J'ai l'impression d'avancer un peu vite, mais peu importe. Je pense que cette fiction fera moins de dix chapitres, cela me semble suffisant pour ce que j'ai à raconter. Votre avis sur la suite des événements ?


Quinn roulait au-dessous de la vitesse autorisée, d'abord pour ne pas se faire remarquer, mais aussi car elle savait qu'elles ne couraient pour l'instant aucun danger. Elle allumait la radio toutes les demi-heures sur les chaînes d'infos locales et nationales, pour savoir si l'on avait signalé la disparition — ou la mort — des gens qu'elle avait tués, ou une maison qui avait mystérieusement pris feu aux premières lueurs du jour.

Il n'y avait rien. Personne à leurs trousses. Personne ne se doutait même qu'elles fuyaient.

Cela la rassura quelque peu, et lui donnait le temps de penser à leur prochaine étape.

Il faudrait qu'elles trouvent un endroit où dormir, où rester pendant quelques temps.

Elles pourraient louer une chambre dans un motel pour cette nuit, peut-être même deux, mais pas plus ; d'ici là, la nouvelle de l'incendie et du quadruple crime se sera largement répandue, et les polices du comté et de l'État seront sans aucun doute à leur recherche.

Elles avaient tout de même un avantage : celui de ne pas pouvoir être reconnues, du moins, pour le moment. Dès que la police scientifique saura que l'incendie était criminel, elle fera tout pour rechercher des traces d'ADN, si cela était possible. Quinn ne savait pas si elle pouvait ensuite remonter jusqu'à elles, leurs noms et leur visage, mais elle préférait ne pas prendre de risque. Elle se donnait trois jours pour mettre autant de distance que possible entre la police et leur voiture.

Elle soupira, resserra sa prise sur le volant.

Elle se sentait comme une fugitive, mais n'avait pourtant pas l'impression d'avoir fait quelque chose de mal. Bien sûr, Quinn avait tué des gens ; quatre personnes d'une même famille, sans scrupule, sans avoir ressenti la moindre émotion sinon du soulagement à chaque fois qu'elle appuyait sur la détente. Mais elle ne l'avait pas fait par plaisir, simplement par vengeance. Si elle avait eu un autre moyen de se faire justice, moins sanglant, elle l'aurait choisi sans hésiter.

Mais quelque soit la façon dont elle s'y était prise, Quinn n'aurait jamais pu récupérer l'enfance qu'on lui avait volée et la famille qu'on lui avait prise. Rien ne pourrait y changer quelque chose.

En revanche, elle s'était assurée que les Kane ne recommenceraient jamais leurs méfaits, qu'aucun autre enfant n'aurait à subir ce qu'elle avait subi pendant six mois, et cela apaisait, pour un instant, son cœur rongé par la douleur.

Au moins, elle pourrait recommencer à dormir sans faire de cauchemars.


Après deux heures de route, la voiture s'arrêta précipitamment sur le bas-côté, et Rachel en sortit en courant pour aller vomir.

Il était presque onze heures du matin et elles venaient de traverser la frontière de l'Illinois, en direction de l'ouest.

Quinn sortit à son tour pour venir l'aider. Elle posa une main dans son dos et retint ses cheveux de l'autre, pendant que Rachel vidait le contenu de son estomac.

Quelques minutes passèrent pendant lesquelles Rachel reprit son souffle, inspirant de grandes bouffées d'air et acceptant avec gratitude la bouteille d'eau que lui tendait Quinn.

Les deux femmes profitèrent de cet arrêt improvisé pour faire une pause, dix minutes plus tard, dans un fast-food sur l'une des sorties de l'autoroute pour se ravitailler et se dégourdir les jambes.

Le restaurant, grand et vide, était parfait pour passer incognito tout en mangeant quelque chose de consistant.

Assise devant une salade et un verre d'eau fraîche, Rachel mangeait lentement, jetant de temps à autre un coup d'œil sur le paysage et l'autoroute qui s'étendait à perte de vue. Quinn, quant à elle, regardait en direction de la salle à moitié vide, essayant de deviner à l'expression des autres clients et des employés s'ils savaient qu'elles étaient recherchées, ou pourraient l'être d'un instant à l'autre.

Personne ne faisait attention à elles, cependant.

Excepté un homme, accoudé au comptoir, qui les fixait sans arrêt depuis qu'elles avaient poussé la porte du restaurant.

