Certains seront peut-être déçus, d'autres non, mais j'ai décidé de m'octroyer une petite pause dans l'écriture un peu lourde de mon autre fic. Mon imagination s'est emballée après une visite au Louvre. Je n'ai pas pu résister...désolée ! L'œuvre dont il est question ici n'est pas du tout exposée à New York mais a été exceptionnellement présentée au public, au musée du Capitole, à Rome. Il s'agit d'un dessin de Michel-Ange retrouvé par hasard durant une restauration.

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Un jour tranquille de semaine dans une bibliothèque abandonnée quelque part dans New York.

Le calme et la sérénité de l'endroit tranchaient radicalement avec l'ambiance trépidante de la ville. Seul le bruit régulier des touches sur le clavier rompait le silence monacal du lieu.

Assis devant ses écrans, Finch profitait d'un moment d'accalmie entre deux numéros pour effectuer les mises à jour nécessaires pour offrir à ses différents alias une vie presque réelle et perfectionner son système. Après avoir répondu à un mail professionnel au nom d'Harold Osprey permettant à l'entreprise de courtage dont il était le propriétaire d'acquérir une part non négligeable d'une société de télécommunication, il s'était connecté au site du prestigieux musée du MET pour renouveler ses dons en tant qu'Harold Wren afin de pouvoir bénéficier de certains passe-droits réservés aux plus gros donateurs.

Une fois son virement effectué, l'informaticien saisit sa tasse, souffla distraitement sur le liquide fumant pour le faire refroidir avant d'en avaler une gorgée. Il soupira de bien-être puis posa délicatement sa boisson à côté de son clavier. Sa main plana un instant au-dessus de sa cuisse anormalement douloureuse. En temps normal, il aurait frotté sa jambe ankylosée par le manque d'exercice mais il ne le fit pas. Il n'était pas seul dans la bibliothèque. Il pouvait sentir dans son dos la présence de son partenaire. Un tel geste d'inconfort aurait tout de suite interpelé l'autre homme qui n'aurait pas manqué de lui faire une remarque.

Faites au moins un peu d'exercices, Finch…

Le reclus pinça les lèvres et retint un soupir de frustration. Il s'agita légèrement sur son siège pour changer de position et soulager ainsi discrètement les tensions au niveau de sa hanche et de sa nuque. Malgré tous ses efforts, il avait beaucoup de mal à rester concentré sur son travail, ses pensées dérivants invariablement vers son agent…

Même si John restait parfaitement immobile et silencieux cherchant sans doute à se faire oublier pour mieux surprendre un geste ou une attitude spontanée de sa part, dévoilant ainsi par mégarde un trait de caractère, Finch ne pouvait ignorer sa présence. Cela faisait des heures qu'il se faisait violence pour paraître détaché…en vain.

Tout comme Finch, John n'avait pas grand-chose à faire aujourd'hui. Après avoir passé la matinée à nettoyer son arsenal sous le regard désapprobateur de son patron qui n'appréciait pas spécialement de voir autant d'armes de guerre, de munitions et d'explosifs dans ce lieu abritant des ouvrages précieux, l'agent avait décidé de s'octroyer un repos bien mérité. Finch avait alors nourri le secret espoir de le voir quitter la bibliothèque pour s'offrir quelques heures de détente à l'extérieur, le laissant enfin seul…Enfin en paix…

Mais contre toute attente et à son grand désarroi, au lieu de se diriger vers la sortie, Reese avait disparu dans les allées sombres de la bibliothèque et en était ressorti un ouvrage à la main. Surpris et contrarié, le reclus l'avait observé d'un œil noir s'assoir sur une banquette en cuir coincée entre les rayonnages et une grande fenêtre aux carreaux poussiéreux et fêlés. Au bout d'une heure de lecture silencieuse, le jeune homme s'était finalement installé plus confortablement. Il s'était allongé, un coussin derrière sa tête et ses longues jambes étendues devant lui. Le message était on ne peut plus clair, l'agent n'avait, non seulement pas l'intention de partir, mais visiblement, il comptait rester un certain temps. Finch s'était donc fait une raison et s'était mis au travail. Mais son esprit peinait à rester concentré, sans cesse perturbé par le bruit discret des pages que l'autre homme tournaient à un rythme régulier.

