Chapitre 3 : Où la chasse s'ouvre
Note préalable : Je pense que c'est évident, mais je le précise au cas où : les passages en italique sont des événements passés, dont l'ancienneté est variable.
- Je vous le redemande : Où est-il allé ?
Le fer incandescent se rapprochait de nouveau de son torse déjà marqué maintes fois. Les brûlures l'élançaient horriblement. Pourtant, il persista.
- J'en sais rien, insista-t-il, en articulant clairement chaque syllabe.
Le métal rougeoyant s'appliqua de nouveau sur son pectoral. Il réussit cette fois-ci à taire son cri, mais, dans la douleur extrême, il se mordit la langue et se mit à saigner. Le contact lui parut durer une éternité. Lorsqu'enfin le fer s'écarta, pour retourner chauffer dans le four face à lui, pareille à une bouche béante embrasée, il put respirer de nouveau. Son front ruisselait de sueur ; il faisait si chaud, à moins que ce ne fût les formidables décharges d'adrénaline que son corps propulsait pour tenir le coup. Ses muscles, en proie à d'horribles crampes à force d'être attaché ou enchaîné, se contractèrent furieusement.
- Trois jours et vous n'avez toujours pas craqué.
Darius risquait gros, mais il souffrait tellement qu'il ne se souciait plus vraiment de mourir ou non. Il ricana d'une voix rauque et répliqua :
- Peut-être parce que je dis la vérité depuis le début ?
L'inspecteur claqua des doigts et le tortionnaire se rapprocha de nouveau.
- Un témoin nous a informés. Vous et le coupable étiez engagés dans une relation interdite. Même si vous avez abjuré vos mauvais penchants, que vous vous êtes repenti, vous devriez déjà être écartelé pour ça. Ou brûlé vif.
Leurs yeux convergèrent vers la grande bouche de feu, qui ressemblait à la porte des enfers.
- Je vous offre une chance de sauver votre peau. Vous n'avez qu'à parler.
- J'sais rien...
C'était la vérité pure et simple, mais, même s'il avait eu une idée de la destination de Vladimir, il n'aurait rien lâché. L'homme tapi dans l'obscurité observait fixement le supplicié qui l'intriguait de par sa résistance extraordinaire. Il en avait vu mourir sous la douleur, tant elle devenait intenable. Celui-là résistait, le dos barré des plaies des flagellations répétées, le torse couvert de brûlures. Ni le manque de sommeil, ni la faim ou la soif, ne lui faisait perdre la tête. Il avait besoin d'hommes de cette trempe. Darius secoua la tête, pour brutalement la relever et regarder dans sa direction.
- Tuez-moi... mais j'sais rien.
Alors que le bourreau était sur le point de le frapper, l'homme fit un geste.
- Suffit.
Enfin, il quitta le coin enténébré de la pièce. Darius vit pour la première fois sa face, quand il s'accroupit devant lui. Ce qu'il dit à cet instant aurait un retentissement que lui-même n'imaginait pas.
- L'alliance d'une loyauté inébranlable et de la puissance. Tu es l'exemple du parfait noxien. L'emblème de Noxus.
Darius ne pouvait masser son pectoral, à cause de son armure, et il savait trop bien que ce qu'il ressentait n'était qu'une douleur fantôme. Un souvenir, une reviviscence. Pas la seule à le hanter encore. Mais, instinctivement, il posa sa main à cet endroit. Il l'en retira promptement au son de soldats se dirigeant vers lui. Les hommes le saluèrent avec révérence.
- Commandant !
Avec eux, approchait une femme casquée. Pas un centimètre de sa peau, en dehors d'une partie de son visage, n'était visible avec cette armure sombre.
- Rien d'anormal ? demanda Darius.
- Non, Commandant, répondit la Primus Inter Pares.
Techniquement, Riven avait atteint un rang assez élevé pour n'avoir qu'à vouvouyer Swain, le dirigeant en personne, mais Darius était devenu, en plus du Commandant général des armées noxiennes, le grand héros de leur patrie. Bien qu'elle réprouvât les méthodes qui avaient motivé son ascension, elle lui devait le respect. Ses propres hommes l'auraient dénigrée sinon. Darius alla s'appuyer à la rambarde, son regard enveloppant la ville pour laquelle il donnerait tout.
- Quand partez-vous ?
- Les galères largueront les amarres dans une heure, Commandant, répondit-elle, d'une voix mécanique de soldat. Notre détachement atteindra Ionia avant deux jours.
- Bien... soupira le géant en armure. Rompez.
Elle s'inclina, un peu raide, et s'éloigna avec son escorte. Il lui restait une tâche à accomplir, avant de s'en aller. Une beaucoup plus personnelle. Elle prit la direction des quartiers des mages et toqua à une large porte. Ce ne fut pas une voix, mais un sifflement aigu de serpent qui résonna de l'autre côté. Riven entra sans crainte, même s'il ne sonnait pas très accueillant.
- Que viens-tu faire ici ? attaqua le serpent.
La chambre ressemblait davantage à un antre de prédateur. Riven avança jusque dans le fond de la pièce, plongé dans l'obscurité. Deux yeux jaunes luisaient dans le noir, la fixant.
- T'annoncer que j'étais sur le point de partir pour Ionia. Je ne sais pas combien de temps je serai absente.
Ni si je reviendrai.
