Chapitre 3
Ce qui n'arriva pas
Pas un bruit ne régnait dans la pièce où s'étaient réfugiés Gynny et Vincent. Leur premier réflexe en se réveillant avait été de se mettre à l'abri, en l'occurrence les toilettes pour femmes du bar le plus proche.
Il faisait maintenant nuit, et ni Gynny ni Vincent n'avaient la moindre idée de l'heure qu'il était ou du temps qu'ils avaient passé inconscient. Presque aucun mot n'avait été échangé entre eux depuis l'agression, chacun blâmant silencieusement l'autre pour ce qui s'était passé. Pour Gynny c'était Vincent qui n'aurait pas du se laisser surprendre, pour Vincent c'était la faute de Gynny qui avait des ennemis dont elle n'avait jamais parlé.
Le jeune homme encore amoché était assis par terre contre un mur, du sang séché partout sur son visage, et regardait le sol d'un air morose. Des questions se bousculaient dans sa tête et tôt ou tard il allait devoir obtenir des réponses.
A l'autre bout de la pièce se trouvait Gynny assise à côté de la porte, son sac à dos posé à sa droite, et serrant contre elle la besace ou se trouvait le disque dur contenant sa précieuse Fanfic Ultime.
Entre eux deux se trouvait une petite lampe torche récupérée derrière le comptoir du bar qui éclairait faiblement la pièce, les protégeant ainsi de l'obscurité. Ils avaient tenté d'allumer la lumière en arrivant mais il n'y avait plus de courant dans la ville. La fin du monde rendait impossible bien des gestes simples.
Le silence qui régnait dans la pièce était si pesant qu'il était pratiquement perceptible, emplissant la pièce de son imposante présence. D'un instant à l'autre il allait être brisé et des explications allaient être données, mais en attendant il grandissait et devenait de plus en plus oppressant, comme si un être tentaculaire s'enroulait lentement autour de Gynny et Vincent, prêt à les dévorer. C'était à celui qui craquerait en premier. Mais aucun des deux n'était prêt à affronter le silence pour l'instant. Pas tout de suite...
Le silence continua à grossir.
Vincent était tout tremblant, des sueurs froides coulaient le long de son dos et son corps couvert d'hématomes le faisait souffrir Son corps était poisseux de transpiration et sa respiration était lente et difficile. Il avait l'impression d'avoir un poids sur sa cage thoracique et chaque geste lui était douloureux. Il avait eu de la chance de ne pas avoir été blessé plus gravement. Il jeta un rapide coup d'œil à Gynny et constata qu'elle n'était pas en meilleur état que lui.
Il esquissa un léger sourire. Tant mieux. Il en avait sa claque de se faire traîner partout avec elle, sans aucune considération pour ses propres sentiments ou envies. Il avait risqué sa vie à cause des secrets qu'elle lui cachait, et il n'avait pas l'intention de continuer ainsi. Ce qui venait de se passer leur pendait au nez depuis un bon moment, et Vincent espérait que sa petite amie allait retenir la leçon. Qu'elle allait enfin comprendre qu'elle n'était pas invincible, et lui non plus.
Mais de telles idées étaient bien loin de l'esprit de Gynny. Cette dernière était concentrée sur une seule question : Devait-elle poursuivre Tina pour récupérer son carnet ou continuer à chercher Lucie et accomplir son destin ? D'un point de vue pratique elle n'avait pas besoin du carnet pour continuer son voyage, mais sans lui les choses risquaient de vite devenir compliquées. Elle sentait déjà son esprit s'embrumer, symptôme premier de l'absence du carnet. Mais même si elle poursuivait Tina, serait-elle de taille ? Elle se voyait mal affronter ses gorilles, et Vincent n'allait être d'aucune aide. Bien sur elle pouvait toujours essayer de...
- C'était quoi ce bordel ? demanda Vincent d'un ton agressif, coupant net Gynny dans ses pensées.
Elle le regarda avec de grands yeux, sans comprendre. Son petit ami ami avait parlé avec un ton qui ne lui ressemblait pas... Elle senti comme une légère démangeaison dans son bras gauche en entendant ces mots et eu du mal à rassembler ses pensées. Il insista :
- Pourquoi on a été attaqué ? Comment tu les connaissais ?
