Chapitre quatre : Une raison pour tuer, une raison pour mourir

Bishop arriva à sa place de travail à sept heures tapantes. Elle ne fut presque pas surprise de trouver McGee, à moitié endormi et totalement débraillé, devant son ordinateur. Elle le salua, et il y répondit par un borborygme qu'elle préféra ne pas essayer d'interpréter.

« La nuit a été fructueuse ? » s'informa-t-elle en s'installant à son bureau.

A moitié grommelant et à moitié baillant, l'expert informatique se leva, alluma l'écran plasma et entreprit de lui résumer sa nuit de recherches, qui avait fait chou blanc. Impossible de remonter la trace du trust détenteur de l'appartement puisque le Lichtenstein est un paradis fiscal. Impossible de trouver un compte bancaire à leur cible puisque qu'il s'avérait, après piratage de son employeur, qu'elle était payée en liquide. Les numéros et identités fournies par Gibbs, qui avait discrètement fouillé la mémoire du téléphone fixe et les carnets d'adresse de celle qu'il était censé protéger, correspondaient à employeur, famille, amis, à l'étranger ou sans autres antécédents que des amendes de stationnement et une interpellation pour possession de drogue remontant à une décennie. L'agent avait même mis à profit les bases de donnée des autres organismes fédéraux dans l'espoir de trouver une correspondance au profil de Lerdings, sans résultat jusque là.

« L'employeur reste la piste la plus pertinente, conclut Bishop.

- C'est surtout la seule. Et elle est bien légère. Je n'ai rien trouvé de spécialement louche dans ses comptes.

- Gibbs va sans doute le rencontrer aujourd'hui. Il pourra nous dire.

- Tu cherchais l'ex petit-ami hier, non ?

- Oui, il doit me rappeler aujourd'hui. Mais à mon avis, il n'y est pour rien. »

Côte à côte devant l'écran, les deux agents s'accordèrent une minute pour souffler. Et ils pensaient exactement à la même chose. Theresa Lerdings avait tout d'une femme sans histoire, mais il y avait bien quelqu'un qui avait essayé de la tuer. Et qui avait touché Tony à sa place.

Gibbs était forcé d'accorder à sa protégée qu'elle était une hôte prévenante. Elle cuisinait bien et copieusement, lui avait cédé son lit, avait acheté et excellemment préparé du café alors qu'elle n'en buvait pas, avait docilement obéit quand il lui avait enjoint de ne pas se tenir trop près des fenêtres, n'avait fait aucun bruit de toute la nuit et lui demandait régulièrement mais sans insistance s'il avait besoin de quelque chose. Elle n'avait de surcroît fait aucun commentaire sur sa conduite et s'était même excusée par avance du comportement que ne manquerait pas d'avoir son patron aux convictions extrémistes.

Il les attendait à l'extérieur du funérarium, lissant sa moustache gominée, et se précipita sur son employée dès qu'elle fut sortie de la voiture, s'inquiétant sur sa santé et prenant de ses nouvelles. Il n'adressa en revanche pas un mot à l'agent fédéral, tout au plus un regard condescendant. L'homme s'énerva d'ailleurs violemment lorsque Lerdings l'informa qu'il devrait rester avec elle jusqu'à ce que le tireur soit retrouvé, jetant à la face de Gibbs des insultes bariolées à grand renfort de cris et mouvements de bras. Le stoïcisme du fédéral face à cette sortie allié aux arguments de la thanatopractrice réussirent à le faire accepter, mais avec une mauvaise volonté évidente, cette protection rapprochée.

« T'as intérêt à rattraper c'criminel fissa. Tara, el'est bien trop bien pour être prise dans vos histoires.

- C'est nous qui sommes pris dans son histoire, ne put s'empêcher de rétorquer Gibbs.

- Et la marmotte elle met l'chocolat dans l'papier d'aluminium, ricana le propriétaire du funérarium. Personne peut en vouloir à Tara. Mais vot'e gars, j'suis sûr qu'une tonne de monde veut sa mort. »

L'ancien marine lui lança un regard noir comme l'enfer. Les seules personnes qui voulaient tuer son agent étaient des salauds. Et il s'était sacrifié pour Lerdings, alors qu'il était loin de pouvoir en dire autant d'elle. Aussi, cet immigré mexicain à la moustache ridicule ferait mieux de surveiller ses paroles s'il voulait sortir entier de cette journée.