- Je m'en contrefiche. Laisse-moi seule ! vociféra la bête et elle se retrancha dans le recoin le plus sombre.
C'était ainsi depuis son retour de ce périple ; près de vingt-cinq années s'étaient écoulées et Riven avait tenté par tous les moyens de lui prouver que son amour surpassait ce changement d'apparence, aussi inattendu et radical fût-il, mais Cassiopeia ne se fiait plus à personne. Elle n'osait plus quitter de ses appartements, sauf à la faveur de la nuit, en solitaire, lorsque Swain lui désignait une cible. L'espionne qui charmait s'était muée en un monstre tout juste bon à assassiner. Dans ce domaine, qui n'aurait point dû être le sien, elle avait dépassé Katarina elle-même. Riven, dotée d'un naturel constant et fidèle, l'aimait toujours, mais conserver cette flamme que rien n'entretenait plus devenait de plus en plus difficile. Pire, Cassiopeia lui refusait tout contact. Ce corps qui la dégoûtait elle-même, comment une autre personne aurait-elle eu envie de le toucher ? Celle dont la beauté était presque vénérée s'était métamorphosée en une abomination. Riven ne partirait pas sans au moins la voir ; elle esquissa un pas vers le corps replié dans le noir. Aussitôt, Cassiopeia bondit des ténèbres, touts crocs et griffes dehors. Elle ne la mordit pas, ni ne l'empoisonna ; elle cherchait seulement à l'intimider et la faire fuir.
- Je t'aime... souffla Riven, qui n'avait pas eu peur un seul instant ; elle était davantage marquée par le désespoir de son amante.
- Vraiment ? Alors pourquoi passes-tu tant de temps avec ma soeur ?
Les deux femmes s'étaient énormément rapprochées au fil des années ; Riven ne pouvait le nier. De rivales méfiantes, elles étaient devenues comme "amies", bien que le mot sonne un peu trop fort.
- Elle s'inquiète pour toi, autant que moi. Nous ne parlons que de toi.
Cette fois, elle mentait en partie ; Katarina et elle abordaient de plus en plus de sujets divers, au fur et à mesure que le temps passait. Elles confrontaient leurs idéaux politiques, sociaux. Katarina remettait en question le gouvernement de Swain que Riven servait et Riven argumentait son choix, démontrant qu'il s'agissait de la forme la plus juste, égalitaire, de pouvoir que Noxus ait jamais eue et que, depuis l'avènement de Swain, Noxus enchaînait les victoires militaires. De plus, le moral de la population était au beau fixe. Seules les classes sociales élevées, qui auparavant se disputaient le trône, montraient du mécontentement.
- Cass... débuta maladroitement Riven, mais, dans la seconde, une paire de doigts griffus lui désigna la sortie.
Le coeur de Riven se serra ; tout dialogue avait été rompu entre elles. En réalité, Riven émettait de plus en plus de réserves vis-à-vis de la politique expansionniste préconisée par Swain, mais elle demeurait sous son joug uniquement pour rester auprès de Cassiopeia. Si celle-ci se dérobait continuellement, peut-être vaudrait-il mieux partir. Riven se ressaisit, une fois le seuil franchi. Le simple fait d'envisager de déserter la rangerait du côté des traîtres à la nation ; elle devait rester dans le cadre, s'y conformer. Elle chassa toute pensée parasite. Pourtant, c'était bel et bien réel ; plus rien, hormis son sentiment d'appartenance faiblissant, ne la reliait à cet endroit. Les étendards devenaient chaque jour plus rouges, du sang des ennemis et des noxiens tombés au combat. Les pertes s'accumulaient ; les victoires demeuraient des victoires, mais amères. Des hommes tels que Darius ou Swain se moquaient des pertes humaines ; en tout cas, ils ne s'en émouvaient point. Ils fonctionnaient comme des machines. Une fois leur objectif fixé, ils iraient jusqu'au bout, quoi qu'il en coûte. Autant Riven admirait auparavant cette forme d'esprit inflexible, autant elle la trouvait aujourd'hui cruelle. Elle était lasse de voir les visages changer, ceux des vivants se superposer à ceux des hommes partis trop tôt.
- Alors ?
Katarina attendait à quelques mètres de la chambre, l'espoir, que Riven devrait briser, trop palpable dans sa voix. A la mine basse et démoralisée de Riven, elle obtint sa réponse.
- Elle a toujours été butée... maugréa Katarina, qui feignait de la lassitude.
Riven opina du chef ; elle demeura aphasique un moment, durant lequel elle chercha que dire, mais peut-être tout simplement n'y avait-il rien à ajouter. Elle remonta son barda sur son épaule.
- Veille sur elle en mon absence, d'accord ?
- Comme si tu avais besoin de le préciser, ricana Katarina.
Alors Riven était sur le point de s'en aller, elle l'attrapa par le bras. Sans le relâcher. Elle le pressait presque. Comme rarement, Katarina laissa entrevoir sa vraie personnalité. Vaguement sensible et beaucoup plus attirante selon Riven, en ce qu'elle ressemblait davantage à la Cassiopeia d'antan. La rousse murmura dans un souffle, presque inaudible :
- Reviens-nous.