Soupirant une nouvelle fois mais n'ayant d'autre choix que de cacher sa frustration, le reclus entreprit de mettre à jour ses pare-feux. Mais là encore, le génie n'était pas concentré, multipliant les fautes de frappes et les erreurs grossières.

Lui, le reclus habitué à la solitude, n'était pas encore prêt à partager son repaire avec quelqu'un d'autre. Pourtant, il ne s'agissait pas de n'importe qui, il s'agissait de John. Au fil des missions, l'homme avait su gagner sa confiance, son amitié et sans doute bien plus. Et c'était bien là le problème. Ce petit plus. Ces sentiments un peu trop forts qui le perturbaient tant, en particulier quand l'objet de toutes ses attentions était à ses côtés… Il se sentait désarmé face à lui, mis à nu par son regard bleu d'une intensité dérangeante qui avait le pouvoir de sonder son âme.

Perdu dans ses pensées, l'informaticien mit un certain temps à réaliser que le silence de la bibliothèque n'était plus troublé par les pages que John tournaient. Le reclus se raidit sur son siège. Il pouvait presque sentir le regard bleu acier sur lui, détailler son dos, s'attarder sur sa nuque, sans doute à la recherche de sa cicatrice. Nul doute que l'agent devait se poser mille questions sur ses blessures. Et sans doute, avait-il déjà élaboré milles hypothèses pour y répondre. Mais pour l'instant, il n'était pas disposé à lui révéler ses secrets. Il n'était pas prêt à se dévoiler, à abaisser ses défenses pour faire entrer son partenaire dans son jardin secret si chèrement acquis. Il avait subi tellement de trahisons depuis l'incident qu'il avait appris à se protéger. Malgré son apparence froide et sûre de lui, Finch était fragile et pouvait se briser au moindre coup. Il décida donc, comme à son habitude, d'attaquer en premier.

-Je peux savoir ce que vous faites, Mr Reese ? Demanda-t-il sans se retourner, son agacement soigneusement dissimulé derrière le ton poli.

-Je lis, répondit l'intéressé le plus naturellement du monde.

Derrière ses deux petits mots, Finch pouvait deviner un sourire. Nullement déstabilisé d'avoir été pris un flagrant délit, Reese semblait, au contraire, y prendre beaucoup de plaisir.

-Ne me prenez pas pour un idiot, répondit l'informaticien en faisant lentement pivoter son siège pour observer d'un œil sévère son partenaire.

John, toujours allongé sur le canapé, un bras replié derrière sa tête et l'autre tenant toujours son livre, répondit d'une voix traînante :

-Je n'oserai pas…

Finch plissa les yeux avant de répondre d'une voix sèche, presque insultante s'il n'y avait pas ce petit soupçon d'ironie couplé à ce léger sourire en coin:

-Soit vous lisez aussi vite qu'un enfant de six ans, mais votre dossier n'a jamais fait état d'un quelconque problème de lecture hormis une dyslexie non détectée par vos enseignants, soit vous ne lisez pas et faites autre chose dans mon dos.

Finch eut la satisfaction de voir l'autre homme rougir légèrement sous son hâle à l'évocation de sa scolarité douloureuse. Mais sa victoire fut de courte durée. Reese se redressa prestement balançant ses jambes au sol pour se lever. De sa démarche souple et féline, il s'approcha lentement, les yeux braqués sur son patron. Finch se raidit, troublé par le sourire charmeur et le regard prédateur que lui adressait son partenaire.

-Effectivement, je ne lisais pas, confirma l'agent dans un murmure.

-Alors que faisiez-vous ? Demanda l'informaticien, la bouche de plus en plus sèche à mesure que l'autre homme approchait.

-J'essayais d'en savoir un peu plus sur vous, répondit avec une honnêteté désarmante Reese avant de s'appuyer contre le bureau en bois ancien, juste à côté de son patron.

