raison de plus de me haïr.
- Je comprends, acquiesça-t-il, compréhensif. Pourtant, cela mettrait fin à tous tes maux, ton mal-être, ta douleur si intense ...
- Si tu ne peux supporter ma présence, je sortirai aussi souvent que possible, ne t'inquiètes pas, éludai-je.
- Je ne parle pas de ça, Bella. Je pourrais supporter tes émotions, malgré le fait qu'elles soient aussi violentes et fortes. Jamais je n'ai ressenti autant de désespoir, autant de tristesse. Tes émotions sont tellement ... Je ne sais pas comment les décrire, mais Bella ... Edward acceptera peut-être la chose, proposa-t-il.
- Accepter le fait que je sois un vampire et que je désire son sang bien plus que n'importe quoi d'autre ? m'exclamai-je, ironique. Non, vraiment, il ne doit jamais savoir. Jamais, insistai-je en leur jetant des regards appuyés.
- Nous nous conformerons à ton choix, murmura Alice en caressant mes cheveux. Si c'est ce que tu désires, nous tairons notre secret.
- Merci, soufflai-je, touchée.
- Le jour se lève, déclara Alice en désignant de la tête les premières lueurs de l'aube.
- Nous allons pouvoir chercher la femelle, dans ce cas, m'exclamai-je, satisfaite. »

Jasper et Alice échangèrent une œillade que je ne sus interpréter. De l'embarras ?

« Une nouvelle vision à me dissimuler, je suppose ? m'enquis-je, agacée.
- Mes visions se sont précisées durant notre chasse, commença Alice, penaude.
- C'est-à-dire ? l'encourageai-je, impatiente.
- Il nous faudra être prudents et ne pas la brusquer. Autrement, elle prendra peur et s'enfuira, continua-t-elle.
- C'est justement ce que nous voulons, n'est-ce pas ? Qu'elle s'enfuie. Elle ne peut pas chasser ici. La confrontation peut s'avérer violente. Inutile de risquer nos vies.
- Pas tout à fait, contra Jasper, se tortillant sur place.
- Pas tout à fait ? répétai-je bêtement, incrédule.
- Il nous faut lui parler, clôtura Alice. Simplement lui parler. Pas de combat, ni autre chose. Juste parler, murmura Alice plus pour elle-même que nous autres. »

Je les observai, tour à tour, cherchant la moindre faille en eux. En vain. Ils dissimulaient parfaitement leurs secrets, si bien que je ne pus percer leurs défenses. Pourquoi me cachaient-ils les visions concernant cette femelle ? Elle était un danger pour nous, de cela, ils ne pouvaient me contredire. L'image de cette femme, les dents plantées dans la chair tendre du cou d'Edward, ne voulait s'ôter de ma tête. Sans doute mon obstination à vouloir la chasser venait de la crainte que j'éprouvais vis-à-vis d'Edward et son sang si appétissant. Elle n'était peut-être pas réellement dangereuse, mais je ne voulais courir le risque. Je devais le protéger de moi ainsi que de ceux de mon espèce. Evidemment, je devrais veiller sur lui à distance, mais je trouvais là un prétexte pour m'approcher de lui, ne serait-ce qu'une dernière fois. L'égoïsme dont je faisais preuve me déroutait. Jamais je n'aurais pensé que je tiendrais un tel discours. J'avais été si souvent seule dans le passé, que chaque personne qui venait à me tenir compagnie, passait avant mes désirs et mes propres besoins. Edward chamboulait mon éternité, une fois encore, constatai-je avec une pointe de tristesse.

« Bella ? m'interpella soudainement Alice, un air grave peint sur le visage.
- Oui ? répondis-je.
- On a un problème, rétorqua-t-elle, une certaine urgence dans la voix.
- Quel genre de problème ? intervint son compagnon.
- Elle va attaquer Edward dans environ deux heures, souffla le lutin, le regard braqué sur moi. »

A ces mots, je me figeai. L'image de la femelle plantant ses dents dans la jugulaire d'Edward m'apparut si clairement que j'en venais à me demander si la scène ne se passait pas sous mes yeux. Je voyais Alice me parler, mais mon cerveau ne voulait pas décrypter ses paroles, encore trop abasourdi par les propos qu'elle venait de proférer. Mon regard dévia sur mes mains qui tremblaient violemment alors qu'un rugissement guttural monta du plus profond de mes entrailles. Une fureur noire courait en moi, alors que mon regard se fit encre. Mes mains qui tremblaient à peine quelques secondes auparavant, formèrent deux poings serrés, prêts à s'abattrent sur la femelle. Je tournais vers Alice un regard étincelant de rage. Elle ferma les yeux quelques instants, massant ses tempes, comme si elle souffrait de maux de tête. Jasper attrapa fermement mon bras, m'empêchant ainsi de m'enfoncer directement dans la forêt. Je tremblais d'une rage contenue, mais il devait bien le savoir. Je lui imposais durement mes émotions, et par la suite j'essaierais sans doute de remédier à cela. Mais pour le moment, j'avais un vampire à démembrer.

