Born to rebel

Lucifer avait entendu dire qu'un ange voyageait avec les Winchester.

Honnêtement, il trouvait cela logique. Après tout, ses frères ne seraient sans doute pas franchement contents si l'Épée de Michel se faisait malencontreusement tuer – par un vampire, un démon, un chauffard... D'où la présence du gardien à auréole.

Ce qui l'avait étonné, ça avait été d'apprendre que l'ange en question était en pleine déchéance.

Il ne savait pas comment Michel avait régenté la maison en son absence, mais le fait demeurait que ses cadets ne se rebellaient qu'une fois tous les trente-six du mois. Récemment, Uriel avait été le seul, et il n'avait pu convaincre personne de le suivre.

(Lucifer a vaguement senti la mort d'Uriel. Il ne débordait pas spécialement d'affection à son égard, mais il a tout de même eu mal. Il n'a jamais complètement pu cesser d'être un grand frère.)

Le diable est donc intrigué par cette perle rare – qui apparemment se prénomme Castiel. D'autant plus rare qu'il n'est pas de son côté. Presque tous les anges déchus viennent rejoindre Satan – et la cohabitation avec les démons est tout bonnement infernale, vu que même déchu, un ange reste un ange. Il n'y a que quelques imbéciles qui s'arrachent la grâce pour devenir humains – et c'est l'une des rares choses par lesquelles Lucifer est tout aussi écœuré que Michel.

Castiel a conservé sa grâce, même si elle s'affaiblit de plus en plus. D'ici peu, il sera à peine plus qu'un humain – perspective absolument ignoble.

Peut-être que Lucifer peut le sauver de ce destin.

(Supernatural)

L'occasion de parler à son petit frère se présente alors qu'il se trouve à Carthage.

Si le diable y réside depuis une bonne semaine, c'est pour y invoquer la Mort – le Cavalier Pâle de l'Apocalypse. Et autant le dire tout de suite, ce n'est pas du tout une mince affaire. Heureusement, il en aura fini ce soir. L'armada de démons qu'il a amené dans ses bagages s'occupe de quelques préparatifs – c'est à dire enterrer les femmes et les enfants. Vivants, bien sûr.

Il ignore comment, les faucheuses ont appris ce qu'il va faire. Résultat, la ville est infestée d'esprits au point qu'on ne peut aller nul part sans leur rentrer dedans. Déjà, Lucifer n'aime pas beaucoup, mais en plus, les faucheuses ont un regard bizarre – quand on leur parle, on a l'impression de se trouver face à un tueur multi-récidiviste – ce qui est la définition même d'une faucheuse.

C'est tout de même de l'une d'entre elles qu'il se sert pour attirer l'ange déchu dans son piège – et ça fonctionne à merveille.

« Bonjour mon frère. »

(Supernatural)

Au travers de Radio-Ange, Lucifer connaît presque tout de Castiel, même s'il ne l'a pas rencontré personnellement.

C'est pourquoi ce qu'il voit dans le cercle de flammes sacrées le choque.

Ce n'est pas le véhicule qu'il voit, c'est la vraie forme de l'ange. La grâce a beau être affaiblie, il discerne nettement les tourbillons anarchiques qu'elle forme, loin des pulsations contrôlées d'un ange mature. Et les longues ailes noires ont commencé à se recouvrir de plumes correctes, mais arborent encore un duvet soyeux sur la plus grande partie de leur surface.

Un nouveau-né. Ses frères ont envoyé un bébé en Enfer, directement sur la première ligne de la guerre.

L'espace d'un instant, le diable se sent sur le point de vomir.

Dès qu'il le voit, Castiel tente de se faire menaçant. Mais à le voir ébouriffer son duvet pour essayer de paraître intimidant, Lucifer ne ressent que de la pitié pour lui

« Je suppose que tu es venu avec les frères Winchester ? » demande-t-il – avec le ton qu'il utilisait autrefois pour s'adresser à ses petits frères.

« Non. Je suis venu seul. »

A force de veiller sur les petits, Lucifer a fini par comprendre la totalité de leurs tics. À sa façon de coucher les ailes, il voit bien que Castiel est en train de lui mentir.

« Quelle loyauté ! C'est une qualité qui se perd par les temps qui courent. Tu es Castiel, c'est ça ? »

Les ailes du nouveau-né se resserrent contre lui et sa grâce se met à palpiter à un rythme irrégulier ; il panique. Le diable décide de le mettre plus à l'aise.

« On m'a dit que tu étais venu jusqu'ici en automobile. Quel effet ça fait ? »

« Hum... C'est lent. Très confiné » avoue Castiel, l'air presque gêné – et vraiment, Lucifer n'a encore jamais vu un ange avec des ailes aussi expressives. C'est peut-être dû à sa jeunesse, mais le nouveau-né ne sait pas du tout dissimuler.