-Toujours en train de noircir votre petit carnet noir ? demanda Finch en lui lançant un regard méfiant par-dessus ses lunettes.

-Il est loin d'être noirci, répondit avec regret le jeune homme.

Ce ne fut pas l'aveu qui troubla le plus Finch car il savait que John cherchait toujours à percer ses secrets, mais plutôt la lueur de regret et la tristesse qui avaient voilé ses beaux yeux bleus lorsqu'il avait prononcé ses mots. Mais le reclus se reprit rapidement, craignant qu'il ne s'agisse encore d'un stratagème appris à la CIA pour l'amadouer.

-Je vous l'ai déjà dit, je suis quelqu'un de très secret, répondit-il d'un ton cinglant avant de reporter son attention sur ses écrans pour se donner contenance.

-C'est ce qui vous rend d'autant plus fascinant, répondit l'agent en l'observant toujours avec insistance, ravi de le voir se raidir sur son siège.

-Prenez garde que cette fascination ne tourne pas à l'obsession.

Les yeux toujours rivés sur ses moniteurs, occupés à taper d'obscures lignes de code incompréhensibles pour les non-initiés, Finch ne vit pas l'agent se figer, son sourire mourant sur ses lèvres comme pour dire : C'est déjà le cas… Mais Reese cacha son malaise derrière une de ses pirouettes habituelles :

-Vous pourrez toujours me licencier pour harcèlement, annonça-t-il avec insolence, espérant que sa remarque fasse réagir son partenaire.

Et en effet, le reclus ne manqua pas de lui lancer un regard d'abord étonné qui devint vite acéré, en découvrant le sourire éclatant de son agent, visiblement très fier de lui. Après l'avoir toisé un long moment, Finch murmura entre ses dents :

-J'aimerai autant ne pas en arriver à une telle extrémité.

-Vous craignez de perdre un autre agent ? Demanda John avec un air trop innocent et faussement ennuyé.

Mais Finch avait l'habitude de ce genre de remarques tout sauf innocentes et ennuyées. Il avait très bien repéré la manœuvre de son partenaire. Jamais il n'avait fait allusion à un autre agent que lui, ce qui signifiait que John prêchait le faux pour savoir le vrai. L'informaticien ne se laissa donc pas démonter par ce sourire et haussa un sourcil avant de répondre le plus sérieusement du monde, espérant que sa répartie sèche et tranchante mette enfin un terme à ce bavardage qui commençait à dériver vers un terrain dangereusement glissant et inconfortable.

-Je crains de perdre non seulement un excellent agent mais également un ami.

Finch eut la satisfaction de voir la surprise se refléter sur le beau visage de son agent. Les prunelles d'azur se troublèrent, son sourire charmeur se figea tandis qu'une jolie et très inédite teinte rosée colora ses pommettes saillantes. Le jeune homme paraissait flatté par ce compliment, lui aussi très inédit, de la part de son patron, toujours avare en louanges. Finch n'en croyait pas ses yeux. Non, ce n'était pas possible. L'homme en costume, toujours si sûr de lui, toujours si plein de morgue et d'insolence, semblait être déconcerté, pour ne pas dire gêné. Le reclus savoura ce spectacle comme il se doit, avec tout de même, un léger pincement au cœur. Il réalisa soudain que son partenaire n'avait jamais reçu les honneurs qu'il méritait, comme soldat tout d'abord en servant dans les forces spéciales, puis comme agent de la CIA. Finalement, la seule récompense qu'il avait eu pour ses longues années de bons et loyaux services était la trahison couplée d'une tentative de meurtre.

-Merci, répondit simplement John d'une voix rauque, chargée d'émotions contenues.

Finch se contenta de sourire avant de reporter son attention sur ses écrans, gêné par ce témoignage ému de gratitude. L'atmosphère calme et tranquille du début avait laissé place à une ambiance plus lourde, chargée de sous-entendus et de non-dits.

Mal à l'aise, Finch décida d'éteindre son ordinateur puis de se lever. L'homme, engourdi d'être resté immobile trop longtemps, vacilla légèrement avant de se rattraper à son bureau, ignorant la main tendue de son agent. Malgré la peine d'être une nouvelle fois rejeté, Reese ne fit aucun commentaire et se contenta de regarder son patron frotter sa jambe douloureuse avant de s'éloigner d'une marche plus laborieuse que d'ordinaire.