« Allons-y, déclarai-je férocement alors qu'Alice me stoppait d'un mouvement de la main.
- Deux minutes. Donne-moi deux minutes, quémanda-t-elle, les yeux clos, sûrement focalisée sur le futur.
- Jasper, lâche-moi s'il te plait. Je sais me tenir, crachai-je, durement.
- Ta colère t'obscurcit l'esprit. Patiente quelques instants, et ensuite, tu pourras la traquer.
- Elle est au nord de Forks, dans la forêt, affirma Alice, ouvrant subitement les yeux. »

Je sentis à peine que Jasper desserrait sa poigne, puisque je bondis en avant, tel un boulet de canon. Survolant la forêt, mes foulées s'allongeant de plus en plus, j'eus presque l'impression de voler et non de courir. La fureur et la peur qui m'habitaient me donnaient la force d'aller toujours plus vite, toujours plus loin. Je sentais les fragrances d'Alice et de Jasper qui me suivaient, mais je n'y prêtais pas attention. Je disposais de deux minces heures avant qu'elle ne l'attaque. Deux petites heures pour fouiller la forêt de fond en comble et débusquer ce vampire. Ce laps de temps si court, m'effrayait. Et si je n'arrivais pas à temps ? Non. Je ne pouvais songer à cette éventualité. Je devais réussir, quoi que cela m'en coûtât. Edward allait vivre et si me battre contre cette femelle était la dernière chose que je devais effectuer avant d'exhaler mon dernier souffle, je le ferais, pour lui, mon unique amour. Edward Cullen.

Soudain, le fumet capiteux tant désiré, parvint à mes narines. Obliquant brutalement en direction de l'ouest, je décuplai ma vitesse, me repoussant mes limites. Plus j'approchais, plus mon cœur semblait cogner dans ma poitrine, alors que paradoxalement, il n'émettait plus aucun son, et cela depuis des décennies. Ma gorge se fit soudainement sèche, alors que je poursuivais mon chemin, concentrée sur l'odeur de la femelle. Le venin afflua en grande quantité dans ma bouche, et la fragrance envoûtante d'Edward titilla mon odorat. Trop tard. Ma soif avait pris le pas sur ma raison. Cette odeur ... Je m'en enivrai de tout mon saoul, fonçant à travers la forêt afin de goûter au breuvage sacré. La senteur de l'humain se mélangeait à celle de la femelle qui le traquait également et je ne mis guère longtemps à les rejoindre, poussée par ma soif dévorante de cet humain. Peu m'importait qui il était, je le voulais simplement lui et son sang si désespérément tentant.

Elle était là, la vampire que je traquais depuis la veille. Camouflée dans les arbustes, chassant. Et sa prochaine victime n'était autre que celui qui avait le sang le plus désirable qu'il m'eût été donné de sentir. Le monstre tapi en moi ne demandait qu'à sortir, dévoiler toute la férocité dont il était capable. La femelle, ayant sans doute repéré ma présence, tourna sauvagement la tête dans ma direction, ses prunelles rouges irradiant de rage. Je l'avais interrompue dans sa chasse. Elle prit une position d'attaque, un puissant grognement s'échappa de sa gorge. L'imitant, je m'accroupis à mon tour, retroussant les lèvres sur mes dents luisantes. Mon rugissement vint répondre à son grognement. De l'autre côté de la mince barrière que formait la verdure, des branches furent cassées, preuves d'une présence et je ne doutais pas que cela fût Edward. Mon hypothèse fut confirmée lorsque sa voix s'éleva, brisant le silence étouffant qui régnait.

