Chapitre 3

Au petit matin. Le soleil auréolait le visage de Naru, à travers la fenêtre de sa chambre. La tempête entourait à présent l'île, grondant au loin, dans une palette de couleurs grises des plus agressives. La Révolutionnaire, assise sur le rebord de sa fenêtre, laissait son regard se perdre au-delà des contours sinueux de la berge. Naru avait peur de la mer, et de ses sombres profondeurs. Se faire dévorer par l'hostilité des eaux du Nouveau Monde l'avait toujours terrorisée. Et c'était en partie pour cette raison qu'elle était restée sur Bartigo, toutes ces années.

oo

Sabo était assis sur l'un des bancs de l'allée centrale de la ville. Il attendait Naru, profitant des derniers rayons de soleil qui éclairaient encore Balfredas. Bientôt, tout changerait sur l'île. La jeune femme avait opté pour un T-Shirt noir, marqué du nom d'un groupe de musique de son île natale, ainsi que d'un pantalon blanc. Ses cheveux argentés, coupés au carré, flottaient dans le vent, et ébouriffaient son visage délicatement.

─ Ah tu es enfin là, glissa-t-il, la tête reposée sur ses bras en croix.

─ Les habitants ont l'air calmes.

Naru avait observé les villageois, sur le chemin. Ils n'avaient pas abandonné leurs sinistres grimaces. Loin de là. Mais il n'y avait pas eu d'incident durant la nuit, et personne n'était porté disparu. Ce qui était plutôt une bonne nouvelle - quoi qu'il était trop tôt pour en juger. Naru tapota l'épaule de Sabo, et lui indiqua la Mairie d'un geste discret.

─ Le Maire de cette ville a fière allure, tu ne trouves pas ?

─ Je me demande où il a bien pu se procurer un costume de cette valeur.

Il portait un sublime costume, aux manchettes dorées, qui coûtait dans les dix millions de Berry. Naru n'avait jamais vu un habit si clinquant. Ils restèrent immobiles, à le scruter, jusqu'à ce qu'il grimpe les escaliers en sautillant, pour se barricader dans la Mairie. Sabo se redressa, et posa ses coudes sur ses cuisses.

─ Quelque chose ne colle pas, Naru. Cette ville, ses habitants... ils essaient de protéger leur trésor, tu ne crois pas ? Après tout, ces pirates tentent de mettre la main sur quelque chose qui leur appartient.

─ Peut-être. Mais pour l'instant, on a pas vraiment de piste concrète. Donc, je vais profiter d'aller chercher des herbes de l'autre côté de l'île.

─ D'accord, on se retrouve plus tard alors.

Naru eut la gorge serrée, en s'éloignant de Sabo. Ces légendes n'étaient peut-être qu'un gros canular fomenté par les villageois, mais elle n'en était pas entièrement convainque. A que cela ne tienne, elle récolterait quelques herbes rares, pour confectionner de nouveaux produits. Elle n'avait aucune raison d'avoir peur ; le soleil brillait et les oiseaux chantaient. C'était une journée tout à fait normale.

Sabo décida d'inspecter d'un peu plus près le grillage qui bordait les bois de Balfredas. Ce grillage ne devait pas se dresser ici par hasard. Encore une ruse des habitants ? "Tout est possible ici", se dit le révolutionnaire, en empruntant le chemin qu'avait suivi l'attroupement de pirates la veille. "Ils essaient de nous faire croire que quelque chose rôde sur l'île. Est-ce pour protéger leur trésor, dont les pirates essaient de s'emparer ? Ça ne fonctionne pas, donc j'ai de la peine à croire que ce soit leur objectif. Il se trame quelque chose, c'est sûr..."

─ Vous étiez perdu, Monsieur ?

Sabo se retourna aussitôt, après avoir entendu une petite voix d'enfant grincer dans son dos. Il fut stupéfait de tomber nez à nez avec un jeune garçon, mince à en faire pâlir un squelette. Ses yeux globuleux ressortaient de son visage, creusé de toute part, comme s'il n'avait pas mangé durant des semaines entières. Il avait également un chapeau rouge et délavé, posé sur le haut de son crâne. Quelques mèches de cheveux gris en jaillissaient, tombant telles des queux de rats sur ses épaules. Sabo tendit la main dans sa direction, espérant l'attraper avant qu'il ne s'enfuie. Cet enfant avait l'air effrayé, et paniqué.

