- Alors Doiha-chan, comment ça se passe en Écosse depuis la dernière fois ?

L'ami de Tetsu était littéralement affalé sur le canapé où il avait passé sa première nuit à Ailin. Là encore, c'était le leader qui avait appelé malgré l'heure tardive au Japon, à savoir deux heures du matin. Il n'avait pas pu passer de coup de fil avant, et n'avait pas voulu, non plus, déranger Hyde.

- Eh bien... Disons juste que ce pays est fidèle à sa réputation.

- Tu as eu droit à des choses étranges ?

- Je ne sais pas si c'est réel, Tet-chan. Avant-hier j'ai cru entendre des accords à la guitare... Je pense qu'il y en a une quelque part mais si je vois juste, elle doit être à l'étage et j'étais dans la pièce principale au rez-de-chaussée. Et vu la superficie de la baraque, je me demande si ce n'est pas juste psychique.

- Peut-être que c'est un signe pour te dire de rentrer au Japon ? Que tu reprennes ton métier, suggéra son ami, l'air de rien.

- J'en sais rien, soupira Hyde. Comme je t'ai dit, ce n'était peut-être même pas réel.

- Rien d'autre à signaler ? demanda Tetsu sur le ton de la plaisanterie pour décontracter le chanteur.

- Tet-chan, tu as déjà fait des rêves... Comment dire... Rêver d'une situation qui s'est réellement passée mais qui ne te concerne pas ?

- Comme un rêve prémonitoire ?

- À l'envers, dit Hyde, pas certain de se faire bien comprendre. Plutôt comme si quelqu'un te montrait un truc qui lui est arrivé.

- Hm... Non. Du moins pas que je me souvienne.

- Et comprendre une langue que tu n'as jamais entendue ?

- Non plus. Tu peux m'expliquer un peu ?

- J'ai fait un cauchemar qui contenait tout ça la nuit qui a suivit l'épisode de la guitare. Mais je n'y comprends rien, je t'avouerai.

Hyde s'abstint de préciser l'endroit où il avait dormi et ce qu'il avait vu dans la chapelle - en dehors de la jeune fille dont il parla à peine quand Tetsu lui demanda s'il n'avait rien vu de normal.

- Qui était cette demoiselle ?

- Demande-lui si elle était mignonne ! cria une voix qui n'était qu'à quelques mètres.

- Ken est avec toi ? demanda Hyde avec un pincement au cœur.

- On s'est fait une bouffe avec Yukki.

- Ah !... Dis à Ken-chan d'arrêter ses conneries, s'il te plait. C'est qu'une gamine. Elle doit avoir vingt ans à tout casser.

- Comment elle s'appelle ? insista le guitariste malgré le message qu'avait fait passer son ami d'enfance.

- Je n'en sais rien. Je sais juste qu'elle a connu la famille à qui appartient le manoir et qu'elle sait lire au moins deux mots de gaélique.

Tetsu eut seulement le temps de lui demander « Tu l'as rencontrée où ? » que Hyde bondit sur ses deux jambes, tous sens en alerte.

- Haido ? T'es toujours là ?

- J'ai entendu du bruit à la cuisine. Quel boucan ! On dirait que de la vaisselle est tombée.

- Bah, va voir, idiot.

- Tetsu..., j'ai tout rangé après le déjeuner. Il n'y a pas une assiette dehors.

- Regarde dans les placards, les tiroirs, même... Partout où se trouve de la vaisselle.

Hyde acquiesça d'une voix faible mais ne bougea cependant pas du salon. Il fallait traverser le hall qui lui paraissait alors trop grand. Où était l'interrupteur déjà ? Près de l'entrée. Il suffisait de passer un pied devant l'autre, y poser son doigt et appuyer. Pareil pour la cuisine...

Allez mon vieux, il fait encore jour. T'as pas fermé les volets. Et puis t'es plus un enfant !

- Tetsu, parle-moi. Dis n'importe quoi !

- Euh... Hier on s'est retrouvés...

Le chanteur prit son courage à deux mains. Cela ne pouvait pas être pire que les lumières éteintes et les volets fermés sans que personne n'y ait touché ? Et si concernant la guitare, il s'était plus ou moins convaincu que ça n'avait pas été réel, là, il n'avait pas d'autre choix que d'admettre ce qui aurait fait peur à n'importe qui d'aussi isolé. Hyde arriva dans le hall, jeta un œil sur sa droite, mais le couloir était trop sombre et les escaliers trop loin pour y voir quoi que ce soit. Deux enjambées lui suffirent pour se retrouver sur le seuil intérieur de la cuisine qu'il alluma immédiatement pour constater, qu'à première vue, rien n'avait bougé, comme il s'y était attendu.