« Il y a quelqu'un ? demanda-t-il, une certaine nervosité dans la voix. »

La femelle tourna la tête et dans un rictus mauvais, elle plongea dans la verdure, attaquant Edward par la même occasion. Ma boîte crânienne sembla exploser sous le choc, alors qu'instinctivement je me jetai en avant à mon tour, percutant de plein fouet la femelle qui tenait Edward entre ses griffes. Nous nous effondrâmes dans un bruit d'éboulement de pierres, tandis qu'Edward gisait sur le sol, inerte. Cette cruelle réalité me broya littéralement le cœur alors que la femelle se ressaisissait déjà. Elle poussa un profond grognement alors que je lui répondis par un hurlement féroce, trahissant mon agonie et ma haine à son égard. Nous nous tournâmes autour de longues secondes avant qu'elle ne bondisse en avant, visant ma gorge. Ses dents claquèrent à quelques centimètres de cette dernière sans pour autant atteindre leur but. Je la bloquai avec peine dans une étreinte de fer, mais elle se débattait furieusement, m'arrachant des morceaux de peau, de ci, de là. Je devais à tout prix la contenir en attendant l'arrivée d'Alice et Jasper.

Soudain, elle m'envoya un crochet habile qui m'envoya m'encastrer dans un arbre, quelques mètres plus loin. Je me relevai d'un bond, écumant de rage. Me précipitant à sa rencontre, elle esquissa le même geste, et nous nous sautâmes dessus comme de vulgaires animaux. N'était-ce donc pas ce que nous étions, en un sens ? Des prédateurs, des tueurs, des animaux. Voilà ce que nous étions, nous autres, vampires. Nous n'étions rien d'autre qu'une bande d'animaux sauvages qui certes, pouvaient s'assagir selon le régime alimentaire adopté, mais notre nature était incontrôlable. J'attrapai fermement le bras droit de la femelle, bien décidée à la démembrer lorsque nous fûmes toutes deux propulsées contre un nouvel arbre. Ce dernier s'affaissa dans un bruit sourd, notre robustesse ayant eu raison de ses racines. D'un mouvement uniforme, nous nous redressâmes pour toiser Jasper et Alice qui avaient fini par nous rejoindre. Lorsque l'image du couple parvint à mon cerveau, mes épaules se relâchèrent, la tension qui m'habitait, s'évapora. Ils nous avaient retrouvées. J'allais pouvoir me consacrer à Edward.

Je me précipitai à son chevet, sans plus même porter attention à ce qui se déroulait derrière moi. Seul lui comptait. Il était toute ma vie, toute mon éternité, bien qu'il ne fût pas au courant de l'importance que je lui accordais. J'aurais tant aimé remédier à la situation complexe qu'était la nôtre, mais je ne le pouvais sans craindre de dévoiler le secret qu'Alice, Jasper et moi-même nous évertuions à conserver. Je n'étais d'ailleurs pas prête à lui avouer qui j'étais réellement. Je redoutais de voir l'horreur et la peur s'installer au fond de ses prunelles enchanteresses. La vérité était que je ne m'en remettrais certainement pas si une telle chose arrivait. Je préférais être l'objet de sa colère plutôt que de sa peur, ou pis encore, son indifférence. Des sentiments contradictoires bataillaient en moi. D'un côté, je désirais ardemment faire partie de sa vie, mais d'un autre, et ce dernier l'emportait, je savais pertinemment que je n'avais pas ma place dans son existence, et que je le mettrais plus en danger qu'autre chose. J'étais confuse. Je ne savais plus que penser. Mon esprit était embrouillé. Et moi, je n'étais autre que déchirée entre mon cœur et ma raison.

Faisant abstraction finalement des diverses émotions qui me traversaient, je me préoccupai de sa santé. J'entendis son cœur battre lentement et je poussai un soupir de soulagement. Alice se retourna pour m'adresser une œillade discrète tandis que j'attrapais au vol le portable que Jasper me lançait. Il me fallait prévenir un membre de sa famille à propos l'état critique dans lequel se trouvait Edward et sans doute l'emmener à l'hôpital de toute urgence. Farfouillant quelques secondes dans le téléphone, je le collai ensuite à mon oreille alors que les tonalités s'accumulaient, sans pour autant avoir de réponse. Je m'acharnai et réitérai l'opération plusieurs fois de suite, sans succès. Agacée, j'eus brusquement envie d'écraser au sol ce que l'on appelait technologie, mais qui ne m'était d'aucune utilité dans la situation actuelle. Inspirant profondément, j'essayai une dernière fois. Une voix pâteuse et rauque me répondit.