─ Dommage, vous n'étiez pas perdu pourtant…

Le petit garçon dévisagea Sabo, puis sa main, et s'enfuit en courant. Le Révolutionnaire lui emboîta le pas, et longea le grillage en évitant habilement les troncs d'arbre qui gênaient sa course. Sabo entendait les supplications du garçon, ainsi que des rires sinistres qui n'appartenaient pas à un enfant. Le chemin s'ouvrit finalement sur une clairière sauvage, où le petit garçon s'immobilisa soudainement. D'une fraction de seconde, son corps était tourné contre Sabo, la bouche écartée à en arracher la peau de ses joues. Sabo lâcha un hoquet de stupeur, avant de tomber à genoux, une douleur indescriptible comprimant ses tympans. Il ferma les yeux, espérant chasser ce supplice, mais les cris de l'enfant résonnaient toujours dans ses oreilles, insupportables, impitoyables. Une véritable agression sonore. Les plaintes étaient de plus en plus fortes, plus aigües, plus dévorantes. Sabo hurla brusquement, ensevelis sous cette cacophonie, plaquant ses mains sur ses deux oreilles.

Puis, les cris s'estompèrent. Le jeune homme lâcha ses oreilles avec hésitation, et rouvrit les yeux. Le petit garçon avait disparu. Sabo se remit sur pied immédiatement. Un homme le fixait, dans l'ombre du grand cocotier, planté au centre de la clairière. Un vieillard, que l'on aurait pu confondre avec un mendiant. Un sourire angoissant étirait ses lèvres sèches, et gercées :

─ Elle est en colère.

Malgré tout ce qu'il avait déjà affronté, Sabo écarquilla les yeux, les mains accrochées à ses genoux. A peine eut-il détourné les yeux pour saisir son arme, que le vieillard s'était envolé. Il était à présent seul dans la clairière. Seul.

─ Naru, si c'est une farce, sors de ta cachette…

Personne ne se montra. Pourtant, Sabo avait attendu plus de vingt minutes, dans l'espoir que le petit garçon affolé ne revienne. Il n'arrivait pas à réaliser ce qu'il avait vu. Ce qu'il avait cru voir - oui, tout ceci n'avait été qu'une hallucination. Le jeune homme ne broncha pas, et se remit en route, pour retrouver la civilisation, et par la même occasion, oublier cet événement troublant. "Il m'a parlé, ce petit garçon... et pourtant, je n'ai pas vu ses lèvres bouger".

oo

Pendant ce temps, Naru s'était rendue dans une clairière exilée (semblable à celle où Sabo se trouvait). Son panier en osier à la main, elle entreprit de fouiller les sols, à la recherche de sa précieuse Herbe de Lune. Elle cueillit toutes sortes d'herbes sur cette terre aride. Naru tâta le terrain pendant plus de trois heures. A l'heure du déjeuner, elle tomba sur une plante aux beaux reflets dorées.

─ Je ne l'ai jamais vue celle-là…

Elle dévia la tête de sa précieuse plante, farfouillant dans sa poche pour trouver un couteau à la pointe recourbée, afin de sectionner les racines correctement. Quand elle revint sur l'objet de ses désirs, Naru crut faire une crise cardiaque. Un gros pied l'avait sauvagement écrasée, juste devant ses yeux.

─ Qu'est-ce que vous cherchez, comme ça ? glissa un homme, penché au-dessus d'elle.

Elle releva la tête, hors d'elle, les joues salies par la terre. Naru reconnut immédiatement les cheveux de son visiteur. « La serpillière de luxe ». Il n'était pas accompagné de son capitaine, ni même de ses compagnons. Que venait-il faire dans cette clairière, alors qu'il n'y avait pas une goutte d'alcool dans les parages ? Naru poussa le pied de Yasopp rageusement, mais il était déjà trop tard. La pauvre plante était toute plate.

─ C'est quoi tout ça ? Vous allez préparer un alcool spécial ? demanda-t-il, intrigué.

