L'appartement résonne comme le font les endroits trop vides. Des caisses annotées - à emporter, garde-meubles, parents - alternent avec de rares meubles à divers stades de démontage et quelques tas plus ou moins organisés d'objets hétéroclites provenant de pays variés.

« Tu joues de la guitare ? » s'exclame Jeremy à la vue de l'instrument appuyé contre une porte d'étagère. « Tu n'en as pas parlé. »

« Parce que je peux difficilement appeler ça jouer. Je viens de commencer. Je suis même pas inscrit à un vrai cours, j'essaie de me débrouiller avec des vidéos sur internet mais c'est pas évident. En gros, je sais faire deux accords. Mal. »

« Oh, montre ! »

« Nooon ! Je suis nul de chez nul ! »

« Deux accords, ça en fait toujours deux de plus que ce dont je suis capable. Allez, s'il te plaît ! »

« Tu promets de ne pas rire ? »

Luca déplie un tabouret rangé dans un coin, s'empare de la guitare, s'assied et commence à jouer avec une comique expression concentrée. Si c'est censé être une mélodie célèbre, Jeremy ne la reconnaît pas. Ca ne ressemble pas à grand-chose, pour être honnête. Mais ça n'a pas d'importance.

Luca s'arrête assez vite, avec une mimique à la je-te-l'avais-bien-dit.

« C'est un bon début », dit Jeremy avec un petit sourire encourageant.

Luca affiche un air sceptique et ils se regardent un moment avant d'éclater de rire tous les deux.

« C'était pitoyable. »

« C'était hum… perfectible. Mais comme tu disais, tu commences seulement. Et je dois avouer que ça fait quand même son petit effet. Je ne sais pas s'il existe quelqu'un capable de résister à un guitariste, mais pas moi en tout cas. Comme si t'avais besoin d'ajouter ça pour que je tombe amou- » Jeremy s'interrompt net, avant même de voir se figer le sourire de Luca.

Celui-ci se lève et repose la guitare, le visage fermé. « Il est temps qu'on s'y mette. »

En descendant une première caisse jusqu'à la camionnette de location, Jeremy se maudit de s'être laissé emporter par son verbiage.

Pendant une bonne partie de la matinée, les rares fois où Luca ouvre la bouche, Jeremy craint que ce soit pour annoncer qu'il a changé d'avis et qu'il ira loger chez son ami. Une petite, toute petite partie de lui l'espère peut-être. Dans sa poche, la seconde clé de son appartement, qu'il compte lui donner en fin de journée, presse contre sa cuisse à chacun de ses mouvements. Luca a une fâcheuse tendance à court-circuiter son protocole de réflexion, sans quoi il aurait soigneusement considéré sa proposition avant qu'elle puisse passer ses lèvres. Jouer avec le feu est devenu un doux euphémisme. Jongler avec des torches serait une image plus appropriée, et la dextérité n'a jamais été son point fort.

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Presque tout est chargé dans la camionnette, à présent. Jeremy s'assied sur la plus haute des trois marches du perron. Le froid le gagne sans qu'il trouve le courage de se relever. Il ne peut se défaire de l'idée qu'il est en train d'aider Luca à partir.

Ce dernier passe quelques minutes plus tard, les bras chargés de plantes vertes qu'il dépose dans le véhicule avant de remonter les marches. Il s'arrête à hauteur de Jeremy et pose une main sur son épaule. Jeremy la recouvre de la sienne, sans détourner le regard de la rue où la vie poursuit son mouvement imperturbable. Après un moment, il accepte la main que lui tend Luca pour l'aider à s'arracher de la pierre glacée, et ils rentrent dans l'immeuble.


« Qu'est-ce qu'on fait ? »

« On récupère. »

« Après, je veux dire. »

« Après ? J'avais dans l'idée de recommencer. »

Jeremy sourit. « Et après ça ? On ne va pas passer tout le dimanche au lit quand même. »

« Non ? »

« Tu mériterais que je t'oblige à prouver que tu tiens la distance. »

Luca ricane dédaigneusement. « Et avec quel cliché – et je demande ça uniquement parce que ça m'ennuierait de t'humilier – pourrait-on occuper l'après-midi ? »

« Si je ne me trompe, la sortie au musée ou à l'opéra est un classique. »

« Je vois le genre. Le type étale sa culture, épate la fille avec sa sensibilité et son bon goût, et elle lui tombe dans les bras. »

« Le seul musée où j'aurais eu une chance de t'épater, c'est celui d'histoire naturelle, mais j'imagine que tu le connais par cœur. »

« Peut-être pas à ce point-là, mais pas loin. » Luca s'étire et roule sur le ventre. « Mais tu sais ce qu'on dit à propos des musées. C'est le guide qui fait tout. »

« On dit ça à propos des musées ? »

« Aucune idée », rétorque Luca en contenant mal un sourire. « T'as pas mieux à faire que de chercher la petite bête ? »

En laissant son regard glisser le long de son corps, Jeremy n'a aucune difficulté à trouver deux ou trois idées.

