Titre : Pandemonium Project
Auteur : Shirenai
Rating : M
Disclaimer : Hoshino Katsura est le génie qui possède D Gray-Man, ses personnages et son univers. Je me contente d'être le génie qui possède ce scénario.
Merci à tous pour vos reviews. Je n'y réponds pas en ce moment et je m'en excuse mais il y a une raison que j'explique dans la note de fin.
Sur ce désolée pour le retard et bonne lecture.
Pandemonium Project
Chapitre III : His eyes said it all, I started to fall
Les deux Exorcistes rentrèrent à l'auberge avec les cheveux pleins de sable, les vêtements froissés et légèrement de travers mais l'ombre de leur rire demeurait présente sur leur visage. De retour dans la chambre, ils laissèrent le silence apaisé flotter entre eux jusqu'à ce qu'Allen aille se laver. Après que Kanda eut pris sa douche, ils allèrent manger. Le plus jeune insista fermement pour que son équipier mange ce qui était proposé et n'en démordit pas jusqu'à ce qu'il ait obtenu un soupir las, signe d'abandon chez le kendoka. A table, ils n'échangèrent ni mot ni regard. C'était une façon comme une autre de rappeler et se rappeler qu'ils n'étaient pas plus amis qu'avant. Ils avaient partagé un court moment durant lequel ils avaient montré et aperçu une faiblesse. La faiblesse qu'était le besoin de rire, de décompresser, d'être autre chose que des guerriers infatigables et insensibles – bien que ceci ne concernât que Kanda.
Il y avait comme un accord tacite entre eux ; ce qui s'était passé ne concernait qu'eux et il devait en rester ainsi. Question de fierté, probablement. Pourtant, bien malgré eux, leur façade d'aversion s'effritait, était de moins en moins efficace, devenait surfaite et finissait par ne plus convaincre personne, ni même eux, d'ailleurs. Avec le temps, c'était devenu plus un automatisme et un jeu qu'autre chose. Bien sûr, ils s'énervaient l'un contre l'autre très régulièrement et pour des détails dérisoires mais Allen autant que Kanda avait fini par se résoudre à penser que cela faisait partie intégrante de leur relation. Il avait ainsi pu commencer à relativiser un peu plus et même s'il partait encore au quart de tour, c'était plutôt pour la forme et par habitude. Les remarques désagréables du disciple de Tiedoll commençaient à lui passer au-dessus.
Ce soir-là, l'adolescent décida qu'il irait une nouvelle fois se promener sur la grève, mais seul. Après avoir terminé son dîner, il quitta la table sans préciser à son aîné qu'il sortait. Il avait après tout dix-sept ans et ne ressentait pas le besoin de prévenir de chacun de ses faits et gestes ou encore de demander à ce que le Japonais l'accompagne. La température était assez bien retombée lorsqu'il sortit ; à cette période de l'année, il faisait déjà chaud la journée – à plus forte raison dans un pays méditerranéen – mais les nuits restaient relativement fraîches et un vent tiède soufflait, bruissant dans les feuilles des oliviers. La voûte céleste était constellée de petits points blancs et le Maréchal s'amusa à y retrouver des constellations que Mana lui avait montrées. Assis dans le sable frais, il se laissait bercer par le clapotis de l'eau, le bruit qui montait en puissance à mesure que les vagues s'approchaient du rivage pour se briser dessus.
Il respirait calmement, laissant ses pensées dériver. De fil en aiguille, il se retrouva à se demander s'il verrait le sourire chaleureux et bienveillant de Lenalee quand il rentrerait, s'il entendrait les cris suraigus de Miranda et ses excuses incessantes, s'il verrait Krory se faire taquiner par Lavi… et Lavi. Il allait devoir prendre sur lui pour ne pas l'étouffer dans une étreinte… De cette bouffée de nostalgie, il en vint à se demander ce que Lavi penserait de lui s'il apprenait ce que le disciple de Cross avait fait. Ça avait été une faiblesse passagère, un moment d'oubli, néanmoins il s'interrogeait : libéré de son rôle de futur Bookman, Lavi était-il pour autant soulagé ? Allen n'avait-il pas posé une nouvelle épée de Damoclès au-dessus de sa tête en laissant les choses évoluer ? Non pas qu'il regrettait d'être allé plus loin, évidemment, ce n'était et ne serait jamais le cas, mais les questions étaient là et refusaient de le laisser.
