Toute la complexité de la vie est résumée dans un regard
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Les feuilles de ce début d'automne craquèrent sous les pas de Lily et Hugo lorsqu'ils écartèrent les branches des arbres alentours pour regagner le chemin. Main dans la main, les deux cousins évoluaient lentement, ralentis par les chaussures inconfortables de Lily qui trébuchait à chaque pas. Souriant ironiquement, Hugo la soutenait et la rattrapait à chaque fois qu'elle tombait, lorsque ses talons fins s'enfonçaient dans la terre épaisse.
- Voilà pourquoi il faut toujours porter des baskets ! déclara le jeune homme, amusé.
- On ne t'a rien demandé, répliqua Lily, agacée.
Quelques secondes plus tard, ils arrivèrent de nouveau près des voitures, et le sol devint solide. Poussant un soupir de soulagement, la rousse s'assit sur le capot du véhicule le plus proche, en prenant grand soin de ne pas froisser sa robe.
- Et maintenant ? demanda t-elle. Tu as une idée de la façon dont on pourrait se rendre à Godric's Hollow sans éveiller les soupçons ?
- Non, pas vraiment. Je veux dire, j'ai mon permis de transplaner, mais on ne peut pas s'enfuir comme ça... Nos parents vont s'inquiéter !
- Surtout les tiens ! ajouta Lily.
Hugo fronça les sourcils et passa une main dans ses cheveux. Sa cousine sourit affectueusement, reconnaissant ce geste. Il faisait toujours ça lorsqu'il réfléchissait.
- On pourrait dire à Harry et Ginny que tu dors chez moi... commença le jeune homme.
- Et à Ron et à Hermione le contraire ! termina Lily, enchantée. C'est une excellente idée ! On aurait tout le temps que l'on souhaite, comme ça. Je suis sûre qu'il y aura des hôtels dans le coin. On prendrait une chambre, on rentrerait le lendemain matin, et personne ne saura jamais ce que nous avons fait.
- Holà, pas si vite, Fleur de Lys ! Et si nos parents se parlaient ? Ils sauraient tout de suite qu'on leur a menti.
- Je prends le risque ! Il n'y a pas d'autres solutions, de toute façon.
- Je ne sais pas trop...
Hugo se mordit la lèvre. C'était irréfléchi, enfantin. Un caprice qu'il soupçonnait lourd de conséquences. Et puis, ils rentraient à Poudlard dans deux jours, pour leur dernière année ! Ce n'était vraiment pas le moment pour ce genre d'excursion. Ils étaient censés être adultes, responsables. Et même si Lily n'aurait 17 ans que dans quelques semaines, ce n'était pas une raison pour agir puérilement et sur un coup de tête.
Presque timidement, il effleura ces yeux océans de son regard. Et en une seconde, en un cillement, en un battement de cœur, il changea d'avis. Parce que c'était elle, parce que c'étaient eux. Ils se connaissaient si bien que les mots étaient inutiles. Hugo n'avait eu besoin que de frôler ce ciel parfait qu'étaient ses prunelles pour savoir qu'elle n'avait pas le choix. Pour elle, aller à Godric's Hollow était une nécessité. Un besoin, qui devenait le sien. Car aucun des deux adolescents ne possédait quelque chose que l'autre n'avait pas. Comme dans ce film moldu que Lily regardait tout le temps, songea le jeune homme. Si l'un sautait, l'autre aussi. Ça avait toujours était comme cela. Ça le serait toujours.
Il tendit sa main, elle l'attrapa. Pas une once d'hésitation, pas un seul instant de réflexion. Elle se leva, sans le quitter des yeux.
- D'accord, déclara t-il. Allons-y.
- Mais puis ce que je vous dis que nos invitations sont à l'intérieur !
- Je suis désolée, monsieur, mais vous ne pouvez pas rentrer.
- Laissez-nous quelques secondes et vous verrez que je ne vous mens pas !