Naru se releva, et dépoussiéra ses habits, en dévisageant Yasopp d'un œil mauvais :

─ Sûrement pas.

─ Vous n'êtes pas commode, hein ? Le Capitaine m'avait prévenu de toute façon, répondit-il, en s'appuyant contre elle, son bras par-dessus ses épaules.

Naru vacilla, mais il la retint avec fermeté. Elle le gratifia d'un regard noir, auquel il répondit sereinement, son pistolet tournant dans sa main droite.

─ On se demandait juste où vous alliez, toute seule, avec votre panier. Simple curiosité, sourit-il.

─ Vous m'espionnez ?

─ Je ne crois pas que ce soit utile, rétorqua-t-il hilare.

Elle bouillonnait à l'intérieur, cherchant un moyen de l'achever rapidement. Un coup de caillou sur la tête devrait l'assommer pour un bon moment. Oui c'était une bonne idée. Elle se frotta les mains, et chercha du regard un caillou qui ne serait pas trop gros ni trop petit.

─ Vous savez, vous devriez boire un coup avec nous une fois, histoire de voir si vous êtes aussi coincée que le capitaine le prétend.

Naru leva les yeux au ciel, agacée au plus haut point.

─ Vous êtes tous aussi lourds, ou c'est seulement vous ? raya-t-elle.

Un bruit provenant des alentours interpella Naru et Yasopp, qui cessèrent de parler. Le cœur de Naru fit un bond dans sa poitrine. Il y avait beaucoup d'oiseaux sur l'île, mais ce bruit était tout de même bizarre.

─ Vous avez entendu ? souffla-t-elle, soudainement rassurée d'être aussi proche de lui.

─ Y a quelque chose là-bas.

Il pointait la pénombre de la forêt, face à eux. Le bruit était à peine perceptible, mais il donnait un arrière goût terrifiant à Naru. Elle avait l'impression d'entendre son père écorcher le cadavre d'un cerf. C'était en tout point similaire. Le bruit des os qui craquent, le sang qui gicle... Naru souffla difficilement, et donna un coup de coude dans le dos de Yasopp.

─ C'est vous le pirate, c'est à vous d'aller voir.

La voix de Naru était restée coincée dans sa gorge.

─ Vous avez la frousse ? se moqua-t-il.

─ Pas du tout, abruti de pirate !

Elle le défia un instant, mais ses émotions reprirent l'ascendant, et elle commença à trembler comme une feuille. Le bruit s'était amplifié, et était caractéristique d'un corps découpé à la machette parvenait nettement à ses oreilles.

─ Mais si vous y allez, je vous offrirai un verre, la prochaine fois que vous viendrez au Burni, reprit-elle pauvrement, en souriant.

Naru le chassa en agitant ses mains, pour le forcer à se décaler. Yasopp haussa les sourcils, et d'un commun accord, il se dirigea d'un pas léger en direction du bruit. Elle attrapa alors son panier, et eut l'idée de partir discrètement sur la pointe des pieds. Pas question qu'elle s'embourbe à nouveau dans une histoire sordide. Seulement, un nouveau bruit perçant et métallique vint perturber ses intentions. Naru sursauta d'effroi.

─ Bordel, qu'est-ce que c'était ? s'égosilla-t-elle.

Yasopp fit volte-face, les bras croisés sur sa poitrine. Il avait envie d'éclater de rire, en voyant la mine rougie de Naru. Elle avait réellement la frousse.

─ Vous en faîtes une tête, ricana-t-il.

Bien sûr, lui, il n'avait pas peur. Naru eut un mauvais pressentiment, à mesure que la température baissait autour d'eux. Elle en avait la chair de poule.

─ Vous n'avez pas vu ce que j'ai vu.

Yasopp soupira, non sans être amusé, et reprit son inspection. Il s'enfonça dans les bois, disparaissant rapidement du champ de vision de la jeune femme. Naru angoissait, seule au beau milieu de cette clairière. Elle éleva la voix pour se rassurer.

─ Vous avez trouvé quelque chose ?