« Je t'écoute Abby.

- J'ai analysé les indices rapportés hier par McGee… L'empreinte de chaussure correspond à celle d'Ingram, un policier qui cherchait avec Tim. J'attends encore les empreintes digitales des employés de l'entreprise de rénovation pour les comparer avec celles prélevées sur la scène et les quelques fibres correspondent à celles utilisés pour la fabrication de plein de vêtements bon marché, sauf une qui elle appartiendrait plutôt à un tapis.

- Et ?

- Et rien. Celui qui a fait ça est définitivement doué pour ne laisser aucune trace.

- Pourquoi est-ce que tu m'appelles ?

- A cause de la balle. Il faudra qu'on offre quelque chose au Docteur Pitt pour le remercier. Ducky a dit qu'il l'avait aidé à récupérer cette balle et apparemment, il a aussi aidé Bishop à sortir Lerdings d…

- Abby.

- Oui, la balle donc. Les stries correspondent à trois autres meurtres non élucidés, dans tous les Etats-Unis. Un en Floride, un dans l'Ohio et un dans le New Jersey. Le FBI n'a pas d'indices concluant, ni de connexion entre les victimes, ils pensent donc qu'il s'agit d'un tueur à gage.

- Bon travail Abby.

- Attends ! Est-ce que tu as des nouvelles de Tony ?

- Non.

- D'après Jimmy, Ducky a passé la nuit à l'hôpital.

- Tu as bien passé la nuit au labo.

- Et je vais y passer la journée aussi, jusqu'à ce qu'on coince ce salaud. »

« Qu'avez-vous trouvé ?

- Et bien… Fabian Kreuz vit à New-York. Son travail lui fournit un alibi et il n'a carrément pas les moyens de se payer un tueur à gage. Il a des dettes de jeu et son logement est en hypothèque.

- L'employeur ?

- Fernand Camacho, il a immigré aux Etats-Unis avec sa famille alors qu'il avait neuf ans, aucune formation militaire qui pourrait faire de lui un tireur d'élite, mais s'il a bien tiré de l'appartement qu'a visité McGee, il aurait pu se débrouiller sans. Pas d'armes à feu enregistrées et pas les moyens d'engager un tueur à gage non plus. Les comptes de son funérarium sont serrés chaque mois. Rien qui fasse supposer qu'il en veut à Lerdings.

- Ce n'est pas lui.

- Si vous le dites…

- Et ses parents biologiques ?

- Les coordonnées que vous avez trouvées pour la mère adoptive étaient bonnes, j'ai pu lui parler. Elle dit ne pas connaitre les parents biologiques, elle dit aussi ne pas savoir qui peut en vouloir à sa fille soit-dit en passant, mais elle m'a donné le numéro de l'employé des services sociaux qui a supervisé l'adoption. Je l'ai appelé, il m'a très professionnellement expliqué que je n'avais aucun droit sur ces informations, même avec tous les mandats du monde.

- Donc vous n'avez rien ?

- Bien, pour une adoption qui s'est déroulée il y plus de 25 ans, il semblait étrangement bien se souvenir de Theresa Lerdings.

- Trouvez-les-moi, vivants ou morts. »

Lorsque le docteur Mallard se réveilla, il était dix heures onze, il avait mal au dos et des courbatures dans tous ses muscles, et une souriante jeune femme lui faisait face. Il lui fallut un peu de temps pour se souvenir qu'il était à l'hôpital naval de Bethesda, qu'il s'était endormi à une heure tardive au chevet de son collègue et ami convalescent sur une chaise inconfortable, et que c'était une infirmière qui lui souriait.

« Est-ce que je peux vous apporter quelque chose ? demandait-elle gentiment.