L'homme à l'entrée du manoir fronça les sourcils. Soudainement inquiète, la fille Potter posa une main sur le bras de son meilleur ami, qui paraissait furieux.
- Ce n'est pas possible d'être aussi incompétent ! Je vous assure que...
- Lily ! Hugo !
Depuis le hall, James s'avançait vers eux, les premiers boutons de sa chemise déboutonnés, les cheveux en batailles et le teint rouge. Il avait l'air de quelqu'un qui venait de passer des heures sur une piste de danse.
- Je te cherchais. Papa m'a raconté l'entrevue avec la vieille dame et je voulais savoir comment tu allais.
- Ne t'inquiètes pas, Jamie, je vais bien ! déclara la jolie rousse en étirant ses lèvres.
Rassuré, le jeune homme sourit à son tour, avant de faire un signe au majordome.
- Ils sont avec moi, ne vous inquiétez pas.
De mauvaise grâce, ce dernier les laissa passer, non sans prendre au préalable un air offensé lorsqu'Hugo lui tira puérilement la langue. Prise d'un fou rire, Lily s'accrocha au bras de son cousin qui passa une main dans ses cheveux, apparemment très fier de lui.
- Où étiez-vous passé ? demanda James qui ouvrait la marche. Tout le monde vous cherche partout !
- Excuses-nous, répondit la jeune fille. J'avais envie d'aller me promener.
- Au fait, où est ma veste ?
Lily s'arrêta net.
- Mince ! Je suis désolée, Jamie, elle est tombée de mes épaules lorsque j'ai dit bonjour à Hugo et j'ai complètement oublié de la ramasser !
- Aucun souci, p'tite sœur, déclara James avec un grand sourire. Accio veste !
La fille Potter n'avait même pas eu le temps de voir son frère sortir sa baguette. Quelques secondes plus tard, le vêtement arriva dans la main du jeune homme qui lança un nouveau sortilège pour la nettoyer puis la remit sur les épaules de la jeune fille.
- Et voilà ! Ne la perds pas, cette fois.
Lily sourit. Il était vraiment adorable.
- Merci.
Il lui répondit par un clin d'œil, et ils entrèrent tous trois dans la salle qu'ils avaient quittés un peu plus tôt dans la soirée. James s'éclipsa très vite, et ce ne fut qu'à ce moment-là qu'Hugo et Lily remarquèrent leur famille, qui se trouvait à quelques mètres de là, le visage tendu. Ses traits se relâchant soudain, Ginny se précipita vers Lily pour la serrer contre elle avant de l'embrasser sur le front.
- J'ai eu peur, tu sais. Vu la façon dont tu étais partie... Et puis tu ne revenais pas !
- Pardon, maman. Vraiment.
Lily se sentait penaude. Elle n'avait pas pensé un seul instant à l'inquiétude de ses parents. Hugo la regarda d'un air réprobateur, ce qui n'arrangea rien.
- Ce n'est rien, ma puce, tu es là maintenant. Ça va mieux ?
- Oui. Tout va bien.
Harry s'avança vers elles et, avec un sourire soulagé, posa une main sur l'épaule de sa fille et une autre sur celle de sa femme.
- Et si on rentrait ?
Lily se mordit la lèvre. C'était le moment. Il n'y aurait pas d'autres opportunités, et il fallait qu'elle saisisse sa chance. Elle n'avait pas le choix. Aucune échappatoire. Elle pressa la main de son cousin dans la sienne pour se donner du courage, prit une grande inspiration silencieuse et afficha un sourire innocent sur ses lèvres.
- En fait... Hugo et moi pensions rester encore un peu ensemble.
- Comment ça ?
- Et bien, je lui ai proposé de venir dormir chez moi, dit le jeune homme en voyant que sa meilleure amie bafouillait.
Ginny fronça les sourcils.
- Écoutes, Lily, je sais que tu es presque adulte, maintenant, mais la rentrée n'est que dans quelques jours et si vous arrivez à Poudlard fatigués...
