Bonjour tout le monde ! Pour ceux qui ne l'auraient pas compris (à supposer qu'ils soient toujours là), poster tient pour moi du chemin de croix ces derniers temps, faut pas m'en vouloir...
Me revoilà avec un nouveau chapitre un peu particulier, qui nous permettra d'en apprendre plus sur le professeur. J'avais au départ prévu d'en faire une side-story, mais c'est finalement devenu un chapitre à part entière, ce qui explique qu'il tranche un peu avec le reste. L'enfer est pavé de bonnes intentions...
Pour me faire pardonner (tintintin !), je poste en doublé le chapitre 4, ou "le-chapitre-où-il-va-commencer-un-peu-à-se-passer-des-trucs". Ceux qui viennent de soupirer de soulagement peuvent rester.
Encore désolée pour l'attente, merci à tous les reviewers, pardon de ne pas vous répondre individuellement. Si vous avez des questions, si vous voulez discuter des chapitres, n'hésitez pas à me MP (comme disent les jeunes), je vous répondrai avec plaisir.
Enjoy !
Chapitre 3
Interlude : Une vie
« Tout le monde naît un jour, n'est-ce pas ? Un vieux proverbe africain que je viens d'inventer dit que toute notre vie peut être résumée par notre naissance. A cet égard, la mienne fut d'une remarquable concision : à peine sorti du ventre de ma mère, je décidai de me passer de ses services pour filer respirer l'air pur. Estimant qu'une telle opération menée au quatrième étage d'un hôpital de centre-ville constituait un acte de rébellion un rien précoce contre l'autorité parentale, on me rattrapa sans plus de façons par le pied, ce qui au fond n'est pas plus mal car cela me permit de faire connaissance avec les deux composantes essentielles de ma vie à venir : la poitrine gironde de la sage-femme et les barreaux de mon premier lit, lit qu'on devait rapidement couvrir d'une plaque de bois à la suite de plusieurs tentatives d'évasion manquées à base de traction verticale.
Il ne me fallut que quelques heures pour comprendre que ma liberté viendrait de la jonction étroite de ces deux éléments, et je m'appliquai aussitôt à séduire l'infirmière que j'avais repérée comme étant la plus faible de la bande. L'opération de charme, présage de mes succès à venir, fut achevée en moins d'une semaine : profitant d'un instant d'inattention durant lequel ma mère comptait ses billets, la charmante Gerda, me sortit de mon isolement injustifié pour me ramener chez elle, où pour une raison qui m'échappe son époux – un rustre du nom de Hans - ne montra pas le même engouement, et ce bien que j'aie longuement tenté de lui expliquer que lui souffler sa moitié n'était pas dans mes projets immédiats, disons au moins jusqu'à ce que je sois capable de parvenir tout seul au pot de gomina.
La mort dans l'âme, Gerda fut contrainte de ramener le nouvel homme de sa vie à la clinique, où, espérait-elle, sa mère légitime accepterait de verser dans le service après-vente. Bien entendu, celle-ci ayant depuis longtemps pris la poudre l'escampette en emportant le talc, ce cher Hans et moi fûmes contraints à une coexistence houleuse où chacun défendait bec et ongles ses domaines réservés, l'accoudoir du canapé et la poitrine de Gerda constituant d'éternels territoires contestés.
Fort heureusement, dans la ferme où j'avais élu domicile, les distractions ne manquaient pas : aller chercher Gretel dans le foin, courser Miep dans les champs, traire Maria, il ne se passait pas une minute sans que j'aie l'occasion de perfectionner ma technique. Hans, cette brute, dénigrant toute l'esthétique de ma démarche, m'enjoint d'aller tenter ma chance de jeune artiste ailleurs que sous son toit, ce que je fis avec plaisir, non sans avoir auparavant en un geste symbolique fait exploser le canapé de la discorde à la dynamite.
Arrivé à Brême, je rejetai le nom ridicule dont on m'avait affublé pour prendre celui d'El Hombre, choisi avec soin pour ma connaissance nulle de la langue hispanique et ma démarche qui bien que germanique, avec un peu d'effort, pouvait facilement me faire passer pour français.