Riven eut comme un blanc mental. Pendant une seconde de trop, cette voix devint celle de Cassiopeia et le rouge des cheveux, d'ébène. Répondant à un instinct qu'elle réfrénait depuis la transformation de Cassiopeia, elle pressa ses lèvres sur celles lui murmurant ces mots doux qui lui manquaient. Etonnamment, ce ne fut pas Katarina, mais elle qui mit un terme brutal au baiser. Aussitôt qu'elle réalisa. Elle voulut balbutier des excuses, mais le regard de Katarina était porté vers le haut. Riven regarda dans la même direction et repéra Darius qui les observait, l'air furieux. Comme un rappel à l'ordre. Il ne quitta le balcon qu'une fois que les deux femmes eurent baissé les yeux devant lui, honteuses d'avoir été surprises dans ce moment de faiblesse.
- Il serait mal placé pour nous juger, après la relation qu'il a entretenue avec Vladimir, fit remarquer Katarina, pour dédramatiser la situation ; Darius ne les dénoncerait en effet probablement pas, sous peine de revoir son propre passé ressurgir.
- Va savoir... chuchota Riven. ça fait plus de vingt ans que je ne l'ai vu que solitaire. Swain l'a bien endoctriné ; il ne jure que par lui et ne pense qu'à la guerre.
Il l'a privé de tout libre-arbitre. Riven refusait de subir le même sort. Aucune d'elles ne parvenant à trouver les mots, Katarina endossa de nouveau sa froideur professionnelle.
- A bientôt, dit-elle avant de tourner les talons.
Riven ne répondit même pas.
Caitlyn soupira à s'en fendre l'âme, les yeux rivés sur la photo de ses parents ; tous deux lui souriaient, mais ils auraient affiché une toute autre mine s'ils avaient pu voir l'état dans lequel leur cité chérie de Piltover se trouvait actuellement. Lorsque Jinx avait multiplié les hold-up et les dégradations, plus ou moins importantes, Caitlyn, en sa qualité de shérif, avait décrété l'état d'urgence. Mais, face à cette vague de meurtres sordides sans précédent, même cette mesure semblait insuffisante. Pendant des mois, chaque matin était découvert un cadavre percé de balles, des pieds à la tête, comme ces mannequins-cibles qu'on utilisait durant les entraînements. Caitlyn n'était point impressionnable ; elle en avait vu d'autres depuis sa désignation au poste de shérif. Mais, la première fois qu'elle s'était trouvée confrontée à l'une des victimes, elle avait été saisie de haut-le-coeur et avait fini par régurgiter son déjeuner dans le caniveau le plus proche de la scène de crime. La façon dont les corps, vidés de leur sang et troués de toutes parts, étaient agencés, fixés dans des positions improbables. ça ressemblait à la mise en scène morbide d'un réalisateur fou. La taille des impacts de balles et leur emplacement attestaient d'une volonté de laisser lentement agoniser les victimes. Dans la plupart des cas, celles-ci avaient été violées ante et post-mortem. Par un seul homme, alors que les rares indices concordaient à prouver qu'il s'agissait d'un duo de sadiques, oeuvrant de concert. Ces deux enfoirés s'étaient bien trouvés.
Brusquement, tout s'était arrêté, aussi subitement que ça avait commencé. Les assassins avaient dû se lasser et enfin se diriger vers une nouvelle ville. ça ne réjouissait pas du tout Caitlyn. Pour la première fois, un criminel, et d'une certaine envergure qui plus est, s'en tirait sans même qu'elle ait découvert son identité. Pire, il y en avait deux et non un seul. De plus, leur départ n'avait pas restauré la tranquillité et la joie de vivre dans Piltover ; la crainte demeurait omniprésente. Caitlyn leva les yeux au son de sa porte s'ouvrant. Vi entra dans son office. Effrontée comme elle l'était, elle ne la salua que d'un signe de tête, tout en mâchant son chewing-gum.
- Les arrestations du jour, lâcha-t-elle, en balançant sur la table deux dossiers.
- Rien sur nos tueurs ? répliqua aussitôt Caitlyn ; ils l'obsédaient à ce stade.
Vi secoua la tête, un air défait sur son visage tatoué.
- C'est trop tard, de toute façon. Ils ont filé. Pas de doute là-dessus.
Caitlyn se renfrogna. Elle balaya les fichiers qui tombèrent dans un tiroir. Vi connaissait cette expression. Caitlyn l'arborait, lorsqu'elle était gravement contrariée, mais avait arrêté une solution à son problème. Cette solution ne fut pas difficile à discerner.
- Tu ne comptes pas quand même pas les poursuivre ?
A la moue colérique qu'afficha son amie, elle comprit rapidement que si.
- Si je ne m'en charge pas, ils s'en tireront en toute impunité.
Et cette seule pensée la rendait malade. Il avait suffi de deux dérangés pour semer la terreur dans les esprits, pour rompre la paix qu'elle avait instaurée, quand elle avait chassé tous les brigands et assassins terrorisant autrefois Piltover. De nouveau, les habitants se calfeutraient chez eux, n'osant plus mettre le nez dehors, même durant la journée. Piltover s'était changé en une ville-fantôme. La peur était trop présente et les meurtres avaient été si fréquents. Les tueurs avaient comme maudit l'endroit.
- D'après mon expérience, des hommes capables de tels actes ne s'arrêteront jamais tout seuls. En mettant la main sur eux, nous sauverons des innocents de tout Runeterra.
- Que ferons-nous alors ? s'enquit Vi, et, déjà, elle s'imaginait la raclée qu'elle leur collerait.