Aussi rigide que le code moral qu'il défendait, Finch se dirigea d'un pas hésitant vers la sortie, pressé de mettre le plus de distance possible entre lui et son agent. Il s'arrêta devant le portant en bois et enfila avec des gestes mécaniques son lourd manteau en velours noir, se drapa de son écharpe en cachemire lie de vin et posa son chapeau de feutre sur sa tête, prenant quelques secondes pour l'ajuster au mieux. Une fois chaudement emmitouflé, il se tourna vers Reese qui l'observait toujours sans un mot.

-Bien, je dois vous quitter. Je vous contacterai si un nouveau numéro tombe, annonça-t-il d'un ton formel en espérant couper-court à toute tentative d'interrogatoire dissimulée sous les éternelles taquineries de son partenaire.

Mais c'était mal connaitre Reese dont la curiosité avait été piquée au vif par ce départ précipité qui avait tout l'air d'une fuite. Amusé par cette attitude pour le moins puérile pour quelqu'un d'aussi raisonnable que Finch, le jeune homme ne put s'empêcher de le titiller :

-Un rendez-vous Finch ?

L'intéressé se pencha pour saisir la lanière en cuir d'une mystérieuse sacoche qui attendait au pied du porte-manteau. Sans un mot, il tourna les talons et s'engagea dans le long couloir qui menait à l'escalier principal du bâtiment. Mais juste avant de passer la lourde grille en fer, il hésita. Après quelques secondes d'incertitude, il se ravisa et se tourna vers John, qui attendait toujours, appuyé contre le bureau.

- Mr Reese ?

-Oui ?

-Ne cherchez pas à me suivre, avertit le reclus d'un ton froid qui ne souffrait aucune discussion.

Loin d'être impressionné par la menace à peine voilée, l'agent prit un air faussement blessé digne d'un acteur de théâtre :

-Vous doutez de moi ?

-Je préfère prendre les devants. Profitez de votre journée de liberté pour vous détendre. Vaquez à vos occupations, vos loisirs…, suggéra le reclus avant de disparaître.

-Bien patron ! répondit d'un ton trop révérencieux l'agent, un léger sourire aux lèvres.

Cette fois-ci, John avait la ferme intention d'obéir car, ce que Finch ignorait, c''était qu'il constituait justement, son passe-temps préféré.

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Une fois à l'extérieur, Finch fut saisi par le vent glacial de novembre qui lui frappa le visage. Il inspira de longues bouffées d'un air très vivifiant pour reprendre contenance et permettre à ses joues rouges de confusion de reprendre une teinte plus normale. Une fine fumée de condensation s'échappa de ses lèvres entrouvertes, embuant ses lunettes et l'enveloppant dans un doux nuage cotonneux. Ce genre d'altercation avec son partenaire était de plus en plus fréquentes et il avait de plus en plus de mal à les gérer, ne trouvant son Salut que dans la fuite. Il savait que ce comportement était puéril, qu'il repoussait le problème au lieu de le régler. Mais dès que John était à ses côtés, il ne semblait plus penser correctement, comme si son cerveau ne fonctionnait plus normalement. Reese avait le don de le pousser dans ses retranchements et de lui faire perdre toute rationalité. En dehors des missions, rester dans la même pièce que son partenaire lui était de plus en plus éprouvant. Ses regards un peu trop appuyés qui semblaient fouiller son âme, ses phrases à double-sens qui le mettaient mal à l'aise, ses sourires charmeurs qui le troublaient… Impossible de se concentrer. Impossible de rester indifférent quand vous êtes l'objet d'une attention aussi soutenue de la part d'un tel homme.