« Tu es vraiment un être très singulier hein ? » Parce que Castiel aurait pu se téléporter directement ici. Et au lieu de ça... Il choisit de voyager à la manière des humains.

Le nouveau-né ne réagit pas à sa question. Au lieu de ça, il regarde son aîné dans les yeux et ses ailes ont un sursaut.

« Qu'est-il arrivé à ton véhicule ? »

Dernièrement, le diable ne s'est pas observé dans un miroir, mais il sait tout à fait qu'il n'a pas bonne mine. S'il ne connaissait pas la vraie raison, il croirait que Nick souffre de la gale.

« Nick commence à être un peu usé, j'en ai bien peur. Il n'est pas destiné à m'accueillir indéfiniment. »

La grâce de Castiel recommence à pulser, mais de colère cette fois. Sans le cercle qui le garde prisonnier, le nouveau-né se jetterait probablement sur Lucifer.

« Tu n'investiras pas le corps de Sam Winchester. Je t'en empêcherais » gronde-t-il, les ailes déployées de manière agressive.

Il n'est qu'un bébé. Castiel n'est qu'un bébé qui croit pouvoir tout faire. Y compris arrêter le diable. Sauf qu'il en est incapable.

« J'ignore pourquoi tu t'obstines à t'opposer à moi. On m'a banni du ciel parce que je me suis rebellé et il t'arrive exactement la même chose ! Au Paradis, tout le monde réclame qu'on m'élimine, et tu sais ce qui arrivera s'ils parviennent à m'avoir ? Tu seras le nouvel ennemi public n°1 ! Nous sommes dans le même camp que ça te plaise ou non. Alors que dirais-tu de penser un peu à tes intérêts qui dans ce cas précis sont les mêmes que les miens ? »

La posture de Castiel n'a pas changé. S'il y a bien quelque chose que Michel lui a transmis, c'est une tendance très prononcée à faire la tête de cochon.

« Je préfère mourir » laisse-t-il tomber.

Lucifer a eu – à quelques variations près – la même conversation avec de nombreux anges. Et à chaque fois il les a pris au mot. Puisqu'ils aimaient mieux mourir, il les tuait, bien que ça ne lui ai jamais procuré aucun plaisir.

Mais Castiel n'est qu'un nouveau-né. Un bébé.

Lucifer a toujours adoré les tout-petits. Quand il n'était pas avec Michel, il allait toujours s'occuper des nouveaux-nés avec Gabriel et de temps en temps Raphaël. En dépit des millénaires passés dans la Cage, il se souvient encore des petits qu'il a pris dans ses bras, à qui il racontait des histoires, qu'il laissait faire la sieste sur ses genoux.

Il ne peut pas toucher Castiel. Il ne peut pas blesser un bébé. Les humains en sont capables. Ils n'hésitent à tuer leurs petits. Ou même à les torturer. C'est pour ça qu'ils sont monstrueux.

Lucifer ne veut pas être un monstre.

Alors il se contente de laisser Castiel dans le cercle.

(Supernatural)

Lucifer n'aime pas Meg. D'abord parce que c'est un démon. Ensuite parce qu'elle se conduit comme une chienne en chaleur.

Cela dit elle est utile ; elle a croisé à plusieurs reprises les frères Winchester, et c'est pour cette raison que le diable lui a donné la place de comité d'accueil.

Lorsqu'elle vient lui annoncer qu'elle a réussi à coincer les véhicules, elle rayonne d'une fierté écœurante. Patience, se dit Lucifer. Dès qu'il aura réglé le problème avec Michel, il pourra enfin se débarrasser d'elle. Si ça se trouve, il fera durer sa mort. Juste pour le plaisir, parce qu'il a une dent contre les enquiquineuses qui viennent l'adorer dès le petit matin.

« Laisse-les où ils sont » ordonne-t-il – après tout, rien ne presse avec Sam. Il sait qu'il finira par dire oui.

« Tu es sûr ? On ne devrait pas plutôt les mettre hors d'état de nuire ? »

Lucifer devrait lui déchiqueter l'âme pour lui apprendre à discuter ses ordres. Au lieu de ça, il prend une voix caressante :

« Aie confiance mon enfant. Il y a une raison pour chaque chose. »

Après quoi, il se tourne vers Castiel qui... boude, il n'y a pas d'autre mot.

« Tu vois, Castiel. Tu as un peu de temps devant toi, tu peux encore changer d'avis. »

Le nouveau-né ne répond pas. Aucun doute, il fait la tête.

(Supernatural)

Le rituel est tout sauf simple : d'abord il demande au moins une soixantaine de sacrifices, ensuite il faut l'exécuter à minuit. Pourquoi toujours minuit ? Au contraire de ce qu'on pense, Lucifer a horreur de traîner tard le soir.