C'est alors que je fis la rencontre qui allait changer ma vie pour toujours. Nadia, petite biélorusse dont le parallélisme des varices n'avait d'égal que la blancheur de ses cheveux, fut ma première conquête en règle de Don Juan. Je ne saurais dénombrer ses infinies qualités : de l'énergie à volonté, un accès à l'arrière, une vue sur la cour, un chauffe-eau en état de marche presque un jour sur deux, le tout pour un loyer que je m'appliquai à faire descendre sans hâte, afin d'être bien sûr de mes sentiments. Ayant ainsi obtenu l'indispensable pour tout jeune homme qui se lance dans la vie, je me préparais à mener une existence aussi oisive que possible, quand un crieur de journaux vint contrarier mes projets. Lors de la visite qu'il fit à Nadia, il nous appris diverses choses, dont la plus marquante était que c'était la guerre. Décidant que les tourments de ce monde n'intéressent que ceux qui ne peuvent avoir accès à des distractions aussi passionnantes que le nombre de pigeons qu'est capable de soutenir une ligne électrique, je pris la grave décision de ne rien changer à mon existence.
Un jour que je me perfectionnais dans la marche à pied rêveuse, je vis arriver en face de moi un charmant jeune homme à la raie bien parallèle au croisé de sa chemise (je ne sais pas si j'ai signalé à quel point j'aime le parallélisme). A l'endroit précis où nous devions nous rencontrer, j'avisai une échelle montant jusqu'au balcon deuxième étage sur lequel était posé un pot de peinture métallique. Je passai du côté de la chaussé, obligeant mon digne compatriote – que je saluai poliment - à passer sous les barreaux. Il ne me répondit pas. J'eus le souffle coupé par un tel manque de savoir-vivre, est également parce qu'une branche de ma bretelle s'était prise dans un clou sur un bord de l'échelle. Celle-ci s'éloigna donc de l'immeuble dans un crissement de protestation, et c'est alors que le pot de peinture qui, je ne sais pas si je l'ai dit, n'était pas bien posé sur le balcon mais à moitié en équilibre sur ladite échelle, chut lui avec une grande politesse, c'est-à-dire de manière bien parallèle à la façade mais encore une fois, ce pas en avant dans la correction de l'espèce humaine fut stoppé net par – tiens-toi bien – le même rustre que tout à l'heure, qui l'arrêta absolument sans façons, avec sa tête. L'importun s'écroula sur la chaussée, sans même faire l'effort de mettre ses jambes en angle droit.
Trois jeunes gens à casquette sur les yeux et imperméable me firent signe de quitter les lieux, sans raison apparente. Je pensais rentrer chez moi sans encombre mais ils me prirent à parti au coin d'une rue et me félicitèrent, encore une fois pour une raison qui m'échappe, pour ensuite me prier de rejoindre une sorte de club. Leurs mèches inclinées à 45° déplaisant à mon sens esthétique, je refusai.
Quelques jours plus tard, me mirant dans la vitre nouvellement posée de la boulangerie en méditant sur la beauté des baguettes et guettant une inattention de la caissière, trois de ces jeunes hommes bien coiffés m'encerclèrent et me mirent en accusation de délit d'intention. En homme qui aime la vérité, je ne cherchai pas à nier et m'appuyai contre la vitre en une dernière dignité. Celle-ci – il ne faut jamais sous-estimer la paresse des vitriers locaux – ne tenait pas bien et je me retrouvai projeté à travers la vitrine de la façon la plus inélégante possible. Les trois jeunes gens qui me suivaient eurent plus de chance et dans leur précipitation – ou alors c'est le système de vitre qui était relié à la grille de fermeture, ce point n'a jamais été éclairci – sautèrent pile à l'instant ou le volet se déclencha, démontrant une fois de plus que la supériorité de leur caste venait avant tout de leur sens du timing. Finalement cette aventure eut pour moi un tournant heureux, car j'avais atterri sur l'étalage même de pains que je lorgnais tantôt.
A la suite de cela, toujours sans explication, des jeunes gens vinrent régulièrement me trouver, me rémunérant largement pour que j'aille innocemment me promener sur les lieux de leurs opérations. Ils me baptisèrent une fois de plus, et une fois de plus contre mon gré : je me retrouvai affublé, ne me demandez pas pourquoi, du patronyme de Schwarz Katz.
Fort heureusement, ma chance devait tourner une fois encore, quand moi et d'autres membres nous fûmes pris en pension complète dans une sorte de camp de vacances, où je me retrouvai pourvu du nom autrement plus charmant de #131313.