- Je te promets d'être raisonnable, maman. Et puis je n'ai plus six ans !
- Elle a raison, répliqua Harry en voyant que sa femme allait répondre. Laissons-lui un peu de liberté et faisons leur confiance.
Surprise, la jeune fille tourna la tête vers son père et, sans même l'avoir vraiment voulu, heurta son regard au sien. Et ce qu'elle y lu failli la faire tomber à la renverse.
Il savait. Il avait deviné où elle allait vraiment et l'acceptait, tout simplement parce qu'il n'en attendait pas moins d'elle, parce que cela était écrit. Elle devait se rendre à Godric's Hollow, tout comme lui des années auparavant. Et il le comprenait mieux que personne, car il ne pouvait en être autrement.
En cet instant, leurs regards exprimaient toute l'intensité des sentiments qu'ils ressentaient. Le vert contre le bleu, la grandeur et la pureté du ciel contre la magnificence et la brillance de l'émeraude. Comme s'ils suivaient un match de tennis, les yeux d'Hugo allaient du père à la fille avec une rapidité déconcertante. Le jeune homme avait l'impression de contempler un tableau. Un tableau parfait, dans lequel une pierre précieuse flottait tranquillement dans une mer calme et apaisée ou volait au-dessus des nuages dans un sublime firmament.
Harry ne détournait pas son regard de celui de sa fille et Lily semblait ne plus pouvoir s'arrêter de fixer les prunelles de son père. Puis, tout aussi joliment et tout aussi calmement que ce lien s'était installé, il se brisa. Les deux Potter cillèrent, et Hugo revint brutalement à la réalité. Il ne s'était pas rendu compte que cet échange qui n'était pas le sien l'avait autant transporté et chamboulé. Il plongea ses yeux dans ceux de sa cousine et il jura y voir les étincelles dorées d'ordinaire caractéristiques de l'émeraude.
- Merci, chuchota Lily.
Et il y avait tout dans ce simple mot. La confiance de son père la touchait plus qu'elle n'aurait pu l'exprimer, et cette compréhension mutuelle ressemblait à un rêve. En un instant si beau et si concret qu'elle avait presque pu le toucher, elle avait été plus proche que jamais du grand Harry Potter. Elle avait vu la faille, les doutes, les peurs et les regrets derrière la parfaite façade émeraude.
Il s'en voulait. Il s'en voulait pour tout, pour rien. Et cela depuis toujours.
Cette fragilité qu'elle n'avait jamais remarquée auparavant la bouleversa d'autant plus qu'elle ignorait que faire. Elle aurait voulu prendre son père dans ses bras, le bercer doucement, comme un enfant, le rassurer, murmurer des paroles apaisantes à son oreille. Inverser les rôles, en fait. Devenir le parent. Et le protéger. Elle était envahie par une tendresse infinie, une envie profonde de calmer cette douleur sourde qu'elle avait lu un bref instant lors de l'effondrement de la barrière que cet homme fier et digne avait mis des années à construire dans son regard. Et cela la tuait de ne pas pouvoir le faire.
- Bon, très bien ! dit Ginny, brisant sans en avoir conscience ce moment si particulier. Tu peux y aller.
Lily hocha la tête, sans savoir quoi dire. Après l'intensité du "merci" qu'elle avait à peine murmuré à son père, prononcer le même mot comme une simple civilité lui paraissait aberrant. Et puis, rien n'avait d'importance à part cette souffrance qu'elle ignorait comment éradiquer. Ce n'était pas son rôle de le faire, elle le savait, mais elle aurait aimé au moins dire quelque chose pour soulager le poids qui pesait sur les épaules de l'homme en face d'elle. Alors, la voix à peine plus forte que lorsqu'elle elle l'avait remercié, elle déclara :
- Tu sais, papa, je crois que la seule raison pour laquelle les gens s'attachent aux souvenirs, c'est parce que ce sont les seules choses qui ne pourront jamais changer.