Il est occupé à reboucher le trou où doit bien se trouver une trentaine de victimes - ah les joies de l'exercice physique - lorsqu'il entend la voix de Sam qui hurle :

« HEY ! »

Forcément, il se retourne. Et là surprise surprise - il ne voit que l'un des deux frères Winchester. Ça, ça sent le coup fourré à vingt kilomètres. Sam commence à faire des rodomontades, en se raccrochant au fusil qu'il a dans les mains - spectacle désolant, à vrai dire.

« Sam, tu n'as pas besoin de cette arme. Tu sais que je ne te ferais pas de mal. » Je tuerais juste tous les membres de ton espèce, y compris ton précieux frère. « Pas vraiment. »

Et c'est là qu'il entend le déclic du pistolet. Manœuvre astucieuse, occuper l'ennemi pour l'agresser par derrière. Quand je me disais que ça puait l'entourloupe...

Les yeux de Dean sont aussi froids que l'étaient ceux de Michel lorsque l'Aîné des Anges l'a jeté dans la fosse infernale.

« Bouffe ça, connard ! »

Et il tire. Et ça fait un mal de chien. Au point que le diable en reste assommé quelques secondes et qu'en se relevant, il a une VILAINE migraine.

« Où est-ce que t'as déniché ce truc ? » lâche-t-il avant d'envoyer Dean valser contre un mur - il a beau être un ange, tendre la joue gauche c'est pas son truc, merci de la compréhension.

Lucifer se tourne ensuite vers son futur corps qui paraît absolument horrifié.

« Tu n'as aucune raison de t'en vouloir, Sam » fait-il gentillement. « Il n'y a que cinq êtres dans la création que ce revolver ne peut pas tuer, et il se trouve que je suis l'un d'entre eux. Laisse-moi une minute pour finir et je suis à toi ! »

C'est plutôt grossier, pour ne pas dire cavalier d'interrompre la situation de la sorte, mais il faut avoir le sens des priorités. Il peut toujours récupérer Sam plus tard mais la Mort n'est pas réputée pour sa patience.

Histoire de faire la conversation, il ramène sur le tapis le problème du consentement - ce qui a pour effet de braquer Sam, qui jure aussitôt qu'il ne dira jamais oui. Histoire de l'embrouiller, le diable se sert des données du scénario de Zacharie (il doit avouer que c'était plutôt inventif comme tactique) ; si Sam perd espoir, il n'aura plus de raison de résister. Et pour perdre espoir, il doit croire que son destin ne peut être changé.

L'humain passe aux menaces de mort. Lucifer n'y prête aucune attention. De toute façon, c'est bon signe, colère égale force vitale donc puissance. Pour changer l'ambiance, il l'éclaire sur les préparatifs du rituel, et l'espace d'un éclair, Sam a l'air sur le point de rendre tripes et boyaux.

« Je sais bien ce que tu penses de moi, Sam. Mais il fallait que je le fasse ! J'avais pas le choix. Tu es sûrement le mieux placé pour le comprendre. J'étais un fils et un frère tout comme toi. Le petit frère. J'avais un frère plus âgé que j'aimais de tout mon cœur. Il m'a traité de monstre, de renégat et il a commencé à s'en prendre à moi. Simplement parce que j'étais différent. Alors dis-moi un peu Sam, tout ça ne te rappelle rien ? Enfin bref, tu va devoir m'excuser, minuit devrait bientôt sonner. Et j'ai un rituel à terminer. »

Sur ce, il se tourne vers les démons et leur donne ses instructions. C'est stupéfiant de voir jusqu'où peut aller leur fanatisme - ces immondices sont réellement prêtes à mourir s'il l'ordonne. A leur place, il y réfléchirait à deux fois.

« Quoi ? » fait-il devant la mine sidérée des deux Winchester - ils ne s'attendaient tout de même pas à ce qu'il ait de l'affection pour ces choses ? « Ce ne sont que des démons. »

La Mort arrive. Il peut le sentir, et il se demande s'il ne devrait pas envoyer les deux humains ailleurs. La vue du Cavalier pourrait les tuer sur le coup, et il ne veut pas gaspiller son énergie en résurrections.

Mais voilà que surgit Castiel - comment s'est-il libéré du cercle ? - qui saisit aussitôt les frères et entreprend de se téléporter, ses ailes vibrant d'agressivité.

Pour toute réponse, Lucifer fait scintiller sa grâce.

La façon des anges d'agiter la main pour dire à plus tard.

Et puis il se retourne vers l'Être qui vient de surgir de sous la terre.

« Bienvenue à toi, la Mort. Je t'attendais. »

Arf, enfin fini ! Si vous saviez ce que ce chapitre m'a fait endurer ! Et encore, je le trouve pas trop top, mais donnez-moi votre avis.

Prochain chapitre, Gabriel et Lucifer ! Sortez vos mouchoirs !

Rappel : si je n'ai pas de reviews, je ne poste pas. (Oui, je n'hésite pas à prendre mes fics en otage. Non, je n'ai pas honte. C'est la faute des gens qui ne veulent pas me dire ce qu'ils en pensent.)