A ma rewieuse curieuse, à tous les lecteurs qui se le demandent… ne gâchons pas le plaisir de vous dévoiler la fin ;) !
Chapitre 4 : Gémissement
« Jacob. »
Je mis mes oreilles en arrière et reculai légèrement. A cette distance, tout aurait pu arriver. Je me sentais à nouveau acculé. Peut-être n'aurais-je pas dû venir. J'avais été idiot, comme toujours. Je ne savais jamais aller jusqu'au bout de mes choix, qu'ils fussent des erreurs ou non.
Je m'étais rapproché pour une raison simple qui pouvait tout justifier : la faim. Après ma fuite, j'avais poursuivi ma route jusqu'aux frontières canadiennes, à l'endroit même où nous avions autrefois repoussé un de ces sang-froid – mes babines se retroussent légèrement -. Mais voilà, sans m'être nourri auparavant, je n'avais plus de forces. La transformation, l'énergie qu'il m'avait fallu pour désobéir et pour m'enfuir m'avaient vidé. Aussi, à chaque tentative de chasser, j'avais lamentablement échoué, malgré ma carrure et ma vitesse (qui n'était plus si exceptionnelle que ça). J'étais resté longtemps ainsi, à tenter vainement de survivre seul, avant de me rendre compte que cela me serait impossible. J'étais à des kilomètres de toute ville, et je n'avais pas un rond sur moi. J'ignorais, en plus, si j'aurais assez de force pour reprendre forme humaine sans tomber dans les pommes. Alors j'avais été obligé de faire demi-tour, ravalant ma fierté de loup solitaire.
J'avais mis très, très longtemps pour regagner ma terre. Je trottais du pas léger de mes confrères, espérant ainsi économiser un maximum mes forces. Je voulais être prêt au cas où Sam souhaiterait m'expliquer sa version des choses en accéléré. Je tenais à lui offrir un minimum de résistance.
Pourtant il était là, devant moi, aux côtés de mon père. Il ne semblait pas en colère, mais il m'en voulait, je pouvais le flairer. Quil, Embry, Paul me regardaient tous avec une certaine rancœur. Ils ne comprenaient pas. Personne ne le pouvait. Mais je leur en voulus de ne pas essayer. Leah avait pourtant une histoire similaire à la mienne, si l'on peut dire. Mais elle avait préféré s'enfermer dans une sphère d'acidité plutôt que de le lutter. Et, au fond, moi aussi je fuyais en refusant de vivre ma vie telle qu'elle devrait l'être.
Je me ramassai sur moi-même lorsque le mâle dominant s'approcha de moi. Il était si près que j'aurais pu lui arracher les tripes d'un simple mouvement de patte. Il s'accroupit, les autres retinrent leur souffle. Je ne comprenais pas pourquoi ils étaient tous ici. Je m'étais déjà enfui sous ma forme lupoïde et personne ne s'en était jamais offusqué auparavant. La faim m'engourdissait l'esprit, mais je n'étais, après tout, qu'une carcasse sans âme, guidée par mes seuls instincts. Et actuellement, celui qui prévalait était la fuite.
Je compris trop tard que m'étais moi-même jeté dans la gueule du loup en revenant. Lorsque Sam prit la parole.
« Jacob. Je t'ordonne de faire ce que t'as demandé le vampire. J'en ai assez de parlementer avec toi. Et je te conseille, cette fois, d'obéir si tu ne veux pas que le reste de la meute te tombe sur le museau. De plus, je t'interdis de mettre la main sur l'un des Cullen. Tu ne déclencheras pas une guerre en faisant preuve d'autant de gaminerie. »
Le dernier mot me gifla. Je retroussai mes babines jusqu'en haut, pour dévoiler mes dents aussi coupantes que des rasoirs. Il ne m'obligerait pas. Ils ne me suicideraient pas. Je les empêcherais de m'achever
Ce fut une erreur.
Sam ne recula pas. Il pouvait se contenir si facilement. Mais il pouvait également se transformer sans qu'aucune émotion ne vienne se mêler au reste. Il était le meilleur d'entre nous.
Le puissant loup noir se dressa en un instant à sa place, la tête bien haute, les oreilles en arrière. Nous allions nous battre, c'était certain. Et déjà les habitants de la réserve s'enfuyaient. Il ne restait plus que la meute et moi. Cette pensée m'arracha un vague gémissement. Même en étant loup je savais que je n'appartenais pas totalement à ce monde. Et lui-même me rejetait.
Je fus le premier à frapper. Je n'avais pas peur, même si nous ne jouions plus. Je bondis la gueule ouverte pour le saisir à la gorge, mais il était si près qu'il lui suffit seulement d'esquiver pour que, emporté par mon élan, je le loupe. Je m'écrasai pathétiquement à quelques mètres de lui, mais la honte décupla encore ma colère. J'assurai mes positions en plantant mes lourdes pattes dans le sol et en grondant. Sam ne se démonta pas – comment aurait-il pu ? – et nous fonçâmes l'un sur l'autre.