Aucune réponse. Naru se mordit les doigts, jetant des coups d'œil autour d'elle. Il n'y avait plus le moindre son dans cet endroit paisible, et paradoxalement sinistre. Il fallait qu'elle file d'ici, et vite. Tant pis pour ce stupide pirate. Elle écrasa le manche de son panier dans sa main, et courut pour sortir de la clairière, afin de rejoindre le chemin pédestre. Elle ferma les yeux, cherchant à fuir la tête baissée. La mauvais pressentiment emplissait ses veines, et intoxiquait tout son corps au passage. L'odeur du sang prit d'assaut ses narines soudainement. Elle eut envie de vomir. Mais elle y était presque. Plus que quelques mètres...

BOUM.

Sa tête s'enfonça dans un obstacle moelleux, la sonnant sous le choc de l'impact. Elle fut retenue par les bras de Yasopp, qui la mania comme une marionnette. Il claquait des doigts sous ses yeux, pour qu'elle reprenne connaissance.

─ Hé oh, tu m'entends ?

Naru voyait de petites étoiles danser dans un océan blanc. Elle aimait ce spectacle féérique. Yasopp soupira, et jeta Naru sur son épaule, comme un gros bout de viande. Il eut la bonne idée de prendre le panier rempli d'herbes avec lui, et repartit en direction de la ville. Il n'avait absolument rien trouvé dans les parages.

─ Bon sang, le Capitaine va faire une de ces têtes quand il saura que tu t'es amochée toute seule, riait-il en tapant doucement le dos de Naru du plat de la main.

Elle ne voyait que des étoiles, et n'écoutait rien de plus que le sifflement de vent. Yasopp traversa la ville tranquillement, sans croiser le moindre pirate ou villageois. C'était l'heure de la sieste. Il entra dans le Rouflcon Burni, lâcha Naru sur une des tables, et posa le panier à terre.

─ Je vous rapporte ça, dit-il à l'attention de Geda, en pointant Naru qui gisait sur la table.

Geda le regarda ressortir du bar avec effarement. Yasopp étira ses bras, une fois débarrassé de Naru, et bailla longuement. Il était temps pour lui d'aller faire un somme, comme ses compagnons.

oo

La fête battait son plein dans le Roulfcon Burni. Naru s'était réveillée, couchée sur l'une des tables du bar, deux heures plus tôt. Elle était trempée jusqu'aux os. Geda lui avait versé un tonneau d'eau sur la tête. "Oh pardon Naru, je ne t'avais pas vue...".

─ Naru, un spécial toxic rhum s'il-te-plait !

De la musique inondait la taverne, et s'insinuait joyeusement dans les ruelles, se joignant à la bonne ambiance de tous les bars de la baie. Cet éclat de bonheur tonnait par-dessus la tempête, qui menaçait au loin, formant des cumuls plus noirs les uns que les autres. Des vagues s'écrasaient déjà contre la berge du port, plus fortes qu'à l'accoutumée. Personne ne pouvait quitter l'île à présent. Mais personne ne s'en souciait.

La révolutionnaire empoigna une bouteille de rhum, ainsi que quelques herbes toxiques qu'elle avait amassé dans la forêt, et les plongea dans un bain de glaçons. Le petit tonneau était prêt. Geda s'approcha d'elle, et prit le tonneau entre ses mains.

─ C'est fou, ils adorent ta recette ! s'exclama Geda tout sourire.

Naru avait passé la soirée à préparer des "toxic rhum". Ces abrutis de pirates hallucinaient tous avec les herbes qu'elle rajoutait. Certains avaient même cru trouver le trésor maudit de l'île dans le décolleté de Geda. Naru les regardait brandir leurs poings dans tous les sens avec ennui. Ces pirates étaient vraiment spéciaux - d'où le nom de spécial toxic rhum. Heureusement, elle restait tranquillement derrière son comptoir, protégée des mains baladeuses qui traînaient sans cesse dans la salle.

─ Les bougres, est-ce qu'ils ont payé aujourd'hui ?

─ Bien sûr que non.

Le patron du Burni s'essuyait le front à l'aide d'un petit mouchoir, appuyé contre le bar. Il était essoufflé, et transpirait comme un porc. C'était le cas de le dire. Naru avait beaucoup de sympathie pour le père de Geda. Cet homme rondouillet était gentil, et n'avait pas vraiment le sens des affaires. C'était par chance que le Burni existait encore à l'heure qu'il était. Les pirates ne payaient jamais, pas le moindre Berry, ce qui n'empêchait pas le patron d'être heureux. "Ils adorent mon bar", lui avait-il dit lors de son premier jour. Ils adorent cet endroit, comme moi je l'adore... alors à quoi servirait cet argent ?"