Elle n'avait trouvé que cela à dire. Seulement cela pour dissiper le chagrin et la honte. Car elle comprenait à présent. Elle savait que tout le monde, depuis toujours, avait mis sur les épaules de Harry beaucoup trop de choses. La fuite, le désespoir, les morts, les pertes, le meurtre de Voldemort... Comme si cela était normal qu'un adolescent ordinaire ait à porter un si lourd fardeau. Ait à assassiner quelqu'un, du haut de ses dix-sept années d'existence. Et tout le monde l'en avait remercié, l'avait félicité pour ce meurtre. Lui avait dit, 'tu es un héros".
Ils avaient également fondés leurs espoirs sur lui pour la reconstruction du monde sorcier. Mais Lily voyait clairement maintenant qu'il ne voulait plus sauver de vies, qu'il ne voulait plus que l'on compte sur lui. Parce qui dit sauver le monde du méchant dit tuer le méchant. Dit souffrir, dit perdre. Perdre beaucoup, énormément.
Il n'avait jamais voulu cela. Alors il avait demandé à ce que chacun cesse de l'aduler et se consacre aux êtres aimés. La guerre était terminée. Elle n'était personne. Elle ne définissait pas ce que les gens étaient ni ce qu'ils auraient dû être. Il n'y avait pas eu de héros dans cette guerre. Seulement des morts. Des victimes, innocentes ou non. Seulement des perdants, en faits.
Harry observa sa fille avec un curieux mélange de compréhension, de gratitude et de colère refoulée. Il se tourna presque instinctivement vers sa femme restée à ses côtés, qui avait assisté à cet échange lourd de sens sans le comprendre. Et en plongeant son regard dans celui de sa mère, Lily se rendit compte d'autre chose. Elle comprit qu'une des raisons pour lesquelles Harry aimait autant Ginny était ses yeux. Car ceux-ci ne disaient pas "Tu es un héros", mais "Tu es mon héros". Et cela faisait toute la différence.
- Tu as raison, et je le sais.
Lily sourit. Elle se doutait que sa phrase n'était pas magique et que rien n'allait changer aussi vite. Quelques simples mots n'avaient pas le pouvoir d'effacer des décennies de détresse. Mais pour ce soir au moins, la culpabilité de son père s'était atténuée. Et c'était tout ce qu'elle désirait.
Brisant les dernières traces de ce moment d'un battement de paupière, elle se tourna vers son cousin avec un immense sourire, les yeux pétillants. Elle lui prit la main et l'entraîna vers Hermione et Ron.
Le moment était venu de passer à la deuxième partie de leur plan.
Il faisait déjà noir, dans le parc de la demeure Malefoy. Son regard rempli d'inquiétude, Harry Potter regardait avec appréhension sa fille et son neveu s'éloigner au loin. Il savait parfaitement que Lily avait compris qu'il avait deviné, qu'il connaissait sa destination. Il l'avait lu dans ses yeux, tout comme elle avait lu dans les siens. L'ancien Gryffondor frissonna un bref instant au souvenir de cet échange rempli de sentiments purs mais complexes à la fois. Un sourire fleurit sur ses lèvres lorsqu'il se rappela de la phrase que sa fille lui avait dite. Elle n'avait même pas 17 ans, mais en avait déjà compris beaucoup, beaucoup plus en tout cas que les autres personnes de son âge. Pourtant, elle restait une enfant. Une enfant qu'il devait protéger, car c'était la sienne.
Il soupira. Et sortit sa baguette.
Quelques mots, un mouvement, et un cerf argenté sortit du bout de bois remplit de puissance.
- Tu vas transmettre un message à Kingley, lui dit-il. Le plus vite possible.
Celui qu'on avait appelé l'Elu tourna une dernière fois son regard vers l'endroit où Lily venait de disparaître. Et l'animal de lumière hocha la tête.
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Mais cette complexité n'est pas toujours belle à voir