« Allô ? marmonna Emmett.
- Emmett, c'est Bella, soupirai-je, soulagée d'entre le son de sa voix.
- Bella ? s'étonna-t-il. Sais-tu quelle heure il est ?
- Edward a eu un accident, lui annonçai-je sans préambules.
- Quoi ? s'étrangla son frère, brusquement réveillé.
- Jasper, Alice et moi nous baladions dans la forêt lorsque nous avons entendu des grognements d'animaux. Nous nous sommes approchés, et avons trouvé Edward, blessé à la tête et inconscient.
- Merde ! jura le colosse. Ne quitte pas, je réveille mes parents. »

J'entendis des bribes de conversation, mais patientai tout en gardant un œil sur mon bien-aimé. Il ne semblait pas souffrir d'hémorragie ni de commotion, mais je préférais le savoir cloué dans un lit d'hôpital qu'arpentant la forêt, susceptible de se faire attaquer. Sa présence m'était bien trop précieuse pour que je permette à quiconque de l'approcher, ou bien même de le blesser. Je l'aimais tant que ce trop-plein d'affection ne semblait ne pas vouloir rester logé dans mon propre corps et ne demandait qu'à sortir pour s'exprimer. Et pourtant je me devais de taire cet amour pour sa sauvegarde. Je savais qu'il n'attendait qu'un signe de ma part, et malheureusement, je n'étais pas en mesure lui offrir ce qu'il désirait. Je n'étais pas une de ces humaines avec qui il ne craignait strictement rien. Non. J'étais la menace ultime, le prédateur par excellence et le fait que son sang soit si divinement tentant n'arrangeait certainement pas les choses. Je manquais de contrôle sur l'aspect le plus bestial de mon être, et en ce sens, je risquais à tout instant de le blesser ou pis encore, de le tuer. A cette idée, la douleur aiguë me transperça et me fit chanceler. Je m'écrasai sur le sol boueux, le souffle coupé.

« Bella ? m'interpella Emmett, au téléphone. »

Haletante, je repris ma respiration difficilement avant de m'emparer du téléphone qui était tombé, lui aussi.

« Bella ? répéta-t-il, une note d'anxiété dans la voix.
- Je suis là, Emmett, répondis-je, inspirant profondément.
- Je te passe mon père, d'accord ? demanda-t-il.
- D'accord, acquiesçai-je.
- Bella, bonjour, déclara le père d'Emmett.
- Bonjour monsieur Cullen, le saluai-je poliment.
- Que s'est-il passé ? s'enquit-il, inquiet pour son fils.
- Je ne sais pas. Alice, Jasper et moi nous promenions dans la forêt, tout en discutant, et un rugissement d'animal nous est parvenu. Nous nous sommes dirigés vers l'endroit d'où semblait provenir le tapage et nous avons découvert Edward gisant sur le sol, inconscient, mentis-je. Je suppose qu'il s'est méchamment cogné la tête.
- C'est tout à fait possible. Saigne-t-il quelque part ? interrogea-t-il, son professionnalisme reprenant le dessus.
- Non. J'ai vérifié et aucune trace de sang nulle part.
- Bien, indique nous le plus précisément possible l'endroit où vous vous trouvez, nous vous rejoignons dans les plus brefs délais. »

J'obtempérai et lui décrivis avec précision l'endroit où nous nous trouvions. Il sembla reconnaître cette parcelle de forêt, et raccrocha peu après. Jasper et Alice s'entretenaient toujours avec la femelle, mais à la tension qui régnait semblait s'être substituée une atmosphère paisible, presque amicale. Je faillis m'étrangler devant cette constatation. Les visions d'Alice avaient-elles un rapport avec ce qui se déroulait devant mes yeux ? Etait-ce donc cela qu'ils me cachaient et qu'ils craignaient de me révéler ? Une rage sans nom courut dans mes veines, tandis que Jasper se raidissait, faisant subitement volte face pour me lorgner. Je lui adressai un regard glacial avant de me concentrer sur la femelle qui conversait avec Alice. Mon souffle s'accéléra alors qu'une brusque envie de l'étêter s'empara de moi. Vive comme l'éclair, je me ruai sur elle tandis que Jasper s'interposa entre nous. Nous nous entrechoquâmes dans un bruit de tonnerre, mes dents claquant à une dizaine de centimètres de la femelle, qui avait reculé, effrayée.

« Bella, non ! hurla Alice, m'entraînant à quelques mètres de son époux et de la femelle.
- Quoi ? m'insurgeai-je, au bord de l'explosion.
- Rosalie ne voulait pas de mal à Edward. Elle était simplement assoiffée.
- Rosalie ? répétai-je, écœurée. On pactise avec l'ennemi, maintenant ? questionnai-je, dégoûtée.
- Bella ! s'exclama sèchement Jasper.
- Elle a failli le tuer, hurlai-je, comment voulez-vous que je cautionne cela ?
- Jasper, emmène Rosalie à la maison, lui conseilla Alice. Les Cullen ne vont pas tarder à arriver. Et donne aussi ta veste à Bella, ajouta-t-elle, jetant un rapide coup d'oeil à mes bras auxquels il manquait des morceaux de peau.
- On se voit tout à l'heure dans ce cas, fit-il, s'exécutant et déposant un tendre baiser sur sa joue. »