Pour l'instant, la seule solution que Finch avait trouvée était de fuir, de mettre le plus d'espace entre lui et son trop séduisant partenaire. Rester dans la bibliothèque, son seul, unique et véritable foyer, lui était devenu presque insupportable lorsque Reese se faisait inquisiteur, cherchant à le bousculer pour mieux forcer ses défenses. Il avait donc pris l'habitude de quitter les lieux dès que la situation devenait inconfortable pour lui. Au gré de ses errances solitaires, il avait réussi à trouver un petit havre de paix qui lui permettait de laisser son esprit au repos. Quelques heures lui suffisaient pour retrouver sa quiétude et sa tranquillité. Il pouvait alors envisager de retourner à la bibliothèque. Dans la majorité des cas, Reese était déjà rentré chez lui. L'informaticien reprenait alors son travail avant de rentrer dans un de ses nombreux appartements pour y trouver un repos bien mérité…enfin, repos tout relatif car très souvent ses nuits étaient peuplées de rêves où un homme en costume, grand, élégant, aux cheveux poivre et sel et au regard énigmatique ne cessait de le tourmenter.

Le reclus remonta le col de son manteau et enfonça son visage dans son écharpe. Il quitta la petite ruelle et rejoignit une Lexington avenue étonnement encombrée en ce début d'après-midi.

New York était plongée dans l'ambiance trépidante des fêtes de fin d'année. La ville, déjà magnifique en temps normal, s'était parée de splendides décorations de noël qui la rendait incroyablement féérique et spectaculaire. Des guirlandes scintillantes illuminaient les rues et les arbres. Les magasins rivalisaient d'audace pour attirer l'attention des clients. Les passants, d'habitude pressés et blasés, prenaient le temps de contempler les vitrines colorées avec les yeux aussi brillants que ceux de leurs enfants. Les plus prévoyants commençaient déjà leurs emplettes et remontaient l'avenue, les bras chargés de paquets qui trouveront leur place au pied du sapin.

Totalement indifférent à la magie de Noël, Finch héla un taxi. Aussitôt, un véhicule jaune s'arrêta à sa hauteur. Il monta sous l'œil professionnel du chauffeur qui attendait sa destination prochaine.

-Metropolitan Museum of Art, s'il vous plait, annonça Finch avant de regarder la ville à travers la vitre de la voiture.

-C'est parti, répondit le conducteur en démarrant.

Jetant un coup d'œil dans le rétro de son taxi puis tournant la tête pour vérifier son angle mort, l'homme accéléra rapidement pour insérer son véhicule dans la circulation dense de l'artère New-Yorkaise.

Il ne fallut pas moins de trente minutes au conducteur pour rallier Lexington avenue au numéro 80 de la cinquième avenue. Le chauffeur se stationna en face du prestigieux musée puis se tourna vers son étrange passager pour lui annoncer le prix de la course. Il observait avec curiosité son mystérieux client. Toutes ses tentatives pour entamer une conversation avaient été vaines, l'homme n'avait répondu que par de polies monosyllabes sans quitter le paysage urbain des yeux. Finalement, il s'était résigné à garder un silence respectueux, comme l'exigeait à demi-mots l'homme à l'élégant costume trois-pièces assis sur la baquette arrière de son taxi. Finch lui tendit un billet en lui précisant de garder la monnaie puis ouvrit la portière avant de sortir du véhicule tout en remerciant poliment le conducteur.

Harold attendit patiemment que la voiture démarre en contemplant la majestueuse façade de l'autre côté de l'avenue. Coincé entre l'une des artères les plus fréquentées de la ville et Central Park, le musée paraissait niché dans un écrin de nature. Son style néo-gothique, avec ses massives colonnes blanches de style corinthien, ses trois gigantesques arches cachant l'entrée principale encadrée par deux portes en trompe l'œil, ses fenêtres monumentales et son enfilade de bas-reliefs aux visages de femmes près du toit tranchaient radicalement avec l'architecture ultramoderne des buildings qui avaient fait la réputation de New York. Alors que les gratte-ciels essayaient de toucher le ciel, le musée était plutôt bas et s'étendait sur cinq blocs. Il n'en était pas moins l'un des plus grands musées du monde abritant des œuvres inestimables réparties en 17 collections allant de l'Antiquité égyptienne à l'art moderne et contemporain en passant par la peinture européenne ou les Arts asiatiques.