Quinn attendit que Rachel finisse de manger, puis lui glissa à l'oreille quelques mots qui lui firent hocher la tête. Elles se levèrent, sortirent de la salle, et remarquèrent que l'homme s'était lui aussi levé et les suivait maintenant à l'extérieur.

La jeune femme blonde fit de son mieux pour ne pas regarder en sa direction, pour ne pas voir son regard obscène dirigé vers elles, et se hâta de déverrouiller la voiture pour qu'elles puissent reprendre la route et aller le plus loin possible. Elle avait à peine sorti les clés de sa poche quand une voix rauque et lourde de sous-entendus les interpella.

« Eh, mes jolies ! Vous allez où, comme ça ?

— Ne te retourne pas, glissa Quinn à Rachel en essayant de se dépêcher un peu plus.

— Rien ne presse, vous savez, poursuivit l'homme. Je suis sûr qu'on pardonnera un léger retard à deux jolies filles comme vous. »

La petite brune retint un haut-le-cœur, et elle vit Quinn serrer les poings pour essayer de se contenir. L'homme, probablement ivre et même défoncé, d'après le son de sa voix et son élocution approximative, continuait de leur parler. Elle essaya au mieux de faire abstraction de ses paroles, tandis que Quinn réussit enfin à déverrouiller les portes. Rachel se glissa à l'intérieur de l'habitacle, sans avoir remarqué qu'il s'était rapproché et plaquait presque la blonde contre la portière.

« Tu sais, on pourrait bien s'amuser, tous les deux, » bredouilla-t-il en lorgnant sur sa poitrine. Quinn pouvait sentir son haleine chargée d'alcool et ferma les yeux. Elle allait hurler, ou frapper, ou peut-être même les deux s'il la touchait. Elle n'hésiterait pas une seconde.

Mais il continuait de parler, et dit une phrase qui lui glaça les os.

« En plus, je suis sûre que t'es une pute. »

Elle n'eut le temps de faire aucun mouvement car l'homme était brusquement projeté en arrière, puis tomba violemment sur le dos en perdant l'équilibre.

Rachel avait tout entendu et ne laisserait pas passer cela.

La brune posa son pied sur la poitrine de l'homme, appuyant juste assez pour qu'il ne puisse pas se lever, et lui parla à voix basse mais audible, lui faisant froid dans le dos.

« Tu vas retirer ce que tu viens de dire. »

L'homme sembla ne pas comprendre, puis il éclata de rire.

« Pourquoi ? gloussa-t-il. Tu crois me faire peur, ma petite ? Je vais aussi m'occuper de toi, poupée, et quand j'en aurais fini... »

Il n'eut pas le temps de terminer sa phrase ; Rachel lui avait asséné un coup de pied dans la mâchoire. Un os craqua sourdement. Elle se dirigea ensuite vers le coffre de la voiture, y prit le fusil de chasse de Quinn, et revint vers lui, pointant le canon directement sur son crâne.

L'homme la regardait d'un œil incrédule, souriant toujours, et Quinn se mit à avoir peur.

Le parking étant éloigné du restaurant, aucun des clients ne pouvait voir la scène, et cela arrangeait quelque peu les deux femmes.

« Tu vas retirer ce que tu as dit, répéta Rachel. Je ne te le dirai pas une troisième fois. »

L'homme se contenta d'un rire gras, irrespectueux, et Rachel plaqua le canon directement dans sa bouche.

Cette fois, il ne riait plus.

« Excuse-toi immédiatement, dit-elle d'une voix toujours aussi calme, mais terriblement froide. C'est ta dernière chance. »

Elle fit pression sur l'arme, l'enfonçant au fond de sa gorge, pour lui faire comprendre qu'elle ne plaisantait plus ; il dut également le sentir car toute trace d'amusement avait disparu de ses traits. Il avait blanchi, et ses yeux s'étaient remplis de peur lorsqu'il vit qu'un doigt fin était prêt à appuyer sur la gâchette. Quinn regardait la scène d'un air effrayé. Elle craignait la suite des événements, non pas pour l'homme — elle se fichait pas mal de la vie d'un inconnu venu la harceler — mais pour Rachel.

Elle lui faisait peur. Son regard noir ne montrait aucun signe de pitié.

L'homme hocha la tête prestement contre le canon de l'arme, et Quinn soupira quand Rachel la retira pour qu'il puisse parler.

