Acte 4 : Silence !
Genryûsai Shigekuni Yamamoto s'appuie lourdement des deux mains sur sa cane et penche la tête sur sa poitrine, envahi soudainement de lassitude. Dans le tumulte général qui s'est ensuivi après l'annonce des trois premiers rôles, le vice-capitaine Hisagi a été obligé de se taire, sa voix ne couvrant plus le bruit généré par l'assistance.
Le vieux général se remémore l'agitation des réunions précédentes, la loufoquerie de certaines propositions, l'émergence d'une solution potentiellement sérieuse, le pénible effort de convaincre les opposants au projet, l'assentiment enfin obtenu de la majorité d'entre eux, les précautions prises pour écarter les... l'Irréductible... et se désespère à présent du comportement frivole de ses troupes après qu'ils aient traversé ensemble tant de difficultés. Ce sont tous des gamins ! Ne voient-ils pas combien leur investissement dans ce projet est important pour renforcer nos liens avec le peuple de la Soul Society ?
Cependant, un commandant de son expérience et de sa sagesse sait que le meilleur moyen de retrouver un calme durable est de laisser chacun s'exprimer et relâcher ainsi leur trop plein d'émotions.
Il surveille d'un œil particulièrement vigilant la fierté du clan Kuchiki. Hormis un cri étranglé, le noble capitaine n'a pas encore fait montre d'une réaction dépassant la mesure. Ni élévation furieuse de pression spirituelle, ni emportement verbal ulcéré, ni départ outragé... Byakuya Kuchiki est choqué au-delà de toute attente !
Les deux lieutenants de la onzième division, par contre, font bruyamment étalage de ce qu'ils pensent de l'attribution des premiers rôles. Ils sont pliés de rire, et désignent du doigt, tour à tour entre deux soubresauts, leur capitaine et celui de la sixième.
Kenpachi grogne et maugrée. Il ignore complètement ses deux zouaves de subordonnés et envoie un regard accusateur à l'aristocrate, comme si le noble capitaine était responsable de tous ses maux. Il fait un pas vers lui, ouvre la bouche sur une invective bien sonnée... et la referme aussitôt lorsqu'il surprend un mouvement sur la droite.
Car en face, le capitaine Unohana s'est aussi avancée, et Kenpachi lit sur son visage comme dans un livre ouvert : une parole déplacée de sa part, et sa soirée ne sera pas aussi bonne qu'il l'espère. Il remballe donc son envie de passer ses nerfs sur la célébrité du Gotei, croise les bras, et décide d'attendre que le temps passe en se réjouissant de l'embarras de l'héritier Kuchiki. « Au moins, moi, j'aurais pas à m'attifer d'une robe », se console-t-il silencieusement, en prenant un air supérieur. « Si seulement mes deux idiots de lieutenants pouvaient se taire », regrette-t-il sombrement.
Le front plissé, les yeux fermés, une main se tenant les côtes et un bras pointé vers son capitaine, Ikkaku s'esclaffe :
« Aha aha aha ! Votre... altesse royale... Aha aha ! »
Yumichika repart alors dans un nouvel éclat de rire, si puissant que ses jambes menacent de le lâcher. Écroulé sur l'épaule d'Ikkaku, Yumichika pouffe de tout son saoul. Au bout d'un moment, il se calme. Il regarde Ikkaku. Ikkaku le regarde. Tous les deux tournent la tête, et avec un bel ensemble, exécutent une courbette digne du plus galant des gentilshommes :
« Madame », saluent-ils le seigneur Kuchiki.
Byakuya est encore trop éberlué par ce qui arrive pour pouvoir parler. Il ne saurait pas quoi dire, de toute façon. Par réflexe, il adresse aux deux pitres de la onzième un regard censé être aussi glacé que son kidô de glace préféré, la voie de la destruction 84 : les crocs blancs. Loin de les tenir en respect, les deux lieutenants se tordent de rire de plus belle !
L'ambiance est chaude et se réchauffe de plus en plus des émotions des uns et des autres, nonobstant la permanence de l'attitude glaciale de chef du clan Kuchiki.
Raide comme un piquet, Byakuya n'ose pas regarder Renji derrière lui. Il évite également de tourner la tête vers sa voisine de gauche, car il est persuadé de la participation active de cette dernière à toute cette affaire. Sans l'appui de Retsu Unohana, un tel projet n'aurait pas pu voir le jour, a-t-il conclu très rapidement. Quant à son voisin de droite, mieux vaut pour lui ne pas y penser. Byakuya concentre donc son attention sur l'auteur de la pièce. Son mentor, celui qui lui a fait comprendre le sens du commandement. Jûshirô Ukitake est le moins affecté d'entre tous. Mais qu'y a t-il d'étonnant à ça ? Il a échappé au supplice de jouer la comédie devant une foule de paysans, en proposant lui-même d'écrire la pièce. C'est une manœuvre digne du plus grand des stratèges !