- Nous ne sommes pas des bêtes comme eux, décréta Caitlyn, tâchant de maîtriser sa haine et sa soif de vengeance, avant qu'elles ne la consument. Nous les ramènerons ici, à Piltover, et nous les traduirons en justice devant le peuple, afin qu'il réalise qu'ils ne sont que des êtres humains et non une sorte de croque-mitaine.
Caitlyn se dressa de son fauteuil et s'empara de son fusil. Vi ne se souvenait pas l'avoir vue si déterminée et tendue. Pourtant, toutes deux se connaissaient depuis de nombreuses années maintenant. La brune lui lança un regard franc et qui se voulait assuré.
- Je ne te demande pas de me suivre.
Je sais que la traque sera rude. Et dangereuse. Elle ne voulait pas entraîner la femme qui était à présent sa meilleure coéquipière et son amie dans la mort. Elle se sentait prête à aller jusqu'au bout du monde pour stopper ces deux monstres, où qu'ils puissent être, comme ces cambrioleurs qui avaient assailli sa maison lorsqu'elle était petite. Elle les aurait ; elle ne leur laisserait pas une seconde de répit.
- Et moi, je dis que je viens. Cupcake, tu ferais quoi sans moi ? ricana Vi, de cette voix narquoise qu'elle prenait pour dissimuler pudiquement son affection.
Le béguin qu'elle éprouvait pour sa shérif n'était pas étranger au fait qu'elle ait rejoint les forces de l'ordre, bien qu'elle ne l'eût jamais avoué. Comme Caitlyn paraissait légèrement découragée, elle initia un rapprochement, posant sa main sur son épaule. L'entrée de Jayce les fit s'écarter promptement.
- Je repasserai plus tard, s'excusa l'homme et il s'apprêtait à ressortir, quand Caitlyn le retint.
- Non, justement, tu tombes à pic.
Il promena sur elles un regard interrogateur.
- Vi et moi quittons Piltover... pour un temps indéterminé.
Elle n'eut guère besoin de lui en exposer le motif ; Jayce déclara seulement :
- Roger that. Ezreal et moi garderons la boutique. Pas de problème. Juste... soyez prudentes.
Tous trois se turent, au tintement de la sonnette d'entrée du commissariat. Quelqu'un était entré. Ils allèrent à sa rencontre et se figèrent, fixant la nouvelle-venue, littéralement stupéfiés. Un rire cristallin agita Jinx. La fauteuse de troubles ne manquait jamais ces entrées. Elle rit de sa voix suraigue :
- J'ai vu quelque chose.
Les justiciers se tinrent sur leurs gardes. ça n'aurait pas été la première fois que Jinx les attirait dans un traquenard. Vi, sur qui elle avait comme jeté son dévolu, en avait faite son ennemie jurée. D'un autre côté, elle éprouvait une sorte de tendresse de grande soeur à l'égard de cette jeune hors-la-loi, pas si différente de celle qu'elle aurait été si Caitlyn ne l'avait pas sortie de la spirale délinquante.
- Pourquoi tu nous aiderais, toi en particulier ?
Les grands yeux agités de Jinx la contemplèrent avec ravissement.
- Je n'aime pas qu'on marche sur mes plate-bandes. Je ne suis pas du genre à prêter mes jouets.
Elle aussi, à sa façon, considérait Piltover comme sa ville. C'était elle le génie du mal ici. Or, récemment, deux inconnus avaient usurpé sa place. Ce n'était plus elle dont les journaux relataient les exploits. Ce n'était plus Jinx, la rebelle, qui animait toutes les conversations. Caitlyn la sonda, d'un air circonspect. Elle détestait avoir recours à elle, mais, à l'heure qu'il était, toute information était la bienvenue.
- Très bien, concéda-t-elle, regrettant déjà ces paroles. Parle.
- Au croisement, à la sortie de la cité, un homme vêtu de rouge...
Elle marqua une courte pause, savourant par avance la révélation qu'elle s'apprêtait à larguer comme une de ses bombes. Enfin, estimant les avoir suffisamment fait patienter, elle déclara, d'une voix soudainement grave :
- Et le Démon Doré était avec lui.
Ses lèvres qui ne pouvaient s'empêcher de sourire longtemps reprirent leur adorable moue empreinte de cynisme. Quant à Jayce, Vi et Caitlyn, ils échangèrent un regard qui en disait long. La situation qu'ils pensaient déjà grave était en réalité presque désespérée. Jayce se déplaça vers le comptoir.
- J'alerte les autorités d'Ionia.
- Qu'ils avertissent Shen et tout l'ordre de Kusho. Il nous faudra toute l'aide qu'ils peuvent envoyer.
Caitlyn serra les poings, se flagellant mentalement ; elle aurait dû se douter qu'il ne s'agissait point de vulgaires assassins. Le tueur au masque était de retour. Le Grand Maître Kusho, sur les commandements du Conseil de Zhyun, avait bien réussi à le capturer une fois, mais à quel prix ! Peu importait cependant sa réputation, son sadisme ; elle ne le craignait pas. Elle ne reculerait pas devant lui, à l'instar de nombre de ceux qui l'avaient pourchassé avant elle. Il regretterait tôt ou tard de s'être attaqué à sa ville. A cette seconde où elle écumait de rage, elle devina sans même le voir le regard compatissant de Vi posé sur elle et elle reprit courage. A nous deux "Démon Doré". Lui aussi affectionnait les armes à feu ? Bien. Ils verraient bientôt lequel était le plus doué.