Gynny hésita. Que pouvait-elle révéler à Vincent ? N'était-ce pas risqué de lui en parler ? Ses pensées se bousculaient dans sa tête, l'empêchant de réfléchir. Les choses n'auraient pas du se passer comme ça... Elle ferma les yeux pour rassembler ses idées, quand elle sentit une forte lumière sur elle. Elle releva la tête et vit Vincent pointant la lampe torche sur son visage.
La scène avait des allures d'interrogatoire de police et elle n'aimait pas ça.
Son bras la démangeait vraiment.
- Parle, cracha Vincent. Parle ou je te jure que t'es pas prête de me revoir.
- Pfeuh. T'es incapable de vivre sans moi, répondit Gynny en se relevant doucement, déposant sa sacoche à terre. Tu reviendrais en rampant.
Elle commençait à avoir mal au bras. Elle ignora la douleur.
- Tu veux savoir qui nous a attaqué ? C'était Tina. Une ancienne amie de mon groupe de Shipping. Et ces gros bras avec elle, c'était ses zombies. De pauvres hommes qu'elle a ensorcelé pour qu'ils tombent amoureux d'elle et lui obéissent aveuglément.
Elle se tut, guettant une réaction de Vincent, mais ce dernier se contenta de hocher silencieusement la tête. Elle s'attendait à une réaction plus virulente de sa part, mais il fallait croire que se faire piétiner le crâne par une gamine après l'apocalypse ouvrait l'esprit à de nombreuses possibilités. Elle continua ses explications en commençant à se gratter le bras.
- Si elle nous a attaqué, c'est parce-qu'elle voulait mon Carnet de Shipping. Il contient la liste de tous les ships que j'ai réalisé, et elle pensait probablement qu'il était la source de mon pouvoir.
- Parce-que toi aussi tu as un pouvoir bien sur, marmonna Vincent semblait commencer à comprendre.
- Je peux modifier la réalité. Quand j'écris un ship, si je le souhaite très fort alors il devient vrai. La réalité se modifie pour rassembler les événement nécessaires à un coup de foudre. Parfois, je peux aussi changer le passé pour que mon ship soit déjà vrai depuis quelques temps. C'est pour ça que j'ai le carnet, il ne change jamais lui. Il contient la liste de tous mes ships, et j'en ai besoin pour me souvenir.
Vincent regardait le sol. Il n'osait plus regarder Gynny dans les yeux, et après ce qui venait de se passer il était disposé à la croire. Un affreux soupçon traversa alors son esprit.
- Elle a dit que tu avais abusé de tes pouvoirs... dit-il d'une voix tremblante. Pourquoi elle a dit ça ?
- On s'en fiche, s'exclama-t-elle. c'était juste une excuse pour voler mon carnet !
Elle se grattait maintenant frénétiquement le bras gauche, ses ongles traçant des sillons rouges dans sa peau.
- Est-ce que tu as utilisé ton pouvoir pour me faire tomber amoureux de toi ?
Gynny se stoppa net et eu le souffle coupé. C'était une question toute simple de la part de Vincent, et la réponse était aussi simple. Il fallait juste qu'elle réponde non. La réponse était simple et évidente. Alors pourquoi est-ce qu'elle hésitait autant ?
Son bras hurlait de douleur.
- Bien sur que non ! s'exclama Gynny d'un ton faussement gai. J'ai eu mes pouvoirs il y a un peu plus d'un an et tu es tombé amoureux de moi bien avant ! Nous deux c'est le vrai amour, je n'aurai jamais osé faire ça !
Vincent recula d'un pas, il tremblait de tout son corps. Était-il vraiment tombé amoureux de cette fille ? Sa lampe de poche lui échappa des mains et il recula à nouveau, soudainement inquiet de se trouver dans la même pièce que cette personne qu'il avait l'impression de ne plus connaître.
- Tu as dit que tu pouvais modifier le passé... commença Vincent d'une voix faible. Est-ce que tu m'as fait tomber amoureux de toi ?
- Mais non enfin ! cria Gynny, choquée.
Elle recommença à se gratter furieusement le bras gauche, elle avait l'impression qu'il était en feu. Vincent la regardait avec un air effrayé, elle ressemblait à une droguée. Elle était devenu complètement blanche et elle semblait avoir des difficultés à rester debout. Elle semblait également avoir un tic nerveux qui lui faisait se gratter le bras, son sang coulait. Il avait peur d'elle. Et il était désormais certain qu'elle lui mentait. Un déclic se fit alors dans l'esprit de Vincent. Et il comprit.