Les touristes d'ailleurs ne s'y trompaient pas. Le MET faisait parti des passages obligés pour quiconque voulait découvrir New York tant pour les œuvres d'art qu'il exposait que pour la spectaculaire vue de New York qu'il offrait de son toit-terrasse. Une foule compacte se pressait donc pour entrer dans ce monument plus que centenaire, venant s'ajouter aux cinq millions de personnes qui venaient, chaque année, visiter l'endroit.

Mais Finch n'était pas un simple touriste. Il pouvait même s'enorgueillir d'être un hôte privilégié. Avec lenteur, il gravit la volée de marches du monumental escalier qui menaient à l'entrée mais, contrairement au commun des mortels qui étaient obligés de patienter de longues minutes, pour ne pas dire plus, pour décrocher le précieux sésame, à savoir un ticket d'entrée, Finch n'avait qu'à présenter sa carte de donateur au nom d'Harold Wren pour voir les portes du MET s'ouvrir. A vrai dire, il venait tellement souvent qu'il n'aurait bientôt même plus besoin de la présenter tant les gardiens étaient habitués à sa présence. C'est donc avec fierté, condescendance voire une certaine jubilation que l'homme passa devant la file interminable d'anonymes qui attendaient sagement. Il montra sa carte à l'agent de sécurité qui le reconnut immédiatement.

-Bonjour Mr Wren, salua-t-il chaleureusement tandis qu'il invitait Harold à poser sa sacoche sur un tapis roulant afin de la scanner.

-Bonjour, Mr Temple, répondit poliment Finch avant de passer sous le portique des détecteurs de métaux, sécurité renforcée oblige.

-Parfait, passez une bonne journée.

-Merci, vous aussi.

L'informaticien reprit ses effets et entra enfin dans le grand hall illuminé par une spectaculaire verrière de style art déco. Les discussions animées des visiteurs, les explications des guides aux différents groupes scolaires et le monologue fade des audio-guides résonnaient en un murmure perpétuel qui ressemblait au bourdonnement d'une ruche. Serrant son sac tout contre lui, Finch se fraya avec peine un chemin dans les allées encombrées, esquivant les visiteurs rêveurs et les enfants plus ou moins turbulents. Tout en marchant, il consulta sa montre : 15h. L'homme pressa le pas et se dirigea directement vers le deuxième étage. Il ne lui restait plus qu'une heure et demie pour s'adonner à son activité favorite, comme un dérivatif nécessaire pour ne pas sombrer.

Mais le musée était vaste, près de 180 000m². Il lui fallut donc un bon quart d'heure d'une marche laborieuse entre les touristes, les étudiants en école des beaux arts, les groupes scolaires avant d'atteindre son but : la salle 690.

Cette petite salle tout en longueur exposait des dessins et des impressions de grands maîtres de la Renaissance à aujourd'hui. Cette aile du musée était bien moins fréquentée que les autres. Le MET ne pouvant se visiter totalement en un jour, les touristes privilégiaient uniquement les œuvres majeures de Monet, Matisse, Gauguin ou Rodin…

Finch aimait cet endroit plutôt calme et désert un peu comme une oasis de sérénité au milieu d'un océan tumultueux. Il déambula dans la salle au ton beige où s'exposaient des esquisses de maîtres comme Rembrandt, Degas ou Léonard de Vinci. Mais c'est en s'approchant d'un petit dessin au fusain que le cœur du reclus s'emballa. Il s'agissait d'un croquis préparatoire de Michel-Ange intitulé le sacrifice d'Isaac. Le reclus se posta devant le cadre en verre qui protégeait le fragile dessin, fasciné par les courbes des personnages, le réalisme des proportions, le jeu des muscles, la sensation de mouvement et de force qui se dégageait du croquis. On pouvait presque deviner les coups de fusain nerveux de l'artiste sur le papier jauni par le temps et son questionnement quant à la position de ses personnages sur le tableau à venir. Car il s'agissait d'un travail préparatoire… Un brouillon en somme. Mais même ce dessin à peine esquissé du maître florentin était un chef d'œuvre en soi.