- Un petit quelque chose à manger ne serait pas de refus. Avec un café si possible. »

Elle lui confirma sa commande et s'éclipsa, laissant le vieux légiste seul avec le blessé toujours sous l'effet des sédatifs. Il avait extrêmement mal dormi, mais il était bien trop content qu'Anthony s'en fût tiré pour penser s'en plaindre. Anesthésié par une de ses perfusions, l'agent n'avait pas bougé ni gémit de toute la nuit, et seuls les moniteurs et leurs bruits réguliers attestaient du fait qu'il fût en vie.

Avant qu'il n'eût eu le temps de finir ses étirements, l'infirmière revenait avec un plateau contenant un œuf, deux petits pains au beurre et un gobelet de café; service cinq étoile pour un hôpital.

« Son médecin a coupé les sédatifs, l'informa-t-elle. Il ne devrait pas tarder à se réveiller. Je compte sur vous pour nous prévenir dès que c'est le cas. »

Ducky lui assura qu'il le ferait, et elle quitta la chambre. Le légiste tenta vainement de trouver une position confortable, optant finalement pour la moins inconfortable, et entreprit de déguster son petit déjeuner sans quitter Anthony des yeux. Il venait d'entamer le deuxième petit pain lorsque le blessé fit un premier mouvement, juste bouger la tête. Il finissait son œuf lorsqu'il vit son visage se crisper, puis se détendre. Et il avait fini depuis longtemps son petit-déjeuner et sirotait son café en dissertant sur ses expériences avec le personnel hospitalier au cours de sa carrière lorsqu'enfin l'agent se réveilla. « Rassure-moi Ducky, je ne suis pas à la morgue sur une table d'autopsie, si ? » fut la première chose qu'il dit, d'une voix faible, asséchée et lente mais néanmoins pleine de vie. Le légiste approcha sa chaise du lit.

« Non mon cher, les chirurgiens t'ont sauvé, mais il s'en est fallu de peu. La balle te heurtait un peu plus à gauche, et tu ne serais plus capable de converser avec moi. Du moins, par la parole. De même, si ce cher Dan Smith n'avait pas limité ta perte de sang, tout le personnel de Bethesda aurait été bien en peine de te ramener.

- Merci Ducky. C'est exactement ce que j'avais besoin d'entendre. »

Anthony souriait et le vieux légiste sourit avec lui.

« Ce que tu as fait est très courageux, reprit-t-il solennellement après un silence. Mais tu nous as fait un sang d'encre.

- Désolé. J'étais trop loin d'elle pour la dégager de la trajectoire à temps… Elle va bien ?

- Etant donné que Jethro est avec elle pour la protéger, je pense ne pas prendre trop de risque en avançant qu'elle va bien. »

Ducky se rendait bien compte que son ami faisait attention à ne pas provoquer de mouvement de son torse, et les grimaces intermittentes n'étaient pas observées par un aveugle, mais les sourires rayonnants et les yeux rieurs du blessé étaient des plus rassurants.

Les médecins l'avaient déconseillé, mais l'inspecteur Harbor avait insisté, arguant que ce n'était pas un interrogatoire mais simplement quelques questions. Tony aussi avait insisté, assurant qu'il se portait comme un charme. Le blessé ne savait pour ainsi dire rien de l'affaire, le légiste lui-même n'ayant pas été tenu informé, et il avait hâte à la fois d'en apprendre un peu plus sur l'inconnue devant laquelle il s'était interposé et de délivrer les maigres informations qu'il possédait pour que les policiers pussent passer à quelque chose de plus important.

L'inspecteur ventru et grisonnant se présenta en montrant son badge et s'installa sur une chaise tirée près du lit. La tête du convalescent avait été relevée pour qu'ils pussent se voir mutuellement, et Ducky, autorisé à rester, se tenait poliment en retrait debout dans un coin.

« Un témoin affirme que vous avez pris ces balles pour protéger mademoiselle Lerdings, commença directement l'inspecteur. Est-ce vrai ?

- Et bien, si Lerdings est la jolie brunette à la jupe blanche et verte qui mangeait chinois à la fontaine, oui, c'est vrai.

- Vous ne la connaissez pas, donc.

- Absolument pas.

- Comment saviez-vous qu'elle allait se faire tirer dessus ? continua Harbor avec détachement.

- Le point rouge sur son front était un indice important.

- Pourquoi vous-êtes vous interposé ?

