Cela faisait trois mois. Trois mois depuis son arrivée dans ce qu'ils appelaient « Terre du Milieu ». Trois mois que la Cité nommée Imladris l'accueillait gracieusement, malgré ses nombreux pétages de plombs. En effet, Elrond faisait preuve d'une patience inouïe envers elle, alors qu'elle n'arrivait jamais à garder son calme lorsqu'ils discutaient.
Il faisait preuve d'empathie en essayant de l'aider à s'intégrer, mais elle lui hurlait au visage qu'elle ne souhaitait pas s'intégrer mais rentrer chez elle.
Il faisait preuve de compréhension en faisant expressément parvenir de la viande pour répondre à ses besoins omnivores, mais elle ne lui adressait même pas un regard et l'ignorait royalement. Des fois, il lui arrivait même de bouder face à un morceau soit disant pas assez cuit pour elle !
Il faisait preuve de gentillesse en essayant de lui faire la conversation dès qu'il la croisait dans sa demeure, mais elle préférait s'exiler dans les sous-bois pour s'entraîner seule.
Il n'y a qu'une seule personne qui avait réussi à captiver son attention et mériter grâce à ses yeux. Un hobbit répondant au nom de Bilbon Sacquet, arrivé à Imladris, dit Foncombe, deux mois après elle. Un petit homme aux cheveux grisonnant et, curieusement, aux grands pieds poilus, dont la taille devait faire à peu près la moitié de celle de Naomi . Ils discutaient souvent tous les deux, chacun faisant le détail de son monde à l'autre. Évidemment, elle avait révélé très rapidement ses origines, s'attirant pour la première fois un regard réprobateur du maître des lieux. Mais elle n'avait pas été réprimandée, sûrement certain que Bilbon était inoffensif. A moins qu'il n'ait deviné que le caractère de Naomi lui aurait sans doute dicté d'aller encore plus loin juste pour le contrarier.
Elle ne pouvait pas s'en empêcher. Elle savait pertinemment que ce pauvre seigneur elfe n'était en rien responsable de la situation. Et elle savait aussi qu'elle abusait un peu dans ses réactions vis à vis de lui. Mais il lui fallait un coupable pour ne pas perdre la tête, et c'était lui qu'elle avait élu comme coupable parfait. Mithrandir était parti peu de temps après qu'elle se soit réveillée d'un sommeil, qui avait duré, d'après ses dires, une bonne semaine, elle avait donc tournée sa rage vers le seul restant Elrond. . Elle s'était tellement persuadée de sa culpabilité envers sa situation qu'elle ne réfléchissait plus à quoi faire en le voyant, si ce n'était lui cracher son venin en pleine figure.'en était .
Arrivée à ce niveau-là, elle avait n'avait put s'abstenir de craquercraqué au beau milieu d'une conversation avec Bilbon, alors qu'Elrond arrivait par le couloir juste derrière eux. Il voulait savoir comment ils trouvaient le paysage, s'ils allaient bien, s'ils venaient au banquet donné le soir même pour une fête elfique quelconque dont elle n'avait pas écouté la nature... il faisait juste la conversation en fait ! Et elle l'avait remballée sans état d'âme avant de s'éloigner, hautaine, sous les yeux médusés du hobbit. Après tout, il n'avait jamais assisté de ses propres yeux à une de ses crises.
-Que lui arrive-t-il ? demanda alors ce dernier.
-Ne vous inquiétez pas. Elle est toujours ainsi, répondit Elrond en s'asseyant sur le banc à la place de Naomi. C'est sûrement dû au choc lié à son arrivée. Cela va sans doute lui passer.
-N'est-elle pas arrivée il y a plus de trois mois ? continua le semi-homme, un peu perdu. J'ai la sensation qu'elle vous tient pour personnellement responsable de ce qu'il lui arrive.
-C'est grotesque, dit l'elfe en fronçant les sourcils. Comment pourrait-elle penser que j'aurais un quelconque pouvoir sur les échanges entre nos deux mondes ? Non, il faut être patient, le temps arrange tout.
-Vous êtes trop patient avec elle, seigneur Elrond, conclut le hobbit en se levant. Sur ce, je vais vous quitter.
Il s'inclina poliment devant l'elfe, qui lui répondit en partant de son côté.