─ Tenez Naru, cadeau de la maison, décréta-t-il en lui donnant un verre de vin.

─ Ah merci, mais je ne bois pas à vrai dire…

─ Faîtes moi plaisir !

Il lui souriait de toutes ces dents. Naru n'eut pas le cœur à refuser son geste, et prit le verre de vin dans ses mains. Elle lorgna le liquide sombre qui barbotait dans sa prison de verre avec hésitation. Puis, elle porta le verre à ses lèvres, et but une gorgée. Naru toussa aussitôt.

─ C'est dégueu.

Le patron aimait les plaisanteries, et frappa son ventre rebondi de la main pour manifester sa joie. Naru eut un sourire crispé, mais elle ne fit rien pour se venger. Elle nettoya le plateau où elle découpait les citrons, et rinça son chiffon à l'évier. Il fallait qu'elle face peau neuve sur le comptoir également. Naru contourna donc le bar, chiffon en main, tombant nez à nez avec Corazon. Elle le percuta de plein fouet, le nez niché dans son torse. Décidément, c'était une manie chez elle. Naru resta figée contre lui, reniflant son odeur à travers ses habits. Elle le laissa saisir ses bras docilement, sans opposer la moindre résistance. Les yeux sombres de Naru se perdirent dans ceux de Corazon. Il la sondait sous toutes les coutures, cherchant un détail qui l'aiderait à se souvenir. Un regard vermeil. Des cheveux argentés. Il la connaissait, mais qui était-ce ?

Naru était gênée par ces deux prunelles, qui fixaient chaque partie de son corps méthodiquement. Quelque chose d'enivrant remuait dans son estomac. La révolutionnaire se dégagea de son emprise, s'excusant pour sa maladresse, et fila se cacher derrière le comptoir. Elle nettoya quatre verres, deux fois de suite, persuadée qu'il la fixait toujours. Elle s'efforçait de regarder ailleurs, et quand Geda revint chercher un nouveau tonneau de toxic rhum, Naru lui demanda discrètement, en tassant leurs deux corps sur l'évier :

─ L'homme aux cheveux blonds près du bar, il me fixe ?

Geda lança un regard peut discret à l'assemblée, s'attirant les foudres de Naru, qui tirait sur son t-shirt rageusement.

─ Non, pas vraiment.

─ Pas vraiment ? Ça veut dire quoi ?

─ Qu'il vient de quitter le Bruni. En même temps, il était là depuis un moment.

Naru n'aurait su dire si elle était soulagée ou contrariée. Allait-il continuer à l'ignorer longtemps ? Elle n'avait quand même pas changé à ce point !

─ Mais regarde qui voilà, sourit-elle, en saisissant le menton de Naru.

Le capitaine, la serpillière de luxe et deux autres membres de l'équipage pénétrèrent dans l'établissement. Ils s'assirent joyeusement à la table munie d'une banquette, hélant Naru de la main. Cette dernière implora Geda d'aller les servir, s'accrochant au comptoir comme à sa vie.

─ Pas question que je m'en occupe, Naru !

─ Tu les as tous servis jusqu'à maintenant, pourquoi tu me fais ça ?

─ Ils veulent que ce soit toi, ils t'ont appelé jeune fille, alors vas-y.

Geda lui colla un plateau dans les mains. La révolutionnaire pesta, et avança à contre cœur dans leur direction, le plateau serré contre sa poitrine. A son arrivée, le capitaine s'était redressé, le coude sur la table, et frottait son menton, comme s'il avait une terrible décision à prendre. Yasopp lui octroya un sourire moqueur, tandis qu'un autre regardait ailleurs, la cigarette pendant de ses lèvres entre-ouvertes. Naru les ignora tous les trois, et préféra se rabattre sur celui qui avait l'air sympathique.

─ Bonsoir, qu'est-ce que je vous sers ?