Lavi, qui en fin de compte avait laissé son cœur prendre le dessus… Etait-il capable de rester impassible et objectif en toute situation ? N'aurait-il pas commis la même bavure qu'Allen, s'il s'était trouvé à sa place ? La générosité et la dévotion du jeune homme pour ses amis n'avaient pas d'égales. Il l'avait plus que prouvé durant son combat contre Road : il se serait tué plutôt que blesser son cadet. C'était une qualité à double tranchant. Le garçon et les autres savaient qu'ils pouvaient compter sur lui. Le seul problème était que ça pouvait prendre des proportions démesurées comme dans l'Arche quelque deux ans plus tôt. L'adolescent eut un sourire amer. Il se voyait déjà en train de se faire réprimander par le rouquin parce qu'il s'était encore posé trop de questions. Et le plus ironique de la chose, c'était qu'il aurait tout à fait raison. Ce n'était pas le moment de laisser ses problèmes personnels accaparer sa réflexion. Etant en mission, il aurait le temps de s'interroger à son retour. Avec un soupir, il entreprit de faire un vide relatif dans sa tête. Le symbiotique se concentra sur le courant d'air qui remuait ses cheveux et frôlait son visage. Ses paupières se fermèrent et il se laissa bercer par le bruit du ressac. Son corps sombra dans l'engourdissement avant qu'il n'ait le temps de lutter.
Le Maréchal s'éveilla sous les rayons chauds d'un soleil plus que matinal. Alors qu'il sortait péniblement de sa torpeur, Il se souvint du drôle de rêve qu'il avait fait. Durant son sommeil, il avait eu l'impression que quelqu'un l'avait pris dans ses bras et porté. Quand son cerveau se trouva en parfait état de marche, il comprit que ce n'était pas un rêve : il s'était endormi sur une plage et il venait de se réveiller dans son lit. Perplexe, et ne préférant pas imaginer comment il avait pu se retrouver d'un endroit à un autre, ses yeux attrapèrent la silhouette de Kanda, assis sur le bord du lit face au sien, le regard particulièrement sombre et le menton posé sur ses mains croisées. Il émanait du jeune homme une étrange aura meurtrière et glaciale, trouva le cadet en réprimant un frisson convulsif. Puis la phrase coupa le silence telle une lame de rasoir :
« T'es vraiment stupide. »
C'était tombé. Une sentence impitoyable et surtout incontestable. Le Japonais se demandait encore ce qui avait pu passer par la tête de ce gosse : s'endormir sur la plage, en plein milieu de la nuit, seul ; on n'avait pas idée… A croire qu'il n'avait absolument pas conscience du danger que ça pouvait représenter. Après tout, ce n'était pas comme si les Noah, le Comte et leurs hordes d'akuma étaient à la poursuite des Exorcistes et plus particulièrement du porteur de Crown Clown… Le kendoka se sentait agacé à la fois par le comportement irresponsable de son théorique et supposé supérieur et par lui-même. S'il avait été assez vigilant pour le retenir ou le suivre, il n'aurait premièrement pas eu à le porter comme une mariée jusqu'à l'auberge et deuxièmement, il n'avait pas envie d'entrer à nouveau en guerre avec le môme.
D'un autre côté, il n'était pas celui qui commettait l'erreur et même si c'était purement symbolique, il fallait qu'il marque le coup. C'était un fait dont il s'était rendu compte avec le temps ; l'adolescent avait parfois besoin qu'on le rappelle à l'ordre et c'était une chose que Kanda, même s'il ne l'admettrait jamais, avait pris l'habitude de faire. A sa façon. Quand ce genre d'événement arrivait, les deux garçons faisaient un peu semblant de ne pas identifier la fraternité qui se faisait sentir. Il y avait, dans les paroles et actions du disciple de Tiedoll, un quelque chose qui pouvait ressembler à un frère aîné. La façon qu'il avait d'engueuler le plus jeune du regard, les mots qu'il choisissait ; durs, froids mais parlants. Il était l'ombre d'un grand frère, distant mais toujours là quand il le fallait. Et le disciple de Cross contestait cette forme d'autorité et de protection comme le ferait un frère cadet.
Pour qui les connaissait suffisamment et avait un œil extérieur à leur relation, c'était évident et indéniable. Evidemment, c'était à leurs yeux que c'était le plus improbable et invisible. Et puis ils préfèreraient bien entendu nier plutôt qu'avouer qu'une quelconque forme de proximité existait entre eux.
Le silence qui avait précédé la prise de parole du plus âgé s'était alourdi et Allen ne répondait pas pour une seule et bonne raison : il savait qu'il avait tort. Pas besoin de protester pour la forme ou le fond, les mots étaient justes. Alors il garda les lèvres serrées et resta immobile sous le regard pesant de son équipier. Kanda se retenait d'ajouter quoi que ce soit. Ce qu'il avait dit était largement suffisant et faisait effet, à en juger par la mine du gosse. Ce n'était pas l'envie qui lui manquait d'enfoncer le clou mais il s'abstint. Sans prévenir, il se leva et sortit d'un pas un peu raide. Pendant l'absence de son camarade, le disciple de Cross eut l'occasion de s'apercevoir que non seulement, le jeune Asiatique l'avait porté jusqu'à la chambre mais qu'en plus, il lui avait enlevé manteau et chaussures. Fidèle à lui-même, il se sentit coupable et réfléchit à un moyen de rattraper sa bêtise. Quelques minutes plus tard, le kendoka était de retour.