Bilbon traversa le petit sous-bois qui longeait l'arrière du palais, jusqu'à ce qu'il soit suffisamment éloigné pour que ce dernier ne ressemble qu'à une maison miniature. Là, en regardant dans les arbres, en l'air, on pouvait apercevoir une jeune fille rousse aux habits étranges se soulever avec la seule force de ses bras sur les branches. Elle semblait très concentrée, elle ne s'était même pas aperçu qu'une autre personne s'était invitée sur son petit territoire.
Il jeta un œil perplexe à la cible de paille, un peu plus loin, adossé à un arbre. Deux flèches étaient plantées sur les extrémités, alors que d'autres transperçaient soit le tronc, soit le sol. L'arc ne devait pas être sa tasse de thé.
-Naomi ? l'appela-t-il doucement, pour ne pas la surprendre.
Il n'y eut aucune réaction de sa part. Elle continuait de tirer sur ses bras, sans écouter un tant soit peu ce qui l'entourait. Voyant bien que ça ne servait à rien de l'aborder calmement, il appela à nouveau, plus fort :
-Naomi !
Surprise, elle ses bras glissèrent et lâchèrent la branche. Elle atterrit sur le sol deux mètres plus bas, sur le dos. Mais elle se releva bien vite, paniquée, comme si elle se faisait attaquer en ce moment même. Elle soupira de soulagement en voyant la mine amusée de Bilbon. Ne serait-ce pas un peu cruel de sa part de se moquer d'un chute qui aurait pu lui briser le bras ? Néanmoins, elle n'en prit pas compte et s'assit en tailleur devant lui.
-Vous m'avez foutu la trouille ! lança t-elle en enlevant la poussière de ses cheveux.
-Vous devriez faire un peu plus attention à ce qui se passe autour de vous, jeune fille, cela vous sauvera un jour, répondit-il en allant s'asseoir sur la grosse racine du sapin derrière lui.
-Si vous le dîtes, lâcha-t-elle en haussant les épaules, pas très convaincue.
-Autant seule qu'en communauté, continua-t-il en appuyant ses mots.
-J'ai la vague impression que vous essayez de me faire passer un message.
Elle essuya la transpiration qui brillait sur son front et frotta ses mains enrubannées et pleine de terre entre elles. Elle regardait le vieil hobbit, attendant qu'il explique la raison de sa venue.
-Je vous trouve bien dure vis à vis du seigneur Elrond, déclara-t-il. Et si j'en crois les rumeurs, vous ne semblez pas porter grand respect à quoi que ce soit qui touche au peuple elfique.
-Je ne vois pas pourquoi vous pensez ça, nia-t-elle mollement.
-C'est certain, jeune fille, vous manquez cruellement de reconnaissance, il faut bien l'admettre !
! Il haussait la voix, faisant preuve d'une fermeté qui mit mal à l'aise Naomi. Elle s'en rendait à peine compte, mais c'était la première fois depuis son arrivée que quelqu'un l'a remettait à sa place. Et que ce soit Bilbon qui se soit décidé à le faire… elle aurait voulu se terrer dans un trou de souris.
Elle tritura son short, qui était en fait un pantalon vert d'elfe qu'elle avait déchiré pour le raccourcir, à l'endroit où l'ourlet était si mal fait qu'il menaçait de se découdre dans très peu de temps. Elle voulait garder son sang-froid, cacher sa gêne, mais il fallait avouer que c'était raté.
-J'imagine parfaitement ce que vous ressentez, se retrouver seule dans un monde inconnu doit être éprouvant, continua-t-il sur un ton moins autoritaire, et le seigneur Elrond l'a sans doute bien compris aussi. Il essaie de vous aider à vous sentir bien ici, car il n'a pas le pouvoir de vous renvoyer chez vous.
Il avait vraiment le truc pour la faire culpabiliser. D'accord, elle n'avait pas vraiment fait d'effort pour comprendre la situation, ni même essayer de vivre avec, se focalisant sur une seule et unique chose : rentrer chez elle. Mais elle devait bien admettre qu'à part venir se défouler sur de pauvres arbres innocents et déverser toute sa rage sur ces canons elfiques, qui soit dit en passant n'ont rien à envier aux top modèles de son monde, elle n'avait pas fait grand-chose pour trouver une échappatoire.
-Bon, j'ai peut-être un peu abusé... admit-elle. Elles avaient vraiment l'air si exagérées mes réactions ? demanda-t-elle tout de même, ne se rendant pas bien compte.