Un silence s'installa subitement, avant que le capitaine ne s'exclame, un grand sourire aux lèvres :

─ Du saké !

Naru grimaça, et repartit au pas de course chercher des bouteilles de saké. Plus vite elle serait débarrassée d'eux, plus vite elle pourrait prendre congé de cet endroit. Naru jeta les bouteilles de saké sur leur table, le cœur battant d'avoir fait aussi vite, et laissa l'équipage les rattraper dans la panique.

─ Qu'elle délicatesse, s'étonna l'un des quatre hommes, après avoir sauvé la dernière bouteille.

Elle l'ignora et s'apprêtait à fuir, quand une main se referma doucement sur son bras, et l'entraîna à s'asseoir près d'eux. Naru obtempéra de mauvaise grâce, forcée de constater que le bras qu'il la retenait était aussi solide que du plomb.

─ Ne sois pas si pressée, ricana le sympathique, en ouvrant une bouteille avec ses dents.

Naru lança un regard peu aimable à Shanks, qui n'avait toujours pas lâcher son bras. Puis, elle releva la tête en direction de sa cible favorite :

─ Vous, qu'est-ce que vous avez fichu dans cette clairière ? demanda-t-elle à Yasopp.

─ Qu'est-ce que tu lui as fait encore, Yasopp ? ricana Lucky, en servant du saké à tout le monde.

Même Naru eut droit à un verre, ce qui ne l'enchanta pas. Yasopp se pencha subitement vers elle, et la défia avec prestance. un sourire ambigu ornait ses lèvres.

─ Allons, pas la peine de rougir, il ne s'est rien passé… ou presque...

L'homme à la cigarette eut un rictus tapageur, rejetant une bouffée de fumée dans l'air saturé de la taverne. Il était amusé, comme toute la bande d'illuminés qui l'entourait. Naru avait une furieuse envie de se carapater de ce guetta-pan, mais elle n'arrivait pas à récupérer son bras. Shanks termina son verre tranquillement, et déclara d'un air détaché :

─ Ouais, pas la moindre chance qu'il se passe un truc entre elle et toi, mon bon Yasopp. Rêve pas trop.

Un silence pesant s'installa à la table, malgré la musique et les rires gras des autres clients. Yasopp avait passé son bras par-dessus la banquette en bois, fixant le Capitaine sans aucune expression qui pourrait renseigner Naru sur le problème. Elle frotta ses cuisses nerveusement, cherchant à disparaître par tous les moyens. Elle hésita à passer dessous la table, mais ce serait juste le meilleur moyen pour qu'ils se lancent dans un concours de blagues salaces. Et puis, tout à coup, ils se mirent à rire à gorges déployées. Naru ne comprenait pas ce qu'il leur prenait, et avait la nette impression d'avoir une crotte de nez qui lui pendait au nez.

─ Parle pour toi capitaine ! rétorqua Lucky en brandissant sa chope.

Naru frappa Shanks de son petit poing inoffensif.

─ Pourquoi vous riez ? s'énerva-t-elle.

─ Naru, il paraît que vous devez un verre à l'un de mes compagnons, chuchota-t-il tout sourire.

La jeune femme fut prise de court :

─ Comment connaissez-vous mon nom ?

─ Il est marqué, juste là.

Son doigt était posé au-dessus de son sein gauche, sur l'insigne brillante, accrochée à sa tenue. Naru se sentit stupide. Bien plus qu'au moment d'annoncer à Koala qu'elle avait perdu son Log Pose, lors d'une mission particulièrement délicate, au beau milieu du Nouveau Monde. Les autres membres de son équipage ne se prièrent pas pour redoubler de rire. Elle remarqua qu'ils étaient déjà tous soûls, alors que la soirée débutait à peine. Naru confisqua la bouteille de Shanks, après avoir dégager son doigt, qui était, soit dit en passant, beaucoup trop proche de ses attributs féminins.

─ Vous êtes déjà bourrés !

─ Et alors ? rétorqua Shanks, en commençant un petit concours de boisson avec Yasopp et Lucky.

Naru se retourna vers Ben, qui fumait sa cigarette tranquillement. Elle le questionna du regard, en fronçant les sourcils.

