Chapitre 4
Prison dorée.
Quelque part dans l'océan Atlantique.
16 juin.
Cela faisait trois jours que nous ramions vers les Caraïbes. Jonathan avait eut la bonne idée de prendre avec lui un compas, qui nous guidait jusqu'à présent, et un petit sac rempli de fruits et de poissons séchés.
Nous nous relayions l'un l'autre pour ramer, mais généralement Jonathan se chargeait de nous faire avancer vers notre destination commune. Fidèle au Blue Bird et à son Capitaine, il voulait absolument arriver à Port-Royal pour avertir la Compagnie des Indes que le bateau avait coulé avec son équipage, et qu'il était seul rescapé. Il n'était pas question qu'il parle de moi bien entendu...
Au fils des jours, nous avions appris à discuter, évitant les sujets trop personnels, comme la famille, notre enfance. Nous parlions juste de ce que nous aimions, nos goûts, nos préférences...tout, mais pas de notre vie.
Chaque jours, il m'inventait un prénom, aussi je passais de Margerite, à Hélène...
Aujourd'hui, il avait décidé de m'appeller Margot, et je ne pus retenir un soupir triste en pensant à la femme qui m'avait abandonnée.
Il se tourna vers moi, et parut se rendre compte de mon malaise. Il me tendit une pomme prise dans le petit sac au tissu marron, à moitié déchiré.
Croquant dans le fruit rouge, je sentais le poids de son regard sur moi.
-Quoi? demandai-je.
Souriant, il ne répondit pas, ce contentant de ramer.-Margot n'a pas l'air de te plaire, s'amusa-t-il. Peut être que si tu me disais ton vrai...
Mais je ne l'écoutais plus, je venais de remarquer derrière lui les voiles noires d'un bateau. Se dirigeant vers nous, il semblait avancer à une vitesse assez impressionnante, et mes yeux s'agrandirent en voyant son pavillon.
Alors, une vague de panique monta en moi...
Des pirates...
Orphelinat St Marc, Londres,
Bureau de Mme Krein.
16 juin.
-Comment ça, "plus à Londres"? m'écriai-je, me relevant aussitôt, plongeant mon regard voilé par la colère dans les yeux de l'imbécile qui m'avait apporté la nouvelle.
-C'est que...la...la petite a...embarqué sur un...ba...bateau, bafouilla-t-il, terrorisé.
-Quel bateau?! fis-je d'une voix ferme.
-Le...Blue Bird, madame, lâcha-t-il.
-Quelle était sa destination? m'efforçai-je à demander avec calme, bien que la réponse était claire pour moi.
-Il devait...apporter une cargaison spéciale pour la Compagnie des Indes madame, ...dans...dans les Caraïbes, à Port-Royal plus précisément.
A peine eut-il fini sa phrase, que je me rassis dans ma chaise de bureau, les mains tremblantes de rage, les yeux dans le vague. Relevant le visage vers lui, je lui ordonnai d'un ton furieux de sortir tout de suite.
Seule dans mon bureau, je revoyais le visage de la petite peste qui avait vécu ici depuis sa naissance, et qui quelques jours plus tôt avait réussi à s'enfuir. Mais cela n'allait pas durer longtemps; à peine aurait-elle mis un pied à terre que les officiers de mon frère l'arrêteraient.
Alan connaissait beaucoup de monde, et puis avec ses relations et les miennes, nous pouvions facilement faire passer Killian pour une voleuse, ainsi serait-elle condamnée à être jugée comme une adulte. Voyons, subirait-elle la potence pour un simple vol, ou juste de l'emprisonnement...
Non, tout cela était bien trop facile. C'était une bien trop faible punition pour l'insolente qui avait cru être plus forte, plus maligne que moi, après tout ce qu'elle m'avait fait, elle méritait de subir une punition plus grave...
Je m'en assurerais moi-même...
Je souris, seule dans le noir de la pièce, en imaginant la façon dont j'allais mettre un terme aux agissements de cette petite insolente...
Tout près des côtes de l'île de Chypre.
Sur le pont du WhiteDove.
16 juin.
-Capitaine, nous approchons du passage, dit Séryhae.
Me tournant vers elle, je remarquai son air soucieux, et ses lèvres pincées. Comme toutes les nymphes de l'équipage, Séryhae était d'une beauté surprenante, mais elle était dotée d'une bonté hors du commun. Je ne regrettais pas mon choix de l'avoir prise comme second. Elle était la seule sur laquelle je pouvais compter.
-Très bien, libérez les Capitaines et amenez-les sur le pont, dis-je d'une voix lasse.
-Bien Capitaine, dit-elle en commençant à partir, mais bien vite elle revint sur ses pas. "Vous savez Capitaine, si vous voulez parler, ou même... "
-Je n'ai besoin de rien, Séryhae; du reste ce n'est pas dans tes fonctions de me proposer un tel service, la coupai-je d'un ton qui ne laissait pas la place à la réplique.