-Vous êtes du genre impulsif, vous, n'est-ce pas ? répondit-il avec un tas de sous-entendu dans la voix. Vous agissez sans réfléchir, voilà sûrement votre problème. Et oui, si je devais décrire vos réactions, elles seraient sûrement plus qu'exagérées.
Elle grimaça en se relevant et s'épousseta. Elle ne pouvait pas le nier, elle avait un gros problème caractériel qui lui avait valu plusieurs heures de colles. Qu'est-ce qu'elle ne donnerait pas pour retourner en cours d'histoire, à présent ! Mais, elle devait se faire à l'idée que ça ne serait pas de sitôt, et que, pour le moment, elle devait réparer les bêtises qu'elle avait causé ici. Comme l'avait fait si bien fait entendre cet honorable vieil hobbit.
Ils prirent ensemble le chemin du retour, d'un pas lent et mesuré. Le soleil déclinait, le ciel était teinté d'un orange cuivré. En marchant, Bilbon lui proposa une technique qu'il utilisait pour ne pas paniquer lors de ses aventures périlleuses.
-Il vous faut compter jusqu'à ce que vous sentiez votre cœur reprendre un rythme un peu plus normal, confia-t-il avec certitude.
-Vous êtes sûr que c'est une bonne idée ? questionna-t-elle, peu convaincue. Je vais avoir l'air fine à me mettre à compter en pleine conversation.
-Vous aurez peut-être l'air étrange, mais vous serez aussi plus agréable par la suite.
-C'est vous l'expert ! déclara-t-elle, décidant d'accepter l'idée et se promettant d'essayer.
Le reste du trajet se fit dans un silence contemplatif. Ils écoutaient le chant des oiseaux ainsi que les clapotis de la rivière avoisinante, tout en regardant le crépuscule briller sur les toits de marbre du palais. On pouvait entendre d'ici la douce musique jouée par les elfes, mélodieuse et apaisante. Ils furent bien vite sur le sol d'Imladris. Bilbon l'a laissa au palier du manoir, prétextant vouloir trouver un dénommé Lindir pour une affaire musicale urgente.
-Cette soudaine envie de composer n'a strictement rien à voir avec la voix lointaine d'Elrond que nous entendons en ce moment même ? supposa-t-elle sans vraiment attendre de réponse.
-N'oubliez pas, Naomi, comptez ! lui rappela-t-il avant de s'éclipser.
Il était marrant lui ! On voyait bien que ce n'était pas lui qui devait le faire. Elle soupira, désespérant sur le seigneur qui se rapprochait trop vite à son goût, et se mit à triturer frénétiquement les coutures de son vêtement. Puis elle se mit à faire des cercles dans le couloir en tirant sur le bas de son débardeur improvisé lui aussi, venant de son ancien gilet noir, cousu en son centre et déchiré pour atterrir au niveau de sa taille.
Soudain, il apparut au fond du couloir, accompagné d' un autre elfe avec qui il se promenait en échangeant quelques paroles calmes. Aucun d'entre eux ne remarqua la rouquine qui montrait tous les signes extérieurs de panique quelques mètres plus loin. Elle trépignait d'impatience d'en finir et en même temps désirait ardemment fuir au plus vite ce couloir ou se jeter derrière une statue pour se cacher. Rien qu'en voyant son visage apparaitre à l'angle du couloir, elle avait dû se retenir de lui envoyer un vase en pleine face. Une de ses coutures sauta et c'est à ce moment-là qu'elle décida d'appliquer la méthode de son ami semi-homme. Elle ferma les yeux et se mit à marmonner :
-Un, deux, trois, quatre..., se calma-t-elle, cinq... six...
-Mademoiselle Selvyne ? demanda une voix masculine
Elle sursauta, et tomba sur les deux hommes la regardant comme un fantôme. Elle jaugea en priorité Elrond, qui, il faut l'avouer, lui faisait quand même carrément peur. Elle se mit à bafouiller des mots sans queue ni tête qu'elle-même ne comprenait pas, et compensa en agitant ses bras dans tous les sens. Peut-être était-elle moins agressive, mais sa peur était toujours présente et elle se savait parfaitement ridicule.
Ils n'arrêtaient pas de la fixer comme si sa tête allait se décoller. La folie aurait-elle prit possession d'elle finalement ? Le seigneur elfe commençait vraiment à s'inquiéter sur la santé de cette jeune humaine.