« T'as faim, je suppose. »
Ce n'était même pas une question, comme s'il savait déjà que le symbiotique allait lever des yeux interrogateurs vers lui avant de répondre un petit « oui » mal assuré. Le disciple de Tiedoll renifla et quitta la pièce. Il se doutait bien que l'adolescent le suivrait. Ce que celui-ci fit. Après que le cadet eut ruiné les cuisines de l'auberge et que son collègue eut boudé son assiette, ils payèrent leur dû et s'en allèrent. Pour faire quoi, ils n'en savaient à vrai dire pas grand-chose, voire en fait rien du tout. Ils n'avaient pas conversé depuis les courtes phrases du Japonais dans la chambre et ils n'en avaient pas ressenti le besoin. Il était après tout logique qu'ils quittent l'auberge, puisque leur mission était théoriquement terminée. C'est pour cette raison qu'ils marchaient l'un à côté de l'autre, lentement, enveloppés dans un silence neutre que les bruits ambiants troublaient à peine. Le temps s'était couvert et la chaleur était beaucoup moins forte que les jours précédents. Il y avait beaucoup plus de gens dehors, dans les rues, aux portes ou aux fenêtres, discutant de ci ou ça ; la ville perdait de son aspect fantôme et semblait s'éveiller d'un lourd sommeil.
Allen était assez sensible à ce qui l'entourait. C'était un gamin, qui fonctionnait à l'affectif et se basait sur ses sentiments. Kanda en avait conscience mais cela lui parut d'autant plus évident quand il vit que petit à petit, les traits du visage de son supérieur se détendaient, ses lèvres s'incurvaient – très peu mais ça demeurait visible pour qui le fréquentait – et ses fossettes apparaissaient. A le regarder comme ça, le jeune homme l'imagina comme une éponge qui absorbait les ambiances et humeurs de chacun. Cela expliquait l'ultra sensibilité du disciple de Cross et son manque de maturité. Il ne parvenait pas à comprendre un tel fonctionnement. Le tempérament du garçon était instable, impulsif. Or, un combattant, quel qu'il soit, se devait de garder la tête froide en toute circonstance, lui avait-on répété sans cesse durant son apprentissage. Alors peut-être que le cœur du Maréchal était ce qui lui donnait sa force, mais le kendoka était convaincu que tant qu'il n'aurait pas appris à maîtriser un peu plus ses émotions, il ne pourrait pas atteindre sa pleine puissance.
Sans se l'avouer, le fait que malgré le manque d'expérience et de distance, le môme soit tout de même capable de progresser était quelque chose qui le rendait assez jaloux et formait à lui seul une raison suffisante pour que le disciple de Tiedoll déteste son cadet. Dès son plus jeune âge, on lui avait appris et ordonné de canaliser ses ressentis, de n'expulser sa colère qu'à travers sa rage de vivre. Il ne fallait pas croire, mais le Japonais n'avait pas toujours été aussi insensible et distant. Il avait certes des prédispositions : une capacité de concentration et d'abstraction élevée, une volonté de fer, un caractère moins emporté mais tout ne s'était pas fait de lui-même et en un seul jour. Il avait appris à taire ses coups de colère, son indignation et sa faiblesse mais cela avait été au prix de nombreux sacrifices et il avait bien sûr souffert pour y parvenir. Dire à un enfant de ne pas s'écouter revenait à sortir un poisson de l'eau et lui ordonner de nager. Cependant lui était là. Solide, puissant, comme on le lui avait enseigné.
Et voilà que du jour au lendemain arrivait un gamin qui ne combattait que par, pour et avec ses émotions. Autant dire que Kanda voyait rouge. Pour lui, Allen équivalait à un enfant gâté. Il se doutait que l'adolescent avait lui aussi eu son lot de souffrance mais le voir se battre et gagner d'une telle manière le mettait en rage. Enfin, « en rage »… ce qui chez lui pouvait être appelé de la rage. Il se demanda soudain depuis quand il avait commencé à penser de cette manière. Le Britannique n'était évidemment pas un ennemi ou un rival alors pourquoi diable avait-il autant envie de progresser encore, s'entraîner toujours au lieu de se reposer ? Que cherchait-il à prouver en dépassant le gosse ? Peut-être tout simplement un moyen de donner du crédit à la façon dont il avait appris à se battre. Il ne savait pas exactement et n'y attachait pas plus d'importance que ça. Oui, il s'était juste perdu un moment dans son esprit, ça n'avait pas la moindre signification.