Un concours de circonstances me permit enfin de faire la rencontre qui allait changer ma vie pour toujours. Tandis que j'obéissais docilement à l'un des ordres des animateurs, je surpris près de moi une conversation entre le directeur et un de ses adjoints. « Mme Blute va venir, disait-il, elle est férue de littérature et je veux lui montrer la chambre d'un homme cultivé et polyglotte. Mais si elle voit des livres, répondit l'autre, elle risque d'en déduire que vous les avez effectivement lus. Je sais bien, dit le directeur, c'est pourquoi je tiens à parer à toutes les éventualités. J'ai fait venir l'un des prisonniers qui m'assure avoir lu tous ces livres et parler plusieurs langues. Il me fera un résumé. C'est brillant, monsieur le directeur ! fit l'autre. »
Je partageai son avis, à tel point que ledit camarade chargé de cette mission ne vit jamais l'intérieur de la chambre du commandant. Par un concours de circonstances totalement indépendant de ma volonté, c'est moi qui me retrouvai avec le fardeau de faire du directeur un homme du monde. Je ne sais pas s'il est utile de préciser qu'à ce moment ma culture personnelle s'étendait déjà à deux ouvrages majeurs, La cuisine facile et De l'origine du nom des villes en Bavière.
Sa chambre comptait exactement 53 livres, c'est-à-dire autant que pouvait en contenir l'étagère lorsque tous les ouvrages étaient rangés de manière parallèle. Je soulignai ce point, ce qui acheva de me gagner le commandant.
Il serait trop fastidieux de faire la liste de ces livres, mais il s'avérait qu'aucun n'était La cuisine facile ou De l'origine du nom des villes en Bavière, comme quoi la bibliothèque idéale du directeur ne l'était pas tant que ça. De plus nombre d'entre eux, comme l'Homme qui rit ou Don Quichotte étaient écrits dans des langues barbares. Non rebuté par cet incident de parcours, je commençai à résumer chacun de ces ouvrages à mon élève, guidé par le titre et l'image de couverture. Je profitai de chacun des instants d'absence de celui-ci – qui étaient nombreux, les animateurs étant pourvus de fort peu d'esprit d'initiative – pour voler quelques pages à l'ouvrage que je résumais, pour corriger et orienter mon récit. C'est ainsi le commandant hérita d'une culture riche et imaginative. Je ne sais pas s'il parvint à faire connaître à sa chère Mme Blute tous les points d'intérêt de sa chambre, mais toujours est-il qu'il s'estima satisfait et que je pus, en remerciement, venir à loisir me plonger dans mes ouvrages « préférés depuis mon plus jeune âge » au lieu d'user mon temps précieux sur les rails d'un chemin de fer.
Ayant ainsi du temps à moi, je découvris que ces romans, outre leurs superbes couvertures et leurs titres évocateurs, n'étaient pas dépourvus d'intérêt interne, et je les relisais à loisir, soulignant de temps à autre de passages car c'est ainsi que l'on fait lorsqu'on est sérieux et cultivé.
Quelques temps plus tard, je fus fortement dérangé dans ma lecture par des bruits du dehors, et un homme en uniforme vert qui s'adressa à moi dans une langue que je me rappelais avoir vu dans plusieurs ouvrages, dont Ivanhoé et Macbeth. Je lui répondis donc dans cette langue, il sembla me comprendre mais haussa un sourcil, peut-être son vocabulaire avait-il besoin d'être un peu réactualisé. Pour terminer, j'eus la permission d'emporter la totalité de ma bibliothèque, son propriétaire légitime ayant été égaré. Pour fêter ma réintroduction dans le monde moderne, je pris deux décisions : la première, de ne jamais lire d'autres ouvrages que ceux-ci, car ils formaient un tout qu'il était impossible d'enrichir sans le gâter, et la seconde, de ne jamais me séparer d'eux, un directeur ignare à éduquer pouvant surgir à tout moment.
On me proposa d'aller gagner honnêtement ma vie aux Etats-Unis, je refusai car je venais je faire la rencontre qui allait changer ma vie à tout jamais : Dorine, petite française arborant une coiffure très dégagée et osée pour l'époque, et dont l'esprit de contradiction me plut tout autant que son goût pour la route, réussit à gagner mon cœur, et après des mois de refus acharné, je finis par accepter de l'épouser. Il était plus que temps, car elle n'attendit même pas le troisième ban pour mettre bas.
Dans les premiers temps de notre mariage, tout fut merveilleux. Mais en sortant de l'église, je réalisai mon erreur : Dorine, sous ses airs gentiment parallèles, et accessoirement sous son voile, avait les cheveux bouclés. Je compris soudainement la raison de sa calvitie artificielle, et la plantai là, ne pouvant supporter la vue d'une femme trop malhonnête pour que nous puissions accéder à un bonheur commun.