Le dossier de sa chaise calé contre le mur, l'homme rechargeait paisiblement son fusil. Quatre balles. Pas une de plus, pas une de moins, et le meilleur pour la fin. Le canon reluisait sous la pâle lumière des bougies. Puis, comme à son habitude, il l'essuya en commençant par la crosse pour remonter et effleurer le canon, avec une forme de bonheur extatique dans ses yeux minces. Il répéta son geste d'abord une fois, puis une deuxième et une troisième. Il ne stoppa qu'à la quatrième. La voix de son complice se fit subitement entendre, brisant la solennité du rituel quotidien.
- Il faut partir.
L'homme ordonna avec un flegme inhumain, sur un ton sans équivoque :
- Tais-toi.
Le plus jeune tâcha d'observer le silence, afin de ne pas énerver son compagnon, mais la fougue de la jeunesse et l'angoisse d'être attrapé eurent raison de ses résolutions.
- Changeons au moins de cachette.
Cette bicoque sale les abritait depuis près de trois mois déjà. Les démons se terraient partout. Le meneur glissa son fusil dans son étui, avec une douceur toute particulière, et le poussa sous le lit grinçant, avant de reprendre sa place. Il murmura, toujours sur ce ton neutre, que rien n'atteignait :
- Il te reste beaucoup à apprendre.
- Elle finira par nous repérer. Elle ou son adjointe.
Ce jeunot, qui n'en était plus un qu'en apparence, trouvait encore le culot d'argumenter. L'homme plus âgé désapprouvait, mais ne réagit point cette fois-ci. Un soupir inaudible franchit les lèvres de métal. Il expliqua patiemment :
- Nous n'en avons pas fini ici. Il en reste encore.
Cette fois-ci, son partenaire dans le crime n'eut pas à répondre pour qu'il poursuive.
- Le monde grouille de ces vermines. Tuons-en une. Il en renaît une autre...
- Des "vermines"... Comme Dmitri ?
- Ton maître avait achevé ton apprentissage. Il était... périmé, affirma le tireur, en agitant la main comme écoeuré par un déchet. Son utilité s'arrêtait là. N'as-tu pas toi-même formulé le souhait qu'il meure ?
Tu vois ? Nul besoin de le garder en vie davantage. Lui était arrivé juste à temps pour prendre le relai. Il susurra d'une voix insidieuse :
- Moi, j'éduque ton esprit.
Un silence étrange s'imposa, rapidement rompu par l'élève, qui ricana avec cynisme :
- Devrais-je te tuer aussi, une fois que tu en auras fini ?
Sous le masque et la cagoule noire, se dessina un rictus amusé.
- Je ne te blâmerai pas d'essayer.
D'ailleurs, ce serait la meilleure preuve que son savoir, son idéal, avait été correctement transmis. Son disciple percevait déjà la beauté, l'esthétisme, que donner la mort, la voir fleurir, comme les cerisiers au printemps, engendrait. Lorsqu'un corps périssait, il émanait soudain de lui, hormis son sang, une paix, une sérénité intense que le démon louait et enviait. Cette analogie entre les plantes et la vie, toutes deux naissant et flétrissant, avait été la première chose qu'il lui avait inculquée. Le meurtre n'incarnait en rien un acte barbare ; il appuyait le cycle du renouveau. Il était nécessaire et, surtout, aux yeux du démon, il était la forme d'art la plus accomplie qui soit. Seule une oeuvre organique, peinte dans le sang et sculptée dans la chair, pouvait rendre compte de la torture des esprits, révéler l'envers du décor. Lorsqu'il choisissait ses victimes, il se concevait davantage comme un donateur clément qu'un assassin de bas étage ; en assassinant ces gens, il les glorifiait, les élevait au rang d'oeuvres d'art. Grâce à lui, par lui, ils surpassaient leur vile nature humaine.
- Tu... ne te défendrais pas ?
- Ne dis pas de bêtises, trancha-t-il sans agressivité, plutôt ravi par le toupet et l'entrain dont faisait montre le jeune.
Bien sûr que je me défendrai. Et je prendrai ta vie si je le peux, avant que tu ne prennes la mienne. Il sourit davantage, à l'abri des regards, bien camouflé, et sa longue main mécanique s'étendit vers son disciple.
- N'oublies pas : rien ne t'arrivera tant que tu m'écouteras.
Le conseil s'apparentait davantage à une menace, en dépit de la voix amène, quasi-tendre, avec laquelle il était chuchoté. Comme le cadet ne réagissait pas de la manière qu'il attendait et qu'il restait statique et muet, il reprit, son ton se faisant plus incisif :
- Vladimir, as-tu bien compris ?
Les narines de l'abinos se gonflèrent légèrement, alors qu'il reniflait nerveusement, plutôt frustré par son statut de subordonné. Il voulut s'écarter de l'homme, avant d'avoir satisfait son exigence, mais celui-ci, avec une rapidité et une dextérité que ne laissaient en rien présager sa décontraction apparente, le saisit par la gorge de sa main de métal.
- Vladimir... Ce n'est absolument pas dans ton intérêt que je me mette en colère... Tu devrais l'avoir retenu avec le temps... souffla-t-il, ses yeux dardant sur lui un regard qui sondait son âme, perforait son derme.
