Voilà le nouveau petit-frère, encore tout chaud. L'intrigue avance doucement, vous constaterez sans doute une dimension un poil contemplative dans ce chapitre. Un grand merci à tous ceux qui me suivent. N'hésitez pas à me donner un feedback, vos retours m'aident beaucoup à comprendre comment vous réagissez au texte et donc les points qui sont intéressants à développer.
NB : petite entorse au manga, j'ai accordé quelques centimètres en plus à Sasori et Deidara (mais pas à Gaara). J'avais envie de creuser un écart supplémentaire entre les personnages.
Disclaimer : comme d'habitude.
Oh Captain !
La prodige
Sakura roula sur le dos et tenta en vain d'ouvrir les yeux. La barre en travers de son front et la raideur dans sa nuque ne mentaient pas : elle avait la gueule de bois. Un goût pâteux et désagréable, des relents d'alcool lui indiquèrent qu'elle s'était mise au lit sans passer par la case brossage de dents, chose bien inhabituelle de sa part. Elle se redressa péniblement sur ses coudes dans un gémissement plaintif. Sa tête ne tenait même plus sur ses épaules tant son corps était devenu mou. Quand elle put enfin ouvrir deux yeux collés par la fatigue, sa première pensée fut que ce n'était pas sa chambre. De l'or, une frise, des perles… une chambre type, certes, mais pas la sienne. Les souvenirs ne tardèrent pas à accourir, tous plus flous les uns que les autres, et elle ressentit l'urgent besoin de s'enterrer quelque part au plus profond des océans. Tout ce qu'elle avait voulu, s'était retrouver un certain équilibre, et voilà qu'elle ne ratait jamais une occasion de se montrer incapable, handicapée des relations sociales.
Ses malheureux déboires l'avaient fait atterrir à un drôle d'endroit, dans le lit d'un beau militaire aux bras lourdement scarifiés. Qui brillait pas son absence. Elle balaya la chambre du regard. Elle était effectivement seule. Ce qui constituait sans doute une aubaine pour une fiancée qui se retrouvait dans une couche inconnue après une soirée très alcoolisée. Elle remarqua d'ailleurs qu'elle avait dormi tout habillée, talons encore chaussés aux pieds.
Elle se leva. Quelle heure était-il ? C'était avec très peu de contenance qu'elle mit le nez dehors avant de se glisser à pas de loup hors de la chambre. Personne dans le salon. Elle expérimenta quelques pas du côté de la salle à manger pour constater la présence d'une silhouette élancée, qui s'affairait dans la cuisine d'appoint. Elle s'avança en silence, incertaine de la marche à suivre, mais n'eut pas à tergiverser longtemps car la silhouette s'adressa à elle sans prendre la peine de se retourner.
« Bien dormi ? »
Les mêmes cheveux rouges mais plus longs, la même morphologie mais quelques centimètres en plus, la même intonation mais pas la même voix. Conclusion : on aurait dit Gaara, mais ce n'était pas lui. Que se passait-il ? Etait-elle passée de l'autre côté du miroir, ou une connerie dans le genre ? L'homme en question se retourna, dévoilant un visage serein au-dessus d'une tasse de thé fumant. Un hoquet de surprise la secoua quand elle crut reconnaître l'artiste sur lequel elle avait impunément lorgné la soirée précédente. La journée commençait de façon très étrange.
Devant cette absence de réponse Sasori, imperturbable, continua de tremper son sachet d'Earl Grey dans sa tasse de céramique nacrée.
« J'ai appelé le room service, le petit-déjeuner ne devrait pas tarder. »
En effet, il ne fallut pas attendre longtemps avant de voir briller les croûtes des croissants chauds et jaillir le lait hors des pots en porcelaine. La salle à manger s'était soudain emplie d'odeurs de beurre et de chocolat. Sakura se retrouvait attablée depuis elle ne savait combien de temps - la manière dont elle y était parvenue ne lui revenait pas non plus en mémoire - et Sasori versait un peu de café dans la tasse qu'on avait disposée pour elle. Le glouglou familier, ainsi que l'odeur épicée, ne tardèrent pas à ranimer sa conscience.