Finch était ému comme au premier jour en pensant à l'artiste, à la fois peintre, sculpteur, urbaniste, architecte, poète, à ses démons, à ses obsessions, son souci du détail et du réalisme au point de flirter dangereusement avec la folie. Il pouvait presque ressentir ses doutes, ses tourments, ses passions…

Ce dessin était parfait. Tout était si bien représenté, si beau, si expressif…sauf les visages qui restaient dans une sorte de flou...artistique. Mais cela ne dérangeait pas Finch, bien au contraire.

Le reclus recula vers une banquette en cuir sombre installée au milieu de la salle pour permettre aux visiteurs de contempler l'ensemble des œuvres. Il s'assit et sortit de sa mallette une chemise cartonnée. Il la posa sur ses genoux, l'ouvrit pour saisir une feuille déjà noircie ainsi que des crayons.

Si Finch avait toujours apprécié l'Art, Grace l'avait initié au dessin et à la peinture pour partager quelque chose et s'évader, avait-elle affirmée en riant devant la tête perplexe de son fiancé. Elève docile et appliqué, Harold avait suivi les consignes de son professeur à la lettre et s'était révélé être assez doué, non pas en peinture, mais en dessin et en particulier en portraits. Sa mémoire photographique lui permettait de se souvenir en détail des visages qu'il croisait. En revanche, dessiner les silhouettes et les anatomies lui étaient plus compliqué, sans doute par méconnaissance… Il se contentait donc de reproduire les corps du maître tout en leur donnant des visages.

Finch aimait dessiner. Il avait l'impression que son esprit était enfin au repos. Il faisait le vide autour de lui, se concentrant uniquement sur le modèle et sur sa feuille. Il pouvait rester des heures ici, assis, seul, avec pour uniques compagnons ses crayons, sa feuille et Michel-Ange…

Cela faisait une bonne demi-heure déjà que Finch était installé quand il entendit des pas résonner derrière lui. L'homme n'y prêta pas attention, totalement absorbé par son ouvrage, à peine avait-il perçut une présence dans son dos, s'imaginant encore un visiteur égaré dans cette salle perdue.

-Alors c'est ici que vous vous cachez… entendit-il juste derrière lui.

La main, d'ordinaire sûre du reclus, dérapa sur le papier. Priant de toutes ses forces pour que cette voix suave, rauque et sensuelle ne soit que le fruit de son imagination, il jeta un coup d'œil anxieux par-dessus son épaule. Mais c'était un Reese bel et bien vivant qui le contemplait avec un sourire radieux, visiblement ravi de le surprendre dans une activité très personnelle et secrète.

Finch se renfrogna et tourna ostensiblement le dos à son partenaire. Il n'était pas d'une nature violente. Pourtant, à cet instant précis, s'il avait eu une arme, il aurait tiré sur son partenaire sans aucune hésitation, juste pour effacer de son beau visage ce sourire suffisant. Heureusement pour Reese, il n'était pas armé. Il se contenta donc de rétorquer le plus froidement possible, sachant que les mots pouvaient également tuer… à leur manière.

-Je croyais pourtant avoir été clair. Je vous avais dit de ne pas me suivre.

John s'assit à son tour sur la banquette, juste à côté de son patron qui rangeait ses crayons dans sa sacoche, avec des gestes secs et nerveux, visiblement très énervé.

-Vous m'avez aussi dit de profiter de mon temps libre pour m'adonner à mes passe-temps et vous êtes mon passe-temps préféré, répliqua l'agent avec un sourire désarmant.

-J'essayerai d'être plus clair à l'avenir, marmonna Finch prenant la chemise cartonnée et son dessin pour les ranger.

Mais Reese fut plus rapide que lui et s'empara de la feuille.

-Mr Reese !

Mais l'homme ne l'écoutait pas, scrutant avec attention l'œuvre de son partenaire dont la tension grimpait en flèche à fur et à mesure que les secondes s'égrainaient. Le visage indéchiffrable, les sourcils froncés, Reese scrutait le dessin avec le professionnalisme d'un critique d'Art.