Sans un mot, elle partit libérer les Capitaines capturés lors des abordages de ce dernier mois. Je me tournai vers les eaux calmes et silencieuses de l'océan, et me perdis dans la contemplation de l'horizon. Là bas, au loin, le soleil se couchait, diffusant autour de lui une douce et belle lumière orangée. La lumière de l'astre du jour se reflétait sur les vagues sombres de la mer et ma longue robe de soie bleu et blanche, brodée de minuscules files d'or, voletait au grès de la brise légère.
Je soupirai, et me dirigeai vers ma grande cabine, le seul endroit où ma peine n'avait pas besoin d'être retenue. Seulement éclairée par des bougies posées sur de grands chandeliers d'argent, la pièce ressemblait à un entrepôt de trouvailles et de trésors. De grands meubles en chêne étaient placés contre les murs, et au milieu trônait un grand et somptueux lit à baldaquin, ses rideaux blancs retombant comme une pluie de nuages voluptueux.
Tout ici avait été créé avec minutie, et chaque élément de la pièce faisait partie de l'histoire, de mon histoire.
Je m'asseyais sur la chaise du grand bureau blanc recouvert de cartes, et songeai avec amertume que mon histoire n'était faite que de drames et de douleur.
Prenant ma tête entre mes mains, je maudis une fois de plus Aphrodite de m'avoir piégée. Si seulement je n'avais pas été aussi bête et naïve, aussi curieuse de connaître ce monde qui semblait ne pas vouloir m'aimer.
Tout cela à cause d'une beauté que je n'avais pas désirée.
Je me relevai, et marchai jusqu'à un large miroir dont le cadre était incrusté de pierres précieuses.
Mon reflet, toujours aussi sublime et unique, me dégoûtait. De longs cheveux blonds aux reflets dorés entouraient mon visage sans défaut; mes lèvres charnues aussi rouges que le sang contrastaient avec la pâleur de ma peau douce et délicate; mes yeux, d'éternels cristaux bleus, brillaient comme des étoiles et ma silhouette féminine se tenait avec perfection devant le miroir.
Me détournant du reflet que j'avais finit par détester avec le temps, je fermai les yeux quelques secondes, retenant mes larmes. Pourquoi avait-il fallu que je sois ainsi, si belle, si parfaite? Quel dieu avais-je offensé pour avoir un si cruel destin?
Je ne me rappelais pas avoir été heureuse un jour. Dans mon enfance, je rêvais de venir sur terre, de connaître les humains que les dieux décrivaient comme étant des gens si contradictoires et étranges. J'avais été tellement attirée par eux. Je rêvais de faire partie de leur monde, d'avoir une existence semblable à la leur, sans perfection.
A présent, je ne vivais que dans les remords et la solitude, bien que je fûs continuellement entourée de mon équipage. Le White Dove était ma prison, une prison dorée qui injectait dans mes veines un poison qui paralysait mon cœur. Bientôt, très bientôt je ne serais plus en mesure d'avoir des remords,ma conscience s'éteindrait comme la flamme d'une bougie, et je ne vivrais que dans la cruauté et la froideur de mon cœur.
Voilà le châtiment pour être aussi parfaite, aussi belle que même les déesses me voues une haine sans limite, détestant la beauté unique dont j'étais la seule propriétaire.
-Capitaine, c'est l'heure, les hommes sont sur le pont, me dit Séryhae à travers la porte de la cabine.
-J'arrive, lui lançai-je.
J'essuyai les quelques larmes qui avaient coulé sur mes joues, et me dirigeai vers l'un des placards qui encombraient la pièce. Le placard, totalement blanc, était orné de magnifiques motifs. Sortant la clé de ma poche, je déverrouillai le lourd cadenas qui le maintenait fermé jusqu'alors.
Quelques instants plus tard, j'en sortis une lourde tablette semblable à celles des incas qui représentaient leur civilisation. Mais celle-ci était différente, elle avait une tout autre utilisation.
Je tenais entre mes mains la liste d'or. Celle-là même qu'Aphrodite m'avait donnée lors de ma venue sur le navire. La liste d'or révélait tous les noms des marins et de leurs bateaux qu'Aphrodite voulait voir mourir.
Chaque fois que l'un d'eux mettait en colère la déesse, son nom s'inscrivait immédiatement sur la tablette faite entièrement d'or, puis quand celui-ci venait à mourir, son nom s'effaçait pour laisser place à bien d'autres encore qui ne tardaient pas à suivre le même traitement...
Je posai la tablette sur mon bureau, et sortis de la cabine pour exécuter avec dégoût la tâche qui m'était imposée.
Quand je revins, les noms des Capitaines s'étaient effacés...