« Votre compagnon est passé vous voir hier, » lui annonça Sasori, occupé à tartiner allègrement de confiture une tranche de brioche. « Je lui signalerais le comportement du barmaid, si j'étais vous. »
Deidara avait en effet fait part de ses doutes à Sasori. Selon lui, il y avait de quoi charger un casier judiciaire. Intoxication volontaire, par exemple. Sakura, elle, tiquait moins sur le fait d'avoir été soûlée par un inconnu que sur celui de prendre le petit-déjeuner avec le fameux Akasuno no Sasori. Elle en oubliait de boire le délicieux or brun. Un rêve. Oui, c'était cela, elle dormait encore. Un visage noyé dans la nuit lui revint en mémoire.
« Vous m'avez apportée ici ? » demanda-t-elle le plus naturellement possible, mais sa petite voix intimidée ne trompait guère personne.
Sasori acquiesça. Avait-elle tout imaginé ? Avait-elle eu affaire à… un fantasme ? Le rouge lui grimpa aux joues.
« J'ai cru apercevoir quelqu'un... Cette nuit. »
« Deidara, » répondit Sasori le plus naturellement du monde avant de mordre dans sa brioche.
Deidara ?
« Un grand blond tête à claques ? » compléta Sasori devant l'air perplexe de la jeune femme. « Comme des figures de Lichtenberg sur les bras ? »
Voilà qu'ils parlaient la même langue. Sakura acquiesça à son tour.
« Deidara, » conclut de nouveau l'artiste.
Deidara…. Comme Daidarabotchi ? Quel drôle de prénom. Etait-il donc un dieu des montagnes ? Sasori grattait les restes de confiture de lait collés à son assiette à l'aide d'un couteau, ce qui fit grincer Sakura des dents. Elle étudia le visage de l'artiste. A la fois candide et blasé. Elle avait croisé cette expression usée par le monde maintes fois dans le reflet du papier glacé. Et cela lui faisait un drôle d'effet, de le voir en face.
« J'aime beaucoup ce que vous faites, » se lança-t-elle, ravalant sa timidité.
Ses efforts pour paraître sociable firent sourire Sasori, qui se coupa une nouvelle tranche de brioche. Elle venait d'ouvrir la fenêtre qu'il guettait.
« Merci, » remercia-t-il. « Je suis un grand admirateur aussi. »
Comme prévu, il lut de l'incompréhension dans les yeux de Sakura. Il aimait ménager ses effets.
« Allons, ne soyons pas modestes. Je sais qui vous êtes. »
Il posa ses coudes sur la table et arracha un morceau de brioche avec les dents, une expression malicieuse au fond des yeux.
« On ne rencontre pas tous les jours le plus jeune neurochirurgien au monde. Vous paraissez encore plus jeune que dans les journaux, » plaisanta-t-il agréablement.
Mais ses galanteries n'eurent pas l'effet escompté. Sakura sembla se refermer sur elle-même, comme un coquillage dont la fraîcheur a depuis longtemps passé.
« Je n'exerce plus, » confessa-t-elle du bout des lèvres, les yeux dans le vague.
La nouvelle ne manqua pas d'attiser la curiosité de l'artiste.
Sakura claqua la porte d'entrée derrière elle. Elle venait de prendre congé de Sasori, dont la plaisante compagnie l'avait occupée pendant près de deux heures. Qui eût cru qu'un artiste réputé pour sa froideur fût en réalité aussi bavard. Il suffisait d'aborder le sujet de « famille n°3 », une de ses réalisations les plus spectaculaires, afin qu'il fût lancé et sans doute parti pour de bon. Elle soupira. Son corps, chargé par la sueur moite et la lourdeur typique d'un lendemain de soirée, l'implorait de prendre une douche. Elle lui concèderait au moins cela.