- Vous avez raison, j'aurais dû la laisser se faire tuer sans agir. D'ailleurs, c'est pas du tout comme si j'étais agent fédéral et que protéger les gens était une part de mon job, surjoua Tony.

- Au risque de votre propre vie ?

- Au risque de ma propre vie.

- Vous ne la connaissez pas ?

- Je crois avoir déjà répondu à cette question… C'est un effet secondaire de la morphine ? Je m'invente des souvenirs ?

- J'ai du mal à croire que vous mourriez pour une inconnue.

- Eh ! Je suis vivant. Qu'est-ce que vous avez tous à vouloir que je sois mort ?

- Agent DiNozzo, pourquoi vous êtes-vous interposé ? »

Tony eut un sourire crispé. Cet Harbor était visiblement un policier consciencieux, et il aimait bien l'apparente nonchalance dont il faisait montre ainsi que son insistance qui lui rappelait un peu Gibbs. Mais l'idée d'être encore accusé d'implication dans un meurtre, enfin, une tentative de meurtre pour le coup, était plutôt désagréable. Alors il décida d'être sérieux. Pas longtemps, juste une minute, le temps de convaincre l'inspecteur.

« Parce que cette femme a certainement une famille, peut-être même un mari et des enfants, qui sont très heureux qu'elle soit vivante. Parce que si ça se trouve, elle est une chercheuse sur le point de mettre au point un remède au SIDA. Ou peut-être qu'elle aide dans un centre communautaire et est utile à un tas de gens. Peut-être même qu'elle a bossé dur toute sa jeunesse pour réaliser son rêve de faire le tour du monde en sac à dos, et qu'elle mérite de le faire. Mes proches savent que je peux mourir n'importe quand, ils y sont préparés. Et c'est comme ça que je suis utile aux gens : je les protège au péril de ma vie. »

L'inspecteur Harbor le regardait avec un air indéchiffrable. Ce genre d'œillade qui sonde les pensées secrètes et fait office de détecteur de sincérité chez certains anciens marines, et certains policiers en surpoids apparemment aussi. Tony le soutint un moment, sans sourire, et puis son interlocuteur accepta de le croire et se détourna. Le convalescent reprit aussitôt l'air joyeux de celui qui appréciait simplement le fait d'être en vie.

« Vous avez des pistes ?

- Rien de concluant pour le moment. Mais nous continuons à chercher, et l'agent Gibbs protège Lerdings.

- Avec un peu de chance, le tireur se manifestera encore et Gibbs pourra le descendre. »

L'inspecteur haussa un sourcil. Ce que Tony traduisit par « êtes-vous réellement en train de souhaiter que Theresa Lerdings soit prise pour cible une fois encore, avec le risque d'y laisser la vie ? je note cela dans le profil que nous faisons de vous ». Alors il ajouta :

« Et avec un peu plus de chance, le tireur oubliera totalement qu'il en voulait à la demoiselle et elle pourra vivre vieille sans être inquiétée. »

Harbor haussa son deuxième sourcil. Le convalescent renonça à l'interpréter, rattrapé par la fatigue et par la douleur, les médecins ayant diminué sa dose de morphine pour qu'il eût les idées claires pour l'entretien avec le policier. Il laissa simplement aller sa tête dans son coussin et ferma les yeux. Il entendit vaguement l'inspecteur l'assurer qu'ils le tiendraient au courant de l'avancée de l'enquête avant de prendre congé.

Ducky pris la place laissée vacante à côté du lit.

« Tu devrais te reposer Anthony. C'était téméraire de ta part d'aller contre les indications des médecins. »

Comme il ne répondait pas, le légiste cru qu'il s'était endormi, et s'en réjouit, se préparant à le veiller encore une fois. Mais, sans bouger ou ouvrir les yeux, l'agent prouva qu'il était éveillé. Eveillé mais troublé.

« Mourir par balles, c'est différent de mourir de la peste. »

Ducky douta qu'il fut vraiment conscient de ces mots, et un élan de peine l'étreignit.

« Repose-toi Anthony, fit-il doucement. J'ai prévenu Jethro que tu étais réveillé, il arrive avec mademoiselle Lerdings. Tu t'en remettras parfaitement mon cher, comme toujours. »