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La tête penchée en arrière, ils admirent l'impressionnant squelette de baleine bleue suspendu dans le grand hall du musée, jusqu'à en avoir mal à la nuque. Même s'ils l'ont tous deux déjà vu, l'animal, qui semble plonger sur les visiteurs depuis le plafond du splendide édifice, reste un spectacle à couper le souffle.

« Ils ont bien fait de la déplacer. Elle est beaucoup mieux mise en valeur ici », apprécie Luca.

Jeremy approuve. « J'étais venu le jour de l'inauguration, l'année passée. C'était magique. »

« Je suis venu aussi. On s'est peut-être croisé ? » Après un temps, il ajoute : « C'est marrant. » Son intonation dit exactement le contraire.

Jeremy fait un petit signe de tête vers le squelette. « Tu vas les sauver, hein ? »

Le sourire de Luca ne monte pas jusqu'à ses yeux. « Tu me prêtes trop de crédit. Mais plus on en apprend sur elles, plus on a de chances de pouvoir faire quelque chose. »

Jeremy se retient de dire que c'est terriblement important. Parce que, forcément, Luca le sait mieux que personne. Parce que tout le monde ou presque tombe d'accord sur le fait que bien sûr, il faut sauver les baleines, et que Jeremy ne pourrait expliquer pourquoi il en fait une espèce d'affaire personnelle. Il se contente de murmurer le nom de l'animal qui les surplombe, Hope, si bas qu'il ne pense pas que Luca l'a entendu, mais celui-ci hoche la tête gravement.

Devant les dinosaures, ils s'enthousiasment comme des gamins. Puis ils déambulent dans le département des insectes, au grand plaisir de Jeremy qui y a passé des heures depuis qu'il vit à Londres. « Dommage qu'on ne soit pas en été, on aurait pu se balader dans la serre aux papillons ! Tu savais qu'il y a six ou sept ans, ils ont eu la naissance d'un Grand Mormon gynandromorphe ? Une moitié mâle, l'autre femelle, un cas d'autant plus rare que c'est une espèce où les deux sexes ont une apparence très distincte et- » Il feint soudain de s'absorber dans la contemplation du contenu de la vitrine la plus proche en marmonnant : « Bien sûr que tu le sais. Il n'y a que moi pour vouloir donner des cours de biologie à un biologiste. »

« J'avais seulement entendu parler de ce spécimen. Je devais être en Nouvelle-Zélande, à ce moment-là. Tu as eu l'occasion de le voir ? »

« Oui. Une aile noire, et l'autre avec des reflets rouges, jaunes et bleus. » Il murmure, face à la vitre, sans savoir d'où lui vient cette idée saugrenue : « Comme s'il avait refusé de choisir un camp. C'était magnifique. » Il se tourne vers Luca. Celui-ci est en train de le fixer, la tête un peu penchée de côté, un sourire flottant sur ses lèvres. « Quoi ? »

« Rien », répond doucement Luca, sans détourner ses yeux sombres dont la profondeur, une fois de plus, épingle Jeremy sur place aussi sûrement que le sont ces papillons dans la vitrine.

Ce qu'il lit dans son regard lui donne l'impression de se retrouver au sommet du grand pommier, la seule fois où il a osé y grimper, parce que Brian l'avait mis au défi et que, parfois, se dégonfler n'est pas une option. Il était tétanisé, pris de vertige et en même temps émerveillé tant par sa propre audace que par les champs de blé qui ondoyaient à perte de vue, encore plus beaux vus d'en haut. L'air était plus enivrant, aussi, et il avait inspiré à fond avant de lancer un cri, de peur autant que d'allégresse, à la campagne étendue sous ses pieds. Se surprenant à souhaiter n'avoir jamais, jamais à redescendre.


« Tu es sûr de toi ? » demande Luca, cessant de l'embrasser pour lui lancer un regard préoccupé.