« …da. Kanda !! »
Il sursauta presque et vit que son coéquipier le regardait avec anxiété.
« Quoi ?
- On est devant l'Arche. »
En effet, la porte était à quelques mètres d'eux. Ils échangèrent un regard plus ou moins significatif. Le plus âgé haussa les épaules et lâcha :
« Je suppose qu'on y va.
- Sauf si tu as envie de rester. »
Il renifla mais ne répondit rien, se contentant de suivre le symbiotique dans la salle du Quatorzième. Adossé dans l'entrebâillement de la porte, les bras croisés sur le torse, il regarda le garçon s'asseoir en face du piano blanc, presque révérencieusement. Ses mains effleurèrent les touches brillantes et lisses tandis que Timcanpy se posait sur le tréteau, révélant les symboles permettant de contrôler l'Arche. Puis il posa les doigts sur l'ivoire et progressivement, une musique s'éleva dans la pièce, emplissant l'air de son ambiance. Comme possédé, il jouait, le regard perdu dans le vague. Ses phalanges se mouvaient d'elles-mêmes, comme s'il n'en avait pas le contrôle. Kanda le regardait du coin de l'œil, ne sachant s'il devait être blasé ou inquiété par la façon qu'avait Allen de laisser ainsi quelque chose prendre le contrôle de lui. Le gosse avait l'air d'inquiétant, quand il était à la merci de cette force. Il se dégageait de lui une aura presque maléfique, sombre, impure. Viciée. C'était le mot juste. Et cela ne plaisait pas particulièrement au jeune homme. Il se sentait presque mis en joue par ce qui émanait du disciple de Tiedoll, menacé, mal à l'aise.
Heureusement, ça ne durait jamais bien longtemps. Il n'aimait pas avoir l'impression qu'on le poussait dans ses retranchements. La sensation d'une menace qu'il n'arriverait pas à trancher de son épée l'effrayait un peu. Et cette arabesque rouge qui couvrait la moitié du visage de l'adolescent… elle lui faisait froid dans le dos. Quand Walker eut fini, il ne dit rien et tenta de ne pas montrer sa gêne en sortant promptement. Lorsqu'il eut enfin franchi la porte de l'Arche, il se sentit aussitôt mieux, moins oppressé et même si son air contrarié était toujours affiché sur ses traits – quoi de plus normal ; il s'agissait de Kanda, la tension redescendait.
Rien de bien différent à la Congrégation : tout le personnel de la Section Scientifique était là pour les accueillir, Komui et sa tasse à café au premier plan, Lenalee pas bien loin, un sourire bienveillant accroché aux lèvres, Johnny et ses culs de bouteille, Reever, 65 et tous les autres. Les cheveux blancs du symbiotique suivirent bientôt et déjà, on pouvait voir qu'Allen était gêné rien qu'à la perspective de voir tout le monde venir vers lui pour lui souhaiter un bon retour à la maison. Non pas qu'il ne les aimait pas, au contraire, mais tout aussi émotif qu'il pouvait l'être, les effusions ne lui étaient pas confortables. Et surtout, il avait une chose en tête. Une chose composée d'une tignasse rousse en bataille retenue par un bandeau, un œil vert pétillant de malice et un sourire presque diabolique. Une chose répondant au nom de Lavi. Il cherchait du regard une tache orange tandis qu'il saluait distraitement ceux qui venaient à sa rencontre.
Quand enfin il l'eut trouvé, un peu en retrait au fond de la pièce, adossé au mur, son visage s'illumina et il s'éclipsa plus ou moins poliment, fendant la foule pour rejoindre son ami.
« De retour, Allen ?
- Il semblerait. Tout s'est bien passé ?
- Tu me prends pour qui ? Je suis génial, évidemment que ça s'est bien passé. »
L'adolescent eut un petit rire. Du Lavi tout craché.
« Bon retour, Allen. »
De tous, il était celui dont il espérait le plus entendre ces mots. Ils échangèrent un regard entendu. Toutes les choses auxquelles chacun pouvait penser ne seraient pas dites. Le Maréchal ne dirait jamais à Lavi qu'il lui avait manqué, pensé à lui, qu'il était soulagé de voir qu'il allait bien et qu'il n'avait qu'une hâte : pouvoir avoir une longue conversation avec lui. Une de ces conversations qui emmenaient le disciple de Cross et le tenaient éveillé jusqu'aux petites heures du matin, tantôt pendu aux lèvres de son amant, tantôt s'animant et répondant avec vivacité aux propos que ce dernier tenait. Il n'en dirait rien. De même que le rouquin ne lui dirait jamais qu'il s'était inquiété pour lui et qu'il était heureux de le revoir. C'était évident.