─ Nous étions sur notre bateau, quand la capitaine a voulu venir ici, lui dit-il. On se demandait bien pourquoi, jusqu'à ce que Yasopp nous dise que tu travaillais ici.

Il eut un sourire discret, alors que Shanks annonçait déjà sa victoire sur Lucky et Yasopp.

─ Dis Naru, Yasopp nous a raconté que tu t'es empalée sur lui, après avoir couru dans tous les sens, avec des yeux ronds comme ça, mima Lucky, hilare.

Elle croisa les bras, cherchant à se relever mais Shanks maintint fermement son épaule de sa seule main, la forçant à se rasseoir.

─ Pas si vite… Qu'est-ce que tu fuyais comme ça ? demanda-t-il, en lui souriant de son air d'ivrogne invétéré.

Ils furent confrontés au mutisme de Naru, qui n'avait pas l'intention de se ridiculiser encore une fois, en racontant son histoire de barbaque déchiquetée et de vieille dame. Ben lui tendit un verre, que Naru prit par dépit, pour qu'ils lui fichent la paix.

─ Dis-moi, il paraît que tu cueillais des herbes médicinales. Tu es médecin ?

Elle fut pour le moins étonnée que Yasopp ait réellement reconnu les herbes qu'elle ramassait.

─ Non, je suis une guérisseuse.

─ Alors tu es sur cette île pour ramasser de l'herbe ? rétorqua Lucky, le sourcil arqué.

Naru voulut se jeter sur lui, et tirer ses grosses joues, mais elle avait peur des représailles de Shanks. Il avait une présence assez effrayante et impressionnante. Elle se laissa donc prendre au jeu, contente qu'ils se soient intéressés à ses petites herbes miraculeuses.

─ Pas n'importe laquelle, je cherche de l'Herbe de Lune.

─ C'est quoi ça ?

Shanks prit la chope de Naru de ses mains, et la but à sa place, lâchant un soupir satisfait.

─ C'est une plante extrêmement rare.

Ben avait parlé, étonnant Naru encore plus qu'elle ne l'était déjà. Ce pirate avait l'air très intelligent. Elle lui accordait son estime, pour le coup.

─ Elle ne pousse et éclot qu'à une température précise, sous une pluie torrentielle. Un climat tropical en somme.

─ Et tu penses qu'elle est sur cette île ?

─ J'ai mes sources. Je pense qu'il y en a une ici, mais je ne sais pas où.

Elle était forcément ici. Naru ne pouvait pas se permettre d'échouer maintenant. Ben but une gorgée de saké, et reprit :

─ Pourquoi tu la veux ?

─ J'ai en besoin pour un remède.

Le regard de Naru s'était voilé, ce qui n'échappa pas au capitaine, qui l'avait soudainement relâchée. Cette réaction la laissa quelque peu bouche bée.

─ Pour qui ?

─ Quelqu'un qui m'est cher.

Puis, sentant les larmes affluer dans ses yeux, Naru quitta leur table, et retourna travailler pour changer les idées qui lui trottaient dans la tête. Elle ne devait pas y penser. Sinon, elle se transformerait en fontaine. Dix minutes plus tard, elle avait réussi à endiguer le flot de larmes qu'elle avait en stock, et avait repris la fabrication des toxic rhum. De leur côté, les pirates étaient à nouveau plongés dans une discussion animée, pour le plus grand soulagement de Naru.

oo

Des cris retentirent dans la baie, hérissant les poils de Naru une heure plus tard. Elle n'avait jamais entendu un cri si aigu et stressant. Hâtivement, elle s'élança hors du Burni, cherchant l'origine de ces cris à glacer le sang. Un véritable chahut l'emporta alors de force, à l'entrée de la baie. La foule de villageois était compacte, et Naru reçut quelques coups de coudes au passage. Elle se débattait presque dans ce torrent humain déferlant droit vers le port. Quand le mouvement se stoppa, elle fendit la foule, pour constater de plus près la raison de cette hystérie collective. Là, au beau milieu de la ruelle, gisait un vieil homme sur le sol. Il n'avait aucune blessure apparente. Pourtant, elle vit un chemin de sang tracé jusqu'à lui, qui avait débuté quelques mètres plus loin.