Vladimir s'évertua à soutenir ce regard mortel, mais même lui, malgré son gigantesque ego et son impulsivité, y échoua. Le danger suintait ; même un aliéné pouvait le sentir. Vladimir se prenait peut-être pour un prédateur, mais il en existait de bien plus gros que lui. Le démon lui avait moult fois démontré qu'il se trouvait encore tout au bas de l'échelle. Bien en dessous de lui. Toutefois, Vladimir avait beau ne pas être à son sommet, il s'acharnait à résister. Le gantelet du démon tailladait son cou, au fur et à mesure que sa prise se raffermissait ; les lignes écarlates dévalaient la peau trop blanche.
Retrouvrant brusquement le courage d'affronter son regard, Vladimir s'enquit, d'une voix étranglée :
- Pourquoi caches-tu ton visage ?
As-tu peur ? As-tu honte ? Personne, pas même lui, alors qu'ils voyageaient depuis six pleines années ensemble, ne l'avait entrevu. Six ans déjà... A tuer ça et là. A vagabonder et accroître sa maîtrise de la magie du sang, pendant que son mystérieux accompagnateur réglait le compte de personnes dont il ne savait presque, voire absolument rien, tantôt pour le compte de riches, tantôt pour son propre plaisir. Il n'avait pas réalisé à quel point le temps passait vite ; ils s'amusaient bien, tous deux partageant le même délire meurtrier, se croyant invincibles, au-dessus des lois, infatués de la terreur qu'ils laissaient dans leur sillage. Pour aucun d'eux, une vie humaine n'avait de valeur avant qu'ils ne s'en emparent. En fait, ils n'avaient pas besoin d'une raison pour tuer ; peut-être seul leur génome était-il à blâmer. La pression sur sa trachée diminua insensiblement.
- Ce n'est pas quelque chose que tu as envie de découvrir. Crois-moi.
Puis, abruptement, il le relâcha, tout en le repoussant contre le mur.
- Dors. Je surveille.
Lui ne dormait pour ainsi dire jamais. Quand on était aussi recherché que le Démon Doré, mieux valait garder les yeux grand ouverts et les sens, en alerte.
Quand l'alarme retentit dans le palais, Darius fonça à la salle de réunion. Il y avait des lustres qu'elle n'avait pas été déclenchée ; il devoit donc y avoir une excellente raison. Le corbeau de Swain, perché sur une étagère, l'avertit de son arrivée. Le chef d'état l'accueillit d'un air grave qui n'annonçait rien de bon.
- Une personne a brisé notre barrière de sécurité. J'ai déjà envoyé une patrouille et, depuis, plus de nouvelles. Je m'inquiète, avoua l'homme d'un certain âge. Va voir.
Darius acquiesça sans un mot et la montagne de métal traversa le couloir conduisant au grand hall, là où les soldats avaient été dépêchés, afin d'intercepter l'intrus. Le visage était fermé à l'extrême et la hache, colossale, déjà dégainée, de toute manière bien trop lourde pour être tenue autrement qu'en mains. Riven ne le connaissait que mal, mais elle-même trouvait qu'il n'avait plus rien de l'adolescent déconneur et assez sympathique en fin de compte. Il était même réputé pour être psychorigide, incapable de s'écarter des commandements qu'il recevait et exécutait comme un robot. Il contrôlait tout, ne laissait rien au hasard et ne supportait pas la désobéissance, si bien qu'il ne comptait plus le nombre de recrues qu'il avait décapitées pour un mot de travers. Il n'aimait pas tuer ; le désordre et l'anarchie lui étaient juste insupportables. Obsessionnel, perfectionniste et trop autoritaire. Sans doute les "qualités" qui lui faisaient défaut il y avait vingt-cinq ans et qui auraient tout changé. Il encadrait les armées, à défaut d'avoir pu discipliner Vladimir. Leur aventure avait eu au moins le bénéfice de lui prouver une chose : la douceur et la compréhension ne menaient qu'à la débâcle la plus totale. Il avait tenté d'aider Vladimir, de le comprendre et le pardonner, en se mettant à sa place ; tout cela n'avait abouti qu'à de nouvelles morts inutiles.
Le spectacle terrifiant qui l'attendait, le hall peint d'écarlate, des planchers disparaissant sous les cadavres livides jusqu'au plafond, rien de tout cela ne l'émut. Il en avait vécu des batailles ; il avait vu ceux qu'il fallait amputer sur place, ceux qui finissaient éparpillés sur des mètres par une bombe, expérimenté tous les types de plaies, de fractures. Rien ne l'ébranlait plus. Sauf lui.
Il en crut à peine ses yeux, mais c'était bel et bien lui, vêtu d'un long manteau écarlate, ceintré à la taille, au grand col ouvert impeccablement découpé. Il se tenait là ; étonnamment, il ne paraissait guère avoir vieilli. Toujours le même, le teint blanc comme neige et les yeux rouge sang. Le seul changement résidait dans la coiffure ; les cheveux qui avaient poussé. Tout au plus, il semblait avoisiner la vingtaine, tandis que Darius portait bien ses presque quarante-quatre ans.
- Bonjour Darius.