Alice acquiesça, tandis que Jasper, suivi de la femelle, s'éloigna en direction de la villa. Je dardai mon regard sur celle que je considérais à présent comme une traîtresse. Comment pouvait-il en être autrement ? Elle venait clairement d'établir une relation amicale avec celle qui avait tenté de tuer Edward ! Elle s'approcha de moi, posant un bras sur mon épaule. Immédiatement, je me défis de son étreinte, retournant au chevet d'Edward. Alice sembla blessée par mon geste, me jetant un regard désolé. La vérité était que je me fichais bien qu'elle soit désolée ou non. Elle m'avait trahie, telle était la dure réalité. Je ne doutais plus à présent que les visions que le couple me dissimulait, portaient sur cette femelle et la place qu'elle allait prendre dans notre vie. Il était tout simplement hors de question que nous vivions sous le même toit, ne serait-ce que quelques minutes !

« Bella ? me héla le patriarche Cullen.
- Nous sommes là, répondis-je en haussant la voix. »

Il ne leur fallut que quelques minutes avant de nous rejoindre. Carlisle ouvrit aussitôt le sac qu'il avait emporté, comportant pansements et autre matériel de soin. Alice et moi nous écartâmes d'Edward alors qu'Esmée s'effondra dans nos bras, soulagée. Elle ne cessa de nous remercier d'avoir trouvé son fils, et je songeai avec un humour noir que si le pauvre se trouvait dans cette situation, c'était bien de ma faute. Si notre espèce n'existait pas, Edward n'aurait jamais eu le déplaisir de se faire attaquer. Je serrai les dents.

« Il n'a rien, diagnostiqua Carlisle. Tout du moins, rien que je puisse identifier sans un matériel médical approprié. Nous avons appelé les urgences avant de venir. Une ambulance ne va pas tarder à arriver. Emmett, tu vas m'aider à soulever ton frère, nous allons l'amener jusqu'à la lisière de la forêt, ordonna le médecin. »

Emmett s'exécuta sans broncher, alors qu'Edward était un véritable poids mort, donc excessivement difficile à porter. Les deux hommes l'emportèrent, alors qu'il était toujours inconscient. Une boule au creux de l'estomac, je le suivis du regard. Il valait mieux pour la femelle qu'Edward soit en bonne santé, autrement je la démembrerais sans état d'âme. A cette pensée, je vis Alice se figer un instant pour me jeter un regard furibond la seconde suivante. Je haussai les sourcils, insolente. Je n'avais pas encore digéré sa traîtrise, et nul doute qu'elle allait devoir se racheter à mes yeux pour que je lui accorde de nouveau ma confiance. Je savais pertinemment qu'Alice n'était pas de ces femmes qui trahissaient sans raison, mais je ne pouvais cautionner le fait qu'elle protégeât celle qui avait attaqué Edward. Je n'étais pas objective, mais je n'avais strictement aucune envie de l'être. La fureur et la haine que j'éprouvais envers la femelle étaient encore trop intenses et récentes, pour que je puisse regarder la situation d'un œil neutre, impartial. Je doutais d'ailleurs, que même une fois calmée, je puisse être objective. Toute cette affaire me touchait de bien trop près pour que je reste impassible.

« Bella ? m'appela Esmée avec douceur.
- Oui madame Cullen ? répondis-je sur le même ton.
- Edward a beaucoup de chance de t'avoir. Tu lui as sans doute sauvé la vie, murmura-t-elle, émue jusqu'aux larmes.
- Merci, souris-je tristement. »

L'écho d'une sirène vint perturber le silence qui s'était établi. Emmett ainsi que Carlisle accélérèrent la cadence tandis qu'Edward restait désespérément inerte. Nous atteignîmes la lisière de la forêt peu après. Les ambulanciers nous attendaient, descendus de leur fourgon, un brancard dressé. C'est avec un soupir de soulagement que les deux hommes déposèrent doucement Edward sur la civière. Esmée accompagna ce dernier dans l'ambulance, tandis que Carlisle et Emmett gagnèrent leur voiture. Le patriarche fit vrombir le moteur et dans un dernier remerciement muet, ils s'éloignèrent en direction de l'hôpital.


Un nouveau chapitre s'achève ici. J'espère que ça vous plaira. Le chapitre 5 sera plus long à arriver, mais il arrivera !