Naru déborda la foule, s'agenouilla près de lui, et l'examina rapidement. Il respirait faiblement, et avait perdu connaissance. Du sang dégoulinait inlassablement de sang bouche. Il était en train de mourir d'agonie. La population retenait sa respiration à l'unisson, certains choqués, et d'autres stupéfaits.

« [...] C'était un si brave homme, qui a pu lui faire une chose pareille ? [...] ».

« [...] Nous ne sommes plus en sécurité ici [...] ».

Certaines femmes barraient leurs bouches, de peur de crier une nouvelle fois devant l'horreur du spectacle. Naru appela Sabo précipitamment, qui revenait à peine du cabanon de son père, en hurlant par-dessus les chuchotements entremêlés des habitants :

─ Dans ma chambre, je garde mes onguents dans ma sacoche ! Vite !

Le révolutionnaire rebroussa chemin à vive allure, tandis que Naru ouvrit la bouche du vieillard, après avoir enfiler les gants qu'elle gardait toujours soigneusement sur elle. Le sang s'était infiltré dans ses poumons, et il en avait perdu une quantité affolante. A ce moment-ci, elle sut qu'il allait mourir. Elle aurait beau stopper les saignements, il n'avait pas assez de ressources pour survivre. Peu, après, la victime avait rendu son dernier souffle, étouffé par son propre sang. Naru pressa ses mains contre le torse du mort, frustrée de ne pas avoir pu l'aider, en soulageant sa douleur. Mourir de cette façon était une véritable torture.

─ Tu ne pouvais pas le sauver.

Elle se retourna aussitôt, le regard massacrant, prête à lâcher une réplique cinglante. Elle voulait être la meilleure des guérisseuses, comme sa mère. Elle n'avait pas le droit de laisser quelqu'un mourir entre ses mains. "Il te manque cette petite chose, Naru, celle qui te permettra de guérir même le plus affreux des hommes". Sabo était revenu avec son matériel, mais il avait choisi de rester à l'écart de la foule.

─ Mêlez-vous de vos affaires, vous.

Shanks arqua l'un de ses sourcils, puis haussa les épaules à la question silencieuse que semblait lui poser son équipage. Ces derniers étaient amassés autour de la jeune femme, qui ferma les paupières du vieillard délicatement. Elle s'appuya ensuite sur ses genoux, et fendit la foule pour rentrer au Rouflcon Burni. Elle ne pouvait rien faire pour un cadavre. Car c'est bien ce qu'était devenu ce vieil homme, un simple cadavre.

oo

Sabo retrouva Naru un peu plus tard, accoudée au comptoir, le nez dans une tasse de thé.

─ Le Roux a l'air de t'apprécier on dirait.

─ Je ne vois pas de qui tu parles.

Puis elle marmonna, fataliste, sous le regard exaspéré de Sabo.

─ Ils sont tous complètement soûls, et ils osent venir me dire que je n'aie pas été capable de le sauver...

Naru était en colère contre elle-même. Si elle ne pouvait pas sauver ce vieux, alors comment pourrait-elle sauver son père ? Il était voué à mourir, et à devenir un cadavre, comme lui.

─ Tu ne sais vraiment pas qui c'est, hein ?

La jeune femme secoua la tête de droit à gauche, en haussant les épaules. Ce n'était pas vraiment important.

─ C'est l'un des quatre Empereurs Pirates qui règnent sur le Nouveau Monde.

Naru resta impassible, presque ennuyée. Elle bailla, fatiguée de cette journée interminable. Un homme était mort entre ses mains, après avoir souffert de ses blessures durant plusieurs heures. Elle n'avait jamais perdu de patients, jusqu'ici. Alors le fait que cet abruti de pirate soit un Empereur n'avait aucune valeur à ces yeux. Seuls les gens qu'elle appréciait en avait une.

─ Ça ne change rien, il reste un pirate...

La nuit tombait sur Balfredas, emportant le cadavre d'un homme respecté, dans l'abîme de l'oubli. Naru avait beaucoup réfléchi quant à la tournure des événements. Avait-elle bien agi jusqu'ici ou avait-elle manqué un détail ? Et par-dessus-tout, devaient-ils croire aux légendes de Balfredas, maintenant qu'un cadavre gisait dans le port de la ville ?