S'excusant rapidement et baissant la tête, il se releva à toute vitesse et courut dans la direction opposée. Rachel attendit qu'il fut hors de vue pour pouvoir ranger l'arme, et s'assurer enfin que Quinn allait bien.

Cette dernière hocha fébrilement la tête. « Ça va aller, c'est rien, fit-elle doucement. Mais... c'était vraiment la peine de faire... ça ?

— Il n'avait pas à te dire ça, la coupa Rachel. Il n'a eu que ce qu'il méritait. »

Quinn hocha encore la tête, silencieuse, puis, avant que Rachel n'aille s'installer côté passager, la retint par la main.

« Merci. »

Elle lui sourit, reconnaissante, et la jeune brune lui rendit son sourire.


Les deux femmes reprirent leur route pour un court instant, s'arrêtant moins d'une heure plus tard dans une petite ville à la frontière de l'Iowa et de l'Illinois. L'endroit était peu fréquenté, ce qui les décida à abandonner leur voiture pendant une petite heure et à flâner dans le centre-ville.

Il faisait frais, mais le vent était doux, annonçant la fin de l'hiver pour bientôt.

Rachel profita de cet arrêt pour visiter quelques boutiques de vêtements, en achetant plusieurs pour elle et pour Quinn. Elle n'en avait pas prévus assez en quittant son appartement, deux jours plus tôt — mais elle n'avait pas prévu non plus le cours que les événements avaient pris, cependant.

La jeune femme blonde avait quant à elle passé son temps dans une librairie éloignée du tumulte du centre-ville, y arpentant les rayonnages et passant le doigt avec révérence sur la tranche des livres qui attiraient son regard.

Elle soupira doucement en sortant de la boutique. Elle et Rachel avaient l'air de mener une vie parfaitement normale, aux yeux de tous, et même à ses propres yeux. Elles se baladaient en ville, et allaient d'un instant à l'autre reprendre la route pour continuer leur fuite.

La seule chose qui les empêchait de mener une vie ordinaire, c'était cette famille. Ces gens qui avaient fait de sa vie un enfer, quinze ans plus tôt.

Mais c'était du passé — ce n'étaient plus des personnes vivantes, mais des cadavres calcinés. Ils ne pourraient plus rien lui faire.

Peut-être que si elles réussissaient à passer entre les mailles du filet de la police et de la justice, elles pourraient enfin avoir une vie raisonnable, sans tortionnaire ni sang ni cadavre, sans fuir et sans se retourner sur le passé.

Quinn vit Rachel sortir d'une boutique de mode, portant un sac dans chaque main, et sourit d'un air absent.

Une vie avec Rachel sonnait comme la plus belle des promesses.

Il faudrait pour cela qu'elles soient d'abord en sécurité.


Quinn conduisit pendant que Rachel dormait à l'arrière de la voiture. Elle passa l'après-midi à l'arrière du volant, s'arrêtant seulement au bout de cinq heures, lorsque la fatigue se fit sentir et que la luminosité devint trop faible pour qu'elle puisse continuer.

Elle n'eut pas à attendre longtemps pour voir apparaître une enseigne lumineuse indiquant qu'un motel se trouvait à moins d'un kilomètre.

La voiture se gara, moins de cinq minutes plus tard, sur un petit parking presque vide, en face d'un bâtiment de plain-pied tout en longueur. Le motel ressemblait à n'importe quel autre ; construit en briques blanches, des fenêtres sur toute sa longueur, un toit rouge vif et une enseigne indiquant le nom du motel et la mention « ouvert » clignotant dans le crépuscule.

Quinn éteignit le moteur, puis se retourna pour voir si Rachel dormait encore.

La petite brune était toujours endormie, recroquevillée sur elle-même, un manteau en guise de couverture sur ses jambes. Quinn eut un sourire triste. La jeune femme avait dû souffrir et subir plus qu'elle ne l'avait d'abord imaginé ; ces derniers jours l'avaient sûrement plus qu'éprouvée.

En pensant à cela, elle se trouva elle aussi incroyablement fatiguée, n'ayant pas réellement dormi depuis quelque temps, et elle se dit qu'elles seraient sûrement mieux à l'intérieur, au fond d'un lit chaud et de draps propres.

À contrecœur, elle tendit le bras et secoua doucement l'épaule de Rachel pour la sortir du sommeil. La jeune femme gémit doucement, murmura des incohérences et replongea dans ses rêves.