Le ton n'était poli et les mots, anodins, qu'en apparence. Au terme de quinze années, Darius avait cessé d'espérer qu'il revienne ; au contraire, il avait réalisé qu'il valait mieux qu'il ne rentre jamais. Et, maintenant, le voilà qui débarquait sans crier gare, comme une fleur, se comportant comme s'il était déjà en terrain conquis. Darius émit un souffle agacé. Dire qu'il était énervé était un doux euphémisme.
- Vladimir.
- "Vladimir" ? N'était-ce pas plutôt Vlad ? Quelle froideur... minauda moqueusement le noble.
Darius fit fi de sa moquerie et répliqua sur un ton cinglant :
- La dernière fois qu'on s'est vus, tu as voulu me tuer.
- La dernière fois qu'on s'est vus, tu as voulu me quitter.
Darius ricana tout bas. Il n'avait plus l'âge pour ces conneries ; Vladimir n'avait décidément pas autant mûri que lui.
- Ne me dis pas que tu es de retour juste pour ça ? Juste pour discuter un brin, évoquer le "bon vieux" temps... remuer toute cette merde...
- "Toute cette merde"... Quelle magnifique façon de qualifier notre relation...
Vladimir se désirait sardonique et insouciant, mais Darius le connaissait trop bien pour qu'il le trompe aussi facilement. Durant un instant, ses doigts avaient frémi ; sous peu, il ouvrirait les hostilités ; Darius n'en doutait pas. Le mage reprit, sa voix baissant d'un octave, affectée :
- J'ai pensé qu'il était temps pour moi de rentrer à la maison. Voilà la vérité. Je m'imaginais que quelqu'un m'accueillerait.
- Et j'suis là.
La bouche sanguinolente de Vladimir se fendit en un sourire ironique.
- Avec... une hache ? dit-il, pointant de sa griffe l'énorme hache de Darius. Je me figurais un autre accueil. Tu projettes de me tuer ?
Il feignait toujours de la désinvolture, mais l'émotion demeurait presque tangible ; elle transparaissait dans son ton, dans sa gestuelle. Darius répondit, sans ciller :
- ça fait vingt-cinq ans.
Et le massacre alentour prouvait bien qu'il ne s'était pas du tout assagi. Alors, oui, je pourrais t'achever, pour le bien commun. Trancher ton cou comme celui de milliers d'autres avant toi. Ironiquement, il y prendrait probablement davantage de plaisir. Un plaisir bref qu'il regretterait ensuite. Le silence s'instaura, durant près d'une minute. Darius avait changé et pas que physiquement, Vladimir aussi. Le premier était moins dépendant, moins patient ; le second, un tantinet moins émotif, mais pas moins cruel et malade.
- Eh bien, eh bien... ricana moqueusement Vladimir ; il aimait faire durer. On dirait que quelqu'un a pris un coup de vieux.
- Pas toi par contre.
- Un des nombreux avantages de la magie du sang.
Darius le vit avec horreur absorber le dernier litre d'un corps jonchant le sol ; Vladimir n'agissait ainsi que par bravade. Son sort eut l'effet escompté sur Darius, qui le toisa une seconde. Qu'es-tu devenu ? Qu'était ce monstre face à lui ? Le regard de Vladimir passa d'enjôleur à glacial et dur en un clin d'oeil. Il fit signe à Darius de s'avancer, le narguant, l'air plus que suffisant. Ses longues griffes métalliques crissèrent sinistrement quand il les replia.
- Ainsi... Désires-tu un corps à corps ? Allez, ne sois pas timide, "chéri".
Le mot supposé tendre était presque craché, prononcé d'une voix acide et chargée de rancoeur.
- Voyons qui est le meilleur maintenant !
Dans la tête de Darius, le duel devait se terminer le plus vite possible, avant que le passé, les sentiments, ne rejaillissent et ne retrouvent leur emprise sur lui. Il devait se débarrasser de son adversaire sans tarder. Le souvenir de l'adolescent chétif et sans défense était encore trop prégnant dans son esprit ; il fut surpris lorsque Vladimir esquiva son attaque et qu'immédiatement après de vives douleurs le parcoururent. Comme si son énergie vitale était drainée hors de lui. Il constata que c'était exactement ce qui s'était produit.
- Finalement, tu avais raison, Darius. Personne n'est dépourvu de talent... Même moi... j'ai trouvé le mien.
- Bizarrement, j'suis pas si surpris par ton "talent", grogna-t-il, calculant son prochain mouvement.
Ses vagues de sang ricochèrent sur le plastron beaucoup trop épais et solide de son rival. Il ne pouvait qu'aspirer son essence vitale. Cela risquait cependant de suffire. Vladimir planifiait de l'avoir à l'usure. Il lui échappait constamment, évitant le moindre coup, et l'épuisait peu à peu. Darius perdait patience. Ses attaques s'en ressentaient. Plus directes et moins précises. La tête lui tournait, saisie de vertiges, à cause de tout le sang perdu, volé par Vladimir. Le pire était que ce dernier se gaussait et le taquinait, le harcelant de petites piques, plus ou moins personnelles. Il était persuadé d'être intouchable et Darius commença à le croire également, jusqu'à ce que son arme touche enfin sa cible.
Dans sa confusion, il perçut nettement un cri perçant. Les souffrances cessèrent et, son regard se clarifiant, il distingua Vladimir qui rampait pour s'éloigner de lui, tout le torse lacéré, labouré par sa hache. Le coup avait été si brutal qu'il avait basculé, mais, par chance, n'avait pas été fatal. En maints endroits, les os de ses côtés apparaissaient, tout le derme et la chair par-dessus arrachés par la lame. Il balbutiait des insultes pêle-mêle, encore sonné.