Cependant, Byakuya est bien obligé de tenir compte de la présence, dérangeante, de son voisin de droite, lorsque celui-ci sort enfin du mutisme dans lequel l'annonce de son rôle et de sa partenaire l'a jeté.
« Nanao-chan, dis-moi, c'est un cauchemar, n'est-ce pas ? », gémit Shunsui Kyôraku,
Ni une, ni deux, la jeune vice-capitaine ainsi sollicitée s'avance l'air décidé et pince avec force l'avant-bras de son capitaine.
« Aie ! Ouille ! Nanao-chan, qu'est-ce qu'il te prend tout à coup !?
— Ce n'est pas un cauchemar, taichô. Vous, notre bien-aimé capitaine de la huitième division, coureur de ses dames, allez jouer le rôle de l'amant de la reine, qui sera incarnée par le respectable capitaine Kuchiki, déclame la vice-capitaine, échouant à cacher son amusement.
— Merci, Nanao-chan. », grommelle le capitaine en se frottant le bras.
Byakuya se tend, prêt à recevoir le regard écœuré de son aîné. Mais Shunsui, trop consterné par sa propre déconvenue, secoue la tête, baisse son chapeau sur ses yeux et se plonge dans de sombres réflexions. Puis, il brise le bel alignement de leur rangée, parce que dans les moments de trouble, une seule personne est capable d'apporter de la clarté dans la confusion de ses pensées : ses pas le guident inconsciemment auprès de son plus vieil et fidèle ami.
La transgression du capitaine Kyôraku est le signal pour quelques autres de se déplacer à travers la salle comme bon leur semble. Rukia Kuchiki, sur les charbons ardents depuis la fameuse annonce concernant son frère, saisit l'occasion pour se précipiter vers ses amis de la Terre.
Face à ce désordre, Chôjirô Sasakibe n'y tient plus. Il va rappeler à l'ordre tout le monde lorsque son commandant intervient. Le sôtaichô apaise l'indignation de son vice-capitaine. Mieux vaut maintenant que plus tard, le raisonne-t-il. Appuyé sur sa canne, le vieux général continue d'observer avec intérêt les réactions de tous.
« Que vais-je faire, Ukitake ? » s'écrie Shunsui à peine arrivé auprès de son ami. « Un homme ! Mon amante va être jouée par un homme ?! Impossible que je puisse convaincre un public de mes sentiments amoureux si je dois m'adresser à un homme ! Je vais être ridicule. Tu dois user de ton influence en tant qu'auteur pour me sortir de là ! »
Un éclat rieur brille dans les pupilles du capitaine de la treizième division. Il contemple le visage de son très sérieux et très préoccupé ami, puis se décide à lui faire voir le bon côté des choses. Car, s'il a partagé son effarement à la nomination de Byakuya, il a aussi saisi tout de suite la raison du choix du public et l'avantage que sa pièce pourra en tirer.
« Calme-toi, voyons, Kyôraku. C'est Byakuya qui va jouer. Tu as vu sa photo dans la Gazette ? Il fera une très belle femme, j'en suis certain. »
Les mots de Jûshirô font leur effet sur Shunsui. Il hoche la tête, pensif, et se caresse inconsciemment la barbiche.
Byakuya, qui a suivi leur échange, n'aime pas du tout le tour que prend la réaction du capitaine de la huitième division. Celui-ci relève d'ailleurs la tête et, s'apercevant qu'il est l'objet de l'attention de l'aristocrate, se met à le dévisager d'un air spéculateur. Lentement, un sourire charmeur s'étend sur son visage.
Le feu monte aux joues de Byakuya. Soudain empli d'effroi, Byakuya se recule, et se heurte à Renji. Celui-ci n'hésite plus. Il tend les bras vers les épaules de son capitaine et le stabilise. Le poids des mains de Renji sur lui, Byakuya respire un peu mieux.
« Taichô... commence Renji.
— Pas maintenant, Renji », interrompt Byakuya.