De nouveau, elle se retrouva sous son rideau de pluie, où elle avait tant cogité la veille. Ce qui lui arrivait semblait surréaliste. Elle avait remarqué par pur hasard ces deux hommes à une table de poker, les seules personnes qui avaient véritablement attiré son attention, car elle ne se souvenait même plus du visage de son barmaid. Et voilà qu'elle se réveillait dans le lit du militaire et petit-déjeunait en compagnie de l'artiste. Drôle de coïncidence. Au fond d'elle-même, sa nature étrangement superstitieuse lui soufflait que le hasard n'avait eu aucune carte à jouer dans la partie, et qu'elle avait peut-être été destinée à les rencontrer.
Cette pensée la fit rougir. Quelle idiote. Que se prenait-elle pour une héroïne de roman, dont les tribulations sont rythmées de rencontres fatales. Ce dangereux raisonnement n'était-il pas la porte ouverte à tous les fantasmes ? Ou plutôt, n'était-ce pas la solitude, compagnie vicieuse, qui lui chuchotait des rêves inconvenants à l'oreille ? Car Sakura n'était ni bête ni naïve. Cette soirée-là, un éclaire bleu avait jailli au-dessus du velours ; elle avait été frappée par la foudre, et le courant n'avait pas de point de sortie. Il remuait toujours en elle. Elle le savait, car elle avait fait un rêve, cette nuit-là. Elle n'osait le remuer, de peur de réveiller quelque entité subreptice. Elle avait l'impression d'avoir gratté une croûte et qu'une substance hideuse, longtemps méconnue, menaçait de s'écouler de la plaie à nue.
Une sonnerie de téléphone retentit au loin, dans une désagréable impression de déjà-vu. C'était comme si Sakura avait été condamnée à revivre éternellement la même soirée. Comme la veille, elle se précipita auprès du combiné, qui l'attendait, sagement assis sur son socle.
« Allô ? »
« Sakura »
C'était Gaara. Sakura serra plus fort le combiné entre ses mains mouillées.
« Tout va bien ? Tu es bien rentrée ? » Un soupçon d'inquiétude perçait dans sa voix monotone.
« Oui, tout va bien, » le rassura Sakura, étonnée de ne pas ressentir au son de sa voix grave le soulagement de la veille.
« Je ne peux pas rester longtemps au téléphone. Je vais essayer de rentrer tôt aujourd'hui. Je vais me rattraper, ok ? »
Sakura émit un vague son d'approbation, l'esprit encore trouble.
« Je te laisse. Je t'aime. »
« Moi aussi, » souffla Sakura avant de raccrocher.
Quelque chose n'allait pas – mais quoi ? La gueule de bois avait bon dos, mais Sakura était persuadée que quelque chose avait changé. Voilà que Gaara lui accordait du temps, cadeau le plus précieux qu'il pouvait lui offrir, mais elle n'arrivait pas à ressentir la joie qui bouillonnait en temps normal dans ses veines lorsqu'elle remportait ce genre de petites victoires. Elle suivit de deux yeux hagards la traînée d'eau qu'elle avait laissée sur son passage, comme si cela l'aidait à remonter le temps. Son monde ne pouvait pas s'écrouler à cause d'une unique expérience quasi fantasmée…
Si ?
Les tintements du cristal et des couverts en argent seuls meublaient le silence. Au centre de la table, une volaille exposait son croupion juteux, exaltant des odeurs de romarin. Sasori porta le verre de vin rouge à ses lèvres et l'huma, le faisant tourner en bouche avec métier. Il reporta ensuite son intention sur l'homme qui l'avait invité à goûter la table du très épuré et luxueux Armani Hotel.
« Ce n'est déjà pas évident à faire avaler, voyez-vous, » dit-il tout en faisant tournoyer le vin dans son verre. La couleur vermeille lui rappelait celle du sang frais. Il sourit. « Beaucoup d'artistes à succès s'achètent une conscience avec l'écologie, bien que ce ne soit pas tout à fait le thème de cette convention. »
« Je vois, » répondit Gaara, nullement intimidé par les arguments de son interlocuteur.
« D'ordinaire, on préfèrerait faire oublier que Suna Inc. sponsorise l'événement, » poursuivit Sasori.