Le choc me parut énorme : j'avais l'impression de m'être écrasé sur un bloc de pierre. Un bloc de pierre qui venait de planter ses dents dans mon épaule. Je lui mordis l'oreille avec rage, il hurla et me lâcha. J'en profitai pour me dégager et l'attraper à l'encolure. Je ne le lâcherai pas. Pourtant il lui suffit de s'ébrouer pour m'envoyer valser à nouveau à plusieurs mètres. Seulement, cette fois, il ne me laissa pas le loisir de me relever. Il fondit sur moi en un sombre éclair, me saisit à la gorge et serra. Je tentai de le repousser avec les pattes, me tordant dans tous les sens, mais je n'y parvins pas. Je sentais mon sang couler à travers les plaies ouvertes, mais me voyant me débattre il me secoua, ce qui augmenta les dégâts.
J'arrêtai de lutter, au bout d'un moment. Je n'avais plus de force. Je voyais flou et j'entendais mon cœur palpiter péniblement dans ma poitrine. Les cris de joie du reste de la meute terminèrent de m'affaiblir. Je sentis la poigne de Sam se relâcher lentement, il devait guetter mes mouvements. Mais le seul que je fis fut celui de me soumettre en baissant honteusement les yeux. Il avait gagné. Une fois encore, je perdais tout. Je sentis ma volonté, guidée par mes instincts animaux, s'éteindre. Je savais qu'elle ne renaîtrait plus jamais en moi, à présent qu'il m'avait totalement soumis à sa volonté. J'allais obéir. J'allais être leur pantin. Et je m'en moquais.
Il s'éloigna, me laissant seul avec les autres. Lorsqu'il revint, il avait de nouveau forme humaine. Cela n'avait pas effacé les traces du combat : il était couvert de sang. Je crois qu'il m'ordonna de rentrer chez mon père pour le rassurer et surtout pour me laver. J'obtempérai mécaniquement, me relevant péniblement, la queue entre les pattes, et me traînant en boitant jusqu'à chez moi. Alors qu'auparavant j'aurais couru vers mes frères pour trouver auprès d'eux le soutien, j'étais maintenant convaincu que je ne trouverais aucun salut avec eux. Le fossé était devenu infranchissable. Et moi, de l'autre côté, je ne pouvais que contempler tout ce que j'avais perdu.
Je savais bien que je ne trouverais aucun réconfort en la personne de mon père. Il était d'accord jusqu'au bout avec Sam. Peut-être même était-ce lui qui lui avait demandé de faire ça.
J'attendis d'être enfermé dans ma chambre – très petite alors – pour regagner mon humanité. La sensation fut extrêmement déplaisante. J'avais perdu l'habitude de me tenir sur deux jambes, sur la plante des pieds. Je fonçai sous la douche, espérant que l'eau bouillante me rafraîchirait les idées. J'y passai probablement un bon moment, car lorsque je sorti la salle de bain ressemblait à un hammam. Je fis disparaître la buée sur la glace pour contempler les dégâts : Sam ne m'avait pas loupé. Si la plaie à l'épaule était en train de disparaître complètement, celles qu'il avait ouvertes à la gorge étaient encore béantes et peinaient à cicatriser. Nul doute que je garderais un bon moment le souvenir de ce combat. Regagnant ma chambre, je m'effondrai sur mon lit, vidé, et m'endormis aussitôt.
Quelqu'un vint pour me secouer. J'ouvris péniblement les yeux. J'avais l'impression d'avoir du plomb à la place du cerveau et les articulations soudées. Pénible. On me secoua encore. Je grognais, ce qui arracha un rire à mon réveil improvisé. C'était Quil. Je me redressai, me dégageant de sa poigne. Il se contenta de sortir de ma chambre après m'avoir dit :
« Au boulot, mec ! »
En me levant, le premier réflexe fut de porter la main à ma gorge. Je sentis les marques laissées par le chef de meute. Les plaies s'étaient refermées, mais elles étaient porteuses d'un autre message. On m'avait donné un ordre, et je devais obéir. Evidemment, il faisait grand soleil. Et le calendrier placé dans le salon m'indiqua qu'on était un samedi. La pensée heureuse du week-end ne m'effleura pas. Sans libre-arbitre, je suppose que toute émotion m'avait totalement quittée. Je lâchai un énorme soupir et sortis de la maison. Il avait gelé cette nuit là. Je me mis au volant de la Golf qui vrombit. J'attendis quelques secondes. Mes mains tremblaient sur le volant. J'étais mort de peur. Pourtant je me mis en route vers la petite ville.