Quinn sourit doucement, se contentant de l'observer pendant de longues minutes.

Rachel avait l'air paisible, sa respiration régulière apaisant la blonde qui caressait doucement son épaule, ses cheveux, appréciant la sensation de chaleur et de quiétude qui l'habitait progressivement. Elle continua son geste jusqu'à ce que la petite brune s'étire lentement, ouvrant des pupilles endormies sur les deux yeux verts qui la regardaient avec affection.

Puis, elle sembla recouvrer ses esprits et remarqua que le véhicule était à l'arrêt.

« On ne roule plus ? »

Quinn secoua la tête. « On va faire une pause et passer la nuit dans un vrai lit, » répondit-elle avec un demi-sourire.

Les deux femmes emportèrent les affaires dont elles avaient besoin dans un sac et se dirigèrent vers l'entrée du motel. Un homme les accueillit sans les regarder plus d'une seconde, retournant au journal qu'il feuilletait d'un air négligeant.

« C'est pourquoi ? » demanda-t-il d'une voix traînante.

La plus grande prit la parole. « On voudrait une chambre pour deux.

— Lit simple ou double ?

— La moins chère possible. »

Le jeune garçon leva enfin les yeux de son magazine, observa un peu plus attentivement ses deux clientes et se tourna vers le tableau qui contenait les clés des chambres. Rachel nota que pas plus d'une dizaine étaient actuellement occupées.

L'hôtelier déposa une clé et un numéro de chambre sur le comptoir.

« Cela vous fera cinquante-sept dollars par nuit, dit l'homme en haussant légèrement les sourcils. Il vous faudra payer maintenant. »

Elles payèrent avec la carte bancaire de Rachel et prirent la clé en direction de leur chambre.

La pièce était de taille correcte bien que les deux femmes s'y sentirent un peu à l'étroit — mais cela restait tout de même mieux que de rester dormir dans leur voiture. Un lit double en occupait la majeure partie, encadré de deux tables de nuit surmontées d'une lampe de chevet. Une petite salle de bain composée d'une douche et d'un lavabo se trouvait près de la porte. Une télévision était accrochée dans un coin de la chambre et une petite commode, deux chaises et une table en bois complétaient le mobilier quelque peu désuet.

Rachel déposa son sac sur l'une des chaises et s'assit sur le lit en poussant un soupir de soulagement mêlé de fatigue.

Elle toucha du doigt les draps propres et lisses du lit, appréciant la sensation, laquelle lui avait manqué pendant ces deux jours. Elle ne désirait rien de plus que de se glisser sous la couette et de dormir pendant des jours et des jours, jusqu'à ce que les battements de son cœur se calment et que son mal de tête lancinant disparaisse.

Rachel se passa un peu d'eau sur le visage avant de se changer et de se mettre au lit, Quinn la suivant de quelques minutes.

Elle fronça les sourcils quand elle vit la blonde se glisser sous les draps en sous-vêtements, dévoilant son dos strié de rouge.

Elle avait presque oublié les cicatrices infligées par la femme au couteau de cuisine.

Dans la pénombre, elle remarqua la large ligne sinueuse marbrant ses omoplates et ses côtes, les morceaux de fil qui rattachaient sa chair et les retenaient en un seul morceau.

Rachel déglutit, tendit fébrilement la main et effleura du doigt les points de suture qu'elle lui avait faits la veille. Quinn gémit doucement de douleur et Rachel retira sa main pour la poser un peu plus bas, sur sa hanche.

« Je suis désolée, » murmura-t-elle. Elle embrassa sa nuque et répéta ces mêmes mots, sentant Quinn hocher négativement la tête contre ses lèvres, puis celle-ci se retourna.

« Ce n'est pas de ta faute, Rachel. »

Elles se regardèrent longtemps, essayant de deviner leurs formes et leurs traits tandis que la nuit tombait et que l'obscurité les envahissait progressivement. Rachel se demanda combien de temps leur fuite durerait ; si elles devraient rester sur les routes à jamais, si elles seraient arrêtées à la prochaine frontière d'État, si elles pourraient jamais avoir une vie normale.

Elle posa la question à Quinn, qui resta silencieuse pendant de longues minutes avant de sourire doucement.

« J'ai toujours rêvé de voir la Californie. »


I've known mornings white as diamonds
Silent from a night so cold
Such a stillness, calm as the owl glides
Our lives are buried in snow.

— White As Diamonds, Alela Diane.