Prenant d'un seul coup Allen par les épaules, le plus âgé lâcha d'un air faussement nonchalant :
« Je parie que t'as faim. T'as toujours faim quand tu rentres de mission, Pousse de soja.
- C'est Allen, idiot de Lavi ! Et non, je n'ai pas faim pour l'instant, on a mangé avant de partir.
- Yuu n'a pas trop été désagréable ?
- C'est une question de rhétorique, ça, répondit le plus jeune en pouffant.
- Vrai que mettre « Yuu » et « désagréable » dans la même phrase est assez pléonastique. »
Ils partirent tous les deux d'un rire détendu en quittant la grande salle avec la même idée en tête.
Cette nuit-là, ils ne dormirent que très peu. L'absence prolongée les avait rendus l'un comme l'autre fiévreux et impatients. Le temps qu'ils passèrent à faire l'amour n'en fut que plus long et intense, comme s'ils redécouvraient une saveur appréciée dont le goût avait fui leur mémoire. Les mains d'Allen avaient parcouru chaque courbe, chaque creux qui formait le corps de son amant avec délice, retrouvant la sensation de la peau tiède et lisse sous ses paumes, le goût des lèvres sur les siennes. Enserré dans les bras musclés de son aîné, l'adolescent se sentait être. Il sentait son cœur vibrer et le sang battre à ses tempes. Il prenait conscience de son corps dans une dimension à la fois similaire et différente à celle d'un combat. Lorsqu'il affrontait un adversaire, il sentait qu'il était plus vivant que jamais. Comme quand Lavi lui faisait l'amour, son corps lui faisait comprendre qu'il était bien là, en vie, sur Terre. Comme quand Lavi lui faisait l'amour, il y avait ce côté violent et brutal de l'opposition à l'autre.
Cependant, en contradiction avec ceci, il y avait aussi de la tendresse dans les gestes du jeune homme. Une douceur un peu maladroite qui lui donnait l'impression d'être fragile sous ses caresses. Si les batailles le rendaient fort, sa relation avec le rouquin lui rendait son humanité et lui rappelait qu'il était mortel. Deux façons opposées de lui rappeler son existence éphémère. Et il aimait ce contraste paradoxal qu'il retrouvait dans les rares moments qu'il partageait avec son camarade et amant.
La nuit fut longue. Ou courte suivant le point de vue. Ils s'endormirent enlacés dans les draps froissés avec pour berceuse la respiration et les battements du cœur de l'autre. L'aube encore grise pointait quand ils se laissèrent finalement tomber l'un à côté de l'autre, pantelants et épuisés. D'habitude, ils s'arrangeaient toujours pour que personne n'ait la chance de s'apercevoir qu'un lit était vide mais cette fois, ils n'en avaient eu cure. Il leur fallait admettre que le désir leur avait fait perdre tout sens commun et, bien évidemment, ils n'en avaient pas grand-chose à faire non plus. Les moments de ce genre étaient rares et tous deux les considéraient comme précieux, importants. Il ne fallait pas en gâcher le moindre instant. Alors pour une fois qu'ils faisaient une entorse à leur règle plus ou moins établie… Qui plus est, ils savaient que c'était un jour de repos. Par conséquent, rien ne pressait, pas même le rapport d'Allen à Komui.
Tout ce à quoi ils pensaient se trouvait à côté d'eux. Et c'était largement suffisant. La matinée passa lentement, calmement tandis qu'ils somnolaient, toujours serrés l'un contre l'autre. Lavi cependant restait éveillé et regardait le visage détendu de son amant. Les yeux fermés, les cheveux défaits, son torse nu qui se soulevait et se baissait au rythme lent de sa respiration ; il était rare qu'il ait l'air si apaisé et le jeune homme aimait le voir ainsi, redevenir innocent et fragile quand emporté par le sommeil. C'était dans ce genre de moment qu'il se souvenait combien le symbiotique avait changé depuis leur rencontre. Petit à petit, l'optimisme et la naïveté qui lui étaient caractéristiques avaient mué en une sorte de froideur distante et même s'il demeurait encore impulsif, ses propos étaient beaucoup plus incisifs. On sentait qu'il était revenu des batailles et qu'il avait mûri.
Il avait perdu une partie de sa candeur de gosse, et même si son ami trouvait que ça ne lui allait pas mal, il ne pouvait s'empêcher de se sentir un peu nostalgique en regardant le Britannique. Après tout, la guerre était ce qui avait plus ou moins mis fin à l'enfance du Maréchal. Il fallait admettre que de toute façon, ce dernier n'avait pas ce qu'on pouvait appeler un passé joyeux. Mais tout de même, à quinze ans, entrer à la Congrégation… lui y était arrivé à l'âge de dix-sept ans et il n'avait pas eu la même histoire, ça n'était pas comparable. Pourtant Allen ne s'était jamais plaint, ne se plaignait jamais. Il gardait son sourire de mioche qui sonnait de plus en plus faux à mesure qu'il grandissait. Et quelque part, c'était justement pour ce mensonge que Lavi était si fasciné par lui. Non pas que le mensonge l'attirât, mais la capacité qu'il traduisait était hors du commun.