Forks, comme tous les samedis matin à cette heure jouait les villes mortes. Il y avait seulement quelques passants, et une ou deux voitures. Je me garai à bonne distance de la maison, serrant les dents. Mon cœur s'était emballé à la seconde où j'avais quitté la réserve. Et maintenant il dansait dans ma poitrine. Une danse mortuaire. Je descendis avec une lenteur calculée de la voiture et levai les yeux vers la forêt. Mais même elle, refuge sans comparaison, semblait me repousser. Résigné, je tournai en rond un long moment devant l'habitation avant de me décider. Au moment ou je toquais, il me sembla que mes battements de coeur cessèrent.
Charlie ne mit pas longtemps pour venir m'ouvrir. Il eut la mine grave des mauvais jours. Je ne parvins pas à me souvenir du genre de chose que j'aurais pu faire, ou dire. Je me contentai de lui lâcher un bonjour, sans grande conviction.
- Eh bah, si j'm'attendais à ça.
- Chef Swan, hum, Bella est là ?
- Oui, mais…Jacob, t'es sûr que c'est une bonne idée de la revoir ?
A l'évidence, non. Je sentais déjà l'odeur de charogne qui se dégageait de toute la maison. Il était là, avec elle. Déjà. Je pris une grande respiration qui me donna la nausée. Jamais je n'allais y arriver. J'allais mourir avant la dernière marche.
- Je me suis comporté en gamin. J'aimerais m'excuser. E…son copain est venu de me dire que je lui manquais. Du coup...
- Ecoute, c'est comme tu le sens.
Ca sentait mauvais. Très mauvais. Il s'effaça pour me laisser entrer. Une fois la porte refermée, le chef m'indiqua l'étage. Je montais avec une lenteur voulue l'escalier. Je savais qu'il allait me sentir. Mais j'avais déjà rendu les armes. Je ne pu même pas récupérer la haine que j'avais tant eu à son encontre.
Je toquai timidement à la porte de la chambre. Elle s'ouvrit à la volée et une masse châtain se jeta sur moi.
Jamais je n'avais ressenti ça. J'aurais voulu ne jamais le ressentir. Ma poitrine explosa, mon souffle se coupa alors que sa sublime odeur remplissait chaque recoin de mon cerveau. Elle me serrait si fort que l'on aurait pu fusionner. Je lui rendis son étreinte avec toute l'énergie du désespoir. Je ne pleurai pas. Cet instant aurait pu durer une éternité. Tout ce que je désirai était là, dans ce frêle corps à la peau diaphane, dans ces yeux noisette remplis de larmes.
Elle se dégagea bien trop vite à mon goût, mais je la laissai partir. Elle se tourna, gênée, vers celui qui était l'origine de tout. La colère gronda en moi comme une bête furieuse, mais je me fis violence pour paraître le plus décontracté possible. J'étais satisfait jusqu'ici de mon interprétation de feu Jacob Black, je n'allais pas tout gâcher maintenant. J'allais la surprendre. J'allais faire ce qu'elle attendait de moi. Elle m'invita à entrer, fermant doucement la porte derrière elle. Je me doutais que Charlie n'était pas au courant de la présence de Cullen ici, et c'était bien dommage. Peut-être aurais-je dû laisser échapper ça dans la cage d'escalier. Mais j'aurais ainsi perdu tout espoir. Nous devions devenir, à défaut d'être amis, des complices.
Il s'approcha de moi, je fis de même, combattant ma haine et l'odeur répugnante. Lui aussi semblait révulsé par ma présence. Je sentais qu'elle nous observait, alerte. Je tendis lentement ma main, et il eut tout autant de mal à amener la sienne. Un sourire forcé pour l'un comme pour l'autre, et la glace était rompue. Enfin, seulement en apparence, bien sûr. Je marquai un point, et lui en perdit un lorsqu'il retira sa paume comme si elle avait été brûlée.
- Edward m'a dit que tu étais là. Jake, si tu savais comme je suis contente !
- Mais, je le sais. C'est pour ça que je suis là. Je me suis dit : elle ne pourrait vivre sans toi, Jacob, attends seulement une ou deux heures, et puis…
Malgré tout, je sonnais faux. Elle me mit un petit coup dans l'épaule qui raviva un instant des souvenirs lointains, et j'aperçus la sangsue qui se contractait.
- Etablissons bien certaines règles, Cullen. Je ne veux pas de toi dans mon esprit. C'est clair ?
- Entendu.
- Ca veut dire que tu comptes renouveler tes visites ? elle affichait un grand sourire.
- Ca dépend si tu veux toujours de moi ou pas…
- Quelle question ! Bien sûr que je veux de toi ! Par contre, puisqu'on est dans les règlements…Je ne veux pas de chamailleries entre vous ! On pourrait peut-être...
- Non! m'empressai-je d'ajouter. Ca va. J'vais arrêter de jouer les gosses maintenant.
- Et moi de même. Si ses visites peuvent te rendre heureuse, alors je les accepte avec joie.
Elle braqua vers lui un regard plein de reconnaissance qui me donna envie de vomir. C'allait être encore plus dur que je ne l'imaginais.
Et encore, je n'avais pas tout vu.