Observer ces deux hommes en complet discuter avait de quoi perturber le commun des mortels, c'est-à-dire la foule de serveurs qui évoluait dans la grande salle à ce moment-là. Ils étaient comme deux pantins jumeaux, incroyablement roux, qui s'échangeaient regards impavides sur paroles atones. Leur inexpressivité recelait de quoi mettre les spécialistes du langage corporel au chômage technique.
« Vous y gagnez, à jouer la transparence, » Gaara abattait ses cartes, de toute évidence. « Ce n'est pas un secret, et on peut vous le reprocher. »
Sasori fixait le liquide rouge, qui stagnait désormais au fond de la bulle. Il savait déjà tout cela. Il ne manquait plus qu'à feindre la réflexion avant de tendre une main. Mais il ne doutait pas non plus que Gaara feignît de ne pas saisir la feinte. Quel ennui, soupira intérieurement l'artiste.
« Vous avez énormément contribué, je ne vois pas pourquoi vous ne récupéreriez pas un peu de gloire supplémentaire. » Il reposa son verre. « Le schiste n'aura qu'à élaborer un discours à la cérémonie d'ouverture. Le comité ne vous vendra pas à votre place. »
De nouveaux tintements de couverts scellèrent l'accord.
« Je tiens à vous remercier encore une fois de vous être occupé de ma femme, » lâcha soudain Gaara. « Elle s'ennuyait et n'a pas dû faire attention. C'est de ma faute. »
Les couverts de Sasori s'immobilisèrent.
« C'est ce qu'elle vous a raconté ? » Il fronça les sourcils.
« Elle ne m'a rien dit, » répondit Gaara, légèrement sur la défensive. « Elle aurait dû ? »
Cette réponse étonna Sasori. Ce qui s'était produit la veille n'était pas anodin. Mais cette jeune femme devait sans doute avoir une raison de ne pas évoquer l'incident avec le barmaid, qu'en savait-il.
« Il semblerait que non. »
Sakura réajusta son panama une fois sortie de la voiture. Un vent chaud et sec balaya sa longue jupe et lui brûla les chevilles. Bientôt, le sable crissa sous ses sandales tandis qu'elle écoutait le déferlement nonchalant de la mer. Tout autour d'elle n'était qu'un concert en roue libre, sans chef d'orchestre. Elle ferma les yeux afin de mieux jouir de ces bruits de nature. Elle se sentait mieux là, à trébucher sur les cordons dunaires, que planquée sous les draps satinés du Burj al Arab. Cette révélation raviva sa flamme rousseauiste. A force d'errance hasardeuse, elle finit éventuellement par buter contre le béton armé d'une jetée, puis celui d'un port de plaisance.
Une enfilade de bateaux s'étirait le long des quais, comme autant d'invitations à prendre le large. Ce que Sakura aurait fait sans hésitation, si seulement elle avait su naviguer. Voilà un nouveau point qu'elle pourrait ajouter à la liste des objets de son amertume. Qui n'avait jamais rêvé une fois, ne serait-ce qu'une fois, de tout plaquer et de partir vers le large, pour affronter l'inconnu, tout comme ses peurs les plus souterraines ? Sakura faisait partie de ses désillusionnés, dont l'impression première était d'être étouffés par un quotidien trop sécurisé. Un luxe dont on ne prend parfois la mesure qu'en le perdant une fois pour toute. On pourrait intituler ce morceau : la ballade de la riche infortunée, se dit Sakura avec autodérision.
Elle s'assit à la naissance d'un appontement, les pieds se balançant librement dans le vide. Au loin, au bout du ponton, un bateau se préparait à la mise à l'eau. Sur le pont s'affairait la silhouette d'un marin, qui manœuvrait à la force de ses bras dorés. Il fallut un moment à Sakura, aveuglée par un soleil vigoureux, pour qu'elle se rendît compte que sur la tête du marin se déployait une longue crinière blonde.
Attention, ce qui suit relève de la technique de vente agressive, âmes sensibles s'abstenir :
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