Au bout d'interminables minutes, John reporta son attention sur son voisin dont les joues avaient rougies d'embarras.

-Je ne savais pas que vous dessiniez, Finch…

-Vous n'étiez pas censé le savoir, répondit sèchement le reclus.

-Pourquoi ? S'étonna le jeune homme en le fixant avec perplexité.

-Je vous l'ai dit, je suis un homme très secret, répéta une nouvelle fois le reclus en articulant chaque mot.

John resta interdit quelques secondes avant de se pencher alors vers son patron. Plongeant son regard dans le sien, un sourire mystérieux aux lèvres, le jeune homme murmura d'une voix rauque :

-Je suis bon pour garder les secrets.

Il se recula pour voir l'effet de ses paroles sur le reclus. A en croire son sourire qui s'agrandissait à mesure que les joues de son patron s'empourpraient, le jeune homme semblait satisfait du spectacle.

-Ce n'est plus un secret désormais, rétorqua Finch avec humeur.

Loin d'être impressionné, Reese reporta son attention sur le croquis.

-Vous avez vraiment un don, c'est magnifique, continua le jeune homme, ignorant l'hostilité de son partenaire qui s'agitait sur la banquette, tiraillé entre la gêne, la honte et la colère.

-Merci, répondit l'intéressé en rougissant de plus belle, flatté plus que de raison par ce compliment inespéré.

-Les proportions, les muscles, murmura l'agent en effleurant du bout des doigts le dessin, vous avez parfaitement retranscrit la puissance et le mouvement des personnages…

Finch garda le silence et déglutit avec difficulté en suivant l'étrange caresse de son agent sur son croquis. Cet index si prompt à appuyer sur la gâchette d'une arme s'était fait délicat en suivant le contour du visage né de l'imagination du reclus. De l'imagination ? Non pas tout à fait…En y regardant de plus près, ce visage…ses pommettes hautes…ses yeux mi-clos…ses lèvres sensuellement entrouvertes esquissant un demi-sourire…ses cheveux courts…Ce visage lui était étrangement familier. C'est alors qu'il réalisa qu'inconsciemment, sur ce corps nu aux proportions parfaites, Finch avait dessiné les traits de John !

Finch commença à paniquer intérieurement. Ses yeux inquiets allèrent du dessin au visage si beau de Reese qui lui avait servi de modèle presque contre sa volonté. Finalement, l'agent rendit le croquis à son auteur en le dévisageant en silence.

-Merci, balbutia l'informaticien au comble de l'embarras.

Aussitôt, il rangea le dessin dans la chemise qu'il glissa dans sa sacoche. Maintenant que le fruit de ses fantasmes était bien caché dans son sac, Finch commençait à se sentir mieux. Il se leva avec raideur et jeta un regard acéré à son voisin qui n'avait pas bougé.

-Au revoir Mr Reese, je vous contacterai, dit-il d'un ton sec qui sonnait comme un avertissement.

Ne me suivez plus. Laissez-moi seul. Avec mes secrets.

John garda le silence et répondit par un petit sourire. Il regarda son patron s'éloigner en boitant, serrant sa sacoche contre lui comme un bouclier.

-Finch ? Interpella soudainement l'agent, sa voix plus forte que d'habitude résonnant dans la salle vide.

Le reclus se retourna et lui lança un regard surpris et vaguement inquiet.

-Vous avez oublié de dessiner cette petite bosse juste là, précisa-t-il avec un sourire enfantin, en caressant son nez avec son index.

Finch se figea. Il avait l'impression que ses forces le quittaient brutalement. Il voulut avaler sa salive mais se rendit compte qu'une boule s'était formée dans sa gorge. Il sentit la chaleur de la honte l'envelopper. Ses joues devinrent écarlates, ses jambes flageolèrent dangereusement. Mais il se reprit. Inspirant profondément, il détailla avec insolence son partenaire de son regard bleu, esquissa un sourire en coin avant de rétorquer :

-Effectivement, il semblerait que j'ai quelque peu améliorer la réalité.

Sur ces mots énigmatiques, l'homme tourna les talons et s'enfuit…une nouvelle fois.