Le cadet des Exorcistes était un être beaucoup plus complexe que ce qu'il n'y paraissait. Il semblait presque toujours joyeux ou préoccupé suivant les situations et s'arrêter à cela était une grossière erreur. Une grossière erreur que l'ex-futur Bookman se targuait de ne pas avoir faite. Ses capacités d'observation ne lui permettaient évidemment pas de lire en l'adolescent comme dans un livre ouvert ; néanmoins, il y avait des choses presque infimes qui prenaient sens dans sa tête. Le rouquin soupira. Prétendre connaître Allen sur le bout des doigts était, justement, prétentieux, mais une part de lui ne pouvait pas s'empêcher de le laisser penser que parmi tous ceux qui fréquentaient le disciple de Cross, il était le plus à même de dire une chose pareille sans se tromper de beaucoup.
Tandis que son ego se gonflait à mesure qu'il avançait dans ses réflexions, le symbiotique remua vaguement, marmonna quelque chose de totalement insaisissable et se serra un peu plus contre son aîné. Lavi eut envie de passer la main dans les mèches blanches et désordonnées mais il se doutait que s'il le faisait, le garçon se réveillerait. Or, ledit garçon n'était pas spécialement du genre à faire la grasse matinée. Le plus âgé en déduisit donc que s'il ne se réveillait pas de lui-même, c'était qu'il avait besoin de repos. Kanda était-il donc sadique au point de le priver de sommeil ? Il se le demandait franchement, même si la réponse était plutôt évidente et contenue dans la question. Il allait donc se borner à regarder son ami sombrer de nouveau quand celui-ci quitta définitivement les doux bras de Morphée et ouvrit une paupière, la tête enfarinée. Il rencontra le sourire attendri du jeune homme et marmonna un « Bonjour » un peu traînant et maussade.
« Bien dormi ?
- Hm… et toi ?
- Egalement, mentit-il alors que ses lèvres s'incurvaient pour donner du crédit à son propos. »
En réalité, il n'avait pas fermé l'œil de la nuit. Son esprit avait été trop voué à se promener ici et là pour qu'il ait eu envie de faire plus que s'assoupir. Quant à son regard, il avait été occupé à détailler le plus méticuleusement possible les traits, l'expression faciale, les courbes et creux du visage d'Allen. S'il y avait une chose qu'il était réellement heureux de posséder, c'était son incroyable mémoire photographique. Il devait une fière chandelle au vieux Panda pour lui avoir permis d'exploiter cette capacité, observa-t-il amèrement, peu séduit par la perspective de devoir faire preuve de gratitude envers son ancien maître. Laissant au Maréchal le temps de sortir de sa torpeur, il resta immobile et le regarda s'étirer de tout son long. Le voir faire lui rappela cependant la pensée qu'il avait eue quelques instants auparavant et il ne résista pas à l'envie de se renseigner indirectement sur la mission :
« T'as vraiment l'air fatigué. Yuu t'a exploité jusqu'à l'épuisement ? »
Dans un bâillement sonore, son vis-à-vis lui répondit :
« Ouais. On a fait une infiltration de nuit au palais de l'Ordre, à Malte. Et puis forcément, il a fallu qu'on tombe sur Lulubell.
- Attends, vous vous êtes battus avec elle ?
- Ben… plus ou moins. Sa façon d'être était assez bizarre. D'après nos précédentes rencontres avec eux, et c'est valable pour chacun d'entre nous, le combat était inévitable, recherché, presque calculé. Là, elle nous a clairement dit qu'elle n'avait pas pour but de nous tuer. Du coup, je me demande bien ce qu'elle pouvait vouloir faire sur une île pareille, sachant qu'après que Kanda et moi ayons enquêté, il n'y avait rien de suspect ou anormal.