Son sort est joué. La pièce a été annoncée. Le vote sera rendu public. Il sera la reine de France. Que pourrait dire Renji qui expliquerait la raison de cette situation absurde ? Il sait, d'un unique regard vers le sôtaichô, qu'il ne pourra pas refuser son rôle. Il évoque avec difficulté son proche futur, surtout lorsqu'il aperçoit sa sœur plongée en grands conciliabules avec la jeune amie de Kurosaki, chargée de la mise en scène. Il ne sait pas du tout à quoi s'attendre. Il prie simplement que Renji ne le lâche pas.
Genryûsai, lui, est certain d'une chose. Le capitaine Unohana a eu raison : la pièce de théâtre est une occasion unique pour renforcer le moral des troupes. Dans la salle, les préoccupations et problèmes de chacun sont aussi variés que leurs personnalités sont différentes, et plus personne ne ressasse l'amertume ni le sentiment d'échec ressentis à la trahison de trois des leurs.
Izuru Kira, le vice-capitaine de la troisième division, est saisi par une crise d'angoisse, multipliée par l'annonce du rôle à contre-emploi que tient le plus noble de leurs capitaines. Il a quitté sa place en début de rangée pour se précipiter sur le rédacteur en chef de la Gazette du Seireitei, détenteur de toutes les informations. Tirant fébrilement le bras de son ami, il l'exhorte :
« On m'a proposé ? Est-ce que j'étais sur la liste ? J'ai eu un rôle ? Pas une femme, hein ? Dis-moi que je ne joue pas le rôle d'une femme, Hisagi-san. Ou mieux, dis-moi que je ne joue pas du tout. Je pourrais aider aux décors ? À la rigueur, je peux tirer le rideau. D'accord ? Hisagi-san... »
Shûhei tapote d'une main rassurante celle de son camarade affolé, et lui met la feuille qu'il tient sous le nez. Vivement, Izuru balaie des yeux les noms qui y figurent. Puis il ouvre de grands yeux, se pointe du doigt, incrédule, pointe de même Shûhei, puis tourne la tête vers leur voisin, le vice-capitaine de la septième division, Tetsuzaemon Iba.
« Quoi ? », grogne Tetsuzaemon, intrigué par son manège.
Shûhei lui montre la liste. Tetsuzaemon y jette un œil, hausse un sourcil, puis croise les bras, un sourire satisfait sur le visage, incroyablement calme.
C'est l'allure qu'il aura sur la scène plus que son rôle qui inquiète Marechiyo Ômaeda, le vice-capitaine de la deuxième division. Car il ne doute pas un seul instant d'avoir été sélectionné.
«Qui sera chargé des costumes ? », demande-t-il fiévreusement à son capitaine.
Un cri enthousiasme jaillit à leur droite, qui empêche toute réponse qu'aurait pu proférer Soi Fon.
« Moi ! Moi ! Je veux bien m'occuper des costumes. Ah, la mode française, soupire la vice-capitaine de la dixième division, rêveuse. C'est d'accord, taichô ?
— C'est pas à moi de décider, Matsumoto, ronchonne son capitaine.
— Mais vous pouvez dire un mot en ma faveur, supplie la jeune femme.
— Matsumoto, tu as conscience que Les Trois Mousquetaires est un roman historique ?
— Oh », fait Rangiku, un tantinet désappointée. Puis soudain, son visage s'éclaire : « Mais il y aura quand même des belles robes, n'est-ce pas ? »
Le vieux général, responsable de tout ce beau monde, secoue la tête, gagné malgré lui par les mélodrames en tout genre qui se déroulent devant lui. Le moment est venu de calmer les esprits.
« SILENCE ! », clame-t-il en appuyant son exclamation d'un coup de sa canne sur le sol.
Chaque tête se tourne vers lui.
« Tous ceux qui n'auront pas de rôle dans la pièce devront participer à son élaboration. Décors, costumes, accessoires... les postes ne manquent pas. Vous vous porterez volontaires auprès de Sasakibe à la fin de la réunion. Le responsable des costumes a déjà été nommé : le Quincy Uryû Ishida a bien voulu s'en charger. Cependant, mesdemoiselles, toute aide sera la bienvenue. »
L'attention de tous dirigée vers lui, Uryû, gêné, redresse ses lunettes.
« À présent, nous allons tous écouter le reste de l'attribution des rôles, dans le plus grand SILENCE ! », exige le vieux général.
Il promène un regard sévère sur l'assemblée, obtient l'humble soumission de tous.
« Hisagi... » somme-t-il le vice-capitaine de continuer.
Acte 4 : fin
Jusqu'ici, la romance n'a pas pu trop se glisser, mais vous en aurez un échantillon dès demain dans le prochain chapitre, intitulé : "Dans le calme du soir"
Par contre, je vous réserve une surprise ;)