- Tet-chan, il n'y a rien...

- Regarde dans les placards.

- Ça ne vient pas de ces foutus placards ! s'énerva Hyde, de plus en plus crispé.

- Fais ce que je te dis. Pour être sûr.

Le chanteur s'exécuta, presque à contrecœur, car il savait très bien que tout en ayant été audible, le bruit était venu d'ailleurs. Là encore, rien. Tout était parfaitement rangé.

- Je t'avais dit que ça ne venait pas de là, conclut Hyde.

Tetsu ne sut quoi répondre, à part :

- Le bruit était vraiment fort ? Parce que j'ai rien entendu, tu sais.

L'irritation dont son ami avait fait preuve quand il avait encore été au Japon ne tarda pas à se pointer de nouveau.

- Tu dis que j'ai imaginé ça ?

- Tu sais bien que non. C'est juste que...

- Que quoi ? Je suis seul ici mais pas encore paranoïaque !

- Doiha-chan...

Hyde raccrocha, furieux de ne pas être cru par un de ses amis. Lui savait parfaitement ce qu'il avait entendu. Le bruit de chute avait été bien assez fort pour le dissuader qu'il l'avait rêvé. Le téléphone sonna dans sa main mais Hyde feignit de ne pas l'entendre, le posa d'un geste rageur sur la table de la cuisine et sortit presque au pas de course de la maison, claquant la porte derrière lui, jusqu'à la rive du lac où il s'installa, accroupi sur la pelouse, le regard dans le vague, n'écoutant que le clapotis doux et irrégulier de l'eau sur les galets. Bien sûr qu'il était surmené, c'était pour cette raison qu'il avait voulu partir loin de chez lui, mais il n'était pas mal au point de s'imaginer des choses... Tout ce qui s'était passé depuis son arrivée, il ne l'avait pas inventé. Sans parler de la dame du supermarché qui l'avait plus ou moins prévenu de s'attendre à des évènements qui dépassaient bien souvent l'entendement humain. Une voix qui lui était familière le fit sursauter.

- gomen nasai. Je ne voulais pas vous faire peur.

- Ce n'est rien, assura Hyde en levant le visage vers la jeune personne qu'il voyait pour la seconde fois seulement. Mais asseyez-vous.

Sa voisine le remercia en s'exécutant.

- Au fait, j'ai été malpolie l'autre fois, je ne me suis pas présentée. Je m'appelle Tallula.

Taloula... Facile à retenir...

Là encore, pas de poignée de main. Hyde se demanda pourquoi et, comme si elle avait lu dans ses pensées, Tallula, le regard droit devant, lui dit qu'elle n'avait jamais mis en pratique cette formule de politesse.

- Pourquoi ça ? Si ce n'est pas indiscret.

- J'écœurais la plupart des gens.

L'artiste bloqua sur le temps que la jeune personne avait employé. Une erreur due à l'emploi d'une autre langue que la sienne, peut-être ? Ça aurait quand même été un peu fort vu sa maîtrise jusque là.

- ... Vous écœuriez ? Vous voulez dire écœurez, non ? Même si j'ai du mal à comprendre pourquoi...

Tallula ne répondit pas de suite. Elle regardait le Loch Ness sans trop le voir, ainsi que la rive d'en face qui commençait tout doucement à foncer à mesure que le soleil baissait. De sauvage le paysage devient merveilleusement mystérieux. C'en était presque magique.

- J'adorais venir ici avant...

- Avec la fille des Cormick ?

- Je n'avais pas le choix...

- Pourquoi ?

Tallula tourna lentement son visage vers Hyde, un petit sourire en coin.

- Vous n'avez pas d'idée ?

- Je ne comprends pas...

Tallula sentait qu'il fallait lui donner un coup de main, cependant elle ne voyait pas vraiment quoi faire, sachant que la quadragénaire serait, d'une façon ou d'une autre, effrayé aussi se contenta-t-elle de ne pas baisser le regard. Hyde fit de même, donnant, sans le savoir, raison à Tallula : il commençait à être mal à l'aise.

- Ma voix ne vous dit rien ? reprit la jeune fille. Je sais qu'elle change un peu selon la langue qu'on parle mais... vous m'avez déjà entendue parler le gaélique.

Hyde fit un bond en arrière pour ensuite pousser sur ses talons afin de s'éloigner autant que possible.

- Ce... C'est...

- Respirez, tout va bien, fit Tallula en se redressant.

- TOUT VA BIEN ? hurla Hyde, les yeux grands comme des phares. Vous n'êtes quand même pas en train de me dire que c'est vous que j'ai vue dans...

Tallula hocha la tête, l'air désolé malgré son envie de rire de la situation qui lui paraissant tellement logique.