Je repris la route. Un jour, alors que comme à mon habitude je lisais en marchant, je ressentis quelque chose de mouillé au niveau de mes genoux. Je ne me laissai pas déconcentrer pour si peu, mais la sensation s'accentua et bientôt je me sentis trempé jusqu'à la taille. Levant le nez, je compris presque aussitôt la cause profonde de tout cela : la route ayant bifurqué en traître, j'avais été projeté sur une étendue de sable qui s'arrêtait sans crier gare et encore plus traîtreusement sur une étendue bleue et salée. La beauté du tout ne m'apparut que plus tard, disons après que de bienveillants pêcheurs m'aient hissé à leur bord, mes pieds n'ayant comme d'habitude pas tenu compte de mes réflexions intérieures pour poursuivre.
Afin de laisser à mes livres le temps de sécher, j'acceptai de faire un bout de chemin avec eux, ce qui me conduisit directement à New York, où je débarquai, faute d'avoir pu les convaincre de me déposer en chemin.
Si c'était un tour du destin, celui-ci ne se manifesta cependant que plus tard. Il me fallut attendre que quelqu'un décide de faire basculer le soleil en mode d'économie d'énergie, mais j'avais pris mon mal en patience et j'avais saisi l'occasion pour relire mes livres jusqu'à en percer, de nombreuses fois, le sens profond.
La nouvelle situation ici-bas ne changea tout d'abord pas grand-chose à mon existence, sinon qu'il me fallut faire provision de piles pour ma veilleuse.
Mais le destin était là, veillant dans l'ombre, comme tout le monde.
Ce jour-là, en pleine nuit, je la vis. C'était elle. Enfin. Elle était là pour moi. Ma vie allait enfin changer à tout jamais.
Isabelle.
Ses sublimes yeux verts.
Son air à la fois doux et espiègle.
Ses oreilles délicatement décollées qui la rendaient si particulière.
Les nuances chaudes, complexes, intimes, de son doux pelage marron.
Je tendis les mains, lui flattait la truffe, et l'entraînai à ma suite. Mais tout miracle a sa part d'ombre. A la lumière de veilleuse, je découvris une laisse au cou de ma bien-aimée. Au bout de cette laisse, une tache d'ombre. Les yeux écarquillés d'horreur, j'entendis une vois gazouillante et aigue s'élever dans la nuit :
« Monsieur, c'est mon chien, ça ».
Les enfants, qui plus est en bas âge et de sexe supposé féminin, ne comprennent rien au destin. Notre argument de plus d'une heure acheva de le démontrer. Mais ce qu'ils perdent en intelligence, ils le gagnent visiblement en force de persuasion. Résigné, j'emportai Isabelle, tenant toujours fermement, la petite au bout de la laisse.
Elle s'appelait Zigna, et venait d'une de ces tribus nomades qui se développent à l'écart de villes. La sienne habitait cette étendue d'eau gelée qu'on appelle désormais le Glassroad atlantique, preuve que l'anglicisation n'a que faire de la fin du monde. Elle en avait été séparée en suivant Isabelle attirée par les côtes européennes, mais se refusait à présent à rejoindre les siens pour me laisser en paix avec ma promise, car elle craignait fort d'être grondée. Nous fîmes donc route ensemble vers l'Asie. A cette époque, j'avais depuis longtemps adopté le patronyme unique de Professeur mais jugeant Zigna inapte à toute forme d'instruction, exceptionnellement j'en adoptai un autre qui lui était exclusif. Je devins son Grand-père et elle fut ma petite-fille.
Un mois plus tard, quelque part du côté des anciennes îles japonaises – où nous étions arrêtés pour observer un glacier en éruption – secouée de tremblements et brûlante de fièvre, Isabelle mourut. Ce fut le grand drame de ma vie. Il m'empêcha même pleinement de savourer la joie qu'on me fit en me débarrassant de Zigna que des marchands d'un genre en pleine expansion entraînèrent à leur suite sans que j'aie eu le temps de demander une quelconque rémunération. Je passai les jours suivants dans un état de prostration intense. Même mes livres me semblaient fades. Je compris. Zigna me manquait. Elle assaisonnait de manière tellement exquise le bouillon de pain. Sans perdre plus de temps en auto-flagellation, je fonçai vers le Crossroad de NewyorkSteel, cœur de cet odieux trafic. Ne craignant pas de perdre mon âme et mes poux dans un de ces derniers lieux de perdition où le commerce a encore cours, je pris néanmoins le temps de sauver la vie d'un importun qui, non content de me ralentir considérablement, m'a sauvé la vie trois fois en deux jours.
Mais je réalise que même en ces temps troublés, et comme toujours à la fin des belles histoires le jour s'est couché pendant que je parlais, et qu'il est maintenant temps de finir sur une morale édifiante. En conclusion, je te dirai donc, cher disciple, qu'il ne faut pas accorder foi à tout ce que les gens racontent. Car oui, j'ai menti. Je n'ai jamais lu La cuisine facile. »