Hyperconscient de l'air sur sa peau nue, Jeremy se sent exposé et vulnérable. Chacun de ses nerfs semble vibrer désagréablement, accumulant la crispation dans toutes les parties de son corps. Il a beau s'être préparé à ce moment, il ne peut pas s'en empêcher.

« Jeremy, je suis très flatté que tu me confies ta première fois et, ne te méprends pas, j'en ai vraiment envie, mais si tu as changé d'avis, il n'y a pas de problème. »

« Non. J'ai envie que ce soit avec toi. Et j'ai envie que ce soit ce soir. Je suis juste un peu nerveux. »

« C'est normal. Ecoute, ce ne sera probablement pas la meilleure fois de ta vie, mais si tu es détendu, ça ne fera pas mal. Ca peut même être franchement bien. Mais si, à n'importe quel moment, tu veux qu'on arrête, n'aie pas peur de le dire, d'accord ? » Jeremy hoche la tête. Luca se couche sur le côté et lui fait un sourire rassurant. « Allez, viens là. » Docilement, Jeremy se pelotonne dans ses bras. « C'est toi qui donnes le signal de départ. »

Le tremblement cède peu à peu du terrain face à la chaleur apaisante de sa peau, au va-et-vient à peine appuyé de ses paumes sur le dos de Jeremy. Les lèvres de celui-ci s'entrouvrent contre la clavicule de Luca. Un souffle d'abord. Puis l'effleurement de baisers juste esquissés. La pointe de la langue qui s'aventure, aussi prudente qu'un funambule, le long de la délicate saillie de l'os. Il n'en faut pas plus pour qu'il sente Luca durcir contre lui, et son propre corps lui répondre.

Luca ne précipite pas les choses. C'est bon, cette illusion qu'ils ont tout le temps du monde. Les caresses se font graduellement plus précises les gestes, nouveaux – reçus, et non donnés cette fois. La peur a disparu, mais le sentiment d'étrangeté le dispute à la curiosité, la gêne à l'excitation. Luca, agenouillé entre les cuisses de Jeremy, trace sur la peau à sa portée un itinéraire de tendres baisers. Ses mouvements patiemment répétés font poindre une nouvelle sensation sous l'inconfort. Encore ténue mais pleine de promesses. Jeremy se concentre sur elle. Elle enfle, houle recouvrant les pensées, n'en laissant émerger qu'une seule : il en veut plus.

« Je suis prêt. Viens. »

« Si tu veux garder le contrôle, c'est mieux que tu viennes sur moi. »

« Non, je te fais confiance. Plus qu'à moi-même, en l'occurrence. »

Luca le fait gentiment rouler sur le flanc et s'allonge derrière lui. Les bruits de l'emballage du préservatif et du flacon du lubrifiant ouvert une seconde fois font renaître une légère appréhension. Mais seul le souffle chaud frôlant son oreille, chuchotement de paroles rassurantes, fait encore frissonner Jeremy – délicieusement.

La sensation d'intrusion est similaire et pourtant différente. Plus envahissante, plus profonde. En dépit de sa volonté de l'accueillir, il se raidit.

Luca se fige. « Ca va ? »

« Mmh », fait Jeremy d'un ton neutre.

Luca le laisse s'accoutumer avant de s'enfoncer un peu plus, précautionneusement, puis s'immobilise, avec une expiration tremblante. Ce n'est qu'avec l'accord de Jeremy qu'il se remet à bouger.

C'est bizarre. Pas douloureux mais pressant, impérieux. Luca passe un bras devant lui pour le caresser en même temps. Aidé par ses murmures, l'abandon commence à venir et - Oh ! Jeremy n'a besoin de rien dire. Sans doute Luca a-t-il perçu le soubresaut de sa respiration. Il refait exactement le même mouvement, provoquant un gémissement qui ne doit pas être ambigu car il recommence sans poser de question, encore et encore, au rythme lent et régulier d'une marée qui monte.

Jeremy n'est pas sûr de parvenir à se laisser emporter totalement, pas cette fois-ci, mais c'est meilleur que ce à quoi il s'attendait. Il s'apprête à dire qu'il s'en contentera parfaitement, pour que Luca puisse enfin se concentrer sur son propre plaisir, quand l'orgasme le prend par surprise. Plus une douce vague enveloppante qu'un tsunami, mais suffisante pour le laisser frémissant et un peu désorienté.