- C'est ta faute... C'EST TA FAUTE ! cria-t-il subitement. Tu as dit que tu pouvais modifier la réalité... Et l'apocalypse qui a lieu au moment ou tu finis ton histoire... C'est pour ça qu'elle voulait ton carnet ! C'est pour ça qu'elle voulait ta fanfic ! Gynny, qu'est-ce que tu as fait ?!
- Quoi ?! s' t'as complètement perdu la tête enfin ! Tu me connais, j'aurais jamais fait ça !
Le jeune homme mesura rapidement la distance qui le séparait de la porte de sortie... Elle était juste à côté de Gynny, mais s'il se dépêchait il pouvait peut-être l'atteindre avant qu'elle réagisse.
La petite amie de Vincent le regarda d'un air désespéré. Elle se grattait toujours furieusement le bras gauche, ses ongles avaient fini par traverser la peau et ses doigts comme son bras étaient plein de sang. Elle semblait ne pas s'en rendre compte. Elle était furieuse.
Comment osait-il douter d'elle, après tout ce qu'ils avaient vécus ensembles ? Est-ce qu'ils n'avaient pas été heureux pendant tout ce temps ? Sans lâcher Vincent des yeux elle commença à fouiller dans son sac, et en sorti un objet qu'elle ne se souvenait même pas avoir emporté. La lumière de la lampe se refléta dessus, aveuglant un instant Vincent.
- Non... lâcha-t-il d'une voix faible.
Il fléchit les genoux et se précipita vers la porte, se jetant sur la poignée pour l'ouvrir.
- NON ! hurla furieusement Gynny. NON NON NON !
Vincent eut à peine le temps de toucher la porte qu'il aperçu un éclat métallique et senti une vive douleur dans son ventre. Il baissa les yeux et vit du sang couler par terre. Son sang.
Il s'effondra en murmurant des mots inaudibles.
Gynny s'agenouilla à côté de lui et plongea à nouveau son couteau dans le corps de Vincent. Et elle recommença. Et encore une fois. Et encore et encore et encore...Elle semblait ne plus pouvoir s'arrêter, plantant frénétiquement son arme, projetant des gerbes de liquide rouge poisseux dans toutes les directions. Elle était pratiquement en transe et avait perdu le contrôle de ses actes. Elle continua à frapper. Encore et encore.
Et tandis qu'elle s'acharnait, elle hurlait :
- Tu ne peux pas me quitter ! Non non non ! Toi et moi c'est pour la vie ! C'est le destin ! Le destin Vincent ! TU NE PEUX PAS !
Et elle continua. Encore et encore. Aveuglée par la rage.
Quand elle reprit finalement conscience, elle était roulée en boule dans une cabine de toilette. Ses yeux rougis par les larmes et le reste de son corps par le sang. Le couteau était posé à côté d'elle.
- Vincent... dit-elle d'une faible voix. J'arrive...
Gynny tendit la main vers l'arme ensanglantée et la saisit par le manche. Elle approcha alors le couteau de son bras gauche et commença à y graver un message. Elle hurla de douleur mais ne s'arrêta pas.
Elle continua jusqu'au bout.
Elle eu alors comme un étourdissement et sa tête commença à tourner. Elle ferma les yeux.
- Euh Gynny ça va ? demanda Vincent derrière elle. Qu'est-ce que t'as au bras, ça te gratte ?
La jeune fille se retourna et vit Vincent marcher derrière elle dans la rue. Il était toujours couvert de bleus mais à part ça semblait en forme, tout comme elle. Elle regarda son bras et vit qu'il était intact.
- Oui oui, ça va ne t'inquiète pas, répondit-elle d'une voix joyeuse en reprenant la route.
Son bras la brûlait toujours, mais elle ignora la douleur. Avec le temps, elle disparaîtrait. Elle disparaissait toujours. Déjà son esprit commença à éclipser les événements qui s'étaient déroulés dans les toilettes du bar, comme s'il s'était simplement agit d'un mauvais rêve. Après tout, ils n'avaient jamais eu lieu.
Elle avait plus important à faire que de se soucier que de ce qui aurait pu se passer s'ils s'étaient réfugiés dans des toilettes au lieu de continuer. Elle devait se rendre à Nancy pour remettre sa Fanfic Ultime à Lucie, c'était son destin.
Et Vincent l'accompagnerait jusqu'au bout.
Quoi qu'il en coûte.