- Hum… »
Soudainement beaucoup plus sérieux, Lavi considéra les informations que lui avait données Allen et tenta de bâtir une hypothèse. Il y avait en effet de quoi se poser question : qu'irait faire une Noah sur une île qui n'intéresse vraisemblablement pas le Comte Millénaire ? Et surtout, pourquoi aurait-elle évité un affrontement qu'elle avait toutes les chances de gagner haut la main ? En toute objectivité, Kanda et son supérieur avaient beau être puissants, ils ne faisaient à eux deux pas le poids contre un opposant aussi redoutable. Si même quatre Maréchaux étaient mis à mal par cet adversaire, le binôme n'avait quasiment aucune chance contre elle, qui plus est en terrain inconnu. Dans ce cas, raison de plus pour saisir l'opportunité de se débarrasser de deux Exorcistes. Quelque chose clochait… Le Maréchal connaissait la tête que son amant faisait à ce moment-là. C'était la tête des moments où il réfléchissait très sérieusement à quelque chose et à moins de le secouer, il pouvait rester ainsi longtemps. Avec trop peu de conviction à son goût, il lâcha distraitement :
« Bah, on y réfléchira plus tard. Aujourd'hui est un jour de repos que nous avons en commun, on ne devrait même pas parler boulot… »
A la vérité, il était anxieux et préoccupé plus que de raison à propos de cette histoire de prophétie. Et malgré sa nonchalance surfaite autant que feinte, il devait parler à Lavi du papier trouvé au palais. C'était d'ailleurs justement ça qui le gênait et le rendait nerveux. Il avait le pressentiment que le jeune homme apprécierait cette nouvelle autant que lui et les conclusions qu'il tirerait l'effrayaient par avance. La Congrégation de l'Ombre n'avait jamais été un havre de paix mais ces deux dernières années, les mouvements du Comte Millénaire semblaient avoir ralenti. Les choses étaient d'un calme relatif et l'adolescent, bien que conscient du potentiel et même certain « calme avant la tempête », avait fini par apprécier cette sorte de quiétude qui régnait dans les locaux. La bonne humeur ambiante le mettait lui-même en joie et il avait comme dans l'idée que ça ne durerait pas si l'affaire du morceau de feuille venait à se répandre.
L'ancien successeur de Bookman avait malheureusement vu à travers le jeu peu crédible de son supérieur et un simple coup d'œil sur le visage anormalement tendu de celui-ci confirma son hypothèse : le disciple de Cross lui cachait un détail. A tout le moins, il sentait qu'il y avait un non-dit. Bien déterminé à savoir quoi, il s'interrogeait encore sur la façon dont il allait pouvoir lui faire cracher le morceau quand son interlocuteur se blottit à nouveau contre lui, le désarmant d'un coup.
« J'ai pas envie d'y penser pour le moment, en tout cas… »
L'autre se contenta de le regarder avec attention et un petit silence s'installa avant qu'Allen ne reprenne, timidement :
« Dis, Lavi… Tu as déjà eu une nouvelle assignation ?
- Non, pas encore. Je ne suis rentré qu'hier matin.
- Ah bon ? demanda le garçon en se redressant, visiblement surpris. Je pensais que tu étais revenu bien avant moi…
- Pas vraiment, vois-tu. Mais peu importe, non ? ajouta-t-il avec un sourire.
- C'est vrai, oui, admit son vis-à-vis en sentant les prémices d'un sourire lui plisser les lèvres. »
Le Britannique se sentait glisser à nouveau dans l'engourdissement du sommeil. Petit à petit, une douce chaleur l'enveloppait, le soustrayait à la réalité et à la matinée déjà avancée pour le faire basculer vers le monde des rêves. Il bâilla une seconde fois et son aîné murmura, doucement :
« Repose-toi, si tu es fatigué. Tu as le temps de ne penser à rien pour l'instant, profite.
- Et toi ?
- Moi ? Je peux prendre le temps aussi. Ça fait un moment qu'on ne s'est pas vus.
- Très juste. Je ne sais pas combien de temps Komui-san va nous laisser mais je suis content de savoir que tu vas bien. »
Lavi ne put s'empêcher de penser que le meilleur moment pour faire parler son amant était encore celui du réveil, lorsqu'il n'était pas tout à fait debout ou trop fatigué pour prêter suffisamment attention à ce qu'il disait. Il s'asséna une bonne gifle mentale pour avoir une pensée pareille. Manipuler Allen n'était pas une chose dont il se sentait capable, même si au final, ils étaient tous utilisés et Allen le premier. Comme arme, comme moyen de pression, comme prétexte… La liste pouvait facilement s'allonger encore un peu et cette idée effrayait le plus âgé. Jusqu'où pouvait aller le Vatican dans le but de protéger, non pas l'Humanité ou le monde mais leur religion ? Car il était plus qu'évident que leur motif n'était pas du registre de l'altruisme et pour cause, si cela avait été le cas, ils se seraient sans nul doute préoccupés un peu plus du sort des Exorcistes au lieu de tirer sur la corde et de les pousser au combat coûte que coûte.