Il a à peine conscience de Luca déposant un baiser sur son omoplate avant de se retirer. Et quand il trouve la force de se retourner, c'est pour constater, un peu coupable, que Luca a déjà joui, la main autour de son sexe.

« C'était bien quand même, pour toi ? »

Luca ouvre les yeux. « Mmh. C'était pas l'essentiel, mais oui. Pour un tas de raisons. » Il attire Jeremy dans ses bras. « Et toi, c'était comment ? »

Jeremy laisse aller la tête sur son épaule et ferme les paupières, soupirant d'aise tandis qu'il glisse dans une plénitude béate.

« Merci. »

Contre lui, Luca est secoué par un petit rire silencieux.


Je n'ai plus l'âge d'enchaîner des nuits aussi courtes.

Cela fait bien cinq minutes qu'il est planté sous la douche, à peu près aussi alerte qu'un mort-vivant, et il peine toujours à garder les yeux ouverts. Il se décide enfin à empoigner le shampooing, avant de s'apercevoir que c'est celui de Luca.

Ca reste un peu désarçonnant, de partager son territoire avec quelqu'un rencontré si récemment, mais il commence à s'y faire.

Inutile de t'habituer. Dans trois jours, toutes ses affaires auront disparu. Y compris ce flacon.

Cette matérialisation de la fin du décompte, si proche, est une gifle qui le réveille brutalement.

Trois jours. Trois jours et Luca lui rendra la clé qu'il trimballe dans sa poche, sans l'avoir accrochée à son porte-clés, comme si ça n'en valait pas la peine pour si peu de temps.

Il ouvre le flacon et respire longuement le shampooing. Est-ce que Luca trouverait bizarre qu'il demande pour le garder ?

Il imagine ses soirées dans l'appartement vide et il a peur, soudain, de ne pas parvenir à reprendre le cours de sa vie. Comment a-t-il pu en arriver là si vite ?

Tu n'apprendras donc jamais ?

Il se revoit à seize ans, écrivant des lettres pendant des semaines à un amour de vacances. Il y a peu, il aurait voulu tapoter l'épaule de son moi adolescent, mi-émouvant mi-pathétique, et lui dire que non, ce n'est pas l'amour de sa vie, qu'il s'en remettra et qu'il finira même par oublier son prénom. Mais pas aujourd'hui. Aujourd'hui, il a juste envie de sangloter avec lui.

Tu voulais ressentir pleinement les choses. Félicitations.

Il se laisse glisser le long du carrelage et reste assis là, la bouteille de shampooing à la main, l'eau trop chaude continuant à ruisseler sur lui. Il ne pleure pas. Il y aura un temps pour ça. Quand Luca sera parti.


Luca veut dire au revoir à la ville.

Alors, ils passent la journée du samedi à se montrer les endroits qu'ils préfèrent, arpentant Londres en tous sens, de Regent's Park à Covent Garden, des bords de la Tamise aux petits coins secrets nichés dans les quartiers dédaignés par les touristes. Des rues, des bâtiments auxquels Jeremy n'avait jamais prêté une attention particulière prennent une importance nouvelle, désormais liés à un moment de la vie de Luca ou condensés dans un détail qu'il a pointé.

Jeremy lui en veut un peu. Luca sera bientôt loin d'ici alors que lui sera condamné à repasser devant tous ces lieux qu'il aime, sans pouvoir s'empêcher, suspecte-t-il déjà, de le chercher vainement des yeux.

De la terrasse de Saint Paul, ils se prennent en photo ensemble, devant la ville qui étend ses ramifications en contrebas et dresse orgueilleusement ses buildings vers le ciel plombé. Jeremy déteste immédiatement le cliché. Il sait pourquoi ils l'ont pris. Et il y a une ombre dans le sourire qu'ils y arborent.

Combien de temps avant que tu m'oublies ? Et moi, combien avant que je ne me souvienne plus comment étaient ta voix, tes mains ? Avant que je ne me rappelle plus ton rire et ce grain de beauté sur ton épaule ? Avant que je ne pense à toi qu'en retombant sur cette photo par hasard ?

Ils descendent les interminables volées de marches étroites en silence.

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La musique est trop lourde les lumières qui déchirent l'obscurité, trop agressives les gens, trop exaltés. Le genre d'endroit dans lequel il ne mettrait jamais volontairement les pieds en d'autres circonstances. Il aurait largement préféré réitérer la soirée de la veille – devant un film, sous le plaid, contre Luca. En essayant de ne pas s'endormir au bout de dix minutes, cette fois.