- Pourtant je suis reconnaissable, non ? En dehors des balafres, bien sûr.

Hyde plaça son visage aux creux de ses mains, répétant que c'était impossible, qu'il devait rêver...

- Désolée de ne vous le dire que maintenant mais je ne savais pas comment aborder le sujet.

Le chanteur prit sur lui pour se résonner. Qui lui disait que Tallula disait vrai ? Et si elle se payait sa tête ? Comment savoir ? Une fois de plus, il fut devancé.

- Allez vérifier dans le grenier. Quand vous montez, au fond, sur votre gauche, il y a un coffre avec des cerfs taillés dans le bois-même sur le devant et sur le couvercle. À l'intérieur de ce coffret il y a une boite avec plein de photos de ma famille dont certaines où je suis. Si vous êtes un minimum physionomiste, vous ne devriez pas avoir de mal à me reconnaître sur les photos où j'étais encore en bon état. Il y en a aussi qui datent d'après...

- J'irai voir, mais j'ai énormément de mal à vous croire.

- Je ne vous force en rien. Mais vous finirez bien par en arriver là.

Hyde se leva pour repartir d'un pas rapide vers la maison, essayant de se persuader que tout ça n'était qu'une farce de très mauvais goût.

- Les volets, la lumière, la cuisine... Vous savez que tout ça n'a rien de normal de votre côté.

Hyde accéléra un peu plus l'allure pour finalement disparaître dans la bâtisse. Il n'avait ni faim ni sommeil mais apporta quand même un paquet de gâteau dans la chambre d'ami qui occupait.

Tallula ne bougea pas de sa place. Elle n'avait pas grand chose à faire pour le moment sinon attendre que l'homme qui louait ce qui avait été sa maison se décide à accepter la réalité. Cependant, elle admettait volontiers que des signes venus dont ne sait où ajoutés aux soucis personnels faisaient un peu trop pour une seule personne. Patienter était la solution. Peu lui importait du temps que ça prendrait, elle n'en avait plus la notion.


Aux alentours de deux heures du matin, où il avait fini par conclure qu'il ne dormirait pas de la nuit, Hyde décida de suivre le conseil de Tallula et monta au grenier, se répétant, comme une litanie, qu'il allait sûrement y perdre son temps. Il tentait de s'en convaincre mais savait au fond de lui qu'il trouverait un coffre où étaient rangées des photos. Il le sentait. Restait à savoir lesquelles... Les escaliers qu'il amena vers le sol émirent de sinistres grincements qui firent se dresser les poils sur sa nuque. Il y avait plusieurs centimètres de poussière dans lesquels les chaussures que Hyde avait gardées laissèrent leurs empreintes. En haut des marches, le chanteur hésita, préférant attendre que ses yeux s'habituent à l'obscurité. En avançant d'un pas il sentit quelque chose passer sur son front et eut un mouvement de recul avant de soupirer de soulagement : c'était un interrupteur à chaînette au bout duquel se trouvait une simple ampoule. Hyde tira dessus. Comme à la chambre, c'était à faible wattage, mais là aussi suffisant pour y voir quelque chose. Le chanteur jeta un coup d'œil circulaire dans la pièce où se trouvaient des meubles en pièces détachées, des cartons tellement poussiéreux qu'on en distinguait pas la couleur, un mannequin en fer... et au fond, à gauche, se trouvait effectivement un coffre. Hyde avança, les jambes tremblantes, et, une fois près de l'objet, retira la poussière qui s'y était déposée au fil des années pour constater qu'il y avait bien un cerf gravé dans l'ébène... En baissant les yeux il remarqua le deuxième animal sur le devant.

Ne te laisse pas impressionner, mon vieux, si ça se trouve, elle était déjà venue ici avant... Oui, mais dans ce cas, pourquoi j'hésite à ouvrir ce foutu coffre ?

Parce qu'il savait que Tallula avait dit vrai. Il avait eu le temps de l'entendre parler des phénomènes étranges qui s'étaient produits depuis son arrivée au manoir. Comment l'aurait-elle su, ça ? Hormis le premier jour, il avait été seul tout le temps.