Brusquement, des images de films vinrent s'imposer au premier plan de son esprit et, sans plus y réfléchir, elle se courba en avant et déclara d'un seul souffle :
-Mes excuses, mon seigneur !
Un silence monumental, presque consterné, se fit. C'était pathétique. Ce n'était vraiment pas son truc, les courbettes. Elle releva la tête, rouge comme une tomate, évitant les regards des deux elfes. Elle regardait partout sauf devant elle.
-Désolé, monsieur Elrond, d'avoir trop abusé de votre patience, se reprit-elle, très gênée. Je me rends bien compte que vous essayez de m'aider et, de ce fait, j'ai peut-être manqué d'un peu de... reconnaissance. Un peu beaucoup... enfin, voilà quoi, merci.
Elle se mit à se dandiner d'avant en arrière, se balançant de la pointe des pieds au talon, et osa enfin lever les yeux en l'air. L'elfe inconnu n'était plus là, probablement parti en usant de la légendaire discrétion elfique. Son interlocuteur, lui, par contre, n'avait pas disparu. Il l'observait du haut de son mètre quatre-vingt-dix, si bien qu'elle tirait beaucoup sur ses capacités visuelles en guettant une quelconque réaction.
Sa pression monta d'un coup. Quel était ce sourire en coin ? Se montrait-il moqueur ? Méprisant ? Hautain, même ? Et c'était elle qui était irrespectueuse ?!
Comme pour en rajouter une couche, il tendit lentement la main et lui tapota légèrement le haut du crâne, avant d'énoncer de sa voix douce :
-Je suis fort heureux de voir vos pensées se diriger enfin vers une route commune à la nôtre.
« Surtout, rester calme », pensa-t-elle. « Il ne pense pas à mal, surtout ne pas s'énerver. »
Son comptage intérieur avait déjà dépassé les mille en essayant de ne pas exploser, là, tout de suite. Elle devait admettre que la technique de Bilbon marchait du tonnerre. Elle releva enfin la tête, sa gêne balayée par sa concentration.
De son côté, Elrond semblait vraiment apprécier l'entrevue. Quel chance pour lui. Le changement de comportement de Naomi lui était très agréable. Même si, au fond de lui, il savait que ce caractère mal luné n'allait pas disparaître, pour le moment, il s'en contenterait avec plaisir. Il se préparait à répondre quand une autre voix apparut :
-Mon seigneur, capitaine Glorfindel vient de revenir ! déclara-t-il, essoufflé.
-S'est-il passé quelque chose ? demanda le seigneur, soudain très sérieux.
-Je l'ignore, seigneur, mais il ne revient pas seul. Un hobbit blessé est avec lui, et il déclare que c'est une urgence.
Il acquiesça, semblant savoir ce qu'il se tramait mais ne voulant pas franchement y croire. Il envoya le messager répondre qu'il arrivait de ce pas. Alors que ce dernier partait, il se tourna vers l'adolescente pour lui dire :
-Je suis sincèrement désolé de devoir couper court à notre agréable entrevue, chère Naomi, mais j'espère avoir à nouveau l'occasion de m'entretenir avec vous sous ces mêmes rapports.
-Je l'espère aussi, répondit-elle étonnamment conciliante.
Il partit d'un pas rapide, semblant ne pas avoir remarqué l'expression de son interlocutrice. Elle fronçait les sourcils, soudainement tiraillée de l'intérieur. C'était comme-ci le centre de sa poitrine s'était mis à brûler. Ce n'était pas douloureux, loin de là, mais c'était extrêmement étrange. C'était presque familier. Elle posa sa main sur sa source, et sentit cette chaleur se diffuser lentement dans ses veines et se mettre à crépiter. Elle était hypnotisée par cette sensation. Elle ne savait si elle aurait pu s'arrêter sans l'intervention de cette voix malicieuse :
-Eh bien, mademoiselle Selvyne, auriez-vous malencontreusement pris racine au beau milieu du couloir ? demanda l'arrivant. Il me tarde de savoir comment votre séjour, durant mon absence, s'est déroulé.
Elle sursauta en retirant sa main. La chaleur arrêta totalement de se diffuser, revenant à son point de départ. Elle tourna la tête, curieuse de savoir qui s'était encore présenté dans ce couloir décidément bien fréquenté. Les traits de son visage de tirèrent sous la surprise. Elle se tourna totalement vers lui et l'appela, étonnée de le voir en ce moment même :
-Mithrandir ?