- Enf... Salaud... J'vais... te... saigner...
Ce fut au tour de Darius de rire ; il ne s'en priva pas.
- Vas-y, je t'attends.
Vladimir n'était pas si borné et il n'était assurément pas stupide. Il recula ; Darius s'avança, pressé d'en finir. Il se remit debout, avec peine. Pour la première fois, c'était lui qui se vidait de son sang. Il se sentait humilié. Mais pas au point de renoncer à la vie et de préférer mourir.
- Non... Arrête ! hoqueta-t-il et des traînées rouges dégoulinèrent des commissures de ses lèvres.
Si Darius préférait en terminer rapidement, c'était parce qu'il ne restait pas de marbre, en dépit de son expression sévère inaltérable. Intérieurement, il savait que sa culpabilité l'écraserait s'il abattait Vladimir. Mais c'était son devoir. Néanmoins, il ralentit, puis s'immobilisa. Vladimir déployait tous les efforts du monde pour regagner contenance, mais il ne dupait personne ; il était très mal en point. Il devait se coller au mur pour tenir à peu près debout sur ses deux pieds. Les muscles de ses jambes, de ses bras et même de sa nuque tremblaient incontrôlablement ; l'organisme luttait.
- Regarde la situation sous un autre angle... bredouilla-t-il, puis il toussota le peu de sang refluant dans sa gorge. Considère tes compétences et les miennes... se complétant à merveille...
En échange de sa vie, il offrait la mise à disposition de ses pouvoirs. Il était en bout de course, mais son regard scintillait comme s'il parlait d'amour, alors qu'il songeait à la mort. Darius fronça les sourcils, mais la hache demeura en suspens.
- Imagine les répercussions de notre coopération... Ce serait un gaspillage éhonté de me tuer... Si tu vois où je veux en venir...
Darius plissa les paupières. Il demeurait sur ses gardes. S'il la baissait une seconde, Vladimir était bien capable de lui filer entre les doigts, voire d'essayer de le tuer. C'était son genre.
- Je ne déciderai pas de ton sort. Le Conseil se réunira et votera pour ou contre ton exécution. Il jugera.
- Et tu en fais partie ?
- Tu n'as pas gagné ma voix. ça, je peux te le garantir.
- Darius... gémit-il, sa voix se modulant pour se faire plaintive. Laisse-moi... Laisse-moi tuer pour Noxus... Laisse-moi être utile, pour une fois dans sa vie. Mettre mes talents au service de notre patrie...
Il insista bien sur ces deux derniers mots, lui rappelant que lui aussi était noxien, et pas n'importe lequel. Darius demeura inflexible devant la plainte ; ce jeu d'acteur ne le trompait plus. Avant que Vladimir ait pu objecter quoi que ce soit, il gronda :
- Tu attendras ton jugement dans les cachots. Considère-toi chanceux que je n'en finisse pas avec toi sur-le-champ.
Et, alors qu'il se penchait pour le saisir par le bras et le traîner en prison, Vladimir projeta ses griffes droit vers sa jugulaire. Heureusement, Darius avait anticipé cette attaque en traître. Il chopa son poignet et le serra, comme s'il allait le broyer en miettes.
- Perdu.
Mais bien tenté. Vladimir ne se mit pas en rogne. Pas une seconde il ne se débattit. Au contraire, il eut un sourire, un sourire heureux. Comme s'il avait souhaité louper son coup.
Il se coupa sur le bord métallique tranchant. Heureusement, le métal de son bras était plus dur que l'acier le plus robuste. Il ne se raya même pas. Il épongea le sang qui s'écoula de son autre main, encore trop fragile, trop humaine celle-là. Il se dressa de son fauteuil et se dirigea lentement vers la commode, en s'appuyant sur sa canne. Longuement, il contempla le reflet dans le miroir, partagé entre la répulsion et la lassitude. Il correspondait si mal à cet idéal mental qu'il s'était forgé. Il enfila sa cagoule et replaça son masque par-dessus. Aussitôt, le mal s'en alla. Fin prêt, il se plaça devant la fenêtre cassée. Là, il observa dans sa lunette. Elles n'étaient pas encore arrivées, mais pas de panique ; elles ne tarderaient pas trop. Il le sentait bien, aussi sûrement qu'il humait les vapeurs d'essence et la poudre des explosifs fraîchement disposés tout le long du chemin. Elles se montreraient juste à temps, quand les effluves seraient devenus indétectables. Lui n'aurait plus qu'à tirer sur elles comme sur de vulgaires lapins.
Merci aux lecteurs, pour tout le soutien et vos encouragements (ça fait très plaisir ^^)
Beast Out
Note : On est encore loin de la fin, mais j'hésite entre deux fins, une particulièrement tragique et une autre qui serait une happy end. Deux fins tout à fait contraires en fait xD
Chapitre écrit en écoutant des morceaux de l'excellent OST de Kill Bill (surtout "Bang Bang (My Baby Shot Me Down)" de Nancy Sinatra, "Don't Let Me Be Misunderstood" de Santa Esmeralda, "The Lonely Shepherd" de Zamfir et "Summertime Killer" de Luis Bacalov).