Hyde inspira profondément, espérant ainsi se donner du courage, et ouvrit le coffre qui n'avait pas de cadenas. Il était rempli de moitié par des photos en tout genre : en couleurs, en noir et blanc, certaines étaient jaunies et l'on voyait qu'elles dataient du début du siècle dernier - voire avant. Hyde s'empara d'un paquet en vrac, étala le tout sur le sol puis s'y agenouilla pour les passer en revue une par une, vérifiant au dos s'il y avait une date ou un nom susceptible de l'aider. Rien parmi celles qu'il avait pris. Il mit ce paquet de côté et en saisit un deuxième. La photo d'un bébé attira son attention. Au dos était écrit, au crayon, « Tallula NicCormick, an Gearran, 1987 » – à savoir janvier 1987. Hyde observa la photo. Pourtant, ce bébé avait tout de normal : petit, rond, tout rose et avec très peu de cheveux clairs. Encore un nouveau paquet où il trouva, cette fois, ce qu'il cherchait. Le nom et le prénom était écrit également au dos du cliché, avec l'âge, en anglais : « 14 ans ». Ça ressemblait à une photo de classe. Tallula avait les cheveux châtain très clair, les yeux rougis et cernés d'une couleur proche du bordeaux... Hyde la reconnaissait, malgré les années qu'il y avait entre la vision dans son sommeil et cette période. Et il savait désormais que la jeune fille qu'il avait rencontrée dans la chapelle puis qu'il avait revue quelques heures plus tôt n'avait pas menti sur son identité. À la réflexion, il aurait préféré. Comment réagir ? Il vivait dans un manoir habité par le fantôme de la fille des propriétaires... Peut-être était-ce même elle qui se trouvait enterrée dans la chapelle familiale ? L'année de naissance concordait. Restait à savoir l'année du... décès. Encore que ça, il était quasiment sûr de la connaître.

Hyde rangea tout le bazar dans le coffre qu'il referma avec soin. Il avait voulu partir faire un break et il se retrouvait dans un roman soft de Stephen King... Cette situation lui rappela Ken lors d'un voyage en Allemagne. Des employés les avaient taquinés – à Tetsu, Hyde et lui – à leur raconter des histoires de fantômes, ce qui ne les avait pas forcément mis à l'aise, sachant que l'hôtel était un ancien château. Le vent avait soufflé toute la nuit et, les ombres dessinant d'étranges formes aux murs ainsi qu'au plafond, Ken n'avait pas pu fermer l'œil. Le matin, il avait eu l'air toujours aussi angoissé et n'avait qu'une envie : rentrer le plus vite possible au Japon.

Ce souvenir l'angoissa plus qu'il l'était déjà et il eut peur de redescendre. Comme un coup de pouce dans son sens, à quelques mètres de lui, se trouvait un lit. Hyde se releva péniblement, les jambes engourdies par sa mauvaise posture, pour s'y rendre. En fer forgé et semblant sortir tout droit d'un film de Tim Burton, il n'y avait qu'un matelas défoncé, un oreiller et une couverture marron rabattue au pied. Le toit étant incliné, un vasistas avait été posé. Quand Hyde s'allongea, il resta plusieurs minutes - peut-être plus - à observer les étoiles grâce au ciel dégagé. C'était facile le plus souvent de ne penser à rien de cette façon. Hormis que là, il n'y parvenait pas. Ça aurait été plus logique de rentrer au Japon, ou même de partir ailleurs, pour un autre pays plus « terre à terre », mais pour une raison qui lui était inconnue et irrationnelle, Hyde désirait rester en Écosse.

Tallula, quant à elle, n'avait pas quitté sa place pendant tout ce temps. Elle ne savait pas quelle heure il était et avait conclu qu'il était tard car il faisait nuit et que les étoiles brillaient au-dessus de sa tête. Le jour se couchait assez tôt ici. Ça avait été un avantage pour elle, de son vivant. La nuit, elle sortait, se promenait aux alentours de la propriété, rendait visite à des voisins qui voulaient bien d'elle... Ses deux seuls amis, Aigneas et Logan, venaient la voir autant que possible pour ne pas la laisser seule dans un coin aussi éloigné du village. Mais la plupart du temps, Tallula avait été seule. Ses parents avaient mal supporté le climat, mais elle n'avait eu d'autre choix que de rester dans le pays de ses origines. « Question de survie », comme elle s'était amusée à le dire au fil des mois, jusqu'à ce que...

Jusqu'à ce que je passe de ce côté...

Tallula se laissa littéralement tomber sur le dos, un de ses avant-bras sur ses yeux clos. Tomber en arrière... Ça avait été une chose difficile pour elle, au début, et puis c'était devenu aussi naturel que le fait de marcher - qui avait été plus facile dans ce qu'avait été son nouvel état. Depuis sa nouvelle nature (depuis combien de temps au juste ?), Tallula n'avait presque vu que le bon côté des choses : plus de temps, de douleur, de souffrance, de soucis futiles ou avec de l'importance... mais, comme pour beaucoup trop de choses, il y avait un « mais ».

Même les morts ne peuvent y échapper. En particulier ceux qui l'ont voulu...

Et si tel n'avait pas été le cas, à entendre le doux clapotis de l'eau sur les galets au bord de la rive, la jeune fille se serait sans doute endormie.