Mais Luca lui a proposé de terminer le samedi en l'accompagnant à cette soirée avec ses amis - « Ils se sont mis en tête que j'allais m'ennuyer comme un rat mort en Islande et qu'on devait fêter mon départ en allant danser » - et il leur reste trop peu de temps ensemble pour que Jeremy ait pu refuser.

Le volume sonore ne permet pas de vraie conversation. Adossé au bar, il échange quelques sourires polis et deux ou trois mots convenus avec les amis de Luca qui délaissent pour un instant la piste afin de se réapprovisionner en boissons. Comme souvent quand il rencontre de nouvelles personnes, il a l'impression de passer un examen. Ils doivent déjà l'avoir classé dans la catégorie des rabat-joie, pour avoir décliné une bonne moitié des tournées qu'ils ne cessent d'offrir et s'en tenir au Coca après leur avoir concédé deux bières.

« Arrête de te cramponner à ce bar et viens danser ! » crie Luca près de son oreille.

« Je ne danse pas », l'informe Jeremy, en forçant la voix lui aussi pour se faire entendre.

« J'suis sûr qu'il y a toujours un moment où ils dansent, dans ces fichus films. » Peut-être, mais c'est un poncif sur lequel Jeremy aurait volontiers fait l'impasse. Il finit par céder face à l'insistance d'un Luca déjà passablement éméché - « Allez, personne ne résiste à la musique des années 80 ! Pour me faire plaisir. Juste une danse. »

Il a beau se répéter que, non, tous les regards ne sont pas braqués sur lui, c'est difficile de ne pas se sentir jugé. Il décide de se focaliser sur Luca, excluant tout ce qui n'est pas lui. Il ne doit pas se forcer beaucoup. Luca bouge avec aisance, un immense sourire aux lèvres, et chante les refrains sans retenue. Jeremy pourrait le contempler pendant des heures.

En fait, une fois qu'on parvient à faire abstraction de ce que les autres peuvent bien en penser, se laisser porter par le rythme n'est pas si désagréable. Les basses qui résonnent dans la cage thoracique sont un antidote efficace aux pensées. Autant que le rire de Luca qui s'empare de sa main pour le faire tourner sur lui-même. Et puisque juste une danse, c'est déjà tout ce qui leur est accordé, il enchaîne avec une deuxième, et puis une autre. Une revanche. Il ne quitte finalement la piste que quand toute la troupe se décide à vider les lieux, peu avant l'aube.

Après les embrassades bruyantes et les au revoir emplis d'effusion alcoolisée, tout le monde s'éparpille. Les oreilles sifflantes et la voix éraillée, soutenant Luca qui s'appuie lourdement sur lui, Jeremy se met à la recherche d'un taxi. Tout à sa quête, il ne prête qu'une oreille distraite aux commentaires sur la soirée entrecoupés de gloussements de Luca, quand celui-ci le force à s'arrêter et le fixe avec le brusque sérieux des gens saouls.

« Et si… et si j'y allais pas ? Hein ? Si j'restais i-ici ? »

Jeremy ignore résolument la contraction dans sa poitrine. « Tu dis ça parce que tu as trop bu. Et je ne te laisserais pas faire, de toute façon », objecte-t-il fermement en se remettant en route sans que Luca oppose de résistance.

S'il y a bien une scène rebattue à laquelle je me refuse, c'est celle de l'aéroport. Je ne te rattraperai pas en courant, juste avant que ton avion décolle, pour te supplier de renoncer à ton rêve et de rester avec moi. Mais merci de l'avoir dit.

« C'aurait pu être… être différent si on s'était rencontré plus tôt. Mais c'est tout moi, p-pas vrai ? J'arrive toujours trop tard. »

Ce n'est pas qu'une allusion à son manque de ponctualité. Il y a trop d'amertume dans ces derniers mots pour qu'ils ne cachent pas une histoire. Mais Luca n'ajoute rien et Jeremy ne se sent pas le droit de l'interroger.

J'ai voulu jouer, comme quand on jouait, Adam, Pepper, Brian à moi, à inventer les aventures que nous avions envie de vivre. Et je t'ai entraîné là-dedans comme un égoïste, sans me soucier de ce que tu pourrais ressentir. Mais nous ne sommes plus des enfants. L'imagination, ça ne fait que rendre la claque de la réalité plus douloureuse. Regarde-nous, maintenant.

Il ne peut que murmurer, sincèrement : « Je suis désolé. »