Chassant ses sombres pensées, il se concentra tant mal que bien sur un potentiel endormissement. Il était courbaturé et la fatigue le rattrapait à grands pas. Au final, il parvint à grappiller quelques heures d'un sommeil calme et se réveilla de lui-même. La première chose sur laquelle ses paupières s'ouvrirent fut le plafond. Machinalement, il chercha une chevelure blanche ou la forme d'un corps et trouva ce qu'il espérait en la personne du Maréchal Walker, assis à l'autre bout du lit, l'air tourmenté. Il se releva et quand l'adolescent l'entendit, il tourna immédiatement la tête dans sa direction.
En voyant ses yeux légèrement exorbités, perdus dans le vague, les traits de son visage anormalement tendus, la contrariété qui plissait son front, Lavi se réveilla pour de bon et se releva un peu vite, trop anxieux pour faire attention à l'expression de son inquiétude. Il n'était pas rare qu'Allen s'enterre dans des réflexions qui le conduisaient à ce genre d'état mais pas à ce point. Hésitant sur la façon dont il allait formuler sa demande, le jeune homme fit à voix basse :
« Qu'est-ce qui ne va pas ? »
Pas besoin de demander si quelque chose n'allait pas. Il savait très bien ça n'allait pas. Et il savait aussi que s'il n'allait pas directement au but, Allen tortillerait, hésiterait, inventerait un bobard pas crédible et finirait par céder parce que Lavi était extrêmement borné. Aussi, s'il pouvait leur éviter de se disputer pour une chose qui, de toute façon, finirait de la même manière que toutes les fois précédentes, l'ancien successeur de Bookman avait-il pris l'habitude d'être direct. Son amant le regarda un moment. Il était très bon pour déceler la moindre trace d'hésitation, la plus infime faille dans l'expression des gens mais il avait bien sûr trouvé son maître. Le rouquin était définitivement imbattable à ce genre de jeu. Le symbiotique soupira, détourna les yeux et lâcha d'une voix blanche :
« Il faut qu'on parle de quelque chose, Lavi.
- Je peux déduire ça en voyant ta tête, tu sais, mais si tu ne me dis pas de quoi, la discussion ne va pas avancer, répliqua-t-il avec un sourire.
- …
- Alors, de quoi s'agit-il ? l'aida-t-il en reprenant immédiatement son ton sérieux
- En fait, pendant ma mission avec Kanda, on est tombés sur un papier un peu… bizarre.
- Bizarre ?
- Oui… Je voudrais que tu y jettes un œil, s'il te plaît.
- Si tu veux. Mais tu ne penses pas que ça serait mieux que j'en parle au vieux Panda ?
- Je préfèrerais que cela reste entre nous pour le moment. Comme je n'ai pas vraiment d'idée sur la question, je n'ai pas envie d'alarmer tout le monde à la Congrégation si ce n'est pas important.
- Hum… Allen, je pense que tu le sais, mais cacher cette histoire pourrait te causer –
- Je sais, Lavi, répondit-il un peu sèchement. Komui est déjà au courant.
- Et que t'a-t-il dit ?
- Qu'il pouvait demander à Reever et son équipe mais que le mieux était d'attendre le retour de Bookman ou le tien.
- D'accord. Je ne sais pas ce qu'il y a sur ce papier mais je tiens à souligner que c'est pas particulièrement propre comme façon de faire, Maréchal Walker.
- Alors quoi, tu refuses ?
- Nan. Je peux bien rendre service à ma Pousse de soja, rétorqua-t-il malicieusement en lui ébouriffant les cheveux dans un geste affectueux.
- C'est Allen ! Et arrête de jouer avec mes cheveux ! protesta-t-il vainement
- Bon, qu'est-ce que je gagne, si je jette un œil à ce fameux bout de papier ?
- Hein ?
- Je peux te rendre service, Allen, mais je dois aussi y trouver mon compte, si je le fais. Par conséquent, je veux une rétribution.
- De quel ordre ?
- Je serais tenté de dire physique mais je vais encore me faire traiter d'obsédé…
- Tu es obsédé, Lavi. Y'a qu'à regarder la façon dont tu t'es jeté sur moi hier…
- Quoi ?! Là t'exagères, t'étais tout aussi enthousiaste que moi, si ce n'est plus !
- Bref, coupa le cadet, on parlera des modalités plus tard, tu veux ? Je vais chercher le papier. »
Le symbiotique se leva, fouilla rapidement dans les poches de sa veste d'uniforme et en sortit un morceau de feuille blanche plié en quatre.
A suivre…
A/N : Un chapitre plus court que les précédents mais ça fait un brave moment que je n'ai pas mis la fic à jour (plus Internet sur mon ordi et le lycée, et pas envie d'écrire, aussi…), donc je préfère assurer la publication de ce morceau et couper au bon moment pour ensuite pouvoir enchaîner sur un chapitre tout frais. Merci d